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mardi 30 juin 2026

Musique (21): Le grand Jacques

Lorsque j'étais enfant puis adolescent je n'aimais absolument pas Jacques Brel.

J’avais découvert ce chanteur assez tôt, notamment à parce qu'à l'école primaire notre maîtresse nous avait fait étudier Les vieux, dont le texte avait fait son chemin dans ma tête, avec cette pendule d'argent qui nous attend tous inexorablement et que je n'ai jamais oubliée.

Malgré cette image marquante et le fait que ma mère adorait Brel, je n'accrochais pas du tout.
 
Cette voix à l'accent étrange, ces orchestrations qui me semblaient lourdes et indigestes, cette façon exaltée de chanter...

Son célèbre Ne me quitte pas, que j'écoutais avec mon frère sur un 45T promotionnel du club Dial, nous faisait même rire et nous moquer.

Puis j'ai vieilli et après quelques années et un long passage en anglo-saxonie rock je me suis repenché sur tous les monstres sacrés de la chanson francophone: Aznavour, Brassens (que je n'avais jamais vraiment quitté), Ferré, et donc Brel.
 
Et cette fois-là j’ai été touché au plus profond de moi par son œuvre et j'ai compris pourquoi il était si important.

Brel, qui était issu de la bourgeoisie belge, avait rejeté son milieu d'origine pour se lancer corps et âme dans la vie d’artiste.

Auteur compositeur, c'était aussi un interprète fantastique, qui se donnait totalement sur scène. L'image de ce grand bonhomme dégingandé, en costume, aux yeux brillants, à la gestuelle hallucinée et ruisselant de sueur ne s’oublie pas.

En le voyant, on est happé, on a presque l'impression d'assister à un sacrifice ou à quelque chose d'impudique.

Ce n'est pas pour rien que beaucoup de rockers le considéraient comme l'un des leurs.

Sa voix était grave et puissante, ses orchestrations tournaient entre la variété, la valse, le jazz ou le musette (il y a souvent un accordéon déchirant) mais ce qui est le plus remarquable restent ses textes.

Il utilisait en effet la langue française avec une maîtrise et une richesse incroyables.

Et si sa métrique n'était pas irréprochable et académique comme pouvait l'être celle de ses contemporains Brassens ou Aznavour, autres grands maîtres en francophonie, s’il abusait des néologismes et prenait quelques libertés avec la grammaire, il possédait une puissance d'évocation peu commune.

Ses chansons sont autant de petites histoires imagées, des mondes qu'il fait naître en quelques mots, qui parlent au coeur avant tout.

Les thèmes qu'il aborde sont variés, mais on peut en trouver quelques-uns qui reviennent toujours.

Il y a tout d'abord les femmes, vues comme la grande affaire de la vie, porteuses de l'indispensable amour, charnel comme spirituel.

La femme c'est aussi souvent l'adversaire, la perfide, la concurrente, la profiteuse, celle qui domine, qui est cruelle et vénale, qui causent la perte de l’homme qui l’aime.

Beaucoup de chansons décrivent des hommes amoureux au-delà de la raison, avilis, détruit par leur passion.
 
Malgré ses résolutions, l'amoureux de Mathilde lui pardonne tout quand elle revient après l'avoir trompé une énième fois, celui de la Fanette voit son aimée partir avec son ami, celui des bonbons se fait ridiculiser par toute ses soupirantes, celui de Madeleine voit ses rêves s'écrouler chaque soir, mais ses lapins successifs n’arrivent pas à le décourager, celui de Ne me quitte pas est prêt à tout pour faire revenir celle qu'il aime, etc.

Dans Les biches ou le moins connu Les filles et les chiens, il résume, avec un relent de misogynie, cette vision du combat homme femme consubstantiel à l'existence.

Un autre sujet central dans l’œuvre de Brel, c'est la mort.

Comme s'il avait pressenti qu'elle l'emporterait rapidement (il est mort d'un cancer à 49 ans seulement), la Faucheuse est en effet souvent présente dans ses chansons, avec son côté inexorable, injuste et détestable, la peur qu'elle inspire et la fuite de l’homme qui sait pourtant depuis le début que c'est elle qui gagnera.

Fernand et encore plus Jojo sont des cris d'amour pour l'ami qui est parti, J'arrive, le glaçant L'âge idiot ou encore Les vieux dont je parlais au début, évoquent tous ce temps qui nous rattrape.

Le moribond le fait d'une manière plus résignée et La chanson de Jacky raconte le rêve fou de l'impossible retour en arrière.

Quand on met en parallèle ces deux thèmes de l’amour et de la mort, il ressort un sentiment d'urgence, l'urgence de profiter de la vie et de l'amour au plus vite, sans calcul, en se brûlant car l'heure tourne et que « bon an mal an on n’vit qu’une heure ».

Il semble d’ailleurs que ce n’était pas que des mots: dans le livre Dans mes yeux d'Amanda Sthers le grand noceur noctambule qu'était Johnny Hallyday raconte que Brel lui donnait l'impression de ne jamais dormir, se couchant au petit matin puis revenant le chercher en début de journée pour repartir inlassablement.
 
Le taulier ajouter qu’à ce rythme lui serait mort rapidement !

Cette façon de vivre est aussi l'antithèse de ceux qu'il méprise et pourfend dans ses titres: les bourgeois.

Pour leur petite vie, leur pudeur, leur hypocrisie  il n'a pas de mots assez durs. Pour leur religion aussi : dans Les bigotes il va jusqu’à accuser les grenouilles de bénitier de faire perdre la foi à Dieu lui-même (!)

Dans l'ironique Les bourgeois il peint des "fils de" devenus ce qu'ils moquaient dans leur jeunesse et ce sont ses flamandes, que la moitié néerlandophone de son pays ne lui pardonnera jamais (à sa mort il y eut même un titre flamand "Brel est enfin mort !"), qui sont la synthèse du conformisme bien-pensant qu’il honnit.
 
D'autres titres font voyager, dont les rimes évocatrices peignent des mondes comme des tableaux. Liège, Les îles marquises, sa Belgique natale ou encore le célébrissime Amsterdam en sont de superbes exemples.

Et puis il y a toutes les autres chansons, certaines humoristiques, d’autres émouvantes, d’autres puisant dans l’histoire.

