mercredi 26 août 2026

Livres (40) : Flash ou le grand voyage

Je ne sais plus où j’en avais entendu parler, mais Flash ou le grand voyage était dans ma liste de bouquins à lire depuis longtemps.

Il s’agit de l’unique roman de Charles Duchaussois, qui n'a écrit rien d'autre, et ce n’est en fait pas exactement un roman, puisqu’il a été réalisé à partir de souvenirs enregistrés sur bande par l’auteur.

Celui-ci était un Français né en 1940, de grande taille et qui tout bébé perdit un œil lors d'un bombardement allemand alors que ses parents fuyaient l’invasion hitlérienne.

Il devint très tôt un grand voyageur en recherche d’aventures et d'adrénaline, et vira rapidement vers la délinquance, ce qui lui occasionna quelques séjours en prison.

Flash le trouve à l’aube de la trentaine, s’apprêtant à prendre de nouveau la route, cette fois-ci vers le Liban, pour y trafiquer des armes, puis du haschisch.

Le voyage se poursuit par un passage au Koweït, où il dirige un night-club, puis une série de villes de passage un peu partout en Asie mineure ou lointaine, son épilogue se déroulant à Katmandou.

Partout il y a des rencontres, des gens interlopes, des frictions, des filles, des petites arnaques et délits, avec un coup emblématique où il réussit à voler une somme astronomique à un Canadien crédule, avant de s'enfuir avec ses amis.

Cette partie-là relève du roman d’aventures, rocambolesque et plein d’action, un peu à la Cizia Zykë.

Mais en parallèle il y a l'autre voyage, le vrai, celui vers la drogue. Il commence par la rencontre de Duchaussoy avec son premier junkie, croisé dans une auberge de routards.

L'auteur, alors clean, en fait une description aussi réaliste qu'effrayante: maigre, immobile, perdu dans son monde, le type semble éteint et intéressé seulement par sa prochaine dose.

Sur le moment, il est choqué, loin d’imaginer qu'il a en face de lui un exemplaire de ce qu'il va devenir.

C'est par le haschich qu'il commencera son initiation aux paradis artificiels.

Il décrit de manière très réaliste l’effet que cette drogue lui fait et l'étrange ambiance, fraternelle, douce et en même temps froide et détachée qui est celle de la communauté de camés où il atterrit.

Très vite devenu un gros consommateur, il explique que cette drogue-là ne l'abîme pas, ne l'empêche pas de vaquer à ses occupations ni de rester vif et costaud.

Dans les étapes suivantes il va augmenter ses doses puis tout essayer, des amphétamines au LSD en passant par l'opium et par la reine des drogues, la horse, "le cheval" comme on disait aussi à cette époque où l’on traduisait tout, jusqu'à ce que son univers entier tourne autour de la dope.

Peu à peu on le voit ainsi sombrer, perdre la santé et même la raison, mais en gardant suffisamment de lucidité pour sentir l'absence d'issue et décider d'aller mourir en montagne avec une dernière dose.

Je ne spoile pas plus mais il faut savoir que son plan n'a pas abouti (sinon pas de livre d'ailleurs).

Il a croisé des gens qui sont allés au bout du grand voyage, comme un jeune Américain qu'il aide à partir avec une dernière dose lors d’une scène très dure, mais lui a pu être rapatrié en France, après bien des vicissitudes.

De retour chez lui, sa vie devient une longue succession de rechutes dans la dope, jusqu'à sa mort prématurée d'un cancer des poumons.

Ce roman initiatique est passionnant parce qu’il constitue un triple témoignage.

Tout d’abord il se passe dans un monde disparu, qui est un peu celui où évoluait Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde, autre classique de la littérature de voyage.

A l’époque, malgré le début de son recul et les décolonisations, l’Occident gardait une avance incomparable sur le reste de la planète, qu’il dominait encore largement, et être blanc restait un avantage concret un peu partout.

Les sociétés étaient aussi très largement traditionnelles et les flux humains n’étaient pas encore un sujet sensible et contrôlé.

En termes de formalités se déplacer était donc simple, on passait les frontières sans trop de problème et même sans papier, et l'on pouvait se loger, travailler et se débrouiller un peu partout.

Flash témoigne ensuite de ce qu’était la vague hippie à son apogée.

Sans en être un, l’auteur a fait la route avec ces milliers de jeunes qui partaient, bien décidés à rompre les amarres avec l’Occident et son matérialisme pour vivre une vie alternative dans des pays pauvres.

Il ne souligne pas l’ironie de la situation de ces rebelles, vivant grâce à la phénoménale différence de revenus entre leur nouveau monde et l’ancien, et souvent aussi grâce à l'aide parentale (la récupération des mandats est une de leurs activités clé), mais décrit bien cet état de fait.

Enfin, le dernier témoignage qu'il nous donne est un portrait du monde des drogués. De l’intérieur, il nous décrit leurs motivations, leur vocabulaire (depuis hélas très banalisé), leurs combines et leur vision du monde.

Ce quasi reportage, et c’est ce qui rend ce livre si particulier, est fait de manière clinique et assumée. Ni dans la repentance, ni dans la complaisance, Duchaussoy ne cache rien ni du plaisir réel de se droguer, ni des conséquences effroyables qui en sont le lot.

Il documente presque scientifiquement les effets de chaque drogue, et ses rencontres avec chacune d’entre elles.

Il explique notamment en quoi consiste le fameux "flash" qui donne son titre au roman, celui que produisent les drogues dures et dont il compare l'intensité à celle d'un orgasme démultiplié.

