mercredi 2 septembre 2026

Chanson (40): Vu d'un chien

Le groupe Ange est atypique dans le paysage musical français.

Déjà, il s'inscrit dans le courant du rock progressif, un genre un peu confidentiel même si dans ce style la France a donné au monde le légendaire Magma.

Ensuite il existe depuis 1969, ce qui est un exploit en soi: fort peu de groupe ont une telle longévité (chez nous il y a peut-être aussi Tri Yann).

Enfin, il est actuellement dirigé par le fils d'un des membres fondateurs, qui lui a en quelque sorte légué son groupe.

Ange a été créé à Belfort, et s'est fait connaître pour ses shows alambiqués, son côté théâtral et son écriture soignée. Dans leur longue discographie, on trouve beaucoup de chose, des concepts albums et des reprises, ainsi que beaucoup de lives, la scène semblant être un de leurs points forts.

Et si la majorité des Français connaissent pas ou peu ce groupe aujourd'hui, il fut assez marquant pour que Johnny Hallyday lui-même, les invite à faire la première partie de sa tournée de 1972 (celle qu'il faisait avec un cirque !).

Ange lui sera toujours reconnaissant pour ça d'ailleurs, même si leur univers est très loin de celui de l'idole des jeunes, et qu'eux-mêmes tracent leur route un peu à l'écart des medias.

N'aimant pas trop le rock progressif, je n'ai croisé leur route que par hasard, en discutant avec un collègue quadra dans mon premier job d'été à la fin des années 90.

Il m'avait prêté un CD, que je n'ai pas plus apprécié que çà, mais dont l'originalité m'a marqué. J'ai gardé en tête et sur une cassette la chanson dont je parlerai aujourd'hui: Vu d'un chien.

La façon de chanter de Décamps, maniérée et théâtrale est une peu agaçante, mais le texte est très puissant.

Ange y fait parler un chien à la première personne. On l'entend se plaindre de ses obligations, être toujours heureux, disponible, toujours prêt à distraire son maître, tenu de respecter la propreté, tendre la patte, etc, alors que lui-même ne rêve que de liberté et de sexe.
 
Ce titre, bien qu'il soit aussi une sorte de farce libertaire, m'a fait réfléchir sur la condition animale, que j'interrogeais déjà devant le milieu d'élevage où j'ai grandi et ses pratiques pour le moins "rugueuses".

Au fond que veut un animal? Quand est-il heureux ou malheureux? Les animaux de compagnie ne sont-ils finalement pas nos esclaves? Est-ce légitime qu'ils le soient?

Et c'est vrai que dans notre société de chiens-chiens à leurs mémères, bien peu de gens se mettent à la place de ces animaux, programmés par Mère Nature pour bien autre chose que végéter entre quatre murs en attendant le retour d'un maître d'une autre espèce.

Musicalement le morceau a un son très eighties, avec un rythme de fond très rapide qui porte un chant plus lent, et il se termine par le genre d'explosion que j'aime bien, le chanteur répétant en boucle l'antienne du malheureux animal sur un son qui baisse lentement.

Je mets ICI une version live du morceau que je trouve excellente et qui donne envie de voir Ange en concert, et je me redis qu'un jour je devrais creuser cet étonnant artiste et son œuvre majeure.

En attendant, Vu d'un chien est une petite chanson intelligente et rusée que je me réécoute régulièrement.
 

mardi 1 septembre 2026

Réflexions sur les rencontres

Ces dernières années ont vu les questions identitaires s'exacerber, devenir centrales dans les débats, comme si la mondialisation débridée avait fini par overdoser les gens.

Les vieux démons des racismes, nationalismes et chauvinismes se refont une jeunesse à droite, et l'universalisme est devenu racialiste et obsédé par les droits communautaires (de l'Autre) à gauche, à tel point qu'il devient de plus en plus difficile de distinguer les deux.

Dans cette ambiance, la méfiance et l'affrontement semblent (re?)devenus la norme et la rencontre, la vraie, celle où chacun amène ce qu'il est sans peur ni calcul parait plus rare et plus difficile.

Pourtant c'est d'elle que je voudrais parler aujourd'hui, de ces moments où des gens qui n'ont a priori rien en commun se croisent, se découvrent, avec curiosité, respect et désir de comprendre, sans forcément de méfiance.

Je le ferai en mémoire de mon grand-oncle, qui m'avait raconté une anecdote touchante.

Après une longue vie de labeur, cet ébéniste tout simple s'était un jour trouvé dans un voyage pour retraités organisé en Inde, au cours duquel il était tombé sur un homologue local, qui travaillait avec d'autres outils et méthodes.

Mon grand-oncle me rapportait avoir été surpris de sa technique où il utilisait les pieds, et avoir tenté de parler avec lui, pour lui montrer qu'il était du métier.
 
