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mardi 27 octobre 2020

Livres (31): Une si jolie petite guerre, métissages interdits et erreurs de l'histoire

Je viens de lire la bédé autobiographique en deux tomes de Marcelino Truong Une si jolie petite guerre suivie de Give peace a chance.

Cet homme, fils d'un Vietnamien chrétien et d'une Française, a eu une vie particulière, notamment parce que son père a travaillé des années pour le gouvernement d'un pays qui n'existe plus, le Vietnam du sud.

Ce pays, issu du partage en deux du Vietnam à la fin de la guerre d'Indochine, fut bien réel pendant vingt ans, constituant une sorte de RDA dans l'autre sens.

Patronné par les Américains et dirigé par une succession de généraux dictateurs dont le plus célèbre, Diem, s'appuyait sur  la minorité catholique, il finit par être englouti par le nord communiste, qui sut gagner la bataille des médias et profiter de ses mentors soviétiques et chinois pour s'imposer.

Aujourd’hui tout le monde a oublié le Vietnam du Sud.

Le père de Truong travaillait donc pour son gouvernement, et l'enfant grandit dans le Saïgon de cette époque.

Une si jolie petite guerre commence par raconter son enfance
dans cette mégapole jeune et animée, entre les bombes, les GIs, la chaleur, et les mille et une petites histoires de ses habitants.

Truong quitte ensuite le Vietnam et passe son adolescence d'abord en Angleterre, puis en Bretagne où il devient étudiant.

Dans ces livres il décrit le parcours de son père, un démocrate pieux catholique, humble et gros bosseur, qu'on voit de plus en plus désespéré devant la tournure des événements dans son pays.

Il nous montre également celui de sa mère, Française au caractère fragile et dont le choix de vie est rien moins qu'évident à l’époque, celui, tragique, de son grand frère et enfin ceux de ses deux soeurs.

Il raconte son incrédulité et parfois sa colère devant les opinions sans nuance des Européens, généralement d'un parti pris débile en faveur du régime totalitaire d'Ho Chi Minh, qui ne valait pas mieux que les dictatures du sud.

On le voit enfin réagir aux différents chocs des cultures et à sa position parfois inconfortable de métis et d'immigrant partout.

Dans ce livre, où la petit histoire rencontre la grande, j'ai eu le sentiment que cet homme faisait partie de ces gens qui sont en quelque sorte des accidents de parcours de l'Histoire, dans le sens où ils témoignent d'épisodes niés ou condamnés ultérieurement par les opinions publiques.

Plus que les populations effacées ou expulsées (communautés blanches des empires européens, Allemands des pays de l'est après la seconde guerre mondiale, Grecs d'Anatolie...) qui furent légion au 20e siècle et dont j'ai parlé dans ce post, je pense à certains métis.

Un expulsé appartient à une communauté, même déplacée, un métis non. Qu'il arrive d'un côté ou de l'autre, il porte dans ses gènes le rappel de son ascendance, de ce qui est arrivé, surtout quand cela n’aurait pas dû arriver.

Les métis coloniaux et post-coloniaux, ainsi que ceux dont l’existence est le témoignage d'une occupation ou d'un conflit furent -et sont- très nombreux à vivre ça, certains plus difficilement que d'autres.

Dans le magnifique livre Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee, un des petits héros explique à son ami ce que sont les métis, ajoutant qu'ils sont toujours tristes, car ni blancs ni noirs, ils sont rejetés par les deux communautés du sud ségrégationniste où se déroule l'action.

En étudiant l'Algérie coloniale, j'ai souvent été surpris par l'absence d'une classe métisse. Malgré l'importance du nombre d'Européens présents (10%), l'ancienneté de cette présence et le relatif mélange géographique des populations, pas de signares à la Sénégalaise ou d'Eurasiens à l'Indochinoise.

En fait il semble bien qu’il y en ait eu un certain nombre, mais du fait de la proximité physique des populations, ces métis étaient tenus de choisir un camp, dans lequel ils se hâtaient de disparaitre ou étaient sommés de le faire, comme l'explique ce texte

Le stigmate et le tabou des unions franco-maghrébines est d’ailleurs toujours d’actualité (les artistes Alain Bashung, Jacques Villeret et Daniel Prévost ont en commun d’avoir un père algérien méconnu), surtout de l’autre côté de la Méditerranée, notamment vis-à-vis de la loi.

Nous avons eu la même histoire cruelle avec ce qu'on a tristement appelé les enfants de boches, rejetons des histoires d'amour nées pendant l'Occupation nazie.

A la chute d'Hitler, tous les gouvernement d’Europe ont essayé de faire disparaitre ces malheureux enfants, qui furent l'objets de brimades constantes, de mises à l'écart voire de déportation, comme ces enfants que la Suède voulait envoyer en Australie.

En France, on essaya même d'empêcher les retrouvailles post 1945, la loi d'accouchement sous X initiée par Vichy, permettant un blackout complet.

