jeudi 28 mai 2026

Anthropocène

Au hasard de mes lectures, je suis tombé sur ce chiffre plutôt inquiétant : en 2014 on estimait que dans les océans il y avait 150.000.000 de tonnes de plastiques pour 820.000.000 de tonnes de poisson.

C’est-à-dire qu’à chaque fois qu’on a 5,5 poissons de même taille, on peut créer un équivalent en plastique.

Sachant l’importance et l’étendue des océans, ce chiffre donne véritablement le vertige. Et c'est la même chose sur la terre ferme.

Nous sommes arrivés à un tel stade que certains désignent notre époque comme l’Anthropocène, une période géologique de re-façonnement du monde qui est dominée et conduite par nos activités.

C'est de cette ère inédite et des défis qu'elle pose dont je vais parler aujourd'hui.
 

Les causes

Que cela angoisse (j’avoue que c’est mon cas) ou qu’on s’en foute, il est indéniable que la Terre est désormais avant tout l’habitat de la race humaine, qui à partir du dix-neuvième siècle a connu une expansion démographique sans équivalent.

Sur ce plan les chiffres sont en effet impressionnants.

On estime que les Terriens ont atteint un milliard d’individus aux alentours de l’année 1800, puis deux milliards vers 1930, avant de littéralement exploser : trois milliards dans les années 60, quatre en 1975, et plus de huit aujourd’hui.

Depuis qu’il s'est émancipé du monde animal, l’homme a marqué l’environnement de son empreinte : feux, déboisements, agriculture, constructions, infrastructures (routes, polders, barrages...), etc.

Mais depuis le 19e siècle, ce phénomène s’est incroyablement emballé.

A cette époque, en Angleterre, commence en effet la Révolution industrielle, avec la vertigineuse somme de progrès techniques en tout genre qui ont accompagné et permis l'explosion démographique de l'humanité.

Cette révolution a radicalement changé les modes de vie, qui sont désormais basés sur la consommation exponentielle de produits standardisés dont la production est rendue possible par une extraction également exponentielle de toutes les ressources naturelles.

Ainsi l’homme a peu à peu conquis toute la planète, les océans et même l’espace, transformant son environnement de façon de plus en plus radicale et irréversible.

Aujourd'hui nous sommes arrivés au point où il ne doit plus rester un coin de cette planète qui ne soit altéré par une activité humaine ou par l’une des conséquences de ces activités.


Un monde transformé en surface...

Chaque jour la quantité de déchets produite sur l’ensemble du globe est colossale.

Il peut s'agir des émissions de gaz liés aux transports ou à l'industrie, dont seuls les idéologues nient l'impact sur les températures, globalement en hausse sur tout le globe (à l'heure où j'écris le thermomètre dépasse gaillardement les 31°C en plein mois de mai).

Il peut s'agir des résidus de l'exploitation minière, c'est-à-dire les énormes quantités de terres, roches et matériaux que l'on doit extraire et filtrer pour isoler le métal ou l'hydrocarbure recherché.

Ces résidus constituent autant de déchets qu'on recycle dans le meilleur des cas et qu'on balance en regardant ailleurs dans le pire.

La zone pétrolière du Nigéria, ravagée par une exploitation débridée et sans contrôle (description ICI) est une triste illustration de la deuxième option.

Il peut s'agir enfin d'ordures ménagères en tout genre, dont on ne sait quoi faire et qu'on retrouve n'importe où, à commencer par l'exemple que j'ai donné au début de ce post, à savoir la mer.

On sait que les courants marins qui brassent les masses de déchets ont entrainé l’apparition de continents plastique, c'est-à-dire des zones où ces détritus se concentrent en un magma semi flottant qui se décompose partiellement et qui s’étend sur des kilomètres carrés.

A plusieurs endroits la mer est même carrément rendue impraticable par cette soupe d'ordures infinie.

C'est souvent le cas en Asie, où la voirie n’a pas suivi l’explosion de la démographie et de la société de consommation, mais également plus près de nous, comme dans le détroit entre Corse et Sardaigne qui s’est déjà trouvé quasiment fermé par les déchets.

Le phénomène est si généralisé que les navigateurs nous disent que les espaces vierges ne le sont plus : il y a déjà pas mal d’années qu'Olivier de Kersauson racontait déjà sa rencontre avec un sac plastique flottant au milieu de l’immensité océanique.

De même, dans son excellente bande dessinée sur l’épisode tragique des esclaves abandonnés sur l’île de Tromelin, Sylvain Savoia nous dit que la marée ramène régulièrement des déchets industriels sur la plage de ce caillou perdu à des kilomètres des lieux habités.

Sur terre, des montagnes artificielles apparaissent, certaines constituées par l'accumulation d'ordure sur des kilomètres carrés, d'autres comme nos terrils, naissant de l'accumulation des gravats sortis des mines, et devenant des collines où plantes et herbes poussent.


...en profondeur...

Sur la durée, on a pu constater que ces déchets finissent par se comporter comme n'importe quel matériau, c'est-à-dire qu'ils se dégradent, se recombinent et se sédimentent au même titre que les pierres ou les alluvions.

Nous en avons pour preuve l’apparition d’espèces de minéraux composites issus de la sédimentation de résidus plastique : les plastiglomérats (ICI une description plus détaillée).

On trouve de ces sédiments post humains dans de plus en plus d'endroits, où la nature travaille à leur intégration.

Les émissions microscopiques sont encore plus embêtantes.