En même temps il énumère tous les détails techniques et concrets sur l’approvisionnement, les méthodes, le matériel et aussi les rituels associés à la drogue (comme le fait de passer son aiguille entre ses lèvres avant la piqûre).

On a l’impression que cet homme, qui n’est guère politisé, pas franchement idéaliste (bien que sensible aux injustices) a la tête sur les épaules, et qu'il porte un regard lucide et dépassionné sur ce qu’il voit et fait.

Du coup ce livre sonne vrai, et l'on se prend au jeu des aventures de ce truand prétentieux, hippy sans l'être (sans doute trop mûr du haut de sa trentaine pour vraiment adhérer)  auquel on finit même par s'attacher un peu (tout en sachant que la partie aventures est quand même romancée).

Tout cela fait de Flash un témoignage indispensable sur ce qu’était le mouvement hippy, trop souvent réduit à un folklore inoffensif, sur la centralité qu’y avait la drogue et la fin tragique que celle-ci a entraîné.

Car en fait, la drogue n'a pas d'autre issue, et ce grand voyage est quasiment à coup sûr celui vers une mort prématurée.

Ce livre m’a fait penser à quelques autres œuvres marquantes, de fiction toutefois, comme à l’atroce Trainspotting, et encore plus au roman de René Barjavel Les chemins de Katmandou.

De manière plus personnelle, cela m'a aussi rappelé des gens qui sont tombés dans cette dépendance et n'ont jamais su en sortir. RIP Tonton Philippe, où que tu sois.

Flash est en tout cas une de ces œuvres qui font le portrait d'une époque, et je le conseille vivement.


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vendredi 21 août 2026

Cinema (35) : Les Chinois à Paris

Un jour je suis tombé sur le pitch intriguant du film Les Chinois à Paris, de Jean Yanne, à savoir l’invasion puis l’occupation de la France par l’armée de Mao Tse Toung.

J'aimais bien le personnage truculent à l’humour vachard et froid qu’était Jean Yanne, et j'ai vu qu'il était accompagné par pas mal de grands acteurs, comme Nicolas Calfan, Michel Serrault ou Jacques François, donc ça m'a tenté.

Bon le fait qu'il y ait aussi Daniel Prévost et Paul Préboist, deux piliers du navet franchouillard (ah, la série des "mon curé" !) m'a un peu refroidi, mais j'ai quand même ajouté ce film improbable dans la liste des à voir, et hier je me suis lancé.

Après un début qui m’a fait un peu peur, je peux dire que j’ai bien aimé cette satire.

Yanne s'y moque du marxisme-léninisme fanatique de la Chine populaire, mais ce ne sont pas les Chinois qui sont sa cible: il vise plutôt ses compatriotes.

Dans le film on trouve en effet une double caricature des Français.

La première c'est celle de leur comportement pendant l’Occupation allemande.

Cela commence par un président incompétent (le toujours parfait  Bernard Blier) qui s’empresse de décamper aux États-Unis et par une armée dépassée et incapable d’organiser la défense et ça continue par cinquante nuances de collaboration.

On voit des prêtres convertis en commissaires du peuple, voire même naturalisés (entendre Préboist dire "Je suis Chinois" est particulier) qui encouragent la délation et propagent avec zèle le nouveau catéchisme marxiste, avec l'approbation d'une hiérarchie vaticane toute en courbettes.

On voit un commerçant cynique faire fortune en trafiquant avec les nouveaux maîtres, en les flattant et en s’adaptant à leurs besoins.

On voit  un industriel converti en militant  zélé qui n’oublie pas néanmoins d’aller s’empiffrer chez le trafiquant dès qu’il en a l’occasion.

On voit un gouverneur parfaitement servile se couper en quatre pour être aux petits soins avec les occupants.
 
On voit les résistants de la 25e heure tondre les collaboratrices horizontales.

Etc.

La deuxième caricature est plus contemporaine et du coup plus grinçante.

Ce film est en effet sorti alors que la France était en pleine fièvre maoïste et que nombre d’étudiants et d’intellectuels se prosternaient devant le boucher de Pékin qui n’avait guère à envier à Hitler ou Staline.

Sous son aspect parodique, Yanne montre bien ce qu'est la société qu'ils promeuvent.

La France est en effet écrasée sous les slogans placardés partout, les gens y ânonnent le petit livre rouge à la moindre occasion et sans crainte du ridicule, comme le faisaient alors les Sartre et autres Badiou.

Une émission de télé rappelle la Révolution Culturelle: le concept en est de mettre au pilori -au sens propre- une personnalité désignée comme ennemie du peuple et d'inviter les téléspectateurs à cracher sur leur poste.

C'est évidemment une version plus farce des lynchages bien réels orchestrés par Mao, mais le message est clair.

Un parallèle qui n'a pas dû plaire est même fait avec le nazisme, la personne exposée à la télé ayant un nom juif et l'animateur détaillant avec délectation et tel le premier Darquier venu, le nez crochu et le regard fuyant de sa victime.

Un personnage grotesque de résistant transformé en communiste parfait par trois mois de lavage de cerveau montre aussi ce que sont réellement les dictatures communistes.

Le film brocarde en outre le puritanisme communiste, les Chinois interdisant la fornication comme du temps perdu pour la productivité et la reconstruction du pays (!).

Enfin, je ne sais pas comment ils ont réussi mais dans le film a été tournée une version marxiste de l’opéra Carmen (Car Meng) qui est un morceau de bravoure en soi.

En résumé, ce film, qui fut un échec commercial malgré son budget, était parfois drôle et réjouissant, souvent très bien vu, mais au final moyen.

