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vendredi 19 juin 2026

Livres(39): Mon père ce terroriste

Mon père ce terroriste est un livre fascinant.

L'auteur, Lakhdar Belaid, est un écrivain et journaliste chti et le fils d'un dirigeant local du MNA (Mouvement National Algérien), le premier mouvement indépendantiste algérien d'envergure.

Le MNA était le dernier avatar des nombreuses organisations créées par le charismatique Messali Hadj qui mentionnait sur les cartes d’adhérent de l'un d'entre eux "Si j'étais un professeur acharné et ayant pour élève le peuple algérien, je lui donnerais à conjuguer le verbe organise-toi à tous les temps et sur tous les tons.", et dont le but revendiqué était l'indépendance de l'Algérie.

Pour le MNA comme le FLN après lui et bien sûr comme pour les islamistes après eux, la mobilisation se basait grandement sur l’islam, partie structurante de l'identité du pays et élément rassembleur des différentes composantes indigènes.

Toutefois la religion ne devait sans doute pas être un critère exclusif, notamment parce que Messali Hadj (comme son compatriote Ferhat Abbas ou le leader tunisien Habib Bourguiba) avait épousé une Française, Emilie Busquant, dont on dit parfois que c’est elle qui inventa la forme finale du drapeau algérien

Le messalisme connut vite un très grand succès, rassemblant de plus en plus d'Algériens ne voyant pas leur avenir lié à la France.

On en vit ainsi beaucoup, qui, initialement encartés au PCF et à la CGT, ont progressivement divergé pour finir dans l’un ou l’autre des syndicats paravents des mouvements de Hadj, qui devint de plus en plus incontournable et gênant.

Cette ascension connut un coup d'arrêt avec l’apparition du FLN, issu d'une branche du MNA.

Belaïd sous-entend que les autorités françaises auraient dans un premier temps aidé ces dissidents pour plomber le MNA, un peu comme le FLN lui-même jouera plus tard les islamistes contre les démocrates.

En tout cas ces deux mouvements devinrent vite des ennemis mortels, en Algérie comme en France et Mon père ce terroriste raconte leur guerre, assez largement méconnue chez nous mais qui fut impitoyable et de grande ampleur puisque rien qu'en métropole elle aurait fait 4.000 morts et 12.000 blessés.

Elle se solda par la victoire totale du FLN et la longue disparition de Messali Hadj de l’histoire officielle, qui ne fit son (timide) retour dans l'historiographie algérienne qu'en 1999.
 
Celui qu'on appelle parfait le père de la Nation fut même interdit de séjour dans l'Algérie indépendante et il mourut en exil (en France, comme la grande majorité des opposants algériens).

Quant à ses partisans, ils firent l'objet d'une terrible répression. Beaucoup de ceux qui le purent fuirent en se mêlant aux harkis et tous ceux qui vivaient en France durent y rester.

C'était le cas du père de l’auteur, qui était un responsable local du MNA, et c'est son destin qui est raconté dans ce livre, qui brosse à cette occasion un portrait de la communauté algérienne de France des années 50 à aujourd’hui, dans toute sa diversité et avec ses héritages.

Parmi ceux-ci on retrouve cette relation particulière à l'Hexagone, fortement teintée de haine et de rancœur.
 
Belaïd raconte ainsi que sa famille, même si elle avait été chassée d'Algérie et accueillie dans une France qui aurait eu toutes les raisons de la chasser, refusait toute idée de naturalisation.

Sa mère avait même déchiré la carte que la France lui avait donné lors de son rapatriement, et son père avait exigé de son fils qu’il aille à la préfecture faire une demande de déchéance de nationalité !

Il y était tombé sur un fonctionnaire que sa demande effarait tellement qu’il lui avait donné avec passion mille et une raisons raisons d'être Français, le convainquant ainsi de l'absurdité paternelle.

Ce qui fait que pendant des années Belaïd fut un Français clandestin, cachant sa carte d'identité à sa propre famille...

Plusieurs autres anecdotes marquantes sont à noter.

Par exemple le fait que dans les années 50 il y ait eu pléthore de mariage d'Algériens avec des Françaises, à mettre en perspective avec la stricte endogamie d’aujourd’hui.

Ou encore les tensions raciales bien réelles des années 80, avec de vieux chtis qui tiraient au fusil de chasse sur les bandes d'Arabes. Là aussi les choses ont bien changé.

Et enfin à quel point la guerre d’Algérie s’était invitée en métropole, avec des batailles rangées par dizaines opposant Algériens et forces de l’ordre, avec des balles tirées, des coups de couteaux, des incendies et des morts.

Consciemment ou non, il souligne aussi les continuités entre les deux guerres d’Algérie.

A chaque fois un pouvoir arbitraire, prédateur et lourdement armé face à un peuple dont la colère légitime est détournée par des rebelles qui mobilisent autour de l’islam, force structurante de la société.

Un souvenir qu'il cite illustre parfaitement cette idée.

Le jour du mariage de sa mère, une colonne de militaires français en opération, tendus et méfiants, fait irruption dans son village de Kabylie.