Qu'il s'agisse du résultat de combustion, de gaz ou de micro éléments de plastique, on sait qu'ils pénètrent toute la chaîne alimentaire et se retrouvent dans l'eau et dans le corps de tous les être vivants, animaux comme végétaux.

Certains avancent même que bon nombre sont en suspension dans l'atmosphère et qu'ils contribuent aussi au réchauffement.
 

...et même en dehors du globe

Plus jeune j'avais lu une nouvelle, d'Arthur C. Clarke je crois, où il imaginait une sonde de type Voyager, qui arrivant sur une planète, y propageait une bactérie terrienne involontairement emmenée dans l'espace, ravageant l'écosystème local.

Nous n'en sommes pas encore là, notre rayon d'action restant limité et n'ayant a priori pas détecté de planète avec de la vie, mais l'encombrement de l'espace est déjà une réalité.

Depuis l'envoi de Spoutnik en 1957, des milliers de satellites ont en effet été mis en orbite, et beaucoup continuent de tourner après leur "mort" (c'est-à-dire leur mise hors service).

Les collisions ou l'usure ont parfois détaché certaines de leurs pièces, qui dérivent de leur côté, percutent parfois d'autres satellites, lesquels en se brisant envoient d'autres pièces dans le ciel, etc.

Si l'on ajoute à ces débris les modules de fusée amovibles ou d'autres objets sciemment laissés à l'abandon faute de solution, on se rend compte que notre voisinage spatial est lui aussi encombré d'une myriade de détritus de taille variable qui lévitent sans fin.


Une faune qui s'adapte ou disparait

Tous ces aménagements et ces rejets ont fatalement un impact sur les créatures avec lesquelles nous sommes censés partager la planète.

On a vu que les règnes minéral et végétal ont été considérablement modifiés par les extractions, les routes, les cultures et la déforestation, mais c'est sans doute encore pire en ce qui concerne la faune.

Il y a tout d'abord eu les espèces que nous avons tout simplement exterminés ou quasi.

On pense inévitablement au dodo de l'île Maurice, voire à son cousin géant le moa de Nouvelle-Zélande, mais beaucoup d'autres créatures n'ont tout simplement pas survécu à la cohabitation avec les humains, et si ce n'est pas le cas, elles sont en voie d'extinction.

La liste des espèces concernées est hélas trop longue pour la donner, mais on peut parler en priorité de ces cousins les plus proches que sont les grands singes, gorilles, orangs-outangs et chimpanzés, ou encore des super prédateurs comme tigres et lions à qui nous laissons de moins en moins d'espace: tous sont en danger de disparaître.

Les massacres directs, qu'ils soient motivés par notre consommation alimentaire, pour éliminer la concurrence (la guerre des émeus), pour une ressource liée à l'animal, qu'elle soit esthétique (plumes d'aras, défenses d'éléphant, carapaces de tortue, fourrures en tout genre), industrielle (huile de baleine) ou relève de la superstition (bile d'ours ou corne de rhinocéros dans la fumeuse pharmacopée chinoise), ne sont pas la seule façon de faire disparaître une espèce animale.

En effet, la modification de l'habitat et nos habitudes perturbent parfois fatalement la vie de la faune, sans que ce soit nécessairement voulu.

On peut illustrer ces effets indirects des changements de mode de vie avec le recul de la population d'oiseaux en Europe.

Les maisons isolées qui laissent moins de place aux nids + l'agriculture rationalisée qui réduit ce qui leur reste à manger + notre passion pour les chats, hyper prédateurs qui tuent pour s'amuser coûtent la vie à beaucoup de passereaux, alors que la plupart des gens apprécient et souhaitent leur présence.

On a aussi constaté que les odeurs de plastique perturbent profondément le comportement animal, singulièrement dans le milieu marin.

L'odeur de ce matériau ressemble apparemment à celle du plancton et attire nombre d'oiseaux et de tortues. Ces dernières les mangent en les prenant pour des méduses, et peuvent en mourir.

Il y a aussi évidemment les périodiques marées noires et leur cortège de destructions.

Toutefois, la présence humaine a un autre effet sur la faune: les animaux deviennent massivement ce qu'on appelle des "commensaux" de l'homme, c'est-à-dire qu'ils adaptent leur comportement, notamment alimentaire, à notre présence, pour survivre ou pour vivre à nos crochets.

Certaines espèces, comme les rats, sont dans ce cas depuis des siècles, mais l'on constate que ce comportement se généralise. 
 
On voit par exemple que les mouettes ont désormais suivi les pigeons, quittant leurs rivages pour les grandes agglomérations, où elles repèrent les coins intéressants et les horaires de sortie des poubelles.

Mais elles sont également rejointes par d'autres animaux plus inattendus.
 
En Amérique, les inexpugnables coyotes suivent l'expansion humaine, allant jusqu'à manger nos chats.

En Europe on voit les renards s'installer en ville et même devenir grégaires, suivis par les sangliers et les ours, ces deux dernières espèces posant fatalement de sérieux problèmes de voisinage.
 
Et ils pourraient bien n'être que les précurseurs.

L'excellent livre Le paysage animal de Xavier de Planhol regorge d'exemples de cette mutation silencieuse de la faune sauvage à notre contact.

Je me souviens de la corrélation constatée entre les guerres et les populations de loups, qui augmentaient toujours en cas de conflit, profitant de la désorganisation des zones de front et de l'abondance d'alimentation fournie par les charniers.

Je me rappelle aussi le cas étonnant d'un vieux lion réfugié dans une plantation et se nourrissant de ses rongeurs parasites.