C’était en tout cas gonflé et courageux de le faire à cette époque, d’autant que tout le monde en prend pour son grade (l’église, la présidence et l’armée prennent cher) même si la réaction la plus violente est venue de la gauche.

En effet, le marxisme était alors son référent suprême et bon nombre de ses membres encensaient Mao et Pol Pot (les articles de l’époque sont extraordinaires avec le recul: on dirait Je suis partout).

La gauche s’est donc partagée entre mépris et indignation, les maoïstes allant jusqu’à manifester, attaquer les cinémas et interrompre la diffusion du film.

Cette histoire m’a d’ailleurs fait réfléchir sur cette famille politique et son avidité à avaler les couleuvres pourvu qu’elles aient la bonne étiquette.

L’hommage de Ségolène Royal à la mort de Castro, le refus de Sophia Chikirou de qualifier la Chine de dictature, ou encore la nostalgie complaisante des Fatal Picards ou de Renaud pour la culture communiste, bien qu'elle ait considérablement aidé des régimes épouvantables à se maintenir, prouvent bien que ce n’est pas fini.

Force est de constater également le silence assourdissant de ce camp politique quand il s’agit d’évoquer les atrocités des dictatures du Tiers Monde et/ou des régimes islamistes, sans doute parce qu’en sont issus les membres de la nouvelle classe qui sauvera le monde...

C'est sur ce constat un peu déprimant que je finirai cette chronique d'un film plutôt marrant.


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vendredi 10 juillet 2026

Cinéma (34) : Georges Franju

Aujourd'hui quand on pense au cinéma français évoque on évoque soit des comédies plus ou moins lourdes, soit du cinéma intello parisiano-centré tendance nombriliste et plutôt à gauche.

Et a contrario quand on pense au cinéma de divertissement, aux films d'action, aux polars, c'est inévitablement Hollywood qui vient à l'esprit, que ce soit via NetFlix ou au cinéma.

 Je connais nombre de gens qui assument parfaitement de ne consommer que ces deux derniers, considérant la production hexagonale comme nulle et/ou prise de tête.

Ce constat assez partagé est un peu triste, même s'il y a hélas un fond de vrai, sans doute lié à la façon dont le financement du cinéma fonctionne depuis les années 80. Même si l'on dit que c'est lui qui a permis sa survie comparativement aux pays voisins, ça l'a aussi orienté dans un certain sens

Ce désamour est d'autant plus triste que la France est le pays qui a inventé le cinéma et qu'il a longtemps été au top de la création dans toutes sortes de genres.

Ce préambule pour introduire le réalisateur français Georges Franju, qui a marqué et inspiré beaucoup de gens y compris dans le monde non francophone en faisant des films un peu à part.

Je l'ai découvert en regardant le film Judex, une sorte d'ersatz de Fantomas, avec un héros maléfique roi du déguisement et possédant une base et des sbires dévoués.

Je ne peux pas dire que j'ai particulièrement aimé ce film, mais il y avait indéniablement un style dans cet hommage aux romans feuilletons, justement co écrit par le petit-fils d'un des grands maîtres de ce genre littéraire, Louis Feuillade.

J'ai ensuite vu un extraordinaire documentaire (Franju est très connu dans cette discipline). Il s'agit de Le sang des bêtes, reportage de 1949 filmé dans les abattoirs parisiens, où rien ne nous est épargné de la réalité de ces endroits.

La mort des animaux, le sang qui coule, les gestes des bouchers et la longue hécatombe que constitue une journée dans ces lieux, tout est filmé avec talent et une certaine poésie de l'horreur.

Il est dit qu'à sa sortie, dans un monde pourtant plus rude, il entraîna plusieurs évanouissements de spectateurs, et moi-même qui ai connu ce milieu-là je n'ai pas pu ne pas être un peu remué.

Il semble qu'il ait fait d'autres documentaires de ce niveau, notamment un Poussières qui parle de l'intoxication des ouvriers exposés aux poussières industrielles et que je dois voir un jour.

Et puis enfin j'ai loué ce qui est considéré comme son chef d'oeuvre, le long métrage Les yeux sans visage.

L'histoire est celle d'un chirurgien obsédé par le désir de réussir une greffe de visage sur sa fille, horriblement défigurée dans un accident de voiture dont il est responsable.

Pour cela il a besoin de filles qui lui donnent leurs visages, et il se les procure par la violence.

Le film n'a rien de gore, mais il est extrêmement bien rendu, plein d'une implacable tension et visuellement très beau.

Il a marqué des générations de cinéastes, dont Georges Romero ou John Carpenter, qui dit s'en être inspiré pour le masque du héros de sa franchise Halloween.

Je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler, mais la fin surprenante est à la hauteur du début, et dans cet univers j'ai retrouvé les ambiances un peu gothiques que j'aime, mais en VF.

Il semble que Franju ait tourné d'autres longs métrages, comme La faute de l'abbé Mouret, d'après Zola, mais qu'il ait aussi été obligé de se cantonner aux courts, pour des raisons essentiellement financières.

Une belle découverte en tout cas, et un autre de nos héritages méconnus.


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mardi 30 juin 2026

Musique (21): Le grand Jacques

Lorsque j'étais enfant puis adolescent je n'aimais absolument pas Jacques Brel.

J’avais découvert ce chanteur assez tôt, notamment à parce qu'à l'école primaire notre maîtresse nous avait fait étudier Les vieux, dont le texte avait fait son chemin dans ma tête, avec cette pendule d'argent qui nous attend tous inexorablement et que je n'ai jamais oubliée.

