Il m'a laissé un goût un peu amer dans la bouche, une sensation que j'ai retrouvée avec plusieurs des autres romans francophones européens d'aventures que j'ai lus ces dernières années.
C’était notamment le cas avec La fille de papier de Guillaume Musso, dont le pitch (un écrivain en panne d'inspiration trouve chez lui l’une de ses héroïnes en chair et en os) m'avait séduit, ou encore de La Vérité sur l'affaire Harry Québert du Suisse romand Joël Dickert, roman a tiroirs sur les conséquences d'un meurtre emblématique.
Ces livres sont tous bien faits, je me suis laissé prendre par les histoires et la tension savamment orchestrée, j’ai apprécié les personnages et passé un moment agréable, mais quelque chose clochait un peu pour moi.
En fait j’ai réalisé que tous ces romans d'aventures francophones et européens ont désormais pour décor et référence les États-Unis, même si dans le cas de Rufin, c’était plus de l'international à base anglo-saxonne que les US à proprement parler.
A cette nuance près, l'idée est que quand il s’agit d’aventures et de divertissement le centre de gravité, les références, les traits culturels, le fond commun en somme se trouve désormais outre-Atlantique.
Ce n'est pas un problème en soi, les Américains étant formidables de créativité (je suis moi-même un très gros consommateur de culture made in USA) mais ça donne tout de même le sentiment que notre environnement européen est devenu secondaire, obsolète.
C’est flagrant lorsque je lis des romans français plus anciens.
Même quand ceux-ci sont en lien avec le pays de l'Oncle Sam, c'est très différent : ADG, Georges Arnaud, Didier Daeninckxx, Frédéric Dard, voir même Philippe Djian et le Belge Georges Simenon, qui ont tous les deux vécu aux US, ne sonnent pas de la même manière. L’Amérique y est encore autre.
J’ai déjà vécu cette bascule au niveau du cinéma.
Dans mon enfance, il y avait en effet des films d’action français.
Les gens allaient voir "un Belmondo" par exemple.
Il y avait aussi encore quelques séries, réduites depuis aux téléfilms type Navarro, et qui suscitaient d'ailleurs souvent un mépris amusé.
Aujourd’hui je ne regarde plus guère la télé, donc je ne sais pas trop où l’on en est, mais quand j’entends parler de séries, elles sont dans une écrasante majorité made in USA.
Là encore il ne s’agit pas d’un procès, mais plutôt de souligner que progressivement, l’Europe est devenue américaine dans ses rêves et dans son imaginaire.
L’ouverture tant louée parait un peu à sens unique, et comme le soulignait Frédéric Martel dans son livre Mainstream, la culture commune des Européens c’est la culture américaine.
Par exemple si vous réunissez un Polonais, un Italien, un Espagnol et un Suédois et que vous leur demandez la dernière œuvre d’un de ces quatre pays qu’ils ont vue, lue ou écoutée, vous n’obtiendrez probablement qu’un silence gêné.
En revanche, si vous les interrogez sur la dernière série NetFlix il y a de grandes chance qu’ils s’entendent et qu'ils la connaissent tous.
Pour la plupart des gens ce n’est même plus un sujet.
Que 90% des candidats à l’Eurovision chantent en anglais, y compris l'Espagne, pour représenter leurs pays ne choque personne, que l’anglais soit devenue la langue de facto de l’UE non plus.
Et ce même si pour rappel il y a plus d’hispanophones que d’anglophones dans le monde et si la langue la plus parlée de la communauté est l’allemand.
La France qui avait lutté plus longtemps que les petits pays comme la Scandinave ou les Pays-Bas, a également rendu son tablier.
Je me le suis confirmé récemment en retournant dans un magnifique château-hôtel que j’avais visité une première fois il y a vingt ans.
J'ai constaté que depuis sa rénovation un fléchage en anglais y indique désormais comment accéder au "lounge" et au "yacht club", et qu'on y retrouvait tout le charme aseptisé des hôtels impersonnels/américains qui vont font vous sentir partout et donc nulle part.
C’est peut-être un peu snob, mais c’est un constat : le dépaysement est plus difficile en Occident.
Au final, l’exposition continue -et acceptée- de l’Européen indigène ou immigré à la culture américaine l’a transformé en Occidental, autre mot pour dire biculturel américan-quelque-chose, ce "bi" retranchant une part de la culture nationale au profit de celle de l’Oncle Sam.
Akhénaton chantant "Qui se la joue Français ?" ou Diam’s affirmant son mépris de la France de Laurent Gerra et des choristes au profit de celle qui vit à l’heure américaine sont symptomatiques (et encore ils sont vieux !). Mon fils préférant visiter Los Angeles plutôt que l’Espagne est aussi significatif.
Ma génération est d'ailleurs également touchée.
En visite à New York, je me souviens avoir été surpris de ne pas être surpris : cet endroit m’était familier, comme si je découvrais simplement un quartier excentré de Paris.
Le nombre de films, livres et bandes dessinées consommées qui se passaient là-bas m’a sans doute fait connaître la grosse pomme comme si j’y étais allé, mieux que Milan, Varsovie ou même Nice.
Quand je repense à mes grands-parents, cette américanisation me semble plus évidente que jamais.
Pour eux l’anglais était une langue aussi étrangère que le russe ou l’arabe, les chansons qu’ils écoutaient étaient en français, la plupart des marques de référence fabriquées en et non made in France, et leurs rêves étaient à l’échelle de ce pays.
J’apporte toutefois une nuance à ce point : dans beaucoup d’endroits, il y avait une autre langue et d’autres coutumes qui comptaient, parfois plus que le français, mais il s’agissait de celles du petit pays, de la région, du village.
Les parents de mon père parlaient le patois local, que je ne comprenais pas mais qui était courant dans mon village et qui a maintenant à peu près disparu (du fait de l’installation de nombreux Britanniques, il est d'ailleurs aujourd’hui remplacé par l’anglais).
Encore une fois, je ne veux pas faire le procès de quoi que ce soit. Cette domination croissante n’est pas le fait d’une invasion militaire ou de politiques coercitives, c'est juste un fait avéré.
Mais je ne peux m’empêcher de regretter cet espèce de nivellement et de ressentir comme une perte cette sorte de provincialisation de ce que nous avons pu être.