Ce repli lui permettait d'échapper aux crocs des hyènes et les ouvriers le toléraient parce qu'il les débarrassait d'un nuisible. Étonnante symbiose de deux ennemis jurés.

Un aspect essentiel, bien que peu conscientisé, de notre impact sur la faune terrienne c'est aussi la part gigantesque représentée par les animaux domestiques (90% des mammifères terrestres sont domestiques ou humains).

Ces espèces, qui sont le résultat de siècles de sélection, concurrencent directement leurs cousines sauvages.
 
Elles n'existent et ne vivent que par et à travers nous, à tel point que la plupart des spécialistes affirment que si l'homme disparaissait, la plupart d'entre eux le suivraient à courte échéance, incapable de se débrouiller seuls (ICI et ICI).


Quel futur?

L'anthropocène est donc direct et indirect, et notre expansion a fait de la Terre un espace artificiel réservé aux humains, qui se l'accaparent de plus en plus, en une expansion qui semble sans fin dans un monde qui lui est fini.

Une fois ce constat fait, documenté et désormais impossible à ignorer sans mauvaise foi se pose la question de la suite.

Que va-t-il se passer? Quelles sont les conséquences de cet anthropocène sur le monde dans lequel nous vivons? A quoi doit-on s'attendre?

Un premier point à anticiper c'est la fin des ressources sur lesquelles se base notre développement.

L'indicateur le plus médiatisé est le fameux "peak oil", c'est-à-dire le moment où l'on sera obligé de réduire l'extraction de pétrole parce qu'on arrivera au bout des réserves.

Il est régulièrement annoncé et décalé, au fur et à mesure des nouvelles découvertes et des innovations technologiques, comme le gaz de schiste,  mais vu que le pétrole est une énergie fossile on sait qu'un jour il n'y en aura plus.

Au delà de l'or noir, cette problématique touche toutes les énergies non renouvelables, du charbon aux métaux en passant par les terres rares, et l'on voit régulièrement des tensions apparaitre sur telle ou telle d'entre elles.

Par exemple on a vu des gangs de rroms se mettre à désosser les infrastructures publiques quand le cuivre a connu une forte hausse liée à la demande.

On sait aussi que le boom de la construction, notamment en Chine, a rendu le sable plus cher, ce qui a entraîné une dérive maffieuse de son extraction (des articles sur le sujet ICI et ICI).

De gré ou de force, nous devrons donc tôt ou tard repenser notre modèle, faute de matériaux, et les conséquences seront énormes.

Imagine-t-on ne plus pouvoir se déplacer sans s'en rendre compte, comme on le fait aujourd'hui, revenant aux neuf jours de diligence pour faire Paris-Marseille ?

Devra-t-on revenir à la frugalité de nos arrière-grands-parents, à leur autosuffisance et à l'utilisation d'objets pendant plusieurs générations?

De tels retours arrière, outre les protestations qu'ils susciteraient, seraient extrêmement difficiles à faire vu le degré de sophistication et d'interdépendance où nous sommes arrivés.

Ceci dit, sans forcément aller jusqu'au collapse type Mad Max, nous nous dirigeons peut-être sans le savoir vers une autre façon de vivre, une nouvelle économie plus basée sur la frugalité et le recyclage.
 
Et si ça se trouve, les zabbalins égyptiens ou les qui vivent aujourd'hui sur et par les ordures sont des modèles pour le Terrien de demain.

Un autre changement en cours, que nous constatons déjà, c'est l'augmentation de la fréquence des épisodes météorologiques violents: canicules désormais récurrentes, tempêtes violentes, y compris dans des zones inédites, recrudescence des tornades, tsunamis, inondations et sécheresses.

La plupart de ces événements ont des causes connues, et une bonne partie d'entre elles est en lien direct avec l'aménagement humain.

L'assèchement des zones marécageuses longeant les fleuves a privé ceux-ci des zones de débordement naturel, rendant leurs crues plus violentes et amenant les habitations construites dans ces endroits à être régulièrement submergées.

L'irrigation faite à trop grande échelle a entrainé de véritables catastrophes, comme la célèbre disparition de la mer d'Aral due au coton soviétique, et la moins connue désertification de l'Iran due à une désastreuse gestion de l'eau.

La déforestation excessive, comme en Haïti ou dans les plaines étatsuniennes a privé la faune locale d'une protection contre l'érosion: quand il pleut ou vente la terre arable est immédiatement arrachée.

A plus faible niveau c'est la même chose sous nos cieux: l'asphaltisation de milliers de kilomètres carrés empêche l'eau de pénétrer en cas de forte pluie.

Pour ces problèmes directement liés à l'aménagement on peut imaginer des adaptations et des corrections, pourvu que la volonté politique y soit. Pour les effets indirects, comme le réchauffement, le défi reste lancé.

D'autres conséquences, moins évidentes, de l'anthropocène sont liées au développement des voyages, des flux des marchandises et de l'immigration.

La mise en contact permanente et généralisée de populations jusque-là plus isolées que ces nouveautés induisent a pour effet l'accélération de la circulation des microbes. L'exemple le plus spectaculaire en est la COVID 19, dont on peine encore à tirer les leçons.

Toute personne ayant quelques notions d'élevage sait qu'une population très nombreuse et sans sélection naturelle est massivement vulnérable, et c'est précisément ce qui caractérise l'humanité actuelle: il faut donc s'attendre à d'autres COVID.

Côté faune sauvage, l'avenir semble plutôt sombre.

Notre expansion continuera à supprimer les territoires des grands animaux nomades, nos activités et leurs conséquences, aménagement et réchauffement, auront la peau des espèces les plus faibles, et favoriseront a contrario toutes celles qui vivent de nous, généralisant la commensalité et le parasitisme, et favorisant là encore les épidémies.