Malgré cette image marquante et le fait que ma mère adorait Brel, je n'accrochais pas du tout.
 
Cette voix à l'accent étrange, ces orchestrations qui me semblaient lourdes et indigestes, cette façon exaltée de chanter...

Son célèbre Ne me quitte pas, que j'écoutais avec mon frère sur un 45T promotionnel du club Dial, nous faisait même rire et nous moquer.

Puis j'ai vieilli et après quelques années et un long passage en anglo-saxonie rock je me suis repenché sur tous les monstres sacrés de la chanson francophone: Aznavour, Brassens (que je n'avais jamais vraiment quitté), Ferré, et donc Brel.
 
Et cette fois-là j’ai été touché au plus profond de moi par son œuvre et j'ai compris pourquoi il était si important.

Brel, qui était issu de la bourgeoisie belge, avait rejeté son milieu d'origine pour se lancer corps et âme dans la vie d’artiste.

Auteur compositeur, c'était aussi un interprète fantastique, qui se donnait totalement sur scène. L'image de ce grand bonhomme dégingandé, en costume, aux yeux brillants, à la gestuelle hallucinée et ruisselant de sueur ne s’oublie pas.

En le voyant, on est happé, on a presque l'impression d'assister à un sacrifice ou à quelque chose d'impudique.

Ce n'est pas pour rien que beaucoup de rockers le considéraient comme l'un des leurs.

Sa voix était grave et puissante, ses orchestrations tournaient entre la variété, la valse, le jazz ou le musette (il y a souvent un accordéon déchirant) mais ce qui est le plus remarquable restent ses textes.

Il utilisait en effet la langue française avec une maîtrise et une richesse incroyables.

Et si sa métrique n'était pas irréprochable et académique comme pouvait l'être celle de ses contemporains Brassens ou Aznavour, autres grands maîtres en francophonie, s’il abusait des néologismes et prenait quelques libertés avec la grammaire, il possédait une puissance d'évocation peu commune.

Ses chansons sont autant de petites histoires imagées, des mondes qu'il fait naître en quelques mots, qui parlent au coeur avant tout.

Les thèmes qu'il aborde sont variés, mais on peut en trouver quelques-uns qui reviennent toujours.

Il y a tout d'abord les femmes, vues comme la grande affaire de la vie, porteuses de l'indispensable amour, charnel comme spirituel.

La femme c'est aussi souvent l'adversaire, la perfide, la concurrente, la profiteuse, celle qui domine, qui est cruelle et vénale, qui causent la perte de l’homme qui l’aime.

Beaucoup de chansons décrivent des hommes amoureux au-delà de la raison, avilis, détruit par leur passion.
 
Malgré ses résolutions, l'amoureux de Mathilde lui pardonne tout quand elle revient après l'avoir trompé une énième fois, celui de la Fanette voit son aimée partir avec son ami, celui des bonbons se fait ridiculiser par toute ses soupirantes, celui de Madeleine voit ses rêves s'écrouler chaque soir, mais ses lapins successifs n’arrivent pas à le décourager, celui de Ne me quitte pas est prêt à tout pour faire revenir celle qu'il aime, etc.

Dans Les biches ou le moins connu Les filles et les chiens, il résume, avec un relent de misogynie, cette vision du combat homme femme consubstantiel à l'existence.

Un autre sujet central dans l’œuvre de Brel, c'est la mort.

Comme s'il avait pressenti qu'elle l'emporterait rapidement (il est mort d'un cancer à 49 ans seulement), la Faucheuse est en effet souvent présente dans ses chansons, avec son côté inexorable, injuste et détestable, la peur qu'elle inspire et la fuite de l’homme qui sait pourtant depuis le début que c'est elle qui gagnera.

Fernand et encore plus Jojo sont des cris d'amour pour l'ami qui est parti, J'arrive, le glaçant L'âge idiot ou encore Les vieux dont je parlais au début, évoquent tous ce temps qui nous rattrape.

Le moribond le fait d'une manière plus résignée et La chanson de Jacky raconte le rêve fou de l'impossible retour en arrière.

Quand on met en parallèle ces deux thèmes de l’amour et de la mort, il ressort un sentiment d'urgence, l'urgence de profiter de la vie et de l'amour au plus vite, sans calcul, en se brûlant car l'heure tourne et que « bon an mal an on n’vit qu’une heure ».

Il semble d’ailleurs que ce n’était pas que des mots: dans le livre Dans mes yeux d'Amanda Sthers le grand noceur noctambule qu'était Johnny Hallyday raconte que Brel lui donnait l'impression de ne jamais dormir, se couchant au petit matin puis revenant le chercher en début de journée pour repartir inlassablement.
 
Le taulier ajouter qu’à ce rythme lui serait mort rapidement !

Cette façon de vivre est aussi l'antithèse de ceux qu'il méprise et pourfend dans ses titres: les bourgeois.

Pour leur petite vie, leur pudeur, leur hypocrisie  il n'a pas de mots assez durs. Pour leur religion aussi : dans Les bigotes il va jusqu’à accuser les grenouilles de bénitier de faire perdre la foi à Dieu lui-même (!)

Dans l'ironique Les bourgeois il peint des "fils de" devenus ce qu'ils moquaient dans leur jeunesse et ce sont ses flamandes, que la moitié néerlandophone de son pays ne lui pardonnera jamais (à sa mort il y eut même un titre flamand "Brel est enfin mort !"), qui sont la synthèse du conformisme bien-pensant qu’il honnit.
 
D'autres titres font voyager, dont les rimes évocatrices peignent des mondes comme des tableaux. Liège, Les îles marquises, sa Belgique natale ou encore le célébrissime Amsterdam en sont de superbes exemples.