Avec le temps quelques-uns de ces parias l'assumèrent au grand jour et luttèrent pour retrouver la part manquante de leur généalogie.

Certains d'entre eux étaient célèbres, comme le chanteur Gérard Lenorman, qui est un de ces enfants de boche ou Anni-Frid Lyngstad, chanteuse du groupe ABBA issue d'un lebensborn scandinave, ces espèces de haras humains où les nazis voulaient produire des petits Aryens en masse.

Il y eut également le cas inverse, de petits Allemands nés de parents alliés suite au découpage de l'Allemagne après-guerre, mais ils n'eurent guère plus de chance que les enfants de boches (ICI ou ICI).

En Occident aujourd'hui la mode est officiellement au métissage, qui nous sauvera tous. En réalité, il n'est pas toujours si facile d'en être un, notamment dans le cas où l'un des parents est musulman ou issu d'une culture qui se vit ou qu'on voit comme opposée à celle des dominants.

Loin de la célébration neuneu, des artistes en parlent avec intelligence, comme Disiz la peste quand il souligne à quel point le fait qu'on lui demande de choisir un camp le fatigue, comme Sonia Rolland quand elle parle du Rwanda de sa mère ou encore comme Sarah Bouyain qui dans son livre Métisse façon ausculte sans pitié le statut d'écartelé que peut vivre un métis franco-Africain sur les deux continents.

Tous ces gens sont les témoins que l’espèce humaine est Une, que partout et toujours des hommes et des femmes s’attirent et font des enfants, enfants qui sont d’autres humains tout aussi respectables et légitimes que leurs parents, même s'ils n'entrent pas dans les cases prédéfinies
de la Sainte Identité.

Que leur naissance soit le fruit d’un amour, d’un viol ou d’un accident, ils ne devraient jamais avoir à se justifier d’être ce qu’ils sont, et choisir eux-mêmes ce qu’ils font de leur héritage.


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vendredi 19 avril 2019

Cinéma(20): White material ou l'impossible Euro Africain

Ce soir (enfin, le soir où j’ai commencé ce post…) j'ai vu White Material, de Claire Denis.

Ce film raconte l’histoire d’une famille d’origine européenne installée depuis longtemps dans un pays africain non déterminé, où elle cultive du café sur une grande plantation.

L’action se déroule au moment où le pays sombre dans la guerre civile, remettant tout en question et faisant prendre conscience à ces propriétaires que leur présence était finalement juste tolérée, même si deux générations sont nées là.

Comme lorsqu'il y a longtemps j'ai vu son autre œuvre Chocolat, j'ai été fasciné par ces portraits de blancs d'Afrique, ces blancs qui se vivent comme appartenant à cet endroit où ils ont grandi et/ou construit quelque chose, leur sentiment d'appartenance étant indépendant du fait que cette construction ait eu lieu dans le cadre de l'injustice statutaire de la colonisation ou dans les rapports biaisés et inégaux entre pays qui l'ont suivie.

Il est également indépendant du fait que ces blancs se sent(ai)ent profondément autres par rapport aux indigènes.

Au delà des individus, de véritables peuples sont nés de la transplantation d'Européens sur le continent. Certains ont tragiquement disparu, comme les Pieds-Noirs d'Algérie ou les Portugais du Mozambique et de l'Angola. D'autres (un autre?) sont encore présents, comme les Afrikaners.

A propos de ces derniers m’est revenue la réflexion d'un des leurs, le photographe sud-africain Pieter Hugo dont j’ai découvert l’œuvre magnifique dans une expo.

Il disait que pour la majorité des habitants de son continent de naissance, y compris pour ses compatriotes noirs, il n'était pas Africain et ne le serait jamais, et cela même si des siècles ont passé depuis que ses ancêtres ont quitté l'Europe et que sa langue maternelle, l'afrikaans, n'existe qu'en Afrique.

Tous ces blancs sont-ils/étaient-ils réellement illégitimes? Au bout de combien de temps peut-on considérer qu’ils ne le sont plus? Quel prix doivent-ils payer pour ça?

Léonora Miano, auteure camerounaise pourtant très lucide sur le poids de l’histoire et ses séquelles, met quelques fois en scène dans ses livres des blancs d'Afrique sympathiques, intégrés et qui ne se sentent pas chez eux en Europe, des Africains blancs en somme.

A contrario, les auteurs métis Sarah Bouyain dans Métisse façon ou Gael Faye dans Petit pays relaient une autre image, celle de peuples africains considérant globalement les blancs comme illégitimes et irréductiblement étrangers à leurs sociétés.

Bien évidemment le très lourd passé des relations entre Europe et Afrique (traite atlantique, colonisation, ingérence...) et peut-être encore plus le gigantesque delta économique actuel entre les deux continents fausse tout. Mais quand les Africains nous auront rejoints en terme de niveau de vie, qu'en sera-t-il ?

Ce film m’a aussi fait me poser une question troublante : les rapports entre culture d'origine et culture du territoire où l'on vit sont-ils si différents pour ces Européens d'Afrique et pour les Africains d'Europe?

