J’avais découvert ce chanteur assez tôt, notamment à parce qu'à l'école primaire notre maîtresse nous avait fait étudier Les vieux, dont le texte avait fait son chemin dans ma tête, avec cette pendule d'argent qui nous attend tous inexorablement et que je n'ai jamais oubliée.
Malgré cette image marquante et le fait que ma mère adorait Brel, je n'accrochais pas du tout.
Cette voix à l'accent étrange, ces orchestrations qui me semblaient lourdes et indigestes, cette façon exaltée de chanter...
Son célèbre Ne me quitte pas, que j'écoutais avec mon frère sur un 45T promotionnel du club Dial, nous faisait même rire et nous moquer.
Puis j'ai vieilli et après quelques années et un long passage en anglo-saxonie rock je me suis repenché sur tous les monstres sacrés de la chanson francophone: Aznavour, Brassens (que je n'avais jamais vraiment quitté), Ferré, et donc Brel.
Et cette fois-là j’ai été touché au plus profond de moi par son œuvre et j'ai compris pourquoi il était si important.
Brel, qui était issu de la bourgeoisie belge, avait rejeté son milieu d'origine pour se lancer corps et âme dans la vie d’artiste.
Auteur compositeur, c'était aussi un interprète fantastique, qui se donnait totalement sur scène. L'image de ce grand bonhomme dégingandé, en costume, aux yeux brillants, à la gestuelle hallucinée et ruisselant de sueur ne s’oublie pas.
En le voyant, on est happé, on a presque l'impression d'assister à un sacrifice ou à quelque chose d'impudique.
Ce n'est pas pour rien que beaucoup de rockers le considéraient comme l'un des leurs.
Sa voix était grave et puissante, ses orchestrations tournaient entre la variété, la valse, le jazz ou le musette (il y a souvent un accordéon déchirant) mais ce qui est le plus remarquable restent ses textes.
Il utilisait en effet la langue française avec une maîtrise et une richesse incroyables.
Et si sa métrique n'était pas irréprochable et académique comme pouvait l'être celle de ses contemporains Brassens ou Aznavour, autres grands maîtres en francophonie, s’il abusait des néologismes et prenait quelques libertés avec la grammaire, il possédait une puissance d'évocation peu commune.
Ses chansons sont autant de petites histoires imagées, des mondes qu'il fait naître en quelques mots, qui parlent au coeur avant tout.
Les thèmes qu'il aborde sont variés, mais on peut en trouver quelques-uns qui reviennent toujours.
Il y a tout d'abord les femmes, vues comme la grande affaire de la vie, porteuses de l'indispensable amour, charnel comme spirituel.
La femme c'est aussi souvent l'adversaire, la perfide, la concurrente, la profiteuse, celle qui domine, qui est cruelle et vénale, qui causent la perte de l’homme qui l’aime.
Beaucoup de chansons décrivent des hommes amoureux au-delà de la raison, avilis, détruit par leur passion.
Malgré ses résolutions, l'amoureux de Mathilde lui pardonne tout quand elle revient après l'avoir trompé une énième fois, celui de la Fanette voit son aimée partir avec son ami, celui des bonbons se fait ridiculiser par toute ses soupirantes, celui de Madeleine voit ses rêves s'écrouler chaque soir, mais ses lapins successifs n’arrivent pas à le décourager, celui de Ne me quitte pas est prêt à tout pour faire revenir celle qu'il aime, etc.
Dans Les biches ou le moins connu Les filles et les chiens, il résume, avec un relent de misogynie, cette vision du combat homme femme consubstantiel à l'existence.
Un autre sujet central dans l’œuvre de Brel, c'est la mort.
Comme s'il avait pressenti qu'elle l'emporterait rapidement (il est mort d'un cancer à 49 ans seulement), la Faucheuse est en effet souvent présente dans ses chansons, avec son côté inexorable, injuste et détestable, la peur qu'elle inspire et la fuite de l’homme qui sait pourtant depuis le début que c'est elle qui gagnera.
Fernand et encore plus Jojo sont des cris d'amour pour l'ami qui est parti, J'arrive, le glaçant L'âge idiot ou encore Les vieux dont je parlais au début, évoquent tous ce temps qui nous rattrape.
