Je croyais qu'un salarié orienterait ses efforts dans le sens de l'intérêt de l'entreprise, qui coïncidait toujours nécessairement avec les siens: l'entreprise va bien, le salarié aussi, les coups durs sont partagés, les résultats aussi, etc.
C'est évidemment une vue de l'esprit.
Les entreprises se soucient bien plus de leurs actionnaires que de leurs salariés, et ces derniers se soucient bien plus de leur carrière que de leur entreprise.
Ce fait peut amener à de sérieuses distorsions où certains choix absurdes finissent par s'imposer au détriment de la logique et du bien commun.
Je me suis aussi rendu compte de l'existence d'un autre paramètre, auquel je ne m'attendais pas, et qui intervient très souvent dans les choix et décisions d'une entreprise: la mode.
Dans le domaine informatique où je sévis, c'est assez flagrant, mais je suppose que c'est la même chose dans d'autres secteurs.
Dans ma carrière, j'ai vu ainsi fleurir -et parfois faner- un certain nombre de modèles, d'outils et d'idées vers lesquels se sont rués commerciaux et managers.
J'ai notamment vu se développer le principe de la modélisation tayloriste de l'ingénierie informatique à l'échelle du monde.
Elle s'inscrivait dans la grande phase de globalisation qui eut le vent en poupe ces trente dernières années, avec cette idée qu'il fallait mettre en place des programmes mondiaux intégrant dans un système unique toute l'informatique des différents pays.
Cela implique bien sûr des projets colossaux, mais cette idée d'homogénéité finale était vendue comme la solution parfaite, et tout le monde suivait.
Il semble qu'on arrive au bout du cycle (politiquement aussi d'ailleurs), et que l'on commence à redécouvrir les vertus de l'autonomie et du local.
Dans ces nouveaux principes on voit la méthode Agile, que l'on met actuellement à toutes les sauces et partout, y compris quand son usage n'est pas justifié, et qu'on voit à son tour comme la panacée à tous les problèmes.
Autre solution miracle du moment, plus technique cette fois-ci, c'est le recours à l'Intelligence Artificielle.
Je vois énormément d'engouement et des achats souvent irréfléchis et sans calcul pour cette technologie. On achète d'abord, et on réfléchit après.
Cela fait penser à l'obsession de la sous-traitance d'à peu près tout, dont là encore on commence à revenir, parfois après des dégâts très lourds.
Suivre la mode part souvent d'un souhait de ne pas se laisser distancer.
Lorsque l'internet est apparu, certaines entreprises ont ainsi créé un site par principe, pour dire qu'elles en avaient un. En l'occurrence ce n'était pas forcément idiot d'anticiper pour ne pas rater le coche.
Plus douteux est l'exemple de cette région de France qui voulait équiper ses écoles de tablettes, dans le souci apparemment louable de former ses enfants à l'informatique.
On leur proposa la tablette BIC, expressément conçue pour l'école, mais elle a été délaissée au profit des produits Apple, suréquipés pour un besoin scolaire, beaucoup plus chers mais sans doute plus glamour et plus à la mode.
On voit cette obsession d'être dans le coup chez un certain modèle de manager, toujours prompt à dégainer le dernier concept comme à exhiber le dernier gadget du moment.
L'exemple le plus banal ce sont les anglicismes, dont l'usage immodéré et quelque fois à contre-emploi peut produire un décalage ridicule, un peu comme les célèbres publicitaires des Inconnus dont le téléphone avait l'international mais pas encore le national.
Les concepts tendance qui se succèdent sont d'ailleurs presque toujours dans la langue de Shakespeare (une preuve de plus de la puissance du sof power made in USA).
Et comme dans toute mode, la roue est réinventée périodiquement, que ce soit en termes d'organisation (je parie sur un retour prochain de l'idée hiérarchique) ou de technos, voire de politique d'entreprise.
Il est facile de constater cet aspect cyclique dans le domaine du CV: chaque période a son modèle, plus ou moins long, accompagné ou non d'une lettre de motivation, avec telle ou telle recommandation, tel look. Alors que le but reste le même: il s'agit toujours de faire coller un profil à un besoin.
Plus le temps passe, plus j'acquiers d'expérience et plus j'ai le sentiment que la mode est quelque chose de beaucoup plus important qu'on ne veut le dire dans le monde du travail, et pas seulement dans celui du consommation.
Ceux pour qui l'économie et le marché priment et sont sacrés de par leur nature pragmatique et logique se plantent, et l'entreprise n'est absolument pas l'espace rationnel que l'on nous vend.
C'est même parfois tout le contraire, qu'on s'en réjouisse ou non.
Et c'est finalement logique, l'homme étant une créature versatile et complexe, incapable de se couler complètement dans un moule pré déterminé, pour qui le changement est un moteur et qui, grégaire, suit la mode dans tous les domaines, y compris celui de l'économie.
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