Zangra s'inspire de l'attente interminable et sans objet de Giovanni Drogo héros célèbre livre de Buzzati Le désert des Tartares.

L'éclusier dresse le portrait d'un éclusier abîmé par la guerre.

Les bergers évoque la transhumance des gardiens de troupeaux et l'effet qu'ont leur passage sur les habitants des villages qu'ils traversent.

Les timides dresse un portrait tendre et cruel des gens qui hésitent, n'osent pas et se terrent.

Au suivant raconte le traumatisme d'un soldat un peu trop sensible dépucelé dans un sinistre bordel militaire de campagne.

Etc.

Brel fut aussi un acteur honorable, dont certains films sont très bons.

Je citerai le paillard Mon oncle Benjamin, le comique L'emmerdeur où il campe un François Pignon crédible aux côtés de Lino Ventura ou encore le terrible Les risques du métier, où il joue le rôle d’un professeur accusé à tort de pédophilie.

On sait qu’entre ses mille vies, Jacques Brel réussit à devenir aussi pilote d'avion et navigateur, ralliant avec son propre bateau les îles Marquises, qui devinrent sa dernière demeure puisqu’il y fut enterré non loin de Gauguin lorsque le cancer eut raison de son hyperactivité.

Malgré cette vie trop courte, il a réussi à construire une œuvre majeure et à laisser une empreinte indélébile sur la chanson francophone.

Il réussit même à déborder de notre aire linguistique, étant repris par plusieurs chanteurs étrangers y compris par des artistes de l’hermétique monde anglo-saxon.

Ne me quitte pas devint ainsi If you go away dans les mains de Ray Charles et fut repris en VO par une Nina Simone qui racontait avoir été bouleversée en l'entendant malgré son incompréhension du français (sa version est belle à pleurer).

Dans les années 70, c’est Au suivant qui fut adapté en Next par le flamboyant groupe écossais The Sensational Alex Harvey Band.

Plus près de nous son compatriote Arno a réinventé certains de ses morceaux dont le magnifique Le bon dieu et les Irlandais de Divine comedy ont obtenu un petit succès avec leur adaptation de La chanson de Jacky.

Sting confesse lui aussi être un grand amateur, reprenant Je ne sais pas, et quantité d'autres chanteurs de toutes origines ont fait revivre ses chansons dans toutes sorte de langues (Wikipedia en liste un nombre impressionnant ICI).

Notons aussi le clin d’œil à Ne me quitte pas de notre islamiste national Maître Gims dans son titre Bella lorsqu’il dit à son amoureuse vouloir devenir "L'ombre de ton iench".
 
Je n’ai pas écouté tout Brel, et dans ce que j’ai écouté je n’ai pas tout aimé.
 
Je m’identifie également moins à ses prises de position et à sa façon de voir le monde.
 
Mais il reste un monstre de la chanson française, capable de m’émouvoir ou de me transporter, et l'auteur de plusieurs merveilleurs morceaux que j’emmènerai sans aucun doute sur l’île déserte.

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mercredi 13 mai 2026

Musique (19) : Les artistes qu'on aimerait aimer

Aujourd'hui je vais parler d'une catégorie d'artistes éminemment subjective.

En effet ils peuvent être de tout genre et tout style, provocants ou consensuels, anciens ou récents, faire du rock, de la soul, de la pop, que sais-je encore, mais ils ont deux points communs :

1. Je n'apprécie pas leur musique

2. J'aurais vraiment voulu l'apprécier !

Il s'agit d'artistes que j'ai croisés dans des livres, des documentaires, par le bouche à oreille ou par des amis, et qui ont généralement une certaine aura, qu'il s'agisse de leur engagement, d'un rapport particulier au monde ou à leur public ou de la reconnaissance du milieu artistique.

De ce fait, au moment de l'écoute mes attentes sont généralement fortes et la barre est placée très haut.

Je m'attend à un moment exceptionnel, à une avalanche d'émotions, à une rencontre.

Et puis en fait, rien.

Pas de ressenti particulier, même après plusieurs écoutes, pas plus de kiff que ça, pas d'émotion renversante. Et donc une déception (un peu stupide) et le sentiment de passer à côté de quelque chose.

J'ai connu ça avec les Beatles, que je n'aurais pas forcément aimé aimer, mais dont un ami proche était fan jusqu'au bout des ongles et m'a fait écouter toute la discographie, sans que ça prenne.

Plus marquant a été Jimi Hendrix.

J'étais en pleine période hippy/hard rock quand je me suis penché sur l’œuvre de ce guitariste légendaire.

J'ai récupéré un grand nombre de ses albums, quelques pirates, écouté et réécouté, je me suis même un peu forcé à l'enthousiasme...pour finir par être honnête avec moi-même et admettre que je n'aimais pas plus que ça, qu'il manquait quelque chose pour que ça me touche vraiment.

Johnny Hallyday, que j'évoque dans un autre post ICI, a été un cas un peu plus ambivalent.

J'étais attiré par la reconnaissance unanime de ses pairs et par sa légende, tout en étant à la fois rebuté et stimulé par la hargne que beaucoup de souvent insupportables artistes engagés avaient envers lui.

Quoi qu'il en soit, à part quelques titres, ça n'a pas plus collé que ça non plus.

Une sous-catégorie sont des artistes que j'admire pour leur démarche, leur originalité assumée et l'univers qu'ils se sont créés, mais dont ledit univers m'est impénétrable.

Je pense à l'extraordinaire Queen, que j'ai découvert à la mort de son emblématique chanteur.

Voilà un groupe qui ne ressemblait à aucun autre, qui savait allier à un rock puissant, flirtant souvent avec le hard, une originalité et une flamboyance qui n'étaient qu'à eux.

Qu'on songe à leur Bohemian rhapsody, cet OVNI défiant tous les formats qui a néanmoins réussi à devenir un hymne mondial.

Je pense aussi à Björk, que j'ai beaucoup écoutée, dont j'ai acheté les disques et que j'ai même été voir en concert.

Aujourd'hui je pense avoir été attiré par l'originalité au moins autant que par l’œuvre, et j'ai bien du mal à écouter ses albums en entier.

Côté français, j'éprouve une très grande admiration pour les Rita Mitsouko.

