mercredi 26 août 2026

Livres (40) : Flash ou le grand voyage

Je ne sais plus où j’en avais entendu parler, mais Flash ou le grand voyage était dans ma liste de bouquins à lire depuis longtemps.

Il s’agit de l’unique roman de Charles Duchaussois, qui n'a écrit rien d'autre, et ce n’est en fait pas exactement un roman, puisqu’il a été réalisé à partir de souvenirs enregistrés sur bande par l’auteur.

Celui-ci était un Français né en 1940, de grande taille et qui tout bébé perdit un œil lors d'un bombardement allemand alors que ses parents fuyaient l’invasion hitlérienne.

Il devint très tôt un grand voyageur en recherche d’aventures et d'adrénaline, et vira rapidement vers la délinquance, ce qui lui occasionna quelques séjours en prison.

Flash le trouve à l’aube de la trentaine, s’apprêtant à prendre de nouveau la route, cette fois-ci vers le Liban, pour y trafiquer des armes, puis du haschisch.

Le voyage se poursuit par un passage au Koweït, où il dirige un night-club, puis une série de villes de passage un peu partout en Asie mineure ou lointaine, son épilogue se déroulant à Katmandou.

Partout il y a des rencontres, des gens interlopes, des frictions, des filles, des petites arnaques et délits, avec un coup emblématique où il réussit à voler une somme astronomique à un Canadien crédule, avant de s'enfuir avec ses amis.

Cette partie-là relève du roman d’aventures, rocambolesque et plein d’action, un peu à la Cizia Zykë.

Mais en parallèle il y a l'autre voyage, le vrai, celui vers la drogue. Il commence par la rencontre de Duchaussoy avec son premier junkie, croisé dans une auberge de routards.

L'auteur, alors clean, en fait une description aussi réaliste qu'effrayante: maigre, immobile, perdu dans son monde, le type semble éteint et intéressé seulement par sa prochaine dose.

Sur le moment, il est choqué, loin d’imaginer qu'il a en face de lui un exemplaire de ce qu'il va devenir.

C'est par le haschich qu'il commencera son initiation aux paradis artificiels.

Il décrit de manière très réaliste l’effet que cette drogue lui fait et l'étrange ambiance, fraternelle, douce et en même temps froide et détachée qui est celle de la communauté de camés où il atterrit.

Très vite devenu un gros consommateur, il explique que cette drogue-là ne l'abîme pas, ne l'empêche pas de vaquer à ses occupations ni de rester vif et costaud.

Dans les étapes suivantes il va augmenter ses doses puis tout essayer, des amphétamines au LSD en passant par l'opium et par la reine des drogues, la horse, "le cheval" comme on disait aussi à cette époque où l’on traduisait tout, jusqu'à ce que son univers entier tourne autour de la dope.

Peu à peu on le voit ainsi sombrer, perdre la santé et même la raison, mais en gardant suffisamment de lucidité pour sentir l'absence d'issue et décider d'aller mourir en montagne avec une dernière dose.

Je ne spoile pas plus mais il faut savoir que son plan n'a pas abouti (sinon pas de livre d'ailleurs).

Il a croisé des gens qui sont allés au bout du grand voyage, comme un jeune Américain qu'il aide à partir avec une dernière dose lors d’une scène très dure, mais lui a pu être rapatrié en France, après bien des vicissitudes.

De retour chez lui, sa vie devient une longue succession de rechutes dans la dope, jusqu'à sa mort prématurée d'un cancer des poumons.

Ce roman initiatique est passionnant parce qu’il constitue un triple témoignage.

Tout d’abord il se passe dans un monde disparu, qui est un peu celui où évoluait Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde, autre classique de la littérature de voyage.

A l’époque, malgré le début de son recul et les décolonisations, l’Occident gardait une avance incomparable sur le reste de la planète, qu’il dominait encore largement, et être blanc restait un avantage concret un peu partout.

Les sociétés étaient aussi très largement traditionnelles et les flux humains n’étaient pas encore un sujet sensible et contrôlé.

En termes de formalités se déplacer était donc simple, on passait les frontières sans trop de problème et même sans papier, et l'on pouvait se loger, travailler et se débrouiller un peu partout.