Rien ne se passe jusqu’au moment où ils voient un gamin qui court dans les hauteurs. Un soldat commence alors à mitrailler, le gamin réussissant à se sauver grâce au relief escarpé.

Quarante ans plus tard, dans le même village, c’est une colonne militaire algérienne qui entre et mitraille les maquisards islamistes, qui s'enfuient dans les mêmes hauteurs, et la mère a l’impression de revivre son passé.

Bref, un bouquin passionnant et un pan de l'histoire de ce pays que j'ignorais totalement, avec un regard des perdants indigènes de la guerre d'Algérie, via l'histoire personnelle du fils d'un activiste du mauvais côté de l'histoire.

Je terminerai sur une réflexion un peu pessimiste. En accordant l’indépendance à l'Algérie, De Gaulle voulait fermer la boîte à chagrin et tourner la page.
 
Le sujet de ce livre est une preuve de plus qu'on en est très loin.

 

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vendredi 17 mai 2024

Violence, culture et politique (3) : La Résistance

En étudiant la guerre d'Algérie, j'ai découvert ce qu'on a appelé les barbouzes, ces hommes de main qui attaquaient dans la semi-légalité les ennemis du pouvoir, comme les gens de l'OAS.

Plus tard, c'est au détour d'évocations des pratiques politiques de Marseille que j'ai eu vent des méthodes douteuses parfois utilisées par ses édiles pour remettre de l'ordre, comme le maire socialiste Gaston Defferre qui utilisait ses relations dans le Milieu pour faire taire les manifestants.
 
Puis dans le film Le juge Fayard, dit Le shériff, d'Yves Boisset et dans plusieurs BD historiques, généralement orientées à gauche, j'entendis parler du Service d'Action Civique, ou SAC, association a deux visages, dont l'un était celui d'une sorte d'officine spécialisée dans le sale boulot du pouvoir gaulliste.

La dernière de ces BD, Cher pays de notre enfance, écrite par Étienne Davodeau et Benoit Collombat, se veut une étude minutieuse des dessous de la Vième République et du rôle de ce SAC.

Il est sans doute complexe de démêler le vrai du faux dans toutes ces histoires, et là n'est pas mon but.

En revanche, ce qui m'a intéressé c'est le passé de résistant de la plupart de ces gens, passé qui semblait aller avec une vision expéditive et violente des rapports de force en politique, et  faire primer les liens noués dans le maquis sur le reste (ainsi Defferre avait résisté avec un parrain marseillais).

Dans le précédent post de cette série, j'avais évoqué l'importance de la Première Guerre Mondiale dans la formation politique et intellectuelle d'une génération.

Celui d’aujourd’hui aura pour idée que l'Occupation et la Résistance ont finalement pu avoir le même type d'empreinte sur les gens ayant grandi sous la botte allemande et celles du maréchal Pétain.

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la politique du pays a été de tourner la page d'un régime "nul et non avenu", désavouant totalement l’État français et instaurant le mythe de la France unanimement résistante (mythe désormais remplacé par celui de la France unanimement collaboratrice).

Néanmoins, avant de passer à autre chose, il fallait régler la question délicate du recyclage des membres de ces deux camps.

Pour les collabos, une courte épuration, relativement maitrisée, eut lieu. Une petite partie d’entre eux fut condamnée, une partie plus petite encore fut exécutée, la grande majorité se contentant de faire profil bas, les lois d’amnistie de 1947, 1951 et 1953 achevant le purgatoire de nombre d’entre eux.

Quant aux résistants, ils posaient un problème particulier.

Déjà, beaucoup d’entre eux étaient armés et n'entendaient pas renoncer à l'arsenal récupéré pendant les années de guerre (d’ailleurs une très grande partie des armes se volatilisa).

Ensuite, une bonne partie d'entre eux, que ce soit par idéalisme, par goût du pouvoir ou du fait d’un vécu trop intense, entendait bien conserver un rôle dans la France libérée.

Cela allait d'une demande d'intégration dans l'armée régulière à la participation au gouvernement, en passant par un changement de régime en ce qui concernait les communistes, aussi nombreux que puissants et directement connectés au Camarade Staline.

La République dut en tenir compte et les intégrer d’une manière ou d’une autre.

Pour honorer les hommes et les femmes ayant lutté pour la libération du pays le général De Gaulle avait créé la médaille de la résistance, une nouvelle décoration.

L’avoir donnait un certain prestige, voire des passe-droits, et comme toujours dans ce cas, son obtention était convoitée et fit parfois l’objet de magouilles et de tractations.

Et à l’inverse, ceux qui ne l’avaient pas, quelles que soient les raisons, pouvaient être écartés voire ostracisés par les décorés.

Je me souviens notamment d'une scène terminant le livre Les grandes vacances, de Francis Ambrière, ouvrage qui faisait la somme des souvenirs de Français prisonniers en Allemagne.

Il raconte en effet qu'à sa libération du stalag où il passa plusieurs années, lui et ses codétenus furent reçus par un représentant du nouveau pouvoir qui leur envoya son mépris sans prendre de gants.