Catherine Ringer est une performeuse incroyable, dotée d'une voix magnifique et d'un style qui lui est propre, et elle a pondu avec feu son mari des chansons théâtrales, bizarres, vaguement inquiétantes et qui ont marqué.

Là encore j'ai essayé, j'aurais adoré aimé, mais ça n'a pas pris.

Je peux aussi citer Django Rheinhardt, Oum Khalsoum, Mylène Farmer ou Léo Ferré comme artistes dont l'aura m'a attiré mais qui m'ont, à part quelques titres, globalement laissé froid, que j'ai insisté ou non.

Aujourd'hui je ne m'encombre plus de préventions sur ce qu'il faut écouter ou sur ce qu'il ne faut pas écouter, et je n'ai plus de gêne à assumer certains goûts.

Mais il m'arrive encore de ressentir cette déception, voire amertume, pour quelqu'un que j'ai fantasmé longtemps et qui ne correspond pas à ce dont j'avais rêvé.


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vendredi 23 mai 2025

Musique (17) : Noir désir

Le chanteur Bertrand Cantat refaisant malgré lui l'actualité, suite à un nouveau documentaire sur le meurtre de sa compagne de l'époque, je me suis retourné vers l'emblématique groupe de sa jeunesse, qui compta beaucoup pour moi: Noir Désir.

Je les ai croisés la première fois pendant mes années top 50, en 1989, grâce à leur hit Aux sombres héros de l'amer.

Son style un peu "chanson de marin" n'était pas mon truc, mais la voix puissante alternant avec un harmonica saturé m'avait interpelé, et plus encore les paroles, avec leurs jeux de mots poétiques et les petites incursions d'anglais (sans doute incorrect d'ailleurs) dans le refrain.

La suite de cette rencontre se déroula un mercredi après-midi, dans l'internat du lycée où je passais la semaine.

J'ai encore dans la tête l'image très nette du couloir vu de la pièce où j'étais tandis que résonnait Sweet Mary dans une autre chambre.

J'ai été violemment happé par le son, et épaté de voir un groupe chanter à la fois en français et en anglais (ce n'était pas encore la norme à l'époque). Et je sus immédiatement qu'il me fallait mettre la main sur toutes leurs œuvres.

Quelques temps plus tard ce fut chose faite. J'avais réussi à récupérer une cassette copiée appartenant à la sœur d'un ami.

Sur cette bande, 90 minutes de Noir Désir, sans photo, sans titre, sans rien.

Je l'ai écoutée en boucle, fasciné par ce rock brut au son marquant, par le chant shamanique de Cantat, et par les paroles ciselées et le mystère qui s'en dégageait.

Plus tard j'ai découvert qu'il s'agissait des albums Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient) et Du ciment sous les plaines, mais c'est longtemps resté à peu près tout ce que je savais d'eux.

Devenu étudiant, je me procurai leur premier opus Où veux-tu qu'je r'garde?, mini-LP au son quasiment new wave et je convertis à Noir Désir l'un de mes meilleurs amis, avec lequel nous nous sommes jetés sur Tostaky dès sa sortie.

Cet album fut pour Noir Désir celui de la vraie consécration. Le hit éponyme s'entendait partout, et je commençais à voir à quoi ressemblaient les gens du groupe, même s'ils restaient très discrets dans les medias.

Ainsi comme pour d'autres artistes, notamment Thiefaine, j'ai connu l’œuvre bien avant les interprètes, et finalement je me dis que c'est presque mieux, que ça donnait une autre dimension aux choses en permettant d'aller à l'essentiel.

Çà fait un peu vieux con de dire ça, et tout cela parait improbable à l'heure où en deux clics on trouve tout sur tout et sur tout le monde, mais je le pense.

Pour en revenir à Tostaky, ce n'était pas mon album préféré. Je crois que c'était surtout le son limite grunge et un peu trop saturé qui le mettait pour moi un cran en dessous des précédents.

Je l'ai toutefois beaucoup écouté et j'ai aussi acheté son successeur, 666.667 Club, dès sa sortie.

Musicalement ce dernier était à nouveau différent, avec le début d'une ouverture sur d'autres styles, et sur cet aspect il s'avéra être plus à mon goût. En revanche, l'aspect engagement politique était plus prégnant, ce qui commençait à m'agacer.

Ce trait fut encore accentué sur leur dernière œuvre, Des visages des figures, album étonnant où le groupe partait dans d'autres horizons, reprenant Ferré, invitant des musiciens d'Europe de l'Est, pondant un étrange duo d'une vingtaine de minutes avec Brigitte Fontaine... C'est aussi de celui-ci qu'est issu leur plus grand hit, Le vent nous portera.

Ce n'est qu'en 2001 que j'ai enfin réussi à les voir sur scène, aux Vieilles charrues et...j'avoue que j'ai été déçu.

En attendais-je trop?

Était-ce un mauvais jour?

Quelque chose ne s'est en tout cas pas passé et ce n'est pas le groupe qui me marqua le plus dans ce festival (et en plus j'ai pris un pain de la part d'un fan pogoteur crétin pendant qu'ils jouaient), alors qu'ils étaient réputés pour la scène.

Puis en 2003 se produisit le drame de Vilnius: Bertand Cantat assassina sa compagne d'alors, l'actrice Marie Trintignant pour laquelle il venait de quitter femme et enfants et qu'il avait suivie sur un tournage en Lituanie.

Cet horrible fait divers, qui nous stupéfia, sonna le glas de Noir Désir, qui se mit en suspens pendant la peine de prison de son chanteur, avant de dissoudre peu de temps après sa libération.

Cantat a ensuite repris sa carrière, dans d'autres groupes et/ou en solo, scandalisant tous ceux qui trouvaient qu'il n'avait pas payé assez cher pour son meurtre ou simplement ceux qui trouvaient ça indécent.

Le guitariste Serge Teyssot-Gay fonda un duo inattendu avec l'oudiste syrien Khaled Aljaramani dans le groupe Interzone que j'eus l'occasion de voir sur scène.

C'était dans une toute petite salle de province et je reconnais avoir passé un moment assez magique avec cette atmosphère mi-rock mi-orientale.

Pour les autres membres du groupe, je ne sais pas ce qu'ils sont devenus, mais même si comme beaucoup d'amateurs de Noir Désir je me suis senti un peu orphelin quand ils se sont séparés, je suis vite passé à autre chose.

