lundi 25 janvier 2016

Pieds-noirs de tous les pays...

Depuis cet été, la crise des migrants syriens accapare les médias.

Chaque jour ou presque, on est abreuvés d'images dramatiques de tous ces gens fuyant un pays dévasté, et dont la venue pose un énorme défi à l'Europe.

Cet exil massif n'est pas le premier que connait le monde, et sans doute hélas pas le dernier non plus.

Dans ce post, je voudrais évoquer une vague de réfugiés un peu particulière, qui a parfois été très importante mais dont pour diverses raisons, essentiellement idéologiques, on parle assez peu, celles des "rapatriés".

Par ce mot, j'entends le cas bien spécifique de populations identifiées à un état mais vivant à l'extérieur de celui-ci, et qui sont obligées par l'histoire d'y "retourner", alors que le lien entre les deux est souvent devenu ténu, voire nul.

La plupart du temps, les communautés que je vais citer se composaient de descendants de migrants qui s'étaient installés sur ces terres pendant l'expansion coloniale européenne, et leur exil-retour fut lié à la fin de ces empires.


Les Pieds-Noirs

En France, le plus connu de ces groupes est celui de ceux qu'on a appelés après leur exode les Pieds-Noirs.

Ils étaient issus du mélange entre une moitié de malheureux fuyant des régions méditerranéennes trop pauvres (Italie, Espagne, Malte) et une moitié de Français, soit venus tentés leur chance, soit exilés (communards) ou réinstallés par la France (comme les Alsaciens Lorrains quittant leur terre après l'invasion allemande de 1870, ou une partie des chômeurs parisiens).

Très attachés à la France, plutôt urbains, soudés par la religion catholique et le sentiment de minorité, ils avaient développé une culture originale et un très fort attachement au pays.

En 1962, lorsqu'à leur grande stupeur l'Algérie devint un pays indépendant, la majeure partie d'entre eux "rentra" en métropole, inquiète de son futur et effrayée par les massacres perpétrés par les ex-indigènes (comme à Oran).

Le petit nombre de ceux qui décidèrent de rester pour jouer le jeu finit aussi par s'exiler devant le non respect des accords d'Evian, et notamment lorsque le président Boumédiène orienta l'économie vers le socialisme et décida l'arabisation totale du pays.

A cette masse s'ajoutèrent les Juifs algériens, présents dans le pays depuis des siècles mais que l'octroi de la nationalité française par le décret Crémieux avait détaché de la masse indigène, ainsi que la moitié des harkis, ces musulmans qui avaient choisi de combattre aux côtés de la France pour diverses raisons (chantage, faim, vengeance, idéologie...) et qui craignaient, à juste titre, la vengeance de leurs compatriotes (ceux que la France désarma et refusa honteusement d'emmener en métropole connurent un sort horrible).

Au final, c'est plus d'un million de personnes, soit un dixième de la population de l'Algérie d'alors, qui arriva en France, les neuf dixièmes d'entre eux pendant l'été 1962.

Leur exil, que peu de gens avait anticipé, n'était pas prévu par les autorités, et ces malheureux furent globalement mal reçus par une population excédée par huit ans de guerre cruelle et qui ne les considérait pas toujours comme des compatriotes.

Cet événement fut un traumatisme majeur pour ces rapatriés, dont une majorité n'avait jamais traversé la Méditerranée, n'avait aucune attache en France et avait tout perdu.

Néanmoins la plupart, serrant les dents face à l'adversité, connurent des parcours remarquables, s'intégrant à la force du poignet et gardant vivace la mémoire de leur pays perdu (il faut dire que la période était économiquement favorable).

Cinquante ans après, leurs associations sont toujours florissantes, et la communauté reste suffisamment vivante pour qu'on parle de vote pied-noir, voire de lobby.