Flash témoigne ensuite de ce qu’était la vague hippie à son apogée.

Sans en être un, l’auteur a fait la route avec ces milliers de jeunes qui partaient, bien décidés à rompre les amarres avec l’Occident et son matérialisme pour vivre une vie alternative dans des pays pauvres.

Il ne souligne pas l’ironie de la situation de ces rebelles, vivant grâce à la phénoménale différence de revenus entre leur nouveau monde et l’ancien, et souvent aussi grâce à l'aide parentale (la récupération des mandats est une de leurs activités clé), mais décrit bien cet état de fait.

Enfin, le dernier témoignage qu'il nous donne est un portrait du monde des drogués. De l’intérieur, il nous décrit leurs motivations, leur vocabulaire (depuis hélas très banalisé), leurs combines et leur vision du monde.

Ce quasi reportage, et c’est ce qui rend ce livre si particulier, est fait de manière clinique et assumée. Ni dans la repentance, ni dans la complaisance, Duchaussoy ne cache rien ni du plaisir réel de se droguer, ni des conséquences effroyables qui en sont le lot.

Il documente presque scientifiquement les effets de chaque drogue, et ses rencontres avec chacune d’entre elles.

Il explique notamment en quoi consiste le fameux "flash" qui donne son titre au roman, celui que produisent les drogues dures et dont il compare l'intensité à celle d'un orgasme démultiplié.

En même temps il énumère tous les détails techniques et concrets sur l’approvisionnement, les méthodes, le matériel et aussi les rituels associés à la drogue (comme le fait de passer son aiguille entre ses lèvres avant la piqûre).

On a l’impression que cet homme, qui n’est guère politisé, pas franchement idéaliste (bien que sensible aux injustices) a la tête sur les épaules, et qu'il porte un regard lucide et dépassionné sur ce qu’il voit et fait.

Du coup ce livre sonne vrai, et l'on se prend au jeu des aventures de ce truand prétentieux, hippy sans l'être (sans doute trop mûr du haut de sa trentaine pour vraiment adhérer)  auquel on finit même par s'attacher un peu (tout en sachant que la partie aventures est quand même romancée).

Tout cela fait de Flash un témoignage indispensable sur ce qu’était le mouvement hippy, trop souvent réduit à un folklore inoffensif, sur la centralité qu’y avait la drogue et la fin tragique que celle-ci a entraîné.

Car en fait, la drogue n'a pas d'autre issue, et ce grand voyage est quasiment à coup sûr celui vers une mort prématurée.

Ce livre m’a fait penser à quelques autres œuvres marquantes, de fiction toutefois, comme à l’atroce Trainspotting, et encore plus au roman de René Barjavel Les chemins de Katmandou.

De manière plus personnelle, cela m'a aussi rappelé des gens qui sont tombés dans cette dépendance et n'ont jamais su en sortir. RIP Tonton Philippe, où que tu sois.

Flash est en tout cas une de ces œuvres qui font le portrait d'une époque, et je le conseille vivement.


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vendredi 21 août 2026

Cinema (35) : Les Chinois à Paris

Un jour je suis tombé sur le pitch intriguant du film Les Chinois à Paris, de Jean Yanne, à savoir l’invasion puis l’occupation de la France par l’armée de Mao Tse Toung.

J'aimais bien le personnage truculent à l’humour vachard et froid qu’était Jean Yanne, et j'ai vu qu'il était accompagné par pas mal de grands acteurs, comme Nicolas Calfan, Michel Serrault ou Jacques François, donc ça m'a tenté.

Bon le fait qu'il y ait aussi Daniel Prévost et Paul Préboist, deux piliers du navet franchouillard (ah, la série des "mon curé" !) m'a un peu refroidi, mais j'ai quand même ajouté ce film improbable dans la liste des à voir, et hier je me suis lancé.

Après un début qui m’a fait un peu peur, je peux dire que j’ai bien aimé cette satire.

Yanne s'y moque du marxisme-léninisme fanatique de la Chine populaire, mais ce ne sont pas les Chinois qui sont sa cible: il vise plutôt ses compatriotes.

Dans le film on trouve en effet une double caricature des Français.

La première c'est celle de leur comportement pendant l’Occupation allemande.