Se pose aussi la question de la nourriture.

Le nombre d'humains croissant, les besoins alimentaires augmentent aussi, et l'agriculture doit suivre, avec un climat qui change et des sols qui s'appauvrissent d'autant plus rapidement.

Nous n'arriverons peut-être pas à Soleil vert ou à New York ne répond plus, mais le risque de pénurie est fort, surtout en zone urbaine, et on sait que quand on a faim toute protection de la vie sauvage est abandonnée.

Tout cela n'est pas très gai, et l'alarmisme est de rigueur, au point où l'apocalypse semble inévitable.
 

De l'espoir?

J'espère évidemment que les pires scenarii seront évités, que les cris d'alarme seront entendus suffisamment tôt et de manière suffisamment intelligente pour que cela fonctionne, et je m'accroche aux points positifs pour me dire que rien n'est joué.

Par exemple on a vu que depuis Soleil vert la fécondité mondiale, qui connaissait son pic lors de la sortie du film, n'a cessé de baisser, réduisant la hausse et permettant de prédire que le nombre de Terriens descendra d'ici la fin du siècle.

Je pense qu'au-delà des questions légitimes que ça pose sur le fonctionnement de nos sociétés, c'est une bonne nouvelle, et qu'on peut espérer que cela soulagera un peu le globe.

Autre point positif: le traitement du trou de la couche d'ozone.
 
Devant le danger qu'il représentait, et qui avait inquiété le monde quand j'étais enfant, on a arrêté d'utiliser les gaz qui étaient responsables de son apparition, ce qui a permis sa réduction et à terme sa résorption à peu près complète.

Enfin, mon dernier espoir c'est l'extraordinaire capacité de la nature à se relever pour peu qu'on lui laisse la paix.

J'en veux pour exemple les parcs involontaires dont j'ai déjà parlé, ces lieux où la Nature réapparait quand l'humain les abandonne.

Espérons que nous lui en laisserons l'occasion, clôturant cette trop longue ère d'excès humain.

lundi 18 mai 2026

Chanson (38): La taberna do diablo

J'ai découvert la chanson dont je parlerai aujourd'hui dans un documentaire d'Arte sur les guerres de décolonisation du Portugal (que j'ai déjà évoquées dans ce post sur un livre marquant).

Assez méconnues chez nous, elles eurent lieu essentiellement en Angola et au Mozambique jusqu'à la chute de l'Estado Novo de Salazar en 1976.

Les colonies portugaises obtinrent alors leur indépendance, achevant le mouvement de libération du continent.

L'axe du documentaire était la résistance du contingent à ces guerres, ressenties comme absurdes et cruelles par nombre d'entre eux, qui étaient néanmoins contraints au combat par une dictature qui ne rigolait pas.

Cette résistance était étudiée via le biais de chansons clandestines, interprétées sous le manteau et qui ont fait ensuite l'objet d'un recueil.

J'ai trouvé l'une d'entre elles particulièrement touchante et c'est de celle-ci dont je souhaite parler: elle s'intitule La taberna do diablo.

On ne sait pas forcément de qui elle est, mais il en existe de nombreuses versions sur le net. Celle-ci, qui débute à 0'55 après quelques échanges, me semble venir dudit reportage.

La mélodie est triste et mélancolique, avec des phrases répétées comme fréquemment dans les musiques populaires, mais c'est surtout les mots qui sont forts.

Francophone ayant étudié l'espagnol et le roumain, le portugais a pour moi une certaine familiarité, surtout à l'écrit (l'oral est plus compliqué et un peu déconcertant).
 
J'ai donc compris l'essentiel des paroles de La taberna do diablo, qui sont simples et émouvantes.

Elles racontent l'histoire d'un homme qui suite à une rencontre avec Dieu dans la taverne du diable se retrouve soldat.

On lui donne des armes, une panoplie et il est envoyé Outre-mer. Là-bas, il fait la guerre et "tue son frère", ce qui lui vaut de recevoir la croix de guerre et d'être promu capitaine.
 
Pour tout ça il est vu comme un héros, alors qu'il a agi contre son gré, voulant juste être lui-même et n'ayant rien choisi de ce qui lui est arrivé.

Ce titre court et bouleversant illustre parfaitement ce que peut être l'expérience guerrière pour la majorité des gens, qui n'ont rien demandé et possèdent une conscience.

C'est d'autant plus vrai pour ces guerres coloniales absurdes, dans des pays lointains et sans lien avec la vie de tous les jours.
 
L'Afrique portugaise de la chanson en est un bon exemple, mais on peut parler de notre guerre d'Algérie, des Américains au Vietnam, des Soviétiques en Afghanistan, etc.

Et la tristesse et la fatalité de cette horreur ressortent bien de cet excellent titre, qui a une valeur universelle.


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vendredi 15 mai 2026

Rouler

Voici dix ans, j'ai déjà parlé de mon dégoût progressif des transports en commun. Il ne s'est pas du tout arrangé avec le temps, et ma saturation de la vie urbaine n'a fait que s'accroître.

Au final, j'ai rejoint la cohorte des "mauvaises gens" dont le moyen de transport préféré est la voiture, ce symbole de l'individualisme et de la pollution.

Pourquoi m'être autant renié?

Il y a plusieurs raisons.

La première c'est effectivement une misanthropie croissante. L'idée de m'entasser avec des inconnus pendant un nombre d'heures déterminé m'est de plus en plus pénible.