Mon idée n’est évidemment pas de faire la critique des résistants, dont le courage ne peut susciter que respect et admiration, simplement de dire qu’il s’est passé avec eux ce qui se passe chez tous les vainqueurs du monde, à savoir un retour de la réalité triviale, avec parfois ses mesquineries, ses petits calculs, etc.

L'expérience des anciens combattants de la Première Guerre Mondiale imprégna leur génération d'une façon indélébile, car la France entière en avait fourni des bataillons et chaque commune avait été touchée.

La Résistance n’eut pas un tel impact car elle concernait une minorité de gens, mais de ses rangs surgit un groupe de personnes qui avaient pris goût à une certaine façon de mener le jeu, plus violente et sans concession, pas toujours si démocratique que ça, et qui imprimèrent une marque profonde dans la conduite du pays.

Les méthodes du SAC et celles de Defferre, tout comme l’organisation des deux principales forces politique de l’immédiat après-guerre, les gaullistes et les communistes, trouvent aussi leurs racines dans l'expérience guerrière de leurs acteurs.

mardi 30 mai 2017

Livres (27): L'aimé de juillet

Je n'arrive plus à me souvenir où et quand j'ai lu une critique de L'aimé de juillet de Francine de Martinoir.

Toujours est-il que je l'ai commandé puis lu, et qu'il m’a fait une forte impression.

La narratrice de ce roman très intimiste est une femme, Octavie, qui, depuis la chambre d'hôpital où elle se remet d'une opération, raconte un épisode marquant de sa jeunesse.

Ce souvenir lui revient lorsque la télévision annonce la mort de celui qui fut brièvement son mari, du temps où, fraîchement agrégée, elle avait été envoyée en poste dans la capitale de l’Algérie française finissante.

Membre d’un milieu enseignant de gauche plutôt pro indépendance, elle avait vécu cette affectation comme une corvée et s’était rapidement intégrée à un petit cercle d’Algérois d’opinions similaires, pour la plupart métropolitains et activistes de salon.

Et puis un jour elle avait rencontré Tancrède.

Cet homme, beaucoup plus âgé qu’elle, était un officier de l’armée française au lourd passé, puisqu’il avait connu les camps de concentration nazis pour faits de résistance et la guerre d'Indochine, avant d'atterrir en Algérie.

Rapidement ils se revirent et s'aimèrent, puis se marièrent.

L’irruption soudaine de cet homme changea du tout au tout la vie de la jeune fille.

D’une part elle découvrit l’amour et la vie de couple alors qu'elle avait été jusque-là solitaire et isolée.

D’autre part, en tant qu’épouse de soldat, elle dut se mettre à vivre en permanence sous la protection d’un chauffeur-garde du corps arabe.

A ce désagrément inédit s'ajouta le fait que son nouveau statut lui valut d’être rejetée par ses anciens amis, qui lui reprochaient d’avoir choisi le mauvais camp.

Ce point était d'autant plus injuste que son mari ne communiquait en rien avec elle sur le rôle qu'il jouait dans cette guerre, une guerre qu’elle-même n’appréhendait jusque-là que comme une sorte de décor, une extension un peu abstraite du jeu politique de ses amis parisiens.

En fait, Tancrède se refusait à lui faire partager ses actions, disparaissait pendant de longues périodes, accueillait le soir des gens qui parlaient passionnément de politique puis se taisaient dès qu’elle arrivait dans la pièce, sans qu'elle sache s'il voulait la préserver ou l'exclure.

Au bout de quelques temps de cette vie en porte-à-faux, Octavie commença à nourrir des soupçons envers les réelles activités et convictions de son mari. Au point que finalement, après la mort violente d'un de ses anciennes fréquentations de gauche, elle décida de le quitter.

Ils divorcèrent donc, aussi rapidement qu’ils s’étaient mariés et sans s’être vraiment connus, puis elle rentra à Paris, fermant cette étrange parenthèse algéroise de sa vie.

Jusqu’à ce que l’annonce de la mort de son ex-mari ressuscite tout ce passé: à partir ce moment-là, elle est submergée par mille et une questions.

Elle replonge dans l'état d'esprit de la jeune fille amoureuse d'une énigme qu'elle était à l'époque.

Elle revit leur rencontre, ou plutôt leur non rencontre puisqu’elle se rend compte avoir tout de suite senti chez Tancrède un côté perdu, brisé, insaisissable et lointain.

Le bref reportage télévisé qui déclenche ce retour arrière nous fait comprendre que cet étrange mari fit partie de ces officiers qui mirent leur peau au bout de leurs idées (comme le disait Pierre Sergent), et choisirent le putsch pour respecter ce qu'ils considéraient être la parole donnée.

En fait, comme beaucoup de membres de l'armée d'alors, il avait le rêve chevaleresque d’une Algérie toujours française mais rénovée, égalitaire et offrant ses chances aux indigènes.