Cela commence par un président incompétent (le toujours parfait  Bernard Blier) qui s’empresse de décamper aux États-Unis et par une armée dépassée et incapable d’organiser la défense et ça continue par cinquante nuances de collaboration.

On voit des prêtres convertis en commissaires du peuple, voire même naturalisés (entendre Préboist dire "Je suis Chinois" est particulier) qui encouragent la délation et propagent avec zèle le nouveau catéchisme marxiste, avec l'approbation d'une hiérarchie vaticane toute en courbettes.

On voit un commerçant cynique faire fortune en trafiquant avec les nouveaux maîtres, en les flattant et en s’adaptant à leurs besoins.

On voit  un industriel converti en militant  zélé qui n’oublie pas néanmoins d’aller s’empiffrer chez le trafiquant dès qu’il en a l’occasion.

On voit un gouverneur parfaitement servile se couper en quatre pour être aux petits soins avec les occupants.
 
On voit les résistants de la 25e heure tondre les collaboratrices horizontales.

Etc.

La deuxième caricature est plus contemporaine et du coup plus grinçante.

Ce film est en effet sorti alors que la France était en pleine fièvre maoïste et que nombre d’étudiants et d’intellectuels se prosternaient devant le boucher de Pékin qui n’avait guère à envier à Hitler ou Staline.

Sous son aspect parodique, Yanne montre bien ce qu'est la société qu'ils promeuvent.

La France est en effet écrasée sous les slogans placardés partout, les gens y ânonnent le petit livre rouge à la moindre occasion et sans crainte du ridicule, comme le faisaient alors les Sartre et autres Badiou.

Une émission de télé rappelle la Révolution Culturelle: le concept en est de mettre au pilori -au sens propre- une personnalité désignée comme ennemie du peuple et d'inviter les téléspectateurs à cracher sur leur poste.

C'est évidemment une version plus farce des lynchages bien réels orchestrés par Mao, mais le message est clair.

Un parallèle qui n'a pas dû plaire est même fait avec le nazisme, la personne exposée à la télé ayant un nom juif et l'animateur détaillant avec délectation et tel le premier Darquier venu, le nez crochu et le regard fuyant de sa victime.

Un personnage grotesque de résistant transformé en communiste parfait par trois mois de lavage de cerveau montre aussi ce que sont réellement les dictatures communistes.

Le film brocarde en outre le puritanisme communiste, les Chinois interdisant la fornication comme du temps perdu pour la productivité et la reconstruction du pays (!).

Enfin, je ne sais pas comment ils ont réussi mais dans le film a été tournée une version marxiste de l’opéra Carmen (Car Meng) qui est un morceau de bravoure en soi.

En résumé, ce film, qui fut un échec commercial malgré son budget, était parfois drôle et réjouissant, souvent très bien vu, mais au final moyen.

C’était en tout cas gonflé et courageux de le faire à cette époque, d’autant que tout le monde en prend pour son grade (l’église, la présidence et l’armée prennent cher) même si la réaction la plus violente est venue de la gauche.

En effet, le marxisme était alors son référent suprême et bon nombre de ses membres encensaient Mao et Pol Pot (les articles de l’époque sont extraordinaires avec le recul: on dirait Je suis partout).

La gauche s’est donc partagée entre mépris et indignation, les maoïstes allant jusqu’à manifester, attaquer les cinémas et interrompre la diffusion du film.

Cette histoire m’a d’ailleurs fait réfléchir sur cette famille politique et son avidité à avaler les couleuvres pourvu qu’elles aient la bonne étiquette.

L’hommage de Ségolène Royal à la mort de Castro, le refus de Sophia Chikirou de qualifier la Chine de dictature, ou encore la nostalgie complaisante des Fatal Picards ou de Renaud pour la culture communiste, bien qu'elle ait considérablement aidé des régimes épouvantables à se maintenir, prouvent bien que ce n’est pas fini.

Force est de constater également le silence assourdissant de ce camp politique quand il s’agit d’évoquer les atrocités des dictatures du Tiers Monde et/ou des régimes islamistes, sans doute parce qu’en sont issus les membres de la nouvelle classe qui sauvera le monde...

C'est sur ce constat un peu déprimant que je finirai cette chronique d'un film plutôt marrant.


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