vendredi 19 juin 2026

Livres(39): Mon père ce terroriste

Mon père ce terroriste est un livre fascinant.

L'auteur, Lakhdar Belaid, est un écrivain et journaliste chti et le fils d'un dirigeant local du MNA (Mouvement National Algérien), le premier mouvement indépendantiste algérien d'envergure.

Le MNA était le dernier avatar des nombreuses organisations créées par le charismatique Messali Hadj qui mentionnait sur les cartes d’adhérent de l'un d'entre eux "Si j'étais un professeur acharné et ayant pour élève le peuple algérien, je lui donnerais à conjuguer le verbe organise-toi à tous les temps et sur tous les tons.", et dont le but revendiqué était l'indépendance de l'Algérie.

Pour le MNA comme le FLN après lui et bien sûr comme pour les islamistes après eux, la mobilisation se basait grandement sur l’islam, partie structurante de l'identité du pays et élément rassembleur des différentes composantes indigènes.

Toutefois la religion ne devait sans doute pas être un critère exclusif, notamment parce que Messali Hadj (comme son compatriote Ferhat Abbas ou le leader tunisien Habib Bourguiba) avait épousé une Française, Emilie Busquant, dont on dit parfois que c’est elle qui inventa la forme finale du drapeau algérien

Le messalisme connut vite un très grand succès, rassemblant de plus en plus d'Algériens ne voyant pas leur avenir lié à la France.

On en vit ainsi beaucoup, qui, initialement encartés au PCF et à la CGT, ont progressivement divergé pour finir dans l’un ou l’autre des syndicats paravents des mouvements de Hadj, qui devint de plus en plus incontournable et gênant.

Cette ascension connut un coup d'arrêt avec l’apparition du FLN, issu d'une branche du MNA.

Belaïd sous-entend que les autorités françaises auraient dans un premier temps aidé ces dissidents pour plomber le MNA, un peu comme le FLN lui-même jouera plus tard les islamistes contre les démocrates.

En tout cas ces deux mouvements devinrent vite des ennemis mortels, en Algérie comme en France et Mon père ce terroriste raconte leur guerre, assez largement méconnue chez nous mais qui fut impitoyable et de grande ampleur puisque rien qu'en métropole elle aurait fait 4.000 morts et 12.000 blessés.

Elle se solda par la victoire totale du FLN et la longue disparition de Messali Hadj de l’histoire officielle, qui ne fit son (timide) retour dans l'historiographie algérienne qu'en 1999.
 
Celui qu'on appelle parfait le père de la Nation fut même interdit de séjour dans l'Algérie indépendante et il mourut en exil (en France, comme la grande majorité des opposants algériens).

Quant à ses partisans, ils firent l'objet d'une terrible répression. Beaucoup de ceux qui le purent fuirent en se mêlant aux harkis et tous ceux qui vivaient en France durent y rester.

C'était le cas du père de l’auteur, qui était un responsable local du MNA, et c'est son destin qui est raconté dans ce livre, qui brosse à cette occasion un portrait de la communauté algérienne de France des années 50 à aujourd’hui, dans toute sa diversité et avec ses héritages.

Parmi ceux-ci on retrouve cette relation particulière à l'Hexagone, fortement teintée de haine et de rancœur.
 
Belaïd raconte ainsi que sa famille, même si elle avait été chassée d'Algérie et accueillie dans une France qui aurait eu toutes les raisons de la chasser, refusait toute idée de naturalisation.

Sa mère avait même déchiré la carte que la France lui avait donné lors de son rapatriement, et son père avait exigé de son fils qu’il aille à la préfecture faire une demande de déchéance de nationalité !

Il y était tombé sur un fonctionnaire que sa demande effarait tellement qu’il lui avait donné avec passion mille et une raisons raisons d'être Français, le convainquant ainsi de l'absurdité paternelle.

Ce qui fait que pendant des années Belaïd fut un Français clandestin, cachant sa carte d'identité à sa propre famille...

Plusieurs autres anecdotes marquantes sont à noter.

Par exemple le fait que dans les années 50 il y ait eu pléthore de mariage d'Algériens avec des Françaises, à mettre en perspective avec la stricte endogamie d’aujourd’hui.

Ou encore les tensions raciales bien réelles des années 80, avec de vieux chtis qui tiraient au fusil de chasse sur les bandes d'Arabes. Là aussi les choses ont bien changé.

Et enfin à quel point la guerre d’Algérie s’était invitée en métropole, avec des batailles rangées par dizaines opposant Algériens et forces de l’ordre, avec des balles tirées, des coups de couteaux, des incendies et des morts.

Consciemment ou non, il souligne aussi les continuités entre les deux guerres d’Algérie.

A chaque fois un pouvoir arbitraire, prédateur et lourdement armé face à un peuple dont la colère légitime est détournée par des rebelles qui mobilisent autour de l’islam, force structurante de la société.

Un souvenir qu'il cite illustre parfaitement cette idée.

Le jour du mariage de sa mère, une colonne de militaires français en opération, tendus et méfiants, fait irruption dans son village de Kabylie.

Rien ne se passe jusqu’au moment où ils voient un gamin qui court dans les hauteurs. Un soldat commence alors à mitrailler, le gamin réussissant à se sauver grâce au relief escarpé.

Quarante ans plus tard, dans le même village, c’est une colonne militaire algérienne qui entre et mitraille les maquisards islamistes, qui s'enfuient dans les mêmes hauteurs, et la mère a l’impression de revivre son passé.

Bref, un bouquin passionnant et un pan de l'histoire de ce pays que j'ignorais totalement, avec un regard des perdants indigènes de la guerre d'Algérie, via l'histoire personnelle du fils d'un activiste du mauvais côté de l'histoire.

Je terminerai sur une réflexion un peu pessimiste. En accordant l’indépendance à l'Algérie, De Gaulle voulait fermer la boîte à chagrin et tourner la page.
 
Le sujet de ce livre est une preuve de plus qu'on en est très loin.

 

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