Plus tard, Octavie découvre aussi qu’après le putsch il avait continué à s’impliquer dans l’Algérie, notamment en sauvant des harkis.

Au final, lorsque ce livre se termine, il laisse l'impression d'un malentendu, d'un amour un peu raté, inachevé.

Le style de Francine de Martinoir, qui naquit à Damas, vécut à Marseille et a elle-même été enseignante pendant les dernières années de l'Algérie française (l’ont-elles inspirée ?), est très fin, léger, nostalgique.

Avec pudeur et délicatesse, elle nous fait entrer dans la psyché passée et présente de cette femme, dans son histoire intime.

On parvient à voir à travers ses yeux l'image de cette guerre d’Algérie, à la fois si atroce et si irréelle pour la majorité de ses contemporains français.

L'on voit aussi le beau portrait d'un homme aussi fort que brisé, aussi dépourvu d’illusions qu’idéaliste, cet aimé de juillet incompris qu'elle évoque dans un mélange de remords et de regrets.

Ce livre dégage une atmosphère intense et nostalgique, et il se lit magnifiquement bien.

lundi 29 février 2016

La guerre d'Indochine

Certains épisodes de l'histoire de France sont restés longtemps tabous et clivent profondément les générations qui les ont vécues et leurs descendants.

Ainsi la deuxième moitié du 20e siècle se déroula dans l'ombre du régime de Vichy.

En 1945, celui-ci fut déclaré nul et non avenu par le Général De Gaulle et à ce titre longtemps évacué de la mémoire officielle. Ce qui ne l'empêcha pas de faire un retour fracassant à partir des années 70 (on n'en est pas encore sortis d'ailleurs).

Un autre moment clé qui fut longtemps un tabou majeur, c'est la Guerre d'Algérie. Là aussi, il est en pleine remontée aujourd'hui, révélant quantité de haines et d'histoire mal digérées.

Ce conflit-ci coûta une république à notre pays, s'accompagna de mouvements de population majeurs et permit au général De Gaulle (encore lui) de revenir sur le devant de la scène pour clore le chapitre colonial de la France.

Entre ces deux conflits essentiels, qui tenaient autant de la guerre que de la guerre civile, en eut lieu un troisième. Il fut tout aussi important, mais il a aujourd'hui assez largement disparu des radars et de la mémoire collective française.

Il s'agit de la guerre d'Indochine.

Bien que celle-ci ait constitué un tournant crucial, tant pour la France que pour le monde, elle intéressa peu le public hexagonal.

Le contingent n'y intervenait pas, les Français n'y étaient pas directement impliqués, ils en saisissaient mal les tenants et aboutissants et ne comprenaient pas vraiment ce qui était en train de se jouer.

Et de toute façon, l'Indochine était pour la grande majorité d'entre eux un monde lointain et étranger. Sa perte passa donc presque inaperçue, vite reléguée dans l'ombre par les événements algériens qui lui succédèrent immédiatement.

Ma propre découverte de l'Indochine se fit par étapes.

Lorsque j'étais môme, au collège je crois, le cinéma et la télé nous abreuvaient de RamboApocalypse nowL'enfer du devoir et autres Platoon.
Tout le monde parlait de la guerre américaine du Vietnam, des GIs, des Viets, etc. C'était vraiment le sujet à la mode, avec tous les produits dérivés qui allaient avec.

Je pense que parmi tous ceux qui s'y intéressèrent, peu savaient que cette guerre avait succédé à la nôtre. En tout cas moi je ne le savais pas.

Et puis un jour je tombai sur un livre que mon père était en train de lire. Je ne sais plus le titre, mais il s'agissait des mémoires de légionnaires en Indochine. C'est à ce moment-là que j'appris à la fois l'existence de cette colonie et de cette guerre.

Je me souviens encore de la curiosité que cette information éveilla en moi.

Du coup lorsqu'au CDI de mon lycée je découvris le cycle "Soldats de la boue" du sulfureux Roger Delpey (dont j'ignorais également tout), je l'empruntai et le lus avec intérêt.

A vrai dire, je n'y compris pas grand-chose, mais j'en retins tout de même quelques bribes et idées.

Je me souviens également de JT qui évoquaient l'affaire Boudarel et d'avoir entendu des vieux de mon village fredonner Ma Tonkinoise, comprenant rétrospectivement à quoi ça correspondait.

Mais en fait, c'est lorsque je commençai à m'intéresser à l'Algérie que je découvris à quel point l'Indochine, deuxième joyau de l'empire français avait compté pour notre pays.

Dans ce post, je vais évoquer tout cela.


La constitution de l'Indochine française

Le terme Indochine désigne la péninsule qui s'étend au sud de la Chine et à l'est de l'Inde, mais en France on désigne sous ce vocable les territoires qui furent colonisés à partir du XIXième siècle, et qui correspondent aujourd'hui au Laos, au Cambodge et au Vietnam.

S'y ajoutaient, pour être précis, la concession française de Shangai et le comptoir de Kouang-Tchéou-Wan, deux territoires arrachés à la Chine, mais ceux-ci eurent un destin différent.