Les retornados portugais

Le Portugal connut la plus longue histoire coloniale européenne. Commencée au siècle des découvertes, où elle connut son apogée, elle se termina en 1976, lors de la chute du régime de Salazar.

Jusqu'à ce moment-là, le petit pays avait réussi à prendre et à garder la main sur des possessions en Asie (Timor Oriental...) et surtout en Afrique, où elle contrôlait l'Angola, le Mozambique, Sao Tome et Principe, la Guinée Bissau et le Cap Vert.

Sur ces terres vivaient de nombreux colons, qui s'y étaient installés tout au long de l'Histoire, et dont le nombre crût quasiment jusqu'à la fin.

En effet, à rebours des autres puissances coloniales, le régime n'entendait pas lâcher un pouce de terrain. Au contraire, désireux de souder le pays et son Outre-Mer, il y encouragea jusqu'au bout l'installation de colons, trouvant des volontaires dans les masses miséreuses du Portugal de l'époque.

Et c'est ainsi que lorsque le renversement de l'Estado Novo s'accompagna de l'indépendance de tout l'empire, plusieurs centaines de milliers de Portugais y habitaient, certains depuis plusieurs générations.

Une partie d'entre eux rebondit vers d'autres cieux (notamment recrutés par une Afrique du sud obsédée par l'apport de sang blanc) mais 500.000 "retournèrent" au Portugal.

Ces Retornados n'y furent pas mieux accueillis que les Pieds-Noirs en France.

On les dissémina volontairement dans le pays, ce qui les empêcha de s'organiser, taisant leurs souffrances et les moquant plus ou moins gentiment. On leur donna le sobriquet de "tinhas", ce qui signifie les "j'avais", raillant leur nostalgie de ce qu'ils possédaient jadis.

Cet article retrace leur exode et leur arrivée dans une société portugaise qu'ils ne connaissaient pas. L'écrivain Antonio Lobo Antunes a fait de nombreux portraits de la vie coloniale, des guerres de décolonisation et de l'après tragique pour ces gens (j'ai lu "La splendeur du Portugal" et "Le cul de Judas").


Retornados et Pieds-Noirs furent maltraités et/ou ignorés par des métropoles à qui ils rappelaient une page qu'elles souhaitaient tourner. Tels des enfants adultérins, ils étaient le souvenir vivant de ces années coloniales dont on se mettait à avoir honte après les avoir tant glorifiées.

Au traumatisme d'avoir été expulsés s'ajouta donc celui de n'être pas considérés comme des victimes, et leur ressentiment reste très fort.


Libanais et Indiens d'Afrique

La colonisation européenne entraîna des mouvements de population inédits. Parmi ceux-ci, certains peuples colonisés suivirent leur colonisateur dans leur expansion en se glissant dans les sociétés nouvellement dominées, notamment en Afrique.

Dans l'empire britannique, les Indiens tinrent ce rôle, dans les terres françaises ce furent les Libanais et les Syriens.

Dans chacun de ces deux ensembles, ils prirent en main le petit commerce et parvinrent, à force de labeur et de solidarités, à se créer des situations enviables, souvent insérés dans un espace intermédiaire entre les colons et les autochtones.

Il est intéressant de noter que pour ces deux diasporas les minorités du pays d'origine furent sur représentées. Ainsi, les Syro-Libanais candidats à l'exil se recrutaient beaucoup chez les chrétiens et les chiites, et presque la moitié de la diaspora indienne est de religion musulmane, avec une part chiite très importante.

Lorsque les puissances européennes décolonisèrent, ces communautés se trouvèrent parfois dans des situations inconfortables.

Généralement ils étaient en effet vus comme des étrangers dans les nouvelles nations en quête d'identité. Parfois on les considérait même comme les auxiliaires du pouvoir dont on venait de se débarrasser.

A ce titre, ça ne se passa pas toujours pour le mieux.