Effet de l'âge ou retour du naturel, je suis de plus en plus sensible à l'incivisme, au bruit, à l'agressivité, tout ce à quoi on n'échappe pas quand on partage un wagon ou un avion.

Si l'on ajoute à ça les aléas plus que fréquents (prix qui changent, retards, places réservées squattées, etc), cela rend "l'expérience" pour reprendre un mot d'aujourd'hui, facilement désagréable.

Il y a aussi cette tendance récente que je constate: la chasse aux bagages.

On dirait en effet que ceux-ci sont de plus en plus malvenus, soit qu'on doive systématiquement payer, comme dans l'avion, soit qu'on doive les reléguer sur de minuscules étagères en début de compartiment comme dans les TGV, d'où les filets sont maintenant bannis.

Mais la raison principale de mon revirement, c'est que je suis finalement devenu sensible à ce que la voiture a représenté lorsqu'elle s'est généralisée, c'est-à-dire un instrument de liberté et d'autonomie.

Posséder un véhicule élargit magistralement le rayon d'action géographique de son propriétaire, qui peut également partir quand il le veut, indépendamment des horaires de bus, train ou métro.

Depuis quelques années, je prends des vacances en solitaire, et de plus en plus je choisis des destinations, à l'étranger ou non, où je me rends en voiture.

Je l'ai déjà fait avec ma famille ou des amis, mais l'expérience était différente car encore trop dépendante des autres. 

Lorsque je pars seul, je choisis quand, où et comment.

Je suis seul maître du trajet, des pauses, de la musique que j'écoute. Je peux chanter si je veux, grignoter ce que je veux, prendre la route x ou la route y selon mes envies.

J'éprouve dans ces moments un sentiment inédit de paix et, effectivement, de liberté, qui desserre l'étouffement de la vie quotidienne.

J'aime aussi le vélo pour ça, mais le rayon d'action est incomparablement plus réduit, et aussi on n'éprouve pas le même sentiment de protection.

En effet, un vélo se vole hyper facilement, surtout dans notre pays, mais l'habitacle d'une voiture a sur lui cet avantage d'être un espace privé et clos quand on le souhaite.

Alors oui, la voiture individuelle est effectivement un luxe et un élément de pollution clairement identifié.

Sa mise en oeuvre réduit l'espace disponible et son omniprésence constitue une cause de mortalité bien réelle, et son adoption par dix milliards d'humains serait probablement une catastrophe.

Mais il est aussi clair qu'aujourd'hui je ne vois pas d'équivalent en termes d'autonomie, de tranquillité et de rayon d'action.

Y renoncer serait un crève-cœur et ne compter que sur la responsabilité des gens pour changer cela est utopique.

mercredi 13 mai 2026

Musique (19) : Les artistes qu'on aimerait aimer

Aujourd'hui je vais parler d'une catégorie d'artistes éminemment subjective.

En effet ils peuvent être de tout genre et tout style, provocants ou consensuels, anciens ou récents, faire du rock, de la soul, de la pop, que sais-je encore, mais ils ont deux points communs :

1. Je n'apprécie pas leur musique

2. J'aurais vraiment voulu l'apprécier !

Il s'agit d'artistes que j'ai croisés dans des livres, des documentaires, par le bouche à oreille ou par des amis, et qui ont généralement une certaine aura, qu'il s'agisse de leur engagement, d'un rapport particulier au monde ou à leur public ou de la reconnaissance du milieu artistique.

De ce fait, au moment de l'écoute mes attentes sont généralement fortes et la barre est placée très haut.

Je m'attend à un moment exceptionnel, à une avalanche d'émotions, à une rencontre.

Et puis en fait, rien.

Pas de ressenti particulier, même après plusieurs écoutes, pas plus de kiff que ça, pas d'émotion renversante. Et donc une déception (un peu stupide) et le sentiment de passer à côté de quelque chose.

J'ai connu ça avec les Beatles, que je n'aurais pas forcément aimé aimer, mais dont un ami proche était fan jusqu'au bout des ongles et m'a fait écouter toute la discographie, sans que ça prenne.

Plus marquant a été Jimi Hendrix.

J'étais en pleine période hippy/hard rock quand je me suis penché sur l’œuvre de ce guitariste légendaire.

J'ai récupéré un grand nombre de ses albums, quelques pirates, écouté et réécouté, je me suis même un peu forcé à l'enthousiasme...pour finir par être honnête avec moi-même et admettre que je n'aimais pas plus que ça, qu'il manquait quelque chose pour que ça me touche vraiment.

Johnny Hallyday, que j'évoque dans un autre post ICI, a été un cas un peu plus ambivalent.

J'étais attiré par la reconnaissance unanime de ses pairs et par sa légende, tout en étant à la fois rebuté et stimulé par la hargne que beaucoup de souvent insupportables artistes engagés avaient envers lui.

Quoi qu'il en soit, à part quelques titres, ça n'a pas plus collé que ça non plus.

Une sous-catégorie sont des artistes que j'admire pour leur démarche, leur originalité assumée et l'univers qu'ils se sont créés, mais dont ledit univers m'est impénétrable.

Je pense à l'extraordinaire Queen, que j'ai découvert à la mort de son emblématique chanteur.

Voilà un groupe qui ne ressemblait à aucun autre, qui savait allier à un rock puissant, flirtant souvent avec le hard, une originalité et une flamboyance qui n'étaient qu'à eux.

Qu'on songe à leur Bohemian rhapsody, cet OVNI défiant tous les formats qui a néanmoins réussi à devenir un hymne mondial.