Il s'agissait d'une simple curiosité, d'un intérêt réel et non calculé, sans idée de supériorité ou de concurrence. Je ne me souviens hélas plus de la fin de la rencontre et il est mort depuis.
 
Cette anecdote m’en rappelle une autre, plus récente et moins sympathique.

Une amie -blanche- avait rencontré dans une formation une fille venue de Polynésie, et lui demandant si venir en métropole n'avait pas été trop dur s'était vue répondre sèchement "Tu crois quoi? Que je suis venue en pirogue?".

Autre époque, autre génération, et indéniablement ni le même ton ni les mêmes sous-entendus…

Le domaine où la rencontre est la plus naturelle, la plus simple et la plus évidente est sans doute l’art.
 
Dans le rock, nombreuses sont les stars occidentales à être allées trouver l'inspiration en dehors de leur zone culturelle d’origine.
 
A certaines époques c'était à la mode et quasiment obligatoire (du coup on peut parfois s'interroger sur la sincérité de la démarche).

On sait que les Beatles, surtout Georges Harrison, étaient tentés par l'Inde, faisant notamment connaître en Occident le maître de sitar Ravi Shankar.

Chez leurs rivaux désignés, les Rolling Stones, Brian Jones utilisa lui aussi cet instrument complexe et ses étranges sonorités, notamment dans leur hit Paint it, black, qui serait différent sans ce son si particulier.

N’oublions pas non plus les Who, dont le titre Baba O’Riley est dédié au gourou Meher Baba.

Le Maroc eut aussi son spot mythique, le village de Jajouka, dans le Rif, où tous les Britanniques des sixties défilèrent pour écouter l'étrange musique de ses artistes, voir pour jouer avec.

Quelques décennies plus tard les Rolling Stones, encore eux, enregistrèrent avec ces derniers l'hypnotique Continental drift, suivis encore plus tard par deux ex-Led Zeppelin, qui y réinventèrent leurs chansons dans l'intéressant album No quarter.

Dans le mélange rock/musique arabe, j'ai quant à moi eu l'occasion de voir jouer le groupe Interzone, qui réunissait Serge Teyssot-Gay, l'ex-guitariste de Noir Désir, et l'oudiste syrien Khaled Aljaramani, le mélange obtenu sonnant étonnamment bien.

Dans la peinture, on sait aussi que l'art dit nègre passionna et influença Picasso, ou encore que les estampes japonaises fascinèrent Van Gogh.

Niveau cinéma, les allers retours Amérique-Japon sont légion par exemple, Kurosawa inspirant Les sept mercenaires ou Miyazaki Le roi lion.

Autre exemple en dehors de l'art cette fois-ci: la confrontation des traditions équines, notamment entre la cavalerie française et celle du monde arabe.

Pour se rapprocher plus de l'expérience de mon grand-oncle toutefois, je pense aux expériences de Nicolas Bouvier jouant de la musique suisse/européenne dans les pays où il passait.

J’évoquerais aussi les dessinateurs Ptiluc ou Ferrandez croquant sur papier les gens qu'il croisaient lors de leurs voyages en Afrique ou en Orient, ou encore cet ami anglais vivant au Japon et jouant ses propres titres à la guitare lors de soirées le réunissant avec des jeunes avides d'Occident.

La cuisine est une autre zone de rencontres : que l’on songe à la gastronomie des Antilles, dans laquelle les épices des remplaçants indiens des esclaves s’est fait une place naturelle.

Tout ceci est beau, parfois étonnant et pour le coup réellement enrichissant.
 
Mais pour que de telles rencontres authentiques existent il me semble qu'il y a un prérequis essentiel.

Pour rencontrer, il faut que les protagonistes se placent dans une position d’égalité, de curiosité sans arrière-pensée, et pour cela il faut que chacun sache qui il est, d'où il vient, pleinement mais sans honte ni fierté déplacées.

C’est cet aspect-là qui me semble être aujourd’hui brouillé.

On assiste en effet à une espèce de sanctuarisation des cultures, dont on a l’impression qu’elles doivent être figées pour l’éternité, et ne doivent surtout pas être touchées ni évoquées par quelqu’un qui n’en est pas un membre "légitime" (l'auteur Neil Bissoondath explique parfaitement ça dans son livre Le marché aux illusions).

Un des summums de cette tendance fut l’exclusion d’une traductrice néerlandaise jugée trop blanche pour comprendre l’auteure afro-américaine Amanda Gorman (un article sur cette histoire ICI), confortant cette étrange loi qui fait que chacun doit se tenir dans le pré carré que lui confère sa naissance, dans sa bulle forcément hermétique.

Dans ce contexte la rencontre, celle qui fait la beauté de l’existence, est impossible car elle constitue une espèce d'agression illégitime et condamnable. Je pense que mon grand-oncle n'aurait tout simplement pas compris ça et qu'il aurait amplement eu raison.