Les rapports de domination sont évidemment structurants et constituent une grande différence, mais l’idée n’est peut-être pas si choquante.

Les Afro-Européens critiquent bien souvent leur pays d'accueil mais l'aiment sans doute aussi. Dans leurs yeux ce pays est en tout cas un autre que celui que voient mes yeux d'autochtone.

Leur ambivalence n'est finalement pas si différente de celle de ces blancs d’Afrique souvent prompts à critiquer leur pays d'accueil par rapport à l’Europe, pays dont ils ont une image forcément distincte de celle de leurs compatriotes noirs mais pays auquel ils sont attachés.

Au final, les communautés « importées » n'ont-elles pas elles aussi le droit d'inventer leur façon de vivre dans le pays où elles arrivent, même si ça transforme lesdits pays?

Les Français qui exigent des immigrés qu'ils ne soient qu'une version d'eux-mêmes un peu plus colorée (pour caricaturer, qu'ils mangent du porc et boivent du vin, frissonnent à la Marseillaise, s’habillent et vivent « comme nous ») trouveraient-ils légitimes que les Africains exigent que les blancs d’Afrique s'habillent en boubous, fréquentent les mosquées ou suivent scrupuleusement les rites animistes et tabous locaux ?

Faire un « reset » d'une personne est d'ailleurs impossible, les bribes d'Afrique que les Afro-Américains déportés ont conservé envers et contre tout en est une tragique illustration. Je crois qu'en plus ce n'est pas forcément souhaitable.

Loin des formatages, il faut trouver de nouveaux équilibres, difficiles à atteindre, surtout quand mœurs et valeurs sont opposées et que les flux sont importants et rapides, entraînant d'inévitables frictions, rejets et retours arrière.

Leonora Miano -toujours elle- dit que de toute façon la mutation a lieu, et que comme l'Afrique a survécu à la colonisation, l'Europe survivra à l'immigration (elle répondait ça durement et un peu ironiquement à Elisabeth Lévy lors d’un débat).

Elle ajoute que le métissage est à l’œuvre depuis plus longtemps qu’on ne l’imagine, en donnant l’exemple du petit déjeuner français, où l’on boit café, thé ou chocolat, trois denrées qui ne poussent pas sur le territoire métropolitain mais paraissent tout aussi naturelles à M. Dupont que la baguette ou les croissants.

Au final, le désormais célèbre Grand Remplacement sera sans doute plutôt une grande fragmentation, avec tout ce que ça sous-entend, avec peut-être un grand métissage, mais à très long terme.

Mais ce ne sont pas seulement ces considérations qui me touchent dans les films de Claire Denis, cette blanche d'Afrique rejetée par les habitants de ce continent et mal à l'aise en Europe.

C'est en fait quelque chose de plus personnel: ma mère.

Celle-ci a passé toute son enfance au Bénin, entourée d'Africains et élevés par des boys auxquels la laissaient bien souvent des parents trop occupés à évangéliser, soigner et éduquer, ou à chercher des financements pour les dispensaires et autres écoles.

Claire Denis est née à peu près en même temps qu'elle, et elle a grandi dans plusieurs colonies françaises d'Afrique, suivant des parents fonctionnaires coloniaux éclairés (les indépendances leur semblaient normales et bien venues) qui la mettaient dans des écoles mixtes.

Il y a toutefois une différence majeure entre ces deux femmes: cette période obsède la réalisatrice, irrigue ses films et ses thématiques, alors que ma mère n'en parle jamais.

C'est comme si elle avait rejeté ça très loin, tourné la page, oublié, ou comme si elle n'en avait rien à faire, que ça ne comptait pas. Les rares fois où j'ai essayé d'en parler, il n'est à peu près rien sorti.

C'est tout le contraire de sa propre mère, ma grand-mère, qui est partie à 20 ans sur le continent africain et considère n'avoir jamais été aussi heureuse que pendant le temps qu'elle a passé là-bas.

Je retrouve donc l'ombre de cette expérience familiale dans les films de Claire Denis, qui me touchent d'autant plus.

Je conclurai en disant que tout le monde a des origines, un héritage et un passé. Personne ne devrait avoir le droit de vous en priver ou de les nier, qu'on soit blanc d'Afrique, noir d'Europe ou quelque autre profil que ce soit.

Mais a contrario, on doit pouvoir en faire ce qu'on veut, s'en réclamer, s'en libérer ou n'en choisir qu'une part sans contrainte ni pression extérieure. Ce choix est et doit rester personnel à chacun.

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mercredi 12 octobre 2016

France-Algérie, une longue histoire (5): l'Algérie française - départements français

Comme on l'a précédemment dit, c'est un peu par hasard, à la suite d'un coup d'éclat souhaité par Charles X, que l'Algérie se retrouva colonie française.

Dès la chute du pouvoir turc se posa la question du devenir de ces nouvelles terres.