En les réécoutant aujourd'hui, en prenant le temps de découvrir les multiples vidéos de concert, d'interviews ou de prise de parole du groupe, j'ai eu envie de faire une sorte d'inventaire de mes années Noir Désir et de ce que je trouvais chez eux.

D'abord si leur musique était brute et loin de la virtuosité de ce que j'aimais généralement à l'époque, elle se mariait très bien avec la voix puissante et chaude et les cris de shaman morrisonniens de Cantat.

Ensuite le groupe évoluait à chaque nouvel album, presque toujours différent du précédent: le style changeait, le son se transformait, d'autres instruments s'invitaient. 

Et puis aussi et surtout c'était un groupe de rock français, avec des paroles toujours très travaillées, pleines de jeux de mots et d'images, de références littéraires et culturelles.

Enfin l'esprit sans concession qui émanait d'eux parlait à l'adolescent épris d'absolu que j'étais.

Leur look épuré, leur discrétion médiatique, le mystère qu'ils entretenaient donnaient presque la sensation d'appartenir à un club d'initiés.

Bref, avec Noir Désir, j'avais le sentiment que je tenais enfin mon mouton à cinq pattes, un groupe qui faisait la synthèse entre mon goût pour la culture et la langue de mon pays et le rock anglo-saxon que j'aimais, avec en plus cette ouverture sur le large, cette sorte d'esprit américain qui soufflait sur leurs morceaux.

Bien sûr, tout cela était un regard d'ado. 

En vieillissant, et indépendamment de la fin tragique du groupe, je finis par voir ce que Noir Désir pouvait avoir de poseur, de caricatural.

Il y avait d'abord cet engagement politique de plus en plus marqué à partir de Tostaky, avec tous les cliché de l'extrême gauche.

La nostalgie du bloc de l'Est et le fétichisme pour les révolutionnaires sud-américains (tout ça depuis Paris bien sûr).

Les prises de position faciles comme l'accusation de Jean-Marie Messier, PDG de leur maison de disques (sans qu'ils aillent pour autant chez Boucherie Production par exemple).

La glorification du cosmopolitisme et la dénonciation des méchants fachos en suivant Charlie hebdo qui voulait alors faire interdire le FN (ironiquement ce n'est pas le FN qui a tué Charlie)

Etc.

Il y avait aussi l'originalité qui n'en était pas tant que ça, notamment quand j'ai découvert leur sources d'inspiration américaines type The gun club.

Tout cela m'avait déçu, un peu comme quand on se rend compte que sans son maquillage et sa gaine, sa copine n'est pas le magnifique top model qu'on croyait, même si elle est belle.

Cette déception était bien sûr tout aussi idiote.

D'abord les "modèles" américains ont eux-mêmes des influences et ne naissent pas de rien, et qu'ils inspirent la "copie" n'enlève rien au talent de celle-ci, qui n'en est évidemment pas une.

Ensuite, il y a cette indéniable plume, avec ces influences originales et ces textes poétiques et évocateurs qui sont pour le coup une vraie VF.

Quant à l'engagement à l'extrême gauche...jusqu'à une date récente c'était quasiment un prérequis dans le monde du rock voire dans la musique tout court (rappelons-nous le commentaire aussi sectaire que débile de Juliette Armanet sur un des plus grands hits de Sardou car "à droite").

Bref, il est aussi absurde de sacraliser Noir Désir que de le descendre: Cantat est un chanteur d'exception, le groupe était très bon et son succès mérité.

Mais quand je réfléchis, ce que je trouve le plus daté aujourd'hui, et peut-être ce qui m'avait refroidi aux vieilles charrues, c'est le sérieux de Noir Désir.

Ils n'ont pas l'autodérision qu'on peut trouver chez un Renaud pourtant au moins aussi engagé qu'eux.

Et malgré une présence très forte et un don total sur scène ils n'ont pas le côté hédoniste et populaire de ces prédécesseurs dans le Panthéon du rock français que sont Téléphone et Johnny Hallyday.

Chez eux on est avec des gens qui ne plaisantent pas, qui ont une mission, un statut.

Finalement, c'est plutôt cet espèce d'esprit-là qui m'a éloigné de Noir Désir, cette même impression que j'ai pu ressentir en voyant Miossec ou Thiefaine sur scène.

Çà rejoint mon post sur C. Jérôme, ce chanteur populaire à l'autre bout du spectre dont la démarche était tout simplement de donner du plaisir à son public: je me rends compte que c'est quelque chose que je recherche.

Ceci dit, je conclurai quand même en rappelant que Noir Désir est un groupe majeur, à l'originalité certaine et que j'ai adoré.

Je connais encore par coeur une partie de leurs chansons et Veuillez rendre l'âme fait indéniablement partie des albums que j'emmènerais avec moi sur l'île déserte.

Quelques titres de plus:

- La chaleur (1989)

- Ces gens-là (2005), magnifique reprise de Jacques Brel

- Charlie (1991)

- Lazy (1996)

- Long time man (1993), une reprise qui donne un aperçu de leur incroyable présence scénique 

- Marlene (1992)

- No no no (1991)

- One trip one noise (1992)

- Toujours être ailleurs (1987)

- What I need (1989)


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lundi 6 avril 2020

Musique (16): Jean-Jacques Goldman

Quand j’ai commencé à écouter de la musique un peu sérieusement, à partir des années collège, Jean-Jacques Goldman régnait sans partage sur la chanson française.

Que ce soit par les hits qu’il sortait l’un après l’autre avec une régularité de métronome ou via les tubes écrits pour le compte d’autres artistes comme Johnny Hallyday ou Céline Dion, il était impossible d’y échapper quand on allumait la radio ou la télé.

Sans compter son omniprésence et son implication dans les œuvres de charité publique si 80es (chanteurs pour l’Éthiopie, Restos du cœur, etc.),

A l’époque je n’aimais pas.

Sa voix quelconque voire agaçante, le culte autour de lui, l’espèce de mièvrerie qui émanait de ses titres et son côté commercial -le pire pour moi qui rêvais (sagement) de rébellion- tout cela me le rendait plutôt antipathique.

Sans compter que lorsque je guettais à la radio les titres que je voulais enregistrer sur cassette, je devais me taper les siens toutes les deux minutes.