Le moribond le fait d'une manière plus résignée et La chanson de Jacky raconte le rêve fou de l'impossible retour en arrière.
Quand on met en parallèle ces deux thèmes de l’amour et de la mort, il ressort un sentiment d'urgence, l'urgence de profiter de la vie et de l'amour au plus vite, sans calcul, en se brûlant car l'heure tourne et que « bon an mal an on n’vit qu’une heure ».
Il semble d’ailleurs que ce n’était pas que des mots: dans le livre Dans mes yeux d'Amanda Sthers le grand noceur noctambule qu'était Johnny Hallyday raconte que Brel lui donnait l'impression de ne jamais dormir, se couchant au petit matin puis revenant le chercher en début de journée pour repartir inlassablement.
Cette façon de vivre est aussi l'antithèse de ceux qu'il méprise et pourfend dans ses titres: les bourgeois.
Pour leur petite vie, leur pudeur, leur hypocrisie il n'a pas de mots assez durs. Pour leur religion aussi : dans Les bigotes il va jusqu’à accuser les grenouilles de bénitier de faire perdre la foi à Dieu lui-même (!)
Dans l'ironique Les bourgeois il peint des "fils de" devenus ce qu'ils moquaient dans leur jeunesse et ce sont ses flamandes, que la moitié néerlandophone de son pays ne lui pardonnera jamais (à sa mort il y eut même un titre flamand "Brel est enfin mort !"), qui sont la synthèse du conformisme bien-pensant qu’il honnit.
Et puis il y a toutes les autres chansons, certaines humoristiques, d’autres émouvantes, d’autres puisant dans l’histoire.
Zangra s'inspire de l'attente interminable et sans objet de Giovanni Drogo héros célèbre livre de Buzzati Le désert des Tartares.
L'éclusier dresse le portrait d'un éclusier abîmé par la guerre.
Les bergers évoque la transhumance des gardiens de troupeaux et l'effet qu'ont leur passage sur les habitants des villages qu'ils traversent.
Les timides dresse un portrait tendre et cruel des gens qui hésitent, n'osent pas et se terrent.
Au suivant raconte le traumatisme d'un soldat un peu trop sensible dépucelé dans un sinistre bordel militaire de campagne.
Etc.
Brel fut aussi un acteur honorable, dont certains films sont très bons.
Je citerai le paillard Mon oncle Benjamin, le comique L'emmerdeur où il campe un François Pignon crédible aux côtés de Lino Ventura ou encore le terrible Les risques du métier, où il joue le rôle d’un professeur accusé à tort de pédophilie.
On sait qu’entre ses mille vies, Jacques Brel réussit à devenir aussi pilote d'avion et navigateur, ralliant avec son propre bateau les îles Marquises, qui devinrent sa dernière demeure puisqu’il y fut enterré non loin de Gauguin lorsque le cancer eut raison de son hyperactivité.
Malgré cette vie trop courte, il a réussi à construire une œuvre majeure et à laisser une empreinte indélébile sur la chanson francophone.
Il réussit même à déborder de notre aire linguistique, étant repris par plusieurs chanteurs étrangers y compris par des artistes de l’hermétique monde anglo-saxon.
Ne me quitte pas devint ainsi If you go away dans les mains de Ray Charles et fut repris en VO par une Nina Simone qui racontait avoir été bouleversée en l'entendant malgré son incompréhension du français (sa version est belle à pleurer).
Dans les années 70, c’est Au suivant qui fut adapté en Next par le flamboyant groupe écossais The Sensational Alex Harvey Band.
Plus près de nous son compatriote Arno a réinventé certains de ses morceaux dont le magnifique Le bon dieu et les Irlandais de Divine comedy ont obtenu un petit succès avec leur adaptation de La chanson de Jacky.
Sting confesse lui aussi être un grand amateur, reprenant Je ne sais pas, et quantité d'autres chanteurs de toutes origines ont fait revivre ses chansons dans toutes sorte de langues (Wikipedia en liste un nombre impressionnant ICI).
Notons aussi le clin d’œil à Ne me quitte pas de notre islamiste national Maître Gims dans son titre Bella lorsqu’il dit à son amoureuse vouloir devenir "L'ombre de ton iench".
Je n’ai pas écouté tout Brel, et dans ce que j’ai écouté je n’ai pas tout aimé.
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