Fallait-il partir une fois la "punition" effectuée? Se limiter à garder un port avec une garnison? Poursuivre vers l'intérieur des terres?

Pour les gens sur place, armée en tête, pas de tergiversation: on devait continuer et on continua, quitte à devancer les instructions de Paris.

Mais il y eut dès le début deux visions de cette conquête, qui s'affrontèrent ou se complétèrent pour finalement durer jusqu'à la fin de la présence française.

1. Les partisans de l'association

Je désigne ainsi ceux qui étaient partisans de respecter la culture locale, ses modes d'organisation et ses coutumes, mais en les chapeautant et les dominant sans qu'il y ait forcément d'implantation humaine massive.

L'application de cette politique prit la forme des "Bureaux arabes".

Ceux-ci consistaient en des postes administrant une région entière, depuis lesquels une garnison devait contrôler un territoire, y rendre la justice, y écraser les révoltes, et y représenter une France juste et dominatrice.

Pour beaucoup de soldats français, les bureaux arabes c'était l'aventure avec un grand A.

Certains trouvaient là-bas l'occasion de satisfaire leur goût pour le pouvoir illimité ou la violence.

D'autres se passionnaient pour les cultures locales et le pays, se mettaient à apprendre langues et coutumes, certains se convertissant même à l'islam.

L'archétype du chef de bureau arabe était un peu à l'image de Lyautey.

Investi, il cherchait en ces lieux une vie plus frugale, plus violente, plus "pure". Il retrouvait des liens de sujétion, un code de l'honneur et un monde quasi féodal qui collait mieux avec son romantisme que l'esprit routinier et confortable qu'il trouvait (et méprisait) en Europe.

Bien souvent, les membres des bureaux arabes n'aimaient guère les villes, les commerçants, et ils méprisaient les colons et tous ceux qui voulaient moderniser et transformer le pays, le rapprocher de la France.

Face à ces derniers, ils représentèrent souvent les intérêts des indigènes envers lesquels ils s'estimaient liés (on retrouvera cet esprit chez les quelques officiers qui emmenèrent en France leurs harkis, contrevenant aux ordres pour respecter la parole donnée - et leur sauvant la vie).

Longtemps les bureaux arabes donnèrent le la en Algérie, et l'armée garda toujours la main sur le sud du pays.

Un autre type d'association était celle conceptualisée par les Saint-Simoniens.

Ces derniers s'intéressèrent à l'Algérie, théorisant une colonie respectueuse de ses habitants originels et fécondée par une France dont la présence serait discrète et se limiterait au développement technique et aux rapports avec le reste du monde, par l'intermédiaire des ports.

L'apogée de leur influence eut lieu sous Napoléon III, qui se déplaça en Algérie en 1860 et 1865, et déclara vouloir y créer un Royaume arabe associé à Paris, s'attirant par là autant de sympathies chez les indigènes que de colère chez les colons.

2. Le parti colonial

Le parti colonial constitua très vite le deuxième poids politique en Algérie.

Pour ses partisans, l'Algérie devait être un territoire civil, une colonie dans laquelle il convenait de dominer (voire refouler ou -pour les plus radicaux- exterminer) les indigènes et qu'il fallait peupler pour y créer une nouvelle France, à l'image de ce que les Britanniques avaient pu faire aux États-Unis ou les Espagnols au Mexique.

Ce parti s'organisa dès la conquête, dans le sillage de laquelle des aventuriers avaient traversé la Méditerranée pour chercher fortune et/ou fuir la misère.

Certains d'entre eux surent se tailler de véritables empires, entretenir des relais à Paris et peu à peu faire la pluie et le beau temps dans la colonie, instrumentalisant ses habitants selon leurs intérêts.

Après la chute de Napoléon III le parti colonial prit définitivement le dessus en Algérie, et les autorités françaises décidèrent que l'Algérie serait une colonie de peuplement.

3. Colonisation - la terre

Le premier ingrédient nécessaire à toute colonisation, c'est la terre, matériau indispensable pour pouvoir y implanter des gens. En Algérie, celle-ci fut obtenue de différentes façons.

La première technique fut la privatisation des terres collectives et des biens religieux de main morte (dits waqf ou habous), à l'image de ce qui s'était fait en métropole avec les possessions de l'église catholique.

La seconde méthode fut la confiscation des propriétés des familles "rebelles", redistribuées en guise de représailles à chacune des nombreuses révoltes des premiers habitants.

Enfin, plus classiquement, il y eut les arrangements et les spoliations que les rapports de domination intrinsèques au monde colonial engendrent systématiquement.

Réquisitionnées, confisquées ou achetées, ces terres furent ensuite vendues ou données aux candidats à l'installation, soit directement dans le cadre d'une colonisation privée, soit par le biais de concessions dans des villages de colonisation créés par le gouvernement.

4. Colonisation - les gens

L'histoire coloniale de la France a ceci de particulier que notre pays a toujours eu du mal à peupler les territoires qu'il annexait, pour différentes raisons (transition démographique plus précoce, territoire suffisamment immense pour avoir des fronts pionniers internes, frilosité, etc).