Bref, ce n’était pas mon chanteur.

Et puis un jour feu mon grand frère, qui lui en était plutôt fan et se retrouvait alité pour je ne sais plus quelle maladie, m’a fait écouter Comme toi en m’en faisant l’explication. Pour moi qui n'étais pas encore très paroles, ce fut un choc.

Comme toute ma génération, j’ai bouffé de la Shoah au kilomètre.

Entre les cours insistants à l’école, les films et documentaires, le point Godwin, le plus-jamais-ça, les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire et le-ventre-de-la-bête-toujours-fécond sortis à tout propos et en toute occasion, on peut dire que nous avons été informés sur le sujet (parfois même jusqu’à la nausée et au détriment d’autres "bêtes" d’hier ou d’aujourd’hui, mais là n’est pas le sujet).

Et bien de tout ce que j’ai vu ou lu, rien ne m’a autant marqué que ce morceau.

En évoquant par petites touches l’enfance ordinaire d’une Juive polonaise, avec ses petites joies banales, ses amours d’enfant et ses espoirs et en terminant par cette phrase lapidaire "mais d’autres gens en avaient décidé autrement", Goldman a écrit un réquisitoire mille fois plus efficace et touchant que toutes les dénonciations de tribun et autres expositions.

Je me souviens encore aujourd’hui de mon bouleversement, et trente ans après, le passage de violon klezmer continue à m’émouvoir à chaque fois.

A partir de là j’ai commencé à faire plus attention à lui. Je n’aime toujours ni la voix ni une grande partie des arrangements, qui ont le plus souvent horriblement vieilli, mais ma vision du personnage a changé.

Goldman est engagé à sa manière, qu'on peut résumer en disant qu’il entend tracer son chemin vers le bien de manière humble et nuancée, mais tenace et pragmatique.

Et pour ça il se veut aux antipodes des dénonciateurs professionnels et des rois de la pose, ce qu’il explique d’ailleurs dans son titre Compte pas sur moi.

Loin de ces donneurs de leçon, il entend rester à hauteur d'homme, et souligne ce qu’il y a de bon dans "l’armée de simples gens" qui font la société, insistant sur l'importance de chacun.

Dans Il changeait la vie, il montre comment un artisan appliqué, qu’il soit saxophoniste, boulanger ou cordonnier, sème le bien autour de lui et en cela influence à son échelle la vie des autres.

Dans Juste après, il parle d'une infirmière vue dans un reportage télé et qui réussit à ramener à la vie un bébé qui semblait mort-né. On ne peut qu'être émerveillé par le résultat miraculeux obtenu par les gestes précis de cette dame, qu’on devine avoir fait ça des dizaines de fois.

Dans Envole-moi et Sans un mot, il met en scène des gens qui veulent à toute force sortir des rails qui leur ont été tracés. Le premier veut quitter sa banlieue déshéritée, le second fuir la vie bourgeoise balisée à l'extrême que lui ont préparée ses parents.

Dans ses chansons, tout ce qui est "autre" est vu avec respect, tentative de le comprendre, de se mettre à sa place.

Par exemple, dans Né en 17 à Leidenstadt il s’interroge sur l’importance du contexte dans la construction de chacun. Il se demande notamment ce que lui-même, fils de réfugiés juifs, aurait fait s’il avait été un Allemand grandissant dans l’entre-deux-guerres: "Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens, si j’avais été allemand ?".

Dans Ton autre chemin, autre titre qui m’a beaucoup touché, il raconte (si j’ai bien compris car c’est un peu énigmatique) comment un ami d’enfance jadis très proche a sombré dans la folie, rendant toute communication impossible.

Dans Être le premier, il se met à la place de ces personnes pour qui atteindre le sommet et être le numéro 1 est vital, pour qui l’ambition est un moteur qui écrase tout le reste.

Là-bas et Long is the road parlent de cette impulsion qui pousse tant de gens à prendre la route de l’exil et à émigrer, quel qu’en soit le prix et malgré les froides statistiques ("Dix trains de losers pour un Rockfeller").

Pas de jugement non plus pour les Filles faciles, justement si facilement condamnées, mais au contraire un hommage à ces épicuriennes sans prétention.

Etc.

Si à l’époque ce côté positif et nuancé m’agaçait et se faisait railler, je suis aujourd’hui nostalgique de cette génération "gentille" et inclusive, de ces "tous ensemble on y arrivera" et autres "touche pas à mon pote".

Ce socialisme boy scout aux allures de fête patronale était certes naïf voire bisounours mais je le crois finalement meilleur que l’absence d’horizon commun d’aujourd’hui, où chacun joue sa pomme et/ou sa communauté, où le bien commun est réduit à peau de chagrin, vu comme un dû mais sans que quiconque ne veuille s’y impliquer.

L’apogée de ce moment collectif coïncide avec celui de Goldman, quand la gauche est arrivée au pouvoir, que l’élan qui l’avait portée n’était pas encore mort et que toute une partie de ses militants croyaient vraiment qu’ils allaient changer la vie sans forcément passer par la case Révolution.

Je ne tomberai pas dans la naïveté de croire que la génération 81 était une génération exempte de calculs, de violence ou de fanatisme, mais ce qui est frappant quand on parle avec ces militants c’est qu’ils y croyaient encore, et le fait qu’un type comme Goldman ait été l'une des voix les plus fortes de l’époque dit tout de même quelque chose sur elle.

(Évidemment il y a toujours des gens, artistes ou non, de bonne volonté aujourd'hui, mais plus de la même façon).

Concernant Goldman, un aspect qui frappe en plus de sa modération, c’est sa discrétion, l’impression qu’il donne de toujours peser ses mots, de ne pas en rajouter et ce malgré son succès phénoménal.

Cela s’explique peut-être par son parcours personnel. Il avait en effet un demi-frère très violent, engagé à l’extrême-gauche et mort par balles après avoir lui-même commis des crimes et être devenu un symbole pour l'un et l'autre camp.

On peut imaginer que cette triste expérience l’ait vacciné contre les grandes gueules et l’extrémisme et réorienté vers la gauche des petits pas, parlementaire, imparfaite et pragmatique. Qui est aussi la seule qui marche.

Je me souviens d’un débat très significatif de ça à l’époque du lancement des restos du cœur.