Les premiers contacts de l'Indochine avec l'Europe eurent lieu vers le XVIIième siècle, lorsque des missionnaires catholiques portugais ou espagnols (dont les royaumes avaient largement pris pied en Asie), commencèrent à tenter d'y propager leur foi, vite suivis par des Français.

Le résultat le plus pérenne de ce contact, outre les prémices d'une communauté chrétienne toujours bien présente, fut la création de l'écriture quoc ngu par le jésuite avignonnais Alexandre de Rhodes. Cette version de l'alphabet latin adaptée à la langue vietnamienne est toujours la norme en vigueur à ce jour.

Un peu plus tard, au XIXième siècle, la course coloniale entre les puissances européennes atteignit l'Asie.

Sur ce continent un des objets de leur rivalité était l'accès à la Chine et à ses débouchés, déjà énormes à l'époque.

L'Allemagne sut rapidement y poser de puissants relais commerciaux. Le Portugal fortifia sa position avec Macao. Le Royaume-Uni y progressait à partir des Indes, de Hong Kong et Singapour.

La France, désireuse de prendre sa part, jeta alors son dévolu sur les pays indochinois, encouragée par ses milieux catholiques, militaires et économiques.

C'est ainsi qu'après de nombreuses tergiversations, Paris envoya un corps expéditionnaire en Orient, dont l'action aboutit en 1862 à la conquête de la Cochinchine, colonie qui sera administrée directement tout le temps de la présence française.

Depuis cette tête de pont, l'effort colonial se poursuivit cahin-caha vers le nord, généralement à l'initiative de Français présents localement qui pratiquaient une politique de fait accompli vis-à-vis de la métropole et cherchaient à se garantir un accès permanent à la Chine.

Après beaucoup de péripéties, tant sur place, où les souverains vietnamiens tentaient de se maintenir à tout prix, y compris en appelant la Chine à l'aide, qu'au parlement français, où partisans et opposants à la conquête s'affrontaient violemment, la France parvint à étendre son autorité jusqu'au nord.

Et ainsi, lorsque le XXième siècle commença, l'Indochine française était constituée, avec ses cinq territoires: la colonie de Cochinchine et les quatre protectorats de l'Annam, du Tonkin, du Cambodge et du Laos.


Une colonie d'exploitation

L'Indochine française était une colonie dite d'exploitation.

C'est-à-dire que le but de sa colonisation n'était ni le peuplement ni l'assimilation au territoire national, comme purent l'être l'Algérie ou certains sous-territoires (par exemple les établissements français de l'Inde, les quatre communes sénégalaises ou plus tard les DOM), mais la constitution de nouveaux marchés et l'enrichissement de la métropole par l'exploitation des ressources locales.

A ce titre, il y eut toujours peu de colons en Indochine, et armée et administration restèrent les principaux rouages de la domination de Paris.

En application de la doctrine en vogue qui voulait qu'une colonie se suffise financièrement à elle-même, les administrateurs commencèrent par mettre en place des impôts, puis par s'arroger certains monopoles afin de se garantir un budget.

C'est ainsi que la France prit le contrôle de la fabrication, de la vente et de la distribution de l'opium, dont le commerce et la consommation connaissaient alors un dramatique développement dans toute la région (des guerres honteuses forcèrent notamment les empereurs chinois à en développer la consommation et le marché).

Furent ensuite lancées des politiques de défrichement, d'irrigation, de peuplement (notamment par des transferts de paysans du nord vers la Cochinchine).

La construction d'infrastructures, comme le chemin de fer du Yunnan qui reliait le Vietnam à la Chine favorisèrent l'intégration régionale et offrirent d'importants débouchés aux entreprises françaises.

Le développement des cultures d'exportation fut également encouragé, comme celle du caoutchouc, dont l'exploitation ne fut pas pour rien dans la mise en place de la puissance de Michelin.

La Banque de l'Indochine obtint aussi de la métropole le droit de frapper une monnaie locale, la piastre indochinoise, qui devint une référence dans la région (par la suite, celle-ci fit l'objet d'un trafic dont la dénonciation occasionna un scandale en France).

Ce développement remarquable (Saigon était alors le sixième port français) fit que l'Indochine devint rapidement une colonie très rentable, attirant de plus en plus d'investissements des financiers de métropole.

Des fortunes colossales s'y construisaient et on considéra bien vite ces territoires comme la perle de l'empire français.

Quant au traitement des indigènes, il fut un peu plus ambigu que dans d'autres régions dominées.

En effet, contrairement aux peuples d'Afrique ou d'Océanie, les "races" asiatiques étaient considérés avec un certain respect par les Occidentaux du fait de leur ancienneté et des réalisations visibles qu'elles avaient laissées (temples, etc.).

Du coup, même si l'ordre et la hiérarchie coloniale étaient aussi clairement injustes et les populations aussi exploitées que dans le reste de l'empire, l'enseignement et la domination culturelle y furent plus nuancés qu'ailleurs.