L'Algérie ne dérogea pas à cette règle, et Paris dut ruser pour trouver des candidats à l'implantation de l'autre côté de la Méditerranée.

Parmi les méthodes utilisées pour en recruter, il y eut l'envoi de chômeurs métropolitains sur des concessions, qui s'avérèrent souvent très éloignées des promesses faites et où la mortalité fut effroyable.

Il y eut aussi le transfert d'Alsaciens Lorrains qui refusaient l'annexion de leur région à l'Allemagne suite à la défaite de 1871. Cette défaite coïncidant avec une grande révolte kabyle (ceux-ci voulant profiter de la faiblesse du conquérant pour tenter de s'en émanciper), on leur offrit en effet des terres...confisquées aux Kabyles.

On déporta aussi des criminels ou des politiques, comme les communards, comme on le fit également en Nouvelle-Calédonie et comme le firent les Britanniques en Australie.

Mais malgré tout, les candidats à l'exil ne se bousculèrent jamais. Et surtout ils n'étaient pas tous Français, loin s'en faut: en fait, une bonne moitié des colons venait d'autres pays.

Ils étaient surtout issus du pourtour méditerranéen, avec beaucoup de Maltais, d'Italiens et d'Espagnols. Ces derniers avaient d'ailleurs déjà des liens anciens avec l'Algérie, du fait d'une longue histoire commune (notamment via les présidios) et de la communauté qui pré existait à la conquête dans la ville d'Oran.

Il y eut également d'autres pays d'origine, comme l'Allemagne, dont un célèbre convoi d'émigrants partis pour l'Amérique et bloqués au Havre fut dérouté sur l'Algérie, ou encore la Suisse, qui fournit à la colonie quelques-uns de ces ressortissants les plus célèbres: l'écrivain Isabelle Eberhardt ou Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge qui vint y investir puis s'y ruiner.

Cet afflux d'étrangers ne laissait pas d'inquiéter Paris, qui craignait que sa colonie ne lui échappe. Pour contrer cela, de généreuses lois de naturalisation furent votées: on faisait le pari que les migrants s'assimileraient au modèle français, ne serait-ce que pour faire masse face aux indigènes.

Pour tous les colons, les débuts furent extrêmement rudes.

L'isolement, la guerre permanente suivie de la sourde hostilité des vaincus, le climat et ses maladies, des catastrophes inconnues comme les invasions de criquets, la très grande pauvreté de beaucoup de nouveaux arrivants, tout cela fit de leur acclimatation une épreuve très dure.

Les premières années, ils furent décimés, avec un taux de mortalité très fort. Le nombre de colons stagna, voire régressa, avant de remonter lentement.

5. Naissance des Pieds-Noirs

De ces expériences communes sortit peu à peu un un peuple, qui s'appela d'abord les Algériens, un mot qui n'existait pas jusque-là, avant que suite à l'exode en métropole ils soient affublés du nom de Pieds-Noirs, mot dont on ne connait pas trop l'origine mais qui ne fut guère utilisé avant leur départ.

Se considérant comme Français, ils faisaient néanmoins la différence avec ces derniers, appelés françaouis ou pathos, et considérés avec un mélange de complexe d'infériorité et de mépris pour leur absence supposée de virilité.

Soudés par une vision méditerranéenne du monde et par leur conscience de minorité dominante, majoritairement catholiques, entreprenants, ils eurent peu à peu leurs rites, leurs habitudes, leur gastronomie (le couscous que nous mangeons est le leur, pas celui des Maghrébins) et leur jargon, mélange des parlers méditerranéens parfois désigné sous le sobriquet de pataouète.

Ceux qui les fréquentèrent disent qu'on trouvait aussi chez eux ces caractéristiques de l'esprit pionnier que sont la hardiesse, la solidarité et le gout de la nouveauté.

Peu peu, ils entrèrent dans la culture française, par les échanges lié au service militaire, par les expositions coloniales ou par le cinéma (Pépé le Moko).

Ils y vinrent aussi par le vin, lorsque les viticulteurs de la Mitidja, la grande plaine fertile du nord, surent profiter de l'épidémie de phylloxéra qui ravagea le vignoble français pour prendre leur place et s'enrichir.

Ils furent également à l'origine d'inventions comme la clémentine, hybride de fruits créé par un moine, ou le célèbre Orangina.

Ils donnèrent enfin au monde des artistes, dont le très grand écrivain et philosophe Albert Camus.

Si l'image de ces Français d'Algérie dans l'inconscient collectif fut longtemps celle de grands colons régnant sur une armada de féodaux indigènes, la réalité est que le Pied-Noir moyen était urbain (la majorité vivait à Alger, ville mixte et à Oran, où ils étaient majoritaires) et modeste, son niveau de vie étant même sensiblement inférieur à celui de la métropole (d'environ 20%).