Et puis il y a toutes les autres chansons, certaines humoristiques, d’autres émouvantes, d’autres puisant dans l’histoire.

Zangra s'inspire de l'attente interminable et sans objet de Giovanni Drogo héros célèbre livre de Buzzati Le désert des Tartares.

L'éclusier dresse le portrait d'un éclusier abîmé par la guerre.

Les bergers évoque la transhumance des gardiens de troupeaux et l'effet qu'ont leur passage sur les habitants des villages qu'ils traversent.

Les timides dresse un portrait tendre et cruel des gens qui hésitent, n'osent pas et se terrent.

Au suivant raconte le traumatisme d'un soldat un peu trop sensible dépucelé dans un sinistre bordel militaire de campagne.

Etc.

Brel fut aussi un acteur honorable, dont certains films sont très bons.

Je citerai le paillard Mon oncle Benjamin, le comique L'emmerdeur où il campe un François Pignon crédible aux côtés de Lino Ventura ou encore le terrible Les risques du métier, où il joue le rôle d’un professeur accusé à tort de pédophilie.

On sait qu’entre ses mille vies, Jacques Brel réussit à devenir aussi pilote d'avion et navigateur, ralliant avec son propre bateau les îles Marquises, qui devinrent sa dernière demeure puisqu’il y fut enterré non loin de Gauguin lorsque le cancer eut raison de son hyperactivité.

Malgré cette vie trop courte, il a réussi à construire une œuvre majeure et à laisser une empreinte indélébile sur la chanson francophone.

Il réussit même à déborder de notre aire linguistique, étant repris par plusieurs chanteurs étrangers y compris par des artistes de l’hermétique monde anglo-saxon.

Ne me quitte pas devint ainsi If you go away dans les mains de Ray Charles et fut repris en VO par une Nina Simone qui racontait avoir été bouleversée en l'entendant malgré son incompréhension du français (sa version est belle à pleurer).

Dans les années 70, c’est Au suivant qui fut adapté en Next par le flamboyant groupe écossais The Sensational Alex Harvey Band.

Plus près de nous son compatriote Arno a réinventé certains de ses morceaux dont le magnifique Le bon dieu et les Irlandais de Divine comedy ont obtenu un petit succès avec leur adaptation de La chanson de Jacky.

Sting confesse lui aussi être un grand amateur, reprenant Je ne sais pas, et quantité d'autres chanteurs de toutes origines ont fait revivre ses chansons dans toutes sorte de langues (Wikipedia en liste un nombre impressionnant ICI).

Notons aussi le clin d’œil à Ne me quitte pas de notre islamiste national Maître Gims dans son titre Bella lorsqu’il dit à son amoureuse vouloir devenir "L'ombre de ton iench".
 
Je n’ai pas écouté tout Brel, et dans ce que j’ai écouté je n’ai pas tout aimé.
 
Je m’identifie également moins à ses prises de position et à sa façon de voir le monde.
 
Mais il reste un monstre de la chanson française, capable de m’émouvoir ou de me transporter, et l'auteur de plusieurs merveilleurs morceaux que j’emmènerai sans aucun doute sur l’île déserte.

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vendredi 19 juin 2026

Livres (39): Mon père ce terroriste

Mon père ce terroriste est un livre fascinant.

L'auteur, Lakhdar Belaid, est un écrivain et journaliste chti et le fils d'un dirigeant local du MNA (Mouvement National Algérien), le premier mouvement indépendantiste algérien d'envergure.

Le MNA était le dernier avatar des nombreuses organisations créées par le charismatique Messali Hadj qui mentionnait sur les cartes d’adhérent de l'un d'entre eux "Si j'étais un professeur acharné et ayant pour élève le peuple algérien, je lui donnerais à conjuguer le verbe organise-toi à tous les temps et sur tous les tons.", et dont le but revendiqué était l'indépendance de l'Algérie.

Pour le MNA comme le FLN après lui et bien sûr comme pour les islamistes après eux, la mobilisation se basait grandement sur l’islam, partie structurante de l'identité du pays et élément rassembleur des différentes composantes indigènes.

Toutefois la religion ne devait sans doute pas être un critère exclusif, notamment parce que Messali Hadj (comme son compatriote Ferhat Abbas ou le leader tunisien Habib Bourguiba) avait épousé une Française, Emilie Busquant, dont on dit parfois que c’est elle qui inventa la forme finale du drapeau algérien

Le messalisme connut vite un très grand succès, rassemblant de plus en plus d'Algériens ne voyant pas leur avenir lié à la France.

On en vit ainsi beaucoup, qui, initialement encartés au PCF et à la CGT, ont progressivement divergé pour finir dans l’un ou l’autre des syndicats paravents des mouvements de Hadj, qui devint de plus en plus incontournable et gênant.

Cette ascension connut un coup d'arrêt avec l’apparition du FLN, issu d'une branche du MNA.

Belaïd sous-entend que les autorités françaises auraient dans un premier temps aidé ces dissidents pour plomber le MNA, un peu comme le FLN lui-même jouera plus tard les islamistes contre les démocrates.

En tout cas ces deux mouvements devinrent vite des ennemis mortels, en Algérie comme en France et Mon père ce terroriste raconte leur guerre, assez largement méconnue chez nous mais qui fut impitoyable et de grande ampleur puisque rien qu'en métropole elle aurait fait 4.000 morts et 12.000 blessés.

Elle se solda par la victoire totale du FLN et la longue disparition de Messali Hadj de l’histoire officielle, qui ne fit son (timide) retour dans l'historiographie algérienne qu'en 1999.
 