Je pense aussi à Björk, que j'ai beaucoup écoutée, dont j'ai acheté les disques et que j'ai même été voir en concert.

Aujourd'hui je pense avoir été attiré par l'originalité au moins autant que par l’œuvre, et j'ai bien du mal à écouter ses albums en entier.

Côté français, j'éprouve une très grande admiration pour les Rita Mitsouko.

Catherine Ringer est une performeuse incroyable, dotée d'une voix magnifique et d'un style qui lui est propre, et elle a pondu avec feu son mari des chansons théâtrales, bizarres, vaguement inquiétantes et qui ont marqué.

Là encore j'ai essayé, j'aurais adoré aimé, mais ça n'a pas pris.

Je peux aussi citer Django Rheinhardt, Oum Khalsoum, Mylène Farmer ou Léo Ferré comme artistes dont l'aura m'a attiré mais qui m'ont, à part quelques titres, globalement laissé froid, que j'ai insisté ou non.

Aujourd'hui je ne m'encombre plus de préventions sur ce qu'il faut écouter ou sur ce qu'il ne faut pas écouter, et je n'ai plus de gêne à assumer certains goûts.

Mais il m'arrive encore de ressentir cette déception, voire amertume, pour quelqu'un que j'ai fantasmé longtemps et qui ne correspond pas à ce dont j'avais rêvé.


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samedi 2 mai 2026

Chanson (37): Sinner man

La chanson Sinner man appartient au genre musical negro spiritual. Ce terme, qui en notre époque minée a peut-être été renommé pour ne plus utiliser le N-word, désigne un style de chants religieux interprétés par la communauté afro-américaine.

Il est né pendant l'abominable période de l'esclavage et de la ségrégation, et ses paroles s'appuient beaucoup sur les textes bibliques, singulièrement ceux de l'Ancien testament.

Cette appétence pour la première partie de la Bible est due au fait que la culture nord américaine a longtemps été très majoritairement protestante et que cette branche du christianisme y est particulièrement attachée.

Mais c'est aussi parce que les Afro-Américains faisaient une forme d'identification entre leur destin et les longues tribulations des Hébreux avant qu'ils n'arrivent à la terre que Dieu leur avait promis.

Ce message résonnait particulièrement pour ceux qui avaient été arrachés à leur sol et que leur peau désignait comme à peine plus que du bétail.

La première version de Sinner man que j'ai entendue était celle de Sixteen horsepower, un groupe d'alternative country (j'ai évoqué ce style dans un précédent post) que j'aime beaucoup.

J'ai ensuite découvert qu'il était une sorte de classique, et qu'il avait également été brillamment interprété par Nina Simone, dont il est devenu l'un des titres phare.

Comme pour beaucoup de chants traditionnels, la mélodie de Sinner man est répétitive et accrocheuse, plus ou moins sophistiquée ou épurée selon l'interprète, mais personnellement c'est surtout le texte qui m'a touché.

En effet ce morceau harangue l'homme pêcheur, lui demandant où il pourra se cacher quand Dieu viendra lui demander des comptes, sachant qu'à ce moment-là il sera trop tard.

Au fur et à mesure des couplets, le pêcheur en question fuit dans diverses directions, demande de l'aide aux rochers, à la rivière, à la mer, etc. puis à son créateur, lequel le renvoie vers le Diable, qui l'attendait.

Les mots sont simples mais ils décrivent puissamment le dilemme chrétien, la terrible peur de l'enfer et la difficulté de ne pas s'abandonner au Mal, même en sachant le terrible prix qu'il faudra payer ensuite.

J'ai retrouvé en l'écoutant toute la force du calvinisme dans lequel j'ai été éduqué, et ce que cette version intransigeante de la foi, avec son importance du devoir et son implacabilité divine pouvaient avoir de dur, bien loin du purgatoire ou des oeuvres que l'on peut trouver dans d'autres branches du christianisme.

Cette chanson me rappelle surtout ces moments, que sans doute tout le monde vit un jour ou l'autre, où l'on se rend compte que la vie n'a pas d'autre issue que la mort, que quoi que l'on fasse elle nous attend, et que le combat désespéré et quotidien que l'on mène quand même contre elle tant qu'on a des forces est bel et bien perdu d'avance.

On a alors envie d'implorer quelqu'un ou quelque chose pour nous sortir de cette angoissante impasse, pour nous délivrer de ce poids et nous permettre de fuir.

Les deux versions de Sinner man que je connais sont très différentes, mais chacune d'entre elles porte ce message de façon poignante, et magnifique.


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jeudi 16 avril 2026

Vie professionnelle (7): L'importance de la mode

Lorsque j'ai commencé ma vie professionnelle, fort de ce qu'on m'avait raconté à l'école et devant l'exemple de mon père travaillant à son compte, j'étais un peu naïf.

Je croyais qu'un salarié orienterait ses efforts dans le sens de l'intérêt de l'entreprise, qui coïncidait toujours nécessairement avec les siens: l'entreprise va bien, le salarié aussi, les coups durs sont partagés, les résultats aussi, etc.

C'est évidemment une vue de l'esprit.

Les entreprises se soucient bien plus de leurs actionnaires que de leurs salariés, et ces derniers se soucient bien plus de leur carrière que de leur entreprise.

Ce fait peut amener à de sérieuses distorsions où certains choix absurdes finissent par s'imposer au détriment de la logique et du bien commun.

Je me suis aussi rendu compte de l'existence d'un autre paramètre, auquel je ne m'attendais pas, et qui intervient très souvent dans les choix et décisions d'une entreprise: la mode.