On développa ainsi l'enseignement scolaire exclusif du quoc ngu, au détriment du chinois, et on réforma les écoles traditionnelles, mais sans les supprimer.

En fait, plus que dans d'autres colonies, le projet semblait être de créer un état client fidèle.

Toutefois, la discrimination systématique des élites formées par la France portait en Indochine comme ailleurs les germes des conflits à venir.

Sans compter que le coût en vies humaines du développement économique autoritaire, notamment celui de la construction des infrastructures, fut également important et injuste et que la misère restait grande dans un contexte de forte expansion démographique.


La Seconde Guerre Mondiale et la parenthèse japonaise

En 1940, la France s'effondra devant les armées hitlériennes. Prenant acte de cette défaite, le Japon, allié des nazis, imposa à Paris un traité inégal, exigeant de pouvoir utiliser les infrastructures indochinoises et y stationner des troupes en permanence.

Une forme de pillage se mit également en place, les productions de la colonie étant utilisées au profit de l'occupant, qui donna/rendit par ailleurs certains territoires à son allié thaïlandais.

Jusqu'à la fin, l'Indochine resta fidèle à Vichy (dont toutes les lois furent scrupuleusement appliquées), et dans ce cadre respecta le traité signé avec le Japon.

C'est celui-ci qui le rompit le 9 mars 1945, en prenant le pouvoir direct par un coup de force. Ce jour-là les garnisons françaises furent attaquées, ceux qui résistèrent tués (un officier ayant refusé de signer la capitulation fut même décapité au sabre), et plusieurs personnes furent internées dans des camps.

La période qui suivit fut très dure et très confuse.

L'administration française était disloquée, et les Français d'Indochine dispersés entre les tués, les prisonniers, ceux qui s'enfuyaient vers la Chine à travers la brousse et ceux qui résistaient dans certains endroits restés loyaux, comme le Laos.

Les Japonais, qui depuis le début armaient et entretenaient secrètement des nationalistes indochinois, se mirent tout à coup à les soutenir ouvertement, dans une dernière tentative d'ancrer la région dans la Sphère de coprospérité de la grande Asie orientale qu'ils avaient théorisée.

Du côté des alliés, la fin de la présence française était globalement souhaitée. Lors de la conférence de Postdam, ils convinrent même d'un découpage de la région: le nord reviendrait aux Chinois nationalistes de Tchang Kaï-chek, le sud aux Britanniques.

Mais la France, par l'intermédiaire d'un général De Gaulle convaincu de la nécessité de rétablir l'empire, refusa toute concession et renvoya un corps expéditionnaire tout en négociant la fin de l'arrangement américain.

Le Royaume-Uni, lui-même colonialiste et désireux d'avoir un allié contre les décolonisateurs soviétique et américain, en accepta vite le principe, suivi par la Chine, qui l'accepta en échange de la renonciation de la France à ses concessions et comptoirs sur son territoire.

C'est ainsi que le général Leclerc put faire entrer ses troupes dans une Indochine en plein chaos et en commencer la reconquête.


Le Viet Minh

Lorsque la France revint dans sa colonie, elle trouva en face d'elle plusieurs mouvements nationalistes.

Parmi ceux-ci, le Viet Minh, qui dominait, avait proclamé l'indépendance et pris le contrôle de plusieurs régions.

A sa tête il y avait Ho Chi Minh.

Ce Vietnamien avait bourlingué dans le monde entier, il avait vécu et travaillé en France, où il s'était rapproché de la gauche, puis du parti communiste, au sein duquel son nationalisme avait toutefois entravé sa progression.

Il était devenu un farouche anticolonialiste, convaincu qu'il n'y avait d'autre issue que la révolte pour libérer son pays, notamment lorsqu'il avait compris, après le traité de Versailles, que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes prôné par les Français et les Américains ne s'appliquait pas aux peuples colonisés.

Pragmatique, il obtint successivement l'aide des Japonais puis des Américains contre la puissance coloniale, et sut profiter du chaos de la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour tenter de s'imposer comme interlocuteur et obtenir une indépendance négociée.

Ce fut un échec: la France refusa de renoncer à sa tutelle, surtout sur le Vietnam, considéré comme un rouage trop essentiel pour son économie et son statut de puissance mondiale.

Et donc en 1946, et même si certains, dont justement Leclerc, avaient entrevu l'impasse dans laquelle le pays allait se fourvoyer, la guerre d'Indochine proprement dite commençait.


La guerre d'Indochine

Ce conflit, qui dura huit longues années opposait deux camps très dissemblables.

D'un côté, l'armée française.

Mal remise de la seconde guerre mondiale, pilotée un peu à vue par les majorités perpétuellement changeantes de l'instable Quatrième République, elle fut dirigée par des commandements successifs très différents.

N'ayant pu obtenir l'appel du contingent, elle s'appuya massivement sur les troupes locales et la Légion étrangère.

Les effectifs de cette dernière furent gonflés par des anciens soldats nazis, parfois directement recrutés dans les camps de prisonniers.