Celui qu'on appelle parfait le père de la Nation fut même interdit de séjour dans l'Algérie indépendante et il mourut en exil (en France, comme la grande majorité des opposants algériens).

Quant à ses partisans, ils firent l'objet d'une terrible répression. Beaucoup de ceux qui le purent fuirent en se mêlant aux harkis et tous ceux qui vivaient en France durent y rester.

C'était le cas du père de l’auteur, qui était un responsable local du MNA, et c'est son destin qui est raconté dans ce livre, qui brosse à cette occasion un portrait de la communauté algérienne de France des années 50 à aujourd’hui, dans toute sa diversité et avec ses héritages.

Parmi ceux-ci on retrouve cette relation particulière à l'Hexagone, fortement teintée de haine et de rancœur.
 
Belaïd raconte ainsi que sa famille, même si elle avait été chassée d'Algérie et accueillie dans une France qui aurait eu toutes les raisons de la chasser, refusait toute idée de naturalisation.

Sa mère avait même déchiré la carte que la France lui avait donné lors de son rapatriement, et son père avait exigé de son fils qu’il aille à la préfecture faire une demande de déchéance de nationalité !

Il y était tombé sur un fonctionnaire que sa demande effarait tellement qu’il lui avait donné avec passion mille et une raisons raisons d'être Français, le convainquant ainsi de l'absurdité paternelle.

Ce qui fait que pendant des années Belaïd fut un Français clandestin, cachant sa carte d'identité à sa propre famille...

Plusieurs autres anecdotes marquantes sont à noter.

Par exemple le fait que dans les années 50 il y ait eu pléthore de mariage d'Algériens avec des Françaises, à mettre en perspective avec la stricte endogamie d’aujourd’hui.

Ou encore les tensions raciales bien réelles des années 80, avec de vieux chtis qui tiraient au fusil de chasse sur les bandes d'Arabes. Là aussi les choses ont bien changé.

Et enfin à quel point la guerre d’Algérie s’était invitée en métropole, avec des batailles rangées par dizaines opposant Algériens et forces de l’ordre, avec des balles tirées, des coups de couteaux, des incendies et des morts.

Consciemment ou non, il souligne aussi les continuités entre les deux guerres d’Algérie.

A chaque fois un pouvoir arbitraire, prédateur et lourdement armé face à un peuple dont la colère légitime est détournée par des rebelles qui mobilisent autour de l’islam, force structurante de la société.

Un souvenir qu'il cite illustre parfaitement cette idée.

Le jour du mariage de sa mère, une colonne de militaires français en opération, tendus et méfiants, fait irruption dans son village de Kabylie.

Rien ne se passe jusqu’au moment où ils voient un gamin qui court dans les hauteurs. Un soldat commence alors à mitrailler, le gamin réussissant à se sauver grâce au relief escarpé.

Quarante ans plus tard, dans le même village, c’est une colonne militaire algérienne qui entre et mitraille les maquisards islamistes, qui s'enfuient dans les mêmes hauteurs, et la mère a l’impression de revivre son passé.

Bref, un bouquin passionnant et un pan de l'histoire de ce pays que j'ignorais totalement, avec un regard des perdants indigènes de la guerre d'Algérie, via l'histoire personnelle du fils d'un activiste du mauvais côté de l'histoire.

Je terminerai sur une réflexion un peu pessimiste. En accordant l’indépendance à l'Algérie, De Gaulle voulait fermer la boîte à chagrin et tourner la page.
 
Le sujet de ce livre est une preuve de plus qu'on en est très loin.

 

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mercredi 17 juin 2026

Chanson (39) : Mon mari est parti

Anne Sylvestre fait partie de mes découvertes tardives.
 
Celle qu'on surnommait parfois le Brassens en jupons est en effet beaucoup moins médiatisée que ledit Brassens (qui admirait son talent) et c'est bien dommage.

Cette dame était une auteure/compositrice/interprète à une époque où c'était extrêmement rare en France, comme tant d'autres choses plutôt réservé aux hommes, et percer dans ce contexte impliquait un sacré caractère et beaucoup de persévérance.

On peut imaginer que son ascendance ne l'a pas aidée non plus, voire même qu'elle lui a nui. Anne Sylvestre était en effet la fille du collaborateur Albert Beugras, un membre important du PPF qui avait échappé de justesse à la peine de mort.

Dans un contexte artistique dominé par l'extrême gauche, ça lui a certainement fermé des portes.

Elle réussit néanmoins à se faire connaitre sans faire de compromis, et aujourd'hui son talent d'écriture fait l'unanimité.

Ses chansons sont en effet de merveilleuses petites histoires, finement ciselées et racontées dans un français riche et subtil.

Très poétiques, elle sont souvent porteuses de messages et teintées de beaucoup d'humour.

Comme beaucoup de musiciens à l'époque, elle s'accompagnait de sa guitare, et les titres que j'ai écoutés sont plutôt simples et épurés, donnant toute leur place au texte.

Mon mari est parti est semble-t-il un de ses premiers succès. Sorti en 1961, il fait parler une femme dont on comprend que le mari a été mobilisé.

Parlant à la première personne, Sylvestre décrit son état d'esprit et la façon dont sa vie est transformée par le départ de son homme.

Elle souligne des choses simples et quotidiennes, parle du manque, de la difficulté à comprendre et à s'organiser. On comprend qu'en plus son personnage est enceinte.

On voit aussi ses compagnes de misère se mettre l'une après l'autre à porter des robes noires, à pleurer la perte de leurs propres conjoints.