Dans le domaine informatique où je sévis, c'est assez flagrant, mais je suppose que c'est la même chose dans d'autres secteurs.

Dans ma carrière, j'ai vu ainsi fleurir -et parfois faner- un certain nombre de modèles, d'outils et d'idées vers lesquels se sont rués commerciaux et managers.

J'ai notamment vu se développer le principe de la modélisation tayloriste de l'ingénierie informatique à l'échelle du monde.

Elle s'inscrivait dans la grande phase de globalisation qui eut le vent en poupe ces trente dernières années, avec cette idée qu'il fallait mettre en place des programmes mondiaux intégrant dans un système unique toute l'informatique des différents pays.

Cela implique bien sûr des projets colossaux, mais cette idée d'homogénéité finale était vendue comme la solution parfaite, et tout le monde suivait.

Il semble qu'on arrive au bout du cycle (politiquement aussi d'ailleurs), et que l'on commence à redécouvrir les vertus de l'autonomie et du local.

Dans ces nouveaux principes on voit la méthode Agile, que l'on met actuellement à toutes les sauces et partout, y compris quand son usage n'est pas justifié, et qu'on voit à son tour comme la panacée à tous les problèmes.

Autre solution miracle du moment, plus technique cette fois-ci, c'est le recours à l'Intelligence Artificielle.

Je vois énormément d'engouement et des achats souvent irréfléchis et sans calcul pour cette technologie. On achète d'abord, et on réfléchit après.

Cela fait penser à l'obsession de la sous-traitance d'à peu près tout, dont là encore on commence à revenir, parfois après des dégâts très lourds.

Suivre la mode part souvent d'un souhait de ne pas se laisser distancer.

Lorsque l'internet est apparu, certaines entreprises ont ainsi créé un site par principe, pour dire qu'elles en avaient un. En l'occurrence ce n'était pas forcément idiot d'anticiper pour ne pas rater le coche.

Plus douteux est l'exemple de cette région de France qui voulait équiper ses écoles de tablettes, dans le souci apparemment louable de former ses enfants à l'informatique.

On leur proposa la tablette BIC, expressément conçue pour l'école, mais elle a été délaissée au profit des produits Apple, suréquipés pour un besoin scolaire, beaucoup plus chers mais sans doute plus glamour et plus à la mode.

On voit cette obsession d'être dans le coup chez un certain modèle de manager, toujours prompt à dégainer le dernier concept comme à exhiber le dernier gadget du moment.

L'exemple le plus banal ce sont les anglicismes, dont l'usage immodéré et quelque fois à contre-emploi peut produire un décalage ridicule, un peu comme les célèbres publicitaires des Inconnus dont le téléphone avait l'international mais pas encore le national.

Les concepts tendance qui se succèdent sont d'ailleurs presque toujours dans la langue de Shakespeare (une preuve de plus de la puissance du sof power made in USA).

Et comme dans toute mode, la roue est réinventée périodiquement, que ce soit en termes d'organisation (je parie sur un retour prochain de l'idée hiérarchique) ou de technos, voire de politique d'entreprise.

Il est facile de constater cet aspect cyclique dans le domaine du CV: chaque période a son modèle, plus ou moins long, accompagné ou non d'une lettre de motivation, avec telle ou telle recommandation, tel look. Alors que le but reste le même: il s'agit toujours de faire coller un profil à un besoin.

Plus le temps passe, plus j'acquiers d'expérience et plus j'ai le sentiment que la mode est quelque chose de beaucoup plus important qu'on ne veut le dire dans le monde du travail, et pas seulement dans celui du consommation.

Ceux pour qui l'économie et le marché priment et sont sacrés de par leur nature pragmatique et logique se plantent, et l'entreprise n'est absolument pas l'espace rationnel que l'on nous vend.

C'est même parfois tout le contraire, qu'on s'en réjouisse ou non.

Et c'est finalement logique, l'homme étant une créature versatile et complexe, incapable de se couler complètement dans un moule pré déterminé, pour qui le changement est un moteur et qui, grégaire, suit la mode dans tous les domaines, y compris celui de l'économie.


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mardi 14 avril 2026

Cinéma (32): The walkabout

L'Australie est un monde particulièrement étrange pour le Français que je suis.
 
Bien que relativement proche de l'Asie, cette immense terre a longtemps vécu isolée.
 
Sa position géographique y assura le développement d'une faune et d'une flore uniques.
 
C'est le paradis des marsupiaux en tout genre, et d'animaux locaux semblables à nul autres. 
 
Qu'on pense aux kangourous, aux diables de Tasmanie, aux crocodiles marins, aux koalas, aux 
émeus, aux ornithorynques...
 
D’autres espèces ont rejoint l’île-continent, essentiellement du fait des colons européens, où elles firent souche et déséquilibrèrent l'écosystème.

On pense à la catastrophe des lapins, toujours pas résolue aujourd'hui malgré l'extraordinaire barrière mise en place contre eux, mais il y eut aussi des renards, introduits pour lutter contre lesdits lapins, des buffles asiatiques, des dromadaires, des crapauds buffles, des chevaux, et aussi plus anciennement les dingos, ces chiens sauvages dangereux dont on pense qu'ils furent amenés par les aborigènes.
 
Les humains qui s'y installèrent les premiers étaient semble-t-il au moins partiellement connus des habitants de l'Indonésie, mais ils y vécurent très largement déconnectées du reste du monde, et leur habitat était très clairsemé.

Dans cet environnement unique se développèrent des cultures indigènes de chasseurs cueilleurs très spécifiques, qu'il s'agisse du rapport au temps, à la propriété, à la nature ou de l'organisation de la vie.
 