Parmi ces ex, il y eut même des anciens SS. Ce curieux épisode a assez largement été tu, de par les contradictions étranges qu'il levait.

Quant aux supplétifs, beaucoup furent recrutés parmi les minorités, religieuses comme les Hoa-Hao ou les étranges caodaistes, ou ethniques, comme les populations montagnardes.

Contre l'armée française il y avait celle du Viet Minh.

Dirigée par le général Võ Nguyên Giáp, elle était remarquable de discipline et d'organisation.

Appliquant la théorie de Mao du "poisson dans l'eau", impitoyable et sure d'elle, elle réussit à contrôler des zones toujours plus vastes, qu'elle soumettait à l'impôt de guerre, et à imposer le Viet Minh comme la seule force légitime.

Menant une implacable guerre de harcèlement et de sabotage, elle refusait généralement un combat frontal qu'elle aurait perdu en sachant pertinemment que le temps jouait pour elle.

Peu à peu, le conflit s'internationalisa, la Guerre Froide en transformant les enjeux.

Le camp socialiste avait progressé de manière spectaculaire en Asie. La Chine l'avait intégré et seule une guerre avait empêché la Corée toute entière de la suivre.

Cette expansion des régimes marxistes, qui touchait tous les continents, changea l'opinion américaine vis-à-vis de la France. De puissance du passé à chasser d'Asie, elle apparut alors comme un rempart face à l'expansion des rouges.

A ce titre les USA, qui avaient au départ financé Ho Chi Minh, participèrent de manière de plus en plus conséquente à son effort de guerre, finissant par payer la quasi totalité des dépenses de Paris.

En métropole, l'opinion publique était peu mobilisée par ce lointain conflit, à part les membres du PCF que Moscou poussaient à s'opposer à la guerre. Ces derniers manifestèrent, pétitionnèrent et organisèrent le sabotage de quelques convois de ravitaillement, mais sans grand impact.

Toutefois la situation pourrissait et s'éternisait, avec un coût de plus en plus élevé pour une France qui découvrait la guerre révolutionnaire et n'arrivait pas à marquer le point décisif qu'elle attendait.

Plusieurs stratégies furent testées, plusieurs batailles furent lancées, le pays se couvrit de postes avancés qui devenaient autant de prisons pour leurs occupants la nuit, des contre-guérillas furent initiées...sans résultat.

Jusqu'à la défaite spectaculaire de Dien Bien Phu.

Cette bataille, abondamment étudiée, constitua un tournant majeur.

Pour la première fois depuis le 19ième siècle, une armée occidentale était en effet battue par une armée indigène. Même si c'était au prix de pertes colossales, le retentissement mondial de cet événement fut immense.

D'autant que Giap et Ho Chi Minh avaient su faire preuve d'un sens du tempo exceptionnel, puisque la bataille se déroula pendant la conférence de Genève sur la question indochinoise et que leur victoire leur donna un avantage décisif.

De cette conférence résultèrent les accords du même nom. Signés par Pierre Mendès France, ils actaient la fin de l'Indochine française et entérinaient la mise en place de deux Vietnam.

A l'image de la Corée, le nord devenait une république populaire, avec Hanoï pour capitale et le sud un état capitaliste, avec Saïgon comme capitale.

Le décor de la guerre civile entre les deux Vietnam était planté, et les GIs s'apprêtaient à remplacer les légionnaires français, pour une guerre tout aussi atroce, bien plus spectaculaire mais à l'issue identique.


Conséquences et héritage

Cette défaite et plus encore le traitement inhumain que firent subir les soldats du Viet Minh à leurs prisonniers français (des conditions de détention atroces en décimèrent la majeure partie et les survivants subirent un lavage de cerveau conséquent, à base de cours de dialectique communiste) traumatisèrent l'armée.

Ses cadres se remirent en cause, et poussèrent très loin l'analyse de l'événement pour en tirer les conséquences.

Ils aboutirent à des théories sur la guerre révolutionnaire qui furent ensuite appliquées dans le conflit algérien, lequel démarra la même année.

L'obsession d'une revanche sur Dien Bien Phu hanta nombre de soldats et finit par en pousser certains, comme le général Salan, à la sédition plutôt que de subir un nouvel échec.

Pour les plus lucides, Dien Bien Phu fut aussi une prise de conscience du déclassement de la France à l'échelle du monde, et l'occasion de penser à une autre forme de puissance.

Pour les colonisés du monde entier, les hommes de Giap et d'Ho Chi Minh furent des héros, des modèles et la preuve qu'on pouvait reprendre sa liberté de force.

Pour les communistes, c'était une nouvelle preuve que l'histoire était avec eux.

Du passage de la France il reste peu de choses en Indochine.

Des bâtiments, quelques infrastructures, des diplômes ou des souvenirs pour des gens très âgés.

Mais l'absence de colons, des cultures anciennes et fortes et peut-être surtout le passage des Américains et l'influence soviétique ont balayé les marques culturelles françaises.

Même la langue n'y est quasiment plus parlée.