Avec mille petits détails (la vendange réussie, les fleurs et les champignons qu'elle cueille, les enfants à l'école) elle dessine un monde normal, attachant et humain, le seul qui compte au fond.

Et souffrant de plus en plus de ce qui vient de briser ce monde, elle se demande pourquoi, avec insistance et désespoir.

Pour finir il y a l'étang, qui rassure, qui aide à attendre et qui constitue une option définitive si la douleur est trop forte.

Le contraste entre la douceur de la voix d'Anne Sylvestre et la mélodie simple et  tranquille d'une part, et ce texte puissant d'autre part installe une tension douloureuse et très réaliste qui court dans toute la chanson.

Le contexte du conflit qui a séparé le couple est laissé volontairement flou, ce qui rend le morceau universel.

La narratrice peut être l'épouse de n'importe quel soldat dans n'importe quelle armée de n'importe quelle guerre. En l'écoutant, chacun s'identifie et vit son angoisse et son désespoir.

Mon mari est parti est sorti en 1961, alors que les jeunes appelés français étaient massivement engagés en Algérie, et il semble que beaucoup se soient accrochés à ce titre et qu'on ait cru qu'il parlait précisément de ce conflit.

Anne Sylvestre confia cependant que ce n'était pas le cas, et qu'elle l'avait bien écrit comme un message universel contre la guerre.

Un message très beau et toujours actuel.


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mercredi 10 juin 2026

Prendre des risques

Un passage de cet article, qui se voulait dresser le portrait d’une génération, m’a marqué.

C’est une référence aux conclusions d’une étude menée par l’université Georgetown de Washington.

Elle portait sur la vision qu'avaient les jeunes de différents pays de ce qu’était une situation risquée : pour un jeune Russe c’était de se faire courser par un type saoul dans la rue, pour un jeune Américain c’était de prendre un Uber ou d'aller seul dans un café.

Russes et Américains sont à peu près du même monde en termes de développement et de culture, mais l’écart de ces résultats est impressionnant.

Il m’a rappelé un constat similaire que je me suis fait plusieurs fois, en me comparant aux immigrés que j’ai pu rencontrer en France.

Je me souviens par exemple d’un Roumain qui n’avait pas de problème à prêter sa voiture à une connaissance pour que celle-ci l'utilise pour aller passer les fêtes à l’étranger.

Je sais que pour rien au monde je n’aurais fait ça avec mon véhicule, ou alors uniquement si j’étais coincé et en me stressant au dernier degré, mais lui ne se préoccupait ni de l’assurance, ni des accidents, ni de ce qui pourrait se passer en cas de souci.

Plutôt parano de nature, je suis peut-être un extrême, mais l’étude souligne que ce n’est pas seulement moi, et que quelque part c’est civilisationnel.

C’est aussi vrai pour le small talk : j’ai souvent noté une plus grande facilité à engager la conversation de la part des immigrés, et une plus grande méfiance de la part des Français, moi inclus.

Ce qui est intéressant c’est que c’est moins vrai avec les personnes âgées, et aussi inversement proportionnel au milieu. Je me rappelle notamment de mes grands-parents s’adressant sans arrière-pensée ni méfiance à n’importe qui.

Une journaliste bien plus jeune que moi qualifiait sa classe d’âge de « génération assureurs », ce qui me semble on ne peut plus vrai.

En fait, tout se passe comme si depuis tout petit, l’éducation donnée par nos parents et notre société nous apprenait à avoir de l’aversion pour le risque, du plus sérieux au plus dérisoire, et qu’à force de prévention on n’ose plus aller que dans ce qui est balisé.

Ce qui est d’ailleurs assez paradoxal puisqu'en même temps on valorise le contraire.

On n'a jamais autant exalté la découverte de l'autre et l'on ne drague que des gens pré sélectionnés par appli.

On n'a jamais autant glorifié le voyage/l’expatriation, mais on part avec Waze, avec Uber, avec ses applis de traduction, avec des CB qui dispensent de changer de l’argent et en consultant TripAdvisor.

Et tout est à l'avenant.
 
Pourquoi une telle évolution, une telle tendance à l’hyper-contrôle ?

A la base il y a cette idée louable de minimiser les dangers de la vie, à l'échelle de l'état comme de la famille.

Au travail, la surveillance et l’anticipation ont fait diminuer le nombre d’accidents et quand il y en a, la prise en charge des accidentés est bien meilleure qu'avant.
 
La vaccination et les dépistages précoces, la surveillance et la sécurisation de l’alimentation ont fait diminuer la prévalence de maladies parfois fatales.

Les procès faits aux producteurs de cigarettes et d’alcool ont réduit la mortalité liée aux consommations de ces produits.

Depuis Ralph Nader, l’intégration de la sécurité dans le design automobile a également entraîné la baisse du nombre et la gravité des accidents de la route.

Etc.

Tout ceci est évidemment très bénéfique, et notre civilisation a atteint des niveaux de sécurité inédits et une hausse extraordinaire de l’espérance de vie.

Un petit Occidental qui nait aujourd’hui n’a ainsi jamais eu autant de chances de finir octogénaire.

Il y a évidemment un revers à tout cela.

L’histoire prouve que pour réussir quelque chose, il faut essayer, souvent plusieurs fois.

Les grandes découvertes ont toujours été faites par des gens qui prenaient des risques.

Les premiers plongeurs en scaphandre autonome se sont retrouvés défoncés à l’oxygène avant qu’on ne trouve le bon dosage.

Les avions des frères Wright se sont crashés au sol, mais sans eux nous n’aurions pas Airbus.