Romain Goupil, sinistre exemplaire de ce que 68 a produit de pire, s’opposait par principe au projet en indiquant que la solution ne pouvait être que politique.

Goldman lui répondait tranquillement mais fermement en lui demandant ce qu’on faisait en attendant le grand soir pour ceux qui ne s’en sortaient pas. Il soulignait que selon lui cette attitude entière et théoricienne était la vraie erreur de sa génération.

Toujours dans son côté humble et proche des modestes, il a fait une tournée dans des toutes petites salles où personne de son poids ne passait plus.

On peut aussi trouver un certain orgueil dans cette attitude.

Je me souviens d’un Best Of où la double page intérieure était une compilation des remarques acerbes et critiques des journaux lors de ses débuts, certaines vraiment méchantes.

Chaque journal et chaque date étaient rappelés (je ne me souviens pas s’il mettait l’auteur) et il concluait par un "Merci d’être venus quand même" qui sonnait comme la plus belle des revanches.

Bon, Goldman reste néanmoins un businessman avisé, qui a mené à bien des études de commerce et su gérer ses droits d’auteur pour devenir l’une des plus grosses fortunes du secteur. Il est également plutôt jaloux de sa vie privée.

En résumé, je ne suis pas fan de Goldman, dont je ne connais pas tout. De lui je ne possède qu’un double live (celui où mon frère m’avait fait écouté Envole-moi).

Il a écrit des centaines de chansons, pas toutes engagées, sur toutes sortes de sujets, et je n'en connais qu'une partie, essentiellement celles des années 80.

Mais j’apprécie beaucoup le personnage, son positionnement, ses textes, et à l'heure du communautarisme, de l'individualisme et du cynisme, je suis un peu nostalgique de cet engagement 80es.

Je terminerai par le geste très Goldmanien qu'il a fait pour soutenir les soignants dans cette période de confinement en revisitant son titre Il changeait la vie.

vendredi 24 janvier 2020

Musique (18) : La traque

Mon fils aîné est passionné de musique.

Comme j’ai pu le faire à son âge, il écoute tout ce qu’il trouve, aime, n’aime pas, teste, cherche, est curieux ce qui sort comme de ce que j’écoutais, de l’histoire des mouvements musicaux, etc.

Mais contrairement à son père trente ans plus tôt, lui a la chance d'avoir un accès illimité aux œuvres musicales: entre YouTube, Deezer, Spotify et autres portails, les possibilités sont infinies, démesurées, et tout ou presque est accessible tout le temps.

Ce constat m’a donné envie de reparler de ce qu’était la quête de musique lorsque j'avais son âge, dans un contexte bien plus contraint, que ce soit par les possibilités d’accès ou par les maigres finances qui étaient les miennes.

Tout d’abord il fallait être informé de ce qui sortait ou existait.

Pour cela il y avait surtout la radio, que j’écoutais de longues heures.

Malheureusement, dans mon coin de campagne, je n’arrivais jamais à attraper les radios "in" du moment: exit NRJ, Skyrock et autre Fun radio, je devais me contenter des radios locales, souvent moins pointues et plus orientées vieux (yéyés et accordéon y avaient une part importante).

Il y avait aussi la télé, avec ses émissions de variétés du soir, comme Sacrée soirée, Lahaye d'honneur ou le célèbre Champs Elysées, et les hits parades comme le légendaire Top 50, qui classait les 45 tours en fonction de leurs ventes de la semaine, son pendant le Top 30 faisant la même chose avec les 33 tours.

Plus tard j'ai également regardé des émissions plus spécialisées telles que l’excellente Culture Rock, qui m’a énormément appris, la plus pointue Mégamix (je me souviens d’y avoir découvert les étonnants Laibach et le chant diaphonique mongol), ou encore Metal Express, qui faisait le point sur l’actu du monde du hard rock.

Tous ces medias me permettaient de me faire une liste, qui bougeait sans cesse, de choses à écouter et éventuellement enregistrer sur des cassettes audio (les avantages de ce support largement répandu à l'époque n’étaient plus à prouver: bon marché, robuste, réenregistrable à loisir...).

On en arrive au deuxième point: le matériel, indispensable pour l'écoute et l'enregistrement.

Le premier que j'ai eu était un simple magnétophone, une platine cassette dont je ne me souviens plus de la provenance.

Sur elle je ne pouvais que lire des cassettes, et pour en enregistrer je devais utiliser soit un micro, soit un câble DIN relié à un autre lecteur.

Mes premières cassettes recopiées l’ont été par ce système, en me branchant sur le radio cassette de mon grand frère, radio cassette qui devint mon deuxième appareil lorsqu'il me le vendit.

C'était le classique combiné entre une radio et une platine cassette, sur laquelle on pouvait enregistrer les chansons radiodiffusées.

Pour cela, il fallait attendre patiemment que le titre de son choix passe à la radio, enclencher l’enregistrement dès que la diffusion commençait et l'interrompre à la fin, en priant pour que le titre passe en entier et sans un de ces haïssables commentaires d’animateur qui gâchaient tout.

Par cette méthode je me suis constitué des compilations de hits que je réécoutais à volonté, mais lorsque je voulais recopier une cassette, je devais aller voir mon frère (encore lui) qui avait remplacé le radio cassette que j'avais racheté par un autre.

Le nouveau était en effet pourvu d’une double platine qui permettait de faire de la copie (avec la fameuse option copie rapide qui passait les chansons en accéléré).

Pour me rendre autonome, j’en achetai un à mon tour. C'était un Samsung qui faisait également réveil et que je finançai en vendant à mon tour le radio cassette de mon aîné à mon petit frère (vive la famille).

Je l’ai gardé très longtemps, jusqu’à ce que mes économies me permettent d’investir dans une mini-chaîne AKAI, pourvue de deux platine cassettes, d'une platine CD (enfin !), d'une platine vinyle amovible et d'une entrée supplémentaire sur laquelle il m’arriva plus tard de brancher un PC.

Ces équipements avaient essentiellement pour but de pouvoir dupliquer les albums qui me plaisaient, leur achat étant généralement au-dessus de mes moyens.

Intervenaient alors les copains, ou les copains de copains.

Il fallait en effet trouver quelqu'un qui avait l'album convoité et le convaincre de le prêter si c'était une cassette, voire de faire lui-même la copie si c'était un vinyle ou un CD avant que je sois équipé.