Côté français, il y a d'abord ceux qui y sont nés, comme Chantal Goya ou Marguerite Duras et ceux qui y ont vécu des heures fortes, comme Pierre Schoendoerffer, Jean Lartéguy ou Dominique De La Motte.

Il y a aussi les communautés vietnamienne, laotienne et cambodgienne de notre pays.

Mais si leurs premiers membres arrivèrent pendant les deux guerres mondiales (on leur doit notamment l'acclimatation du riz en Camargue), la majorité ne s'y est installée qu'après la chute de Saïgon en 1975.

Il y a aussi le cas des Hmong, cette minorité que le président Giscard fit s'installer en Guyane, où elle connut un bel essor.

Mais globalement les liens entre nos deux pays sont bien plus lâches que l'on pourrait s'y attendre, et contrairement à la plupart de nos ex-colonies d'Afrique, le passage de la France en Indochine est bel et bien de l'histoire ancienne, d'un côté comme de l'autre.

lundi 9 décembre 2013

La tête ou la main?

Le général Aussaresses est mort cette semaine.

Ce personnage peu ordinaire et son parcours m’ont inspiré le post d’aujourd’hui.

Aussaresses était un soldat, présent sur tous les terrains où la France s’est battue au XXième siècle : Résistance, Indochine, Algérie…

Extrêmement décoré, doté d’un grand courage physique, il est surtout connu pour son rôle dans la sinistre Bataille d’Alger(*), où il reconnaît avoir participé à la mise en place d’escadrons de la mort et aux opérations de police musclées pendant lesquelles la torture était essentielle.

Il a sous-entendu avoir été à l’origine de l’exécution sommaire de Larbi Ben M’hidi dans sa cellule à cette époque-là.

Contrairement à tant d’autres, le général n’a jamais rien renié et tout assumé, soulignant bien qu’il n’avait rien fait de son propre chef mais toujours agi avec l’aval de sa hiérarchie et des instances politiques de l’époque.

Cette constance ainsi que l’affirmation qu’il considérait qu’on avait eu raison de suivre cette politique lui ont valu une amende pour apologie de crimes de guerre, ainsi que sa radiation de la Légion d’Honneur par le président Chirac.

Toutes proportions gardées, on peut rapprocher son cas de celui de Joseph Darnand.

Celui-ci était également un homme d’action, un héros décoré des deux guerres mondiales . Après la Libération, l'écrivain Georges Bernanos dira que s’il y avait eu plus de Darnand en 1940, il n’y aurait pas eu de miliciens en 1944.

Mais Darnand est surtout resté dans l’Histoire comme le chef de la sinistre Milice de l’État français.

Lui aussi n’a jamais renié ce qu’il a fait.

A la fin de la guerre, lâché par un Pétain retors inquiet des revers allemands, il ne se priva pas de lui rappeler qu’à une époque celui-ci avait moins de réticences à le fréquenter et l’invitait même à déjeuner.

Et devant le peloton d'exécution il entonna encore le chant des cohortes, hymne de la Milice, avant d'expirer.

Ces deux personnages ne sont pas exactement sympathiques, mais tous deux nous posent une question essentielle.

Qui faut-il condamner, la tête ou la main ?

Le pouvoir qui a créé la Milice, le parlement qui a voté les pleins pouvoirs à l’armée en Algérie sont-ils plus ou moins condamnables que ceux qui ont mis les mains dans le cambouis (et en l’occurrence dans le sang) ?

Faut-il cracher sur ceux qui mettent « leur peau au bout de leurs idées », pour reprendre le titre de la biographie de Pierre Sergent, autre personnage sulfureux de la guerre d'Algérie, ou plutôt sur ceux qui disent ce qu’il faut faire de loin, depuis un bureau feutré et protégé où les conséquences de leurs actes ne les atteignent pas ?

Sans minimiser la gravité des horreurs perpétrées par Aussaresses, Darnand et consort, il me semble en tout cas bien facile d’en faire les boucs émissaires, dédouanant par leur condamnation tous ceux qui ne se sont pas directement salis sur le terrain en prenant les risques mais qui ont donné les ordres.

Je terminerai mon article par une petite citation de Paul Valéry que j’aime bien et qui va à merveille avec ce post : « Les guerres, ce sont des gens qui ne se connaissent pas et qui s’entretuent parce que d’autres gens qui se connaissent très bien ne parviennent pas à se mettre d’accord. ».







(*) Le film éponyme de Pontecorvo est absolument à voir.

Ce film coup de poing fut tourné dans l’Algérie fraichement indépendante par un cinéaste engagé et avec le soutien du révolutionnaire Yacef Saadi, qui fut lui-même l'un des acteurs de cette lutte à mort.

Factuel, douloureux, exposant les théories appliquées sans faire l’impasse sur les ambiguïtés des uns et des autres, il reste une œuvre majeure et bien des scènes en sont marquantes.

Ironie du sort, le réalisme de ce film dénonciateur en a fait un objet d’études pour les écoles militaires du monde entier (on rapporte que Georges Bush Jr l’aurait visionnée avant l’invasion de l’Irak).