Avant eux Jean-François Pilatre de Rozier et après eux Youri Gagarine ont pris le risque de tester les premiers vols en montgolfière et dans l’espace.

Même chose pour la médecine : il y a une phase où il faut essayer, risquer, parfois accepter que des patients meurent avant d’arriver à un résultat.

On peut et on doit réduire au maximum cette phase, mais pas la supprimer.

Il n'empêche qu'on n’accepte plus cette idée, ce que l’essor d’un puissant mouvement antivaccin ces dernières décennies illustre bien : on veut que tout soit sûr à 100% dès le début, oubliant que pour être sûr à 100% il faut avoir testé, et donc pris des risques.

Cette quête de sécurité absolue peut aller jusqu’à l’irrationnel, notamment dans le cas de la guerre.

On constate que désormais nos pays sont horrifiés lorsqu’un soldat meurt, considérant presque qu’il s’agit d’un meurtre scandaleux et évitable, alors que la guerre, qui est une horreur, est par nature indissociable de la mort.

On dirait pourtant que nous avons oublié ça aussi et, plus grave, que nous avons également oublié qu’un pays qui refuse de se battre et de perdre des soldats sera dominé sinon détruit.

Les derniers conflits où des armées occidentales sont impliquées sont à cet égard édifiants.

La guerre du Vietnam a été perdue parce que les Américains n’acceptaient plus que leurs enfants meurent, encore moins qu’ils meurent outre-mer, alors que leur adversaire le Viet Minh n’était pas avare de vies, tout comme les talibans afghans après eux.

Dans cette vidéo un peu longue, le reporter Gérard Chaliand expliquait très bien cette perspective et le fait que l’Occident ne peut plus gagner du fait de cette mentalité.

Sans aller jusqu’à cet extrême qu’est la guerre, on peut tous noter la différence de mentalité à l’œuvre dans les frictions du quotidien de nos pays.

Par exemple lorsqu’un BBR et un Maghrébin/un Africain s’embrouillent, le premier cède le plus souvent, parce que l’aversion au risque et la crainte des conséquences est généralement plus forte pour lui.

C'est un peu comme si les immenses progrès que nous avons effectués nous avaient en quelque sorte inhibés et produit des sociétés plus frileuses, moins inventives et moins prêtes au risque et à l'affrontement.

On pourrait se dire pourquoi pas, si on s'y retrouve ?

Ce serait oublier qu’une société qui n’a plus d’appétit et ne veut plus se battre, créer, oser et innover est une société qui va inévitablement vers le déclin.

Il est intéressant de comparer l’Europe avec d’autres pays de la même aire culturelle.

Commençons par la Russie, pour revenir à notre exemple du début.

La société russe a gardé une habitude de l’arbitraire, des passe-droits, de la nécessité de s’imposer, de ruser et de compter d’abord sur soi-même avant de se plaindre auprès de l’État ou de se poser en victime, donc l'habitude de certains risques (on retrouve ce pattern dans beaucoup d'autres pays de l’Europe ex-communiste).

Mon deuxième exemple est Israël.

La menace existentielle qui pèse sur ce pays oblige ses citoyens à se tenir toujours prêts au conflit, à la mort, à risquer tout.

Leur grande capacité à innover vient aussi de cet état de choses, de cette nécessité de ne jamais s’endormir, d’être toujours sur la brèche, et va fatalement avec une grande tolérance au risque.

Ma dernière illustration c’est les États-Unis.

Même si les Américains étaient le contre-exemple de mon article, ils ont su garder la capacité d’oser, de risquer.

L’héritage culturel de la frontière, l’immigration forte et très peu prise en charge ainsi que la croyance dans l’effort individuel font que génération après génération ce pays se réinvente, et garde toujours son lot de gens qui ont faim, qui créent et innovent.

Ce n'est pas le cas en France ni chez ses voisins d’Europe occidentale.

Un diagnostic aujourd’hui largement partagé est que l'UE s’endort, qu’elle ne fait que suivre mollement le reste du monde, qu'elle légifère à outrance et reste campée dans une posture morale défensive de moins en moins crédible.

Le mépris et l’hostilité qu’elle suscite assez largement à l’extérieur (il n’y a qu’à voir le nombre de bilatérales USA-Chine-Russie & co où nous ne sommes plus conviés) est un signal très net, dont on commence seulement à prendre la mesure.

Pourtant si l’on ne veut pas devenir une sorte d’Amérique latine, une périphérie un peu larguée qui ne décide de rien et dont les éléments moteur sont pillés, il nous faut nous réhabituer au risque.

Espérons que nos ennemis islamistes, russes et chinois et notre faux allié américain servent à ça.

Si je quitte l’échelle géopolitique pour revenir à mon sujet de départ et à mes articles, ceux-ci  soulignent que paradoxalement, l’anxiété et le manque de confiance en soi n’ont jamais été aussi forts dans nos pays ultra protégés et balisés, suggérant un lien entre cette angoisse et la perte d’habitude de prendre des risques et de tester des choses.

Il semble en effet que le bonheur et l’accomplissement ne résident pas dans une vie bunkerisée, mais qu’on ait tous besoin de challenges, de conflits et d’imprévus, résolus ou non, faciles ou non, pour grandir et devenir quelqu’un de confiant, équilibré et résilient.

Je ne sais comment évolueront les choses, mais notre société paraît s’être un peu égarée sur ce plan-là, et c’est sûr que nous ne faisons pas un cadeau si parfait à nos enfants en ne leur apprenant pas à se démerder, à prendre des risques.
 
Parole de Français pantouflard et inhibé.