Il est indéniable que les Pieds-Noirs modernisèrent considérablement le pays.

Tout comme il est indéniable que l'Algérie était organisée par et pour eux.

L'économie de la colonie était tournée vers Paris et la priorité du développement donnée au nord du pays, c'est-à-dire les régions où vivait la grande majorité des Européens.

Celles-ci étaient assimilées à des départements français: Algérois, Oranais et Constantinois (le sud, délaissé, restant territoire militaire).

Les Pieds-Noirs y vivaient à l'Européenne, avec églises, mairies, écoles et les mêmes monuments aux morts qu'en métropole après la Première Guerre Mondiale.

Ils étaient citoyens français, avaient les mêmes droits et devoirs que de l'autre côté de la mer.

Ils élisaient des députés, qui constituaient un puissant lobby à l'Assemblée nationale où ils s'assuraient notamment que rien ne change qui puisse remettre en cause leurs privilèges.

Car ils étaient bel et bien privilégiés par rapport à l'autre composante du pays.

6. La question indigène

Cette autre composante, c'était la masse des premiers habitants du pays.

Berbères et Arabes, ils représentèrent toujours la majorité de la population, et après la diminution dramatique de leur communauté consécutive à la conquête, leur nombre ne cessa de croître, porté par une fécondité musclée.

Si les Pieds-Noirs étaient citoyens français, eux n'étaient que des sujets, avec des droits restreints, et leurs représentants furent toujours des factotums muselés et achetés par le pouvoir colonial (c'est pour parler d'eux qu'on inventa le sobriquet "Beni-oui-oui").

De toute façon, même s'ils voulaient s'opposer, le système était verrouillé de façon à rendre toute réforme impossible. Ainsi, il y avait autant de voix pour la minorité dominante que pour la majorité dominée.

Comme dans tout l'empire, la mission civilisatrice était invoquée pour justifier cette inégalité. Les Européens étaient censés les amener progressivement à leur niveau jusqu'à en faire les nouveaux citoyens d'une plus grande France.

C'était évidemment une fiction, et tout fut fait pour que l'assimilation et l'égalité induite n'arrivent jamais.

L'exemple le plus représentatif est le projet Blum-Viollette, qui fut élaboré pendant dans l'entre-deux-guerres.

Ce projet, qui prévoyait de donner la pleine nationalité à une minorité d'indigènes sur des critères moraux, connut un échec retentissant, du fait de son rejet unanime par les colons.

Pour être honnête, il faut aussi reconnaitre qu'une part notables des indigènes n'en voulait pas non plus.

Pour ceux-ci, en effet, il y avait contradiction entre leur statut individuel musulman et la citoyenneté française (cela rappelle des choses) et beaucoup y étaient violemment hostiles, voyant dans ce processus une négation de leur identité et un pas vers l'assimilation honnie.

La défense de leur identité fut d'ailleurs un combat constant de la part des Algériens, comme pour la plupart des peuples dominés, et il n'est pas interdit de penser que la domination coloniale est pour partie responsable de la fossilisation d'une part de cette identité, qui devint plus fermée, moins ouverte aux évolutions car sur la défensive.

La crispation religieuse qui lui est associée a moins à voir avec l'islam proprement dit qu'avec cette situation.

Pour s'en convaincre il suffit de regarder ce qui s'est passé avec l'église orthodoxe pour les peuples sous souveraineté musulmane ottomane (Bulgarie, Grèce, Serbie...). Elle connut sensiblement la même fermeture.

En tout état de cause, la préservation de l'identité indigène fut grandement facilitée par le fait que l'Algérie était chroniquement sous-administrée pendant la période coloniale.

Les masses indigènes rurales y furent globalement laissées de côté par le pouvoir et pour beaucoup d'indigènes, la France ne fut guère qu'une idée abstraite et lointaine, certaines régions découvrant leurs premiers Français pendant la guerre d'indépendance, quand l'État s'intéressa enfin à eux (trop tard, bien sûr).

7. Le cas des Juifs

Parmi les indigènes, la minorité juive connut un destin à part.

Nombreux en Algérie, venus pour partie d'Espagne après leur expulsion par les rois catholiques, les Juifs y subissaient la classique discrimination de la dhimma musulmane, tout en étant présents dans le monde de la culture et dans le commerce international (des négociants de cette communauté sont notamment impliqués dans la dette ayant conduit au fameux coup d'éventail).

L'arrivée des Français représenta un véritable tournant pour cette communauté. En effet, le député Adolphe Crémieux, un juif français infatigable défenseur des minorités religieuses dans le monde, suscita en 1870 le décret qui prit son nom et qui octroyait à ses membres la citoyenneté française pleine et entière.

Ils s'y investirent complètement et connurent un développement spectaculaire, passant en quelques générations du statut d'indigène de second rang à celui de citoyen français égal des Pieds-Noirs, dont ils allaient finalement partager le destin.

Cette ascension sociale ne se fit pour autant pas de manière linéaire et automatique.