Ce monde entra en collision directe avec la modernité occidentale lorsque celle-ci débarqua dans la grande île en 1788, sous la forme d'un premier établissement anglais, et les Aborigènes rejoignirent bien vite la longue liste des victimes du colonialisme, refoulés, massacrés directement ou indirectement par le choc microbien, et désorientés par les maux modernes, comme l'alcoolisme, apportés dans les cartons des Européens.
 
Ceux-ci virent d'ailleurs longtemps leurs prédécesseurs comme à peine plus que des kangourous, puisqu'ils ne furent officiellement considérés comme des citoyens du pays et recensés qu'en 1967.
 
Pour les Britanniques aussi, l'Australie était un bout du monde, "down under" comme ils désignent eux-mêmes ce pays loin de tout.
 
Cette position géographique en faisant le pénitencier le plus sûr du monde, le Royaume-Uni assura dans un premier temps le peuplement de l’île-continent par la déportation de ses criminels, parfois envoyés là-bas pour des peccadilles.
 
Cette installation de bagnards et ces contraintes géographiques créèrent une culture originale, dans cette une annexe lointaine de l'Europe, avant qu'elle ne connaisse dans la phase contemporaine une sorte d’intégration au monde, notamment en accueillant des migrants de partout et en devenant plus accessible grâce à l’avion.
 
C'est dans ce pays si particulier que prend place le film dont je vais parler aujourd'hui, The walkabout, tourné en 1971 par l’anglais Nicolas Roeg.
 
L'histoire est celle de deux jeunes Anglais, un petit garçon et une adolescente, qui se retrouvent suite à des circonstances dramatiques livrés à eux-mêmes dans le bush.

L'aînée essaye courageusement de faire face, cherche son chemin et de l'eau, mais ils se perdent inexorablement dans l’immensité hostile.
 
Au moment où l'on pense qu'ils vont mourir apparait un adolescent aborigène, à peu près de l’âge de la fille, qui fait ce qu’on appelle son "walkabout", c’est-à-dire qu’il doit vivre seul dans le bush pendant un certain temps, suivant une sorte de rite d’initiation (ce n’est pas vraiment expliqué dans le film).

Son intervention va les sauver. Il les aidera à se nourrir, à se protéger du soleil, à se repérer.
 
Le courant passe très vite avec le petit garçon, sans préjugé comme c’est souvent le cas à cet âge, un peu plus difficilement avec sa sœur, sans qu’on sache dans quelle mesure c’est dû à la différence raciale ou sexuelle.
 
Au final, le jeune homme ramènera les deux Anglais dans une zone habitée, et connaitra lui-même un destin tragique.
 
Les derniers plans du film montrent la fille dans un appartement moderne d’une zone urbaine, accueillant celui qu’on devine être son mari rentrant du travail.
 
Dans ses yeux passent une ombre de tristesse, et l’on devine une pensée pour cette parenthèse de sa vie et l’étrange garçon qu’elle a rencontré un jour dans le bush.
 
Ce film est très marquant pour plusieurs aspects.
 
Le premier point c’est une sorte de réalisme qui serait inacceptable aujourd’hui.
 
Ainsi, l’acteur aborigène David Gulpilil est filmé sans trucage lorsqu’il chasse et tue brutalement des animaux. Il le fait naturellement, selon les méthodes et avec les outils de son peuple.
 
Pour la plupart d’entre nous, ces images sont très violentes et peuvent choquer. Je pense même qu’aujourd’hui cela ne passerait plus et que le réalisateur risquerait des poursuites.
 
On est en tout cas très loin de la théâtralité écolo aseptisée des Amérindiens type Danse avec les loups ou des nobles sauvages d’Avatar, et à mon avis dans une peinture bien plus proche de la réalité.
 
Gulpilil est aussi souvent nu, et les autres acteurs également, alors qu’ils étaient mineurs au moment du tournage.
 
Dans la scène la plus emblématique du film, ils nagent tous les trois dans un point d’eau, le paysage magnifique et la nudité partagée évoquant un Eden hors du temps, mais là encore ce genre de plan ne serait sans doute plus possible en 2026.
 
Le deuxième point frappant, c’est l’atmosphère d’étrangeté qui émane de ce long métrage.
 
Elle est à la fois liée à la beauté visuelle de l’Australie, avec ses paysages écrasés de chaleur, ses animaux étranges, cette immensité sans fin, mais aussi à la façon de filmer de Roeg.

Celui-ci semble en effet improviser, se laisser porter sans forcément avoir de fil conducteur, un peu comme dans un reportage amateur.
 
Il parle et explique peu, comme s’il attendait de ses spectateurs une réaction plus instinctive, plus animale et plus sensuelle.
 
Je pense que sur grand écran, l’impression doit être magique.

Enfin, il y a le propos lui-même du film, qui parle finalement autant de beauté que d’incommunicabilité.
 
On ressent en effet l’impossibilité de concilier les deux mondes, et Roeg veut peut-être aussi évoquer le destin tragique des premiers habitants de l’île, bien que ceux-ci soient montrés sans fard et sans artifice, aussi loin de la sauvagerie et du mépris des westerns ou des films coloniaux que de la noblesse et la supériorité morale de ceux qui ont suivi.

Les Aborigènes sont les Aborigènes et les Blancs sont les Blancs, et ça se passe de commentaires.

J’ai quitté ce Walkabout avec un sentiment de tristesse, de fatalité.
 
Et aussi celui d’avoir vu quelque chose de très juste et très beau.

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