Je me souviens avoir manœuvré pour me faire enregistrer le Led Zeppelin III qu'une vague connaissance possédait en 33 tours: j'avais dû m'en sortir en faisant faire la copie par une tierce personne également intéressée et possédant une platine.

Les amis devinrent vite essentiels pour prêter des albums mais aussi pour faire découvrir, discuter ou conseiller, surtout pendant mes années de lycée: la circulation de cassettes était vraiment centrale pour les mélomanes fauchés de ma génération.

Puis je devins étudiant et passai alors au niveau supérieur grâce à cette invention magique pour laquelle les dieux ne seront jamais assez remerciés: la médiathèque.

Celle de Limoges a élargi mes horizons sans commune mesure avec mes années lycée.

Outre les wagons de bédé que j'y ai dévorés, elle proposait quantité de livres sur tous les groupes et courants musicaux, dans lesquels je piochais des références que j'allais ensuite chercher dans le fond de vinyles et de CD du rayon musical.

Ma chaîne restant chez mes parents (pour la semaine j'avais récupéré le vieux radio cassette défoncé d'un copain de lycée), j'avais fait fabriquer par mon père une espèce de pochette rigide en bois qui protégeait les 33T pendant mes voyages en train et bus.

Et c'est ainsi que pendant mes quatre ans d'étude, j'ai emprunté 3 albums par semaine (tout simplement parce qu'on n'avait pas droit à plus). J'ai repris cette habitude avec la médiathèque d'Orléans lorsque je m'installai dans cette ville pour mon premier emploi.

Je recopiais ce que j'aimais sur cassette, soit l'album intégral, soit juste certains titres, me constituant dans ce dernier cas des compilations maison d'un genre ou d'un artiste.

Il m'est souvent arrivé d'écouter tout ou partie de l'intégrale d'un groupe ou chanteur (Violent femmes, Gérard Blanchard, Pearl Jam, Cabrel...) pour me constituer mon propre best of.

Pour optimiser l'utilisation de mes cassettes, je changeais parfois l'ordre des titres, faisant en sorte que leur durée cumulée approche au maximum des 30 ou 45 minutes d'une face.

Je recyclais aussi certaines cassettes, y compris des originales qui ne me plaisaient pas ou plus en en scotchant les coins.

Je faisais très attention à l'esthétique et à la présentation.

J'aimais recopier un maximum d'informations: auteur et compositeurs des morceaux, années de publication, durée du titre, musiciens, etc.

Je customisais aussi avec soin les pochettes, m'appliquant tout particulièrement sur la tranche, où je recopiais méthodiquement les logos du groupe s'il y en avait, coloriant au feutre après brouillon au crayon.

Si l'artiste ou l'album n'avait pas d'identité visuelle établie, je tentai de trouver un habillage maison.

Ce n'était pas toujours très réussi (j'ai une cassette de Balavoine qui évoque une pierre tombale et une autre de Jean-Michel Jarre qui ressemble à une pub pour du savon) mais quelques-unes me plaisent encore.

Je me souviens d'avoir collé un morceau fin d'une cigarette entamée sur la tranche d'une compilation maison de Gainsbourg pour un résultat très réussi.

A cette époque, il arrivait que j'attende des années avant de retrouver un groupe, un album ou un titre dont j'avais découvert l'existence dans un bouquin ou reportage, ou encore que j'avais entendu une fois et qui était resté dans un coin de ma tête.

J'ai par exemple mis plus de dix ans à retrouver le choeur saisissant qui commence le court-métrage La jetée de Chris Marker.

J'ai également attendu l'âge adulte pour écouter Super Damiano, titre retenu Dieu sait pourquoi à cause d'une interview de son interprète lue dans l'un des Pif que nous ramenait mon oncle et que je lisais jusqu'à plus soif.

Aujourd'hui avec le web on trouve quasiment tout tout de suite. Finis l'attente et les vieux souvenirs inaccessibles pendant des années. C'est fantastique et ça ouvre des horizons infinis.

Mais c'est presque trop facile.

Je ne vais pas dire que je regrette la difficulté d'accès de ma jeunesse, source de beaucoup de frustrations pour moi. Si j'avais eu internet à cette période, ça aurait changé ma vie.

Néanmoins, la longue traque qui menait à l'obtention d'une cassette laborieusement construite procurait une satisfaction particulière, et cet objet était le nôtre.

Du coup, même si ça peut faire rire ou sourire je garde précieusement toutes mes cassettes, chacune personnalisée et beaucoup d'entre elles rattachées pour moi à un moment, à la personne qui me l'avait recopiée, à de précieux souvenirs.

Ils me reviennent lorsque je les réécoute, en même temps que ces gestes désuets que j'ai tant faits pendant ma jeunesse.

Je terminerai avec une pensée pour Pet, l'ami qui m'a fait découvrir Aerosmith en me copiant ses vinyles et qui nous a quittés trop tôt.
 

samedi 20 janvier 2018

Musique (15) : Johnny Hallyday

Je commence ce post alors que l'hystérie est à son comble suite à la mort de Johnny Hallyday.

J'ai toujours eu un peu de mal avec cet artiste.

A l'instar par exemple de Michel Sardou que j'évoquais dans un autre post, Johnny faisait partie de ces monuments qu'on croise un jour ou l'autre et dont on aime généralement un titre ou deux. Mais il avait une place à part dans le panthéon musical national, que je n'ai jamais vraiment comprise.

Aussi je vais essayer de dire dans cet article ce que m’inspire cette éternelle "idole des jeunes".

Tout d’abord, ce qui m'a frappé en premier chez lui, c'est son exceptionnelle longévité. Il a en effet réussi à rester toujours présent pendant sa très très longue carrière, la plupart du temps sur le devant de la scène.

Il a commencé à se faire connaitre au temps des yéyés, période finalement assez courte et où sa suprématie était loin d’être évidente (il me semble que Richard Anthony, par exemple, vendait autant sinon plus que lui).

Quand sa carrière a démarré, le rock était novateur. Johnny se positionna alors presque naturellement comme une sorte d'Elvis français, un clone très premier degré d'un chanteur qui l'était déjà.