En effet, les Pieds-Noirs furent souvent hostiles à cette communauté qui cumulait les tares d'être à la fois juive et indigène, et des flambées antisémites secouèrent périodiquement l'Algérie.

Ainsi en 1898 eurent lieu de violentes émeutes à Alger, accompagnées de violences et de pillages, et le sinistre Édouard Drumont, auteur du pamphlet ordurier "La France juive" se fit élire député pour l'Algérie sur la base de ses délires.

8. L'Algérie c'est la France

Lorsqu'en 1920 l'Algérie française célébra son centenaire, elle ne doutait pas de la suite.

La France se voyait pour sa colonie ce que Rome fut pour la Gaule, et affirmant que le pays n'existait pas avant elle, elle prévoyait un avenir radieux et fécond où l'Algérie serait une province française comme les autres.

Les infrastructures se développaient et le pays constituait la perle du deuxième empire colonial du monde.

Ses colons avaient fait souche et malgré leurs origines diverses, ils se sentaient pleinement Français.

Côté indigène, les grandes révoltes semblaient être dépassées.

Au nord, une classe arabe francisée était en train de naitre, apparemment reconnaissante à la mère patrie, adhérant à l'idée du progrès induit par la colonisation et étrangère à toute idée séparatiste (on citait beaucoup le célèbre discours de 1936 du leader Ferhat Abbas (1)).

Au sud, un solide réseau militaire encadrait les populations du désert et irradiait dans tout l'empire.

De loin on pouvait donc dire a priori, comme le ferait François Mitterrand dans les années 50, "L'Algérie c'est la France".

De loin.

En effet, pour cela il fallait ignorer la séparation entre les deux populations, dont la majoritaire grandissait, se paupérisait et prenait conscience du sort qui lui était fait.

Il fallait ne pas voir que la mixité était mince et concernait surtout les grandes métropoles, que l'endogamie était nulle et solidement revendiquée d'un côté comme de l'autre.

Il fallait ne pas regarder la justice sommaire et la mauvaise blague des institutions politiques grossièrement biaisées.

Pour reprendre le mot de Jean Pélégri, il fallait passer au-dessus de "cette injustice centenaire dont on ne se rendait plus compte pour la raison même qu’elle était centenaire".

Bref, il fallait s'illusionner sur la capacité des gens à accepter indéfiniment d'être légalement minoritaires sur leur propre sol.

Le réveil allait être douloureux.




(1) "Si j’avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste et je n’en rougirais pas comme d’un crime. Mais je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie n’existe pas. J’ai interrogé l’histoire, j’ai interrogé les vivants et les morts, j’ai visité les cimetières, personne ne m’en a parlé. Sans doute, ai-je trouvé l’Empire arabe, l’Empire musulman qui honorent l’islam et notre race, mais les Empires se sont éteints. On ne bâtit pas sur du vent. Nous avons donc écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l’œuvre française dans ce pays."

mercredi 29 juin 2016

Réflexions sur la démographie (5): La bombe D (2) - Colonisation

La colonisation par un peuple des territoires d'autres peuples a longtemps été une norme assumée sur la planète.

Les peuples forts attaquaient, soumettaient et dominaient les peuples faibles, dans une expansion considérée comme sinon naturelle, du moins parfaitement logique et légitime.

Et dans la plupart des cas, la démographie était une arme clé de ces conquêtes. Je vais détailler ce point dans le présent post.

Bombe D = plus de soldats

La première raison, évidente, de l'importance de la démographie, c'est que pendant longtemps le nombre de soldats alignés était l’élément décisif pour remporter la victoire.

C'était vrai avant les armes, un peu moins quand il y eut les armes de jet (on se souvient du rôle essentiel des archers anglais dans leur victoire à Azincourt), encore un peu moins quand il y eut les armes à feu, et encore moins quand celles-ci devinrent à répétition puis automatiques.

Mais pendant longtemps, un peuple nombreux avait une plus importante réserve de soldats, et par là un avantage certain.

Un bel exemple de cette importance des effectifs est celui de Napoléon 1er.

Tout le monde sait que le Corse fut un génie militaire, mais beaucoup moins se rappellent qu'à son époque la France était un géant démographique sans challenger véritable, sa population dominant de très loin celles de ses adversaires.

On sait aussi qu'à l'inverse, la prépondérance et la vitalité démographiques allemandes furent l'une des raisons qui expliquèrent la désastreuse défaite de l'autre Napoléon à Sedan.

A compter de cette date d'ailleurs, l'Hexagone fut obsédé par l'idée de rattraper ce retard et développa une politique nataliste (cette obsession n'est d'ailleurs pas encore passée, puisque l'on trouve encore des politiciens pour se féliciter du fait que nous continuons à rattraper l'Allemagne à la fécondité défaillante).

Bombe D = plus de colons

Mais conquérir n'est pas tout, il faut aussi s'assurer de la pérennité de sa présence sur les nouveaux territoires.