Son aura sur la jeunesse française des années 60 était fantastique, et ses concerts des événements sulfureux et violents qui faisaient la Une des journaux

Ses titres n'étaient alors que des VF des hits anglo-saxons contemporains, sa gestuelle comme son style devaient tout à l'Amérique de carton-pâte qui faisait fureur à l'époque (à sa décharge, tous les pays européens de l’époque ont eu ce genre de versions locales), mais son animalité, son côté entier et son sens de la scène étaient authentiques et surent conquérir les enfants du baby boom.

Toutefois, en France comme ailleurs, la roue tourna, et ce qui l'avait rendu célèbre aurait pu (dû?) le vouer aux oubliettes quand la mode changea.

Et bien non.

Johnny s'installa dans le paysage, et continua à être cette caricature de rocker un peu ridicule et de plus en plus décalée, mais sans que ça lui nuise ou qu'on lui en veuille.

En réalité c’est un peu comme s'il avait conquis une sorte de pouvoir qui le mettait à l'abri du ridicule, l'empêchant de connaitre la destinée d'un Dick Rivers, autre artiste coincé dans les sixties, ou de virer vers le crooner et passer à autre chose, comme son complice Eddy Mitchell.

Certes, nul ne pouvait nier son talent.

C’était un véritable interprète et un showman de première, montant des spectacles grandioses comme plus personne ne le faisait en France (à part peut-être Mylène Farmer), avec de la pyrotechnie, des machines, des animations, et des passages originaux comme ce match de boxe sur scène qu'il faisait en 1969.

C'était aussi un musicien plus fin qu'on ne le croit généralement, qui composait certains de ses titres et sut toujours bien s'entourer, surfant sur les modes sans trop se renier et travaillant avec les gens du moment (Berger ou Goldman dans les années 80, Obispo dans les années 90, etc.).

Mais en même temps, il restait aussi toujours le "rocker", le biker à franges, appelé jusqu'à plus soif l'idole des jeunes, le rebelle, etc, même à l'époque où il était en âge d'être grand-père.

Cette place spéciale était consolidée par son omniprésence médiatique.

Présent dans moult émissions grand public, il était aussi un menu de choix pour la presse people. Johnny y avait en permanence une actualité, qu'il s'agisse de sa santé, de sa tumultueuse vie matrimoniale, de ses vacances, ses motos ou que sais-je encore.

Son absence d'engagement et ses tendances de droite aurait pu lui nuire (mai 68 le surprit à Saint-Tropez !), surtout aux grandes heures des chanteurs de gauche. Sa mise à l'abri du fisc en Belgique et en Suisse aurait également pu lui porter tort.

Mais en même temps, je me demande si ça ne lui a pas aussi conféré une authenticité particulière. En effet, chez lui pas de ce moralisme qu'on trouve chez tant de chanteurs engagés à gauche mais qui ont en même temps si souvent, comme on dit, le portefeuille à droite et agacent beaucoup de gens.

Il n'était ni Ferrat ni Sardou, et à ce titre ne clivait pas le pays. En somme il était Johnny, un gars qui s'était fait tout seul et qui jouissait tranquillement et sans complexe du fruit de son dur travail.

Car c'était un bosseur forcené qui a passé toute sa vie à tourner, à enregistrer, à faire des spectacles toujours renouvelés, et tous ceux qui l'ont vu disaient qu'il se donnait à fond, toujours.

Au fond la clé de son succès c'était peut-être ce mélange d’humilité, d’authenticité, de présence à tout prix et ce côté dur à la tâche qui imposait le respect.

Et moi dans tout ça?

J'ai toujours ressenti un peu de gêne lorsque mes amis étrangers le découvraient, un peu comme lorsque le cousin mal dégrossi débarque de sa campagne dans le salon des nouveaux amis Rive Gauche.

Chez les Anglo-Saxons il suscitait généralement un étonnement incrédule, comme s'ils tombaient sur un revenant, un musicien contemporain de leurs parents débarqué aujourd'hui en une sorte de retour vers le futur.

Chez les autres, c'était au minimum de l'incompréhension. Pour tous, bien vite venait l'ironie, voire la pitié.

Et lorsqu'ils apprenaient qu'il était le plus gros vendeur de disques de l'Hexagone et qu'il bougeait des foules énormes c'était toujours pour eux une surprise, pas forcément dans le sens flatteur du terme.

Mes parents, plutôt classiques, trouvaient qu'il avait une belle voix (et une belle gueule pour ma mère) mais se souvenaient de l'odeur de soufre de leur jeunesse et des excès de l'homme.

De mon côté pendant ma période top 50, j'ai eu l'album Gang dans mes K7, j'ai écouté quelques vieilleries plusieurs fois et enregistré quelques titres à la radio.

Plus tard, à l’époque où "commercial" et "rock FM" étaient des gros mots pour mes potes, je l’ai conchié comme tant d’autres avant moi (même si avec un soupçon de réserve et si finalement c'était débile).

Aujourd'hui j'ai toujours une copie du mythique live de 67 et j'apprécie quelques-uns de ses morceaux.

Mais au fond Johnny fait un peu partie de ce que j'appelle mes rendez-vous manqués. J’aurais aimé l’aimer, mais je n’ai jamais pu comprendre le culte autour de lui ni adhérer à 100%.

So long Johnny, tu resteras pour moi un mystère.

Peut-être bien que tu vas me manquer, comme manque un élément de décor auquel on s'était habitué de tout temps, une institution rassurante, une référence solide, car c'est aussi ce que tu étais.

Et ta mort sonne le glas des baby boomers, cette génération centrale de la France d'après-guerre qui commence à doucement passer la main.

Quelques titres sympa, connus et moins connus :
- Retiens la nuit (1961) - extrait du film Les parisiennes avec Catherine Deneuve
- Le pénitencier (1964)
- Confessions / Je suis seul enchaînés pendant ses concerts dans une de ses séquences les plus légendaires (1967)
- Les chevaliers du ciel, générique de la célèbre série inspirée de la non moins célèbre BD (1967)
- Que je t’aime (1969)
- Gabrielle (1976)
- L’envie (1986)
- Je te promets (1986)
- Laura (1986)
- Ton fils (1986)

En guest, une reprise de 1994 de Hey Joe en duo avec Foreigner, l'occasion de voir  à quel point c'était un vrai chanteur et ce qu'il pouvait tirer de son incroyable voix.