Et pour contrôler un territoire dans le temps, le choix le plus simple et le plus efficace est d'y installer des colons, ceux-ci étant forcément loyaux puisque leur statut dépend intégralement des rapports de force imposés par la métropole.

C'est ainsi que partout où un empire se développe il essaye d'installer des sujets, ce qui implique l'existence d'une réserve humaine, et donc une démographie vigoureuse.

Sans les millions de colons qu'elle exporta aux quatre coins du globe jusqu'aux années 60, l'Europe n'aurait jamais connu un tel rayonnement et une telle puissance.

Sans la transplantation de ses vigoureuses lignées sur des terres fraîchement conquises, la civilisation arabo-musulmane se serait cantonnée à la péninsule du même nom.

Sans une fécondité conséquente, la reconquête puis l'expansion russe vers le monde tatare n'aurait pu avoir lieu.

Dans plusieurs cas, d'ailleurs, c'est la pression démographique elle-même qui engendra la colonisation, les colons arrivant avant le colonisateur, leur présence justifiant l'annexion a posteriori.

La perpétuelle avancée russe vers l'est et le sud en est un exemple.

Dans un premier temps les zones frontières se peuplaient d'aventuriers et de serfs en fuite (ils pouvaient même former des communautés cosaques).

Puis le pouvoir tsariste venait officiellement valider leur présence en prenant possession du territoire et en y amenant sa loi.

La conquête de l'Ouest américain est encore plus typique de ce fonctionnement. Elle se fit toujours selon le même schéma.

Au début un traité était signé avec les tribus indiennes, leur reconnaissant un territoire précis.

Mais dès cette signature, des colons, de plus en plus nombreux, empiétaient sur le territoire indien, entraînant des conflits de plus en plus fréquents.

Lorsque ceux-ci se transformaient en guerre, l'armée intervenait. Elle gagnait et les Indiens en position de faiblesse devaient signer un nouveau traité qui entérinait la prise de possession des colons et l'amputation de leur territoire.

Le processus pouvait alors recommencer.

Au final, les premiers habitants de la majeure partie des états du continent américain se sont trouvés tellement marginalisés qu'ils ne comptent plus du tout et que les pays d'où ils sont issus se sont construits sans eux.

C'est vrai des USA, mais également du Canada, du Brésil, de l'Argentine, de l'Uruguay, du Chili, et d'autres encore, où la population indienne est désormais quantité négligeable.

Il se passa la même chose sur d'autres continents, par exemple en Australie, où les aborigènes furent submergés et pendant longtemps comptèrent si peu qu'on ne les recensait même pas.

Tout cela ne fut possible qu'à cause de l'énorme pression démographique exercée par l'Europe, d'où des flux permanents d'habitants miséreux partaient tenter leur chance ailleurs.

Il est frappant de voir que la colonisation a été irréversible seulement dans les endroits où les nouveaux arrivants avaient réussi à dominer numériquement les autochtones de façon significative.

Tous les conquérants l’avaient compris et la démographie était constamment à l'esprit de leurs dirigeants, conscients que l'avenir d'une colonie dépendait étroitement du rapport de population entre colons et colonisés.

Ainsi, l'un des objectifs majeurs de la France, lorsqu'elle prit définitivement le parti de rattacher l'Algérie à la métropole fut d'y créer une classe de paysans colons enracinés, de façon à quadriller le pays et à le souder au territoire national.

Gardant l’œil rivé sur la fécondité indigène, qui explosa littéralement après la chute initiale consécutive à la conquête, Paris tenta tout pour transplanter des Français sur la rive sud de la Méditerranée: villages de colonisation, implantations de chômeurs, déportations, naturalisations d'étrangers, etc.

En vain. Même le libéral Camus parlait de la marée arabe, et le rapport de 1 à 10 constaté en 1962 est l'une des explications du départ de la France.

La bombe D toujours stratégique aujourd'hui

On aurait tort de penser que ces pratiques soient réservées aux Européens ou qu'elles aient pris fin avec la décolonisation.

Au contraire, ces méthodes éprouvées continuent d'être reprises sous des horizons divers.

Il y a Israël bien sur, qui lutte en permanence pour importer le maximum de Juifs de la diaspora afin de garder son avance numérique sur les Palestiniens, mais ses "cousins" sont innombrables.

Le Bahrein naturalise pour sunnitiser sa population, l'Indonésie tente de submerger ses Papous, la Chine encercle les autochtones du Tibet et du Xingchuang avec des populations han.

Plus près de nous, la Turquie a installé plus de 120.000 colons dans la partie de Chypre qu'elle a annexée en 1974, à tel point que les Turcs d'importation y sont désormais plus nombreux que les descendants des Turcs chypriotes.

Et dans les îles du nord du Japon, c'est le peuple des Aïnous qui fut dominé jusqu'à son extinction.

Il est donc clair que la Bombe D a été et qu'elle est toujours l'une des armes cruciales lorsqu'il s'agit de coloniser.