Dans beaucoup de pays, comme la Tanzanie, l'Ouganda ou le Kenya, les Indiens furent expulsés (il furent même massacrés à Zanzibar) et beaucoup de Libanais durent eux aussi prendre le chemin de l'exil quelques années plus tard.

Parmi tous ces gens, beaucoup furent donc obligés de "repartir" pour les ex-métropoles ou pour les mères patries dont eux aussi avaient perdu les références.

Pour les Libanais, il est à noter que le monde arabe ne leur fut pas plus clément. L’avènement de Nasser en Égypte s'accompagna notamment de leur expulsion, au même titre que celle de toutes les autres communautés allogènes.

Aujourd'hui les Indiens sont très présent en Afrique du sud (plus grosse communauté hors de l'Inde) et dans la Caraïbe. Ils sont même devenus majoritaires au Suriname, à Trinidad et à l'île Maurice.

Quant aux Syro-Libanais, on les retrouve dans les Antilles françaises et en Afrique francophone, surtout en Côte d'Ivoire et au Sénégal (ICI une série de reportages sur ces communautés).


Le destin de ces deux diasporas a parfois pu représenter une forme atténuée de celui des descendants de colons européens, même si au final leurs routes diffèrent.

Les deux communautés que je vais maintenant évoquer ont eu une histoire bien plus tragique


Les Allemands de l'est européen

Tout au long des siècles, des milliers de colons quittèrent les territoires allemands pour partir vers l'est.

Dans certains cas, leur installation était encouragée ou encadrée par des gouvernements qui appréciaient leurs savoir-faire et cherchaient à peupler des régions encore peu développées.

D'autres fois elle était une étape de la conquête des marches païennes de l'Europe, comme dans le cas des chevaliers teutoniques.

Mais au final des communautés allemandes furent fondées un peu partout. On en trouvait sur les territoires actuels de la Russie, de la Moldavie, de la Pologne, de la Roumanie, de la Tchéquie, des pays baltes et de la Serbie.

Elles constituaient généralement des enclaves prospères et bien intégrées, qui conservaient leur langue et leurs religions. Certaines possédaient des privilèges, comme en Transylvanie, ou même dominaient le pays, comme dans les Sudètes austro-hongrois.

Beaucoup de villes furent fondées par ces Allemands, comme Brasov-Kronstadt en Roumanie ou Klaipeda-Memel en Lituanie, et ils y furent longtemps la population majoritaire.

Lorsque Hitler prit le pouvoir en Allemagne en 1933, il avait pour projet de réunir toutes ces communautés sous son autorité, dans un grand territoire qu'il voulait rendre à terme exclusivement allemand.

A cette fin, il lança ses troupes à l'assaut de l'est européen, recruta parmi les Allemands ethniques, les promut et spolia systématiquement les autres groupes présents, allant jusqu'au massacre quand il s'agissait de Slaves, de Juifs ou de Tziganes.

Lorsque le Troisième Reich s'effondra, et avec lui tous les rêves mégalomanes de son cinglé de maître, le retour de bâton fut catastrophique pour ces Allemands de l'Est.

En effet, tous les peuples que les nazis avaient impitoyablement attaqués et soumis à l'arbitraire le plus violent pendant leur occupation se vengèrent sur les communautés allemandes, dont 90% des membres furent expulsés de territoires où ils vivaient parfois depuis le Moyen Âge.

On estime à près de quatorze millions le nombre de ces "Volksdeutsche", pour reprendre la terminologie nazie, qui durent quitter leurs terres pour fuir, généralement dans l'une des deux Allemagne de l'époque, où eux-mêmes et leurs descendants représenteraient presque un cinquième de la population allemande en l'an 2.000.

Cette tragédie, qui constitue le plus gros nettoyage ethnique européen d'après guerre, est très peu évoquée, voire complètement tue, la culpabilité liée au régime nazi et à ses atrocités ayant mis un couvercle sur le sujet, et les souffrances de ces Allemands restent l'un des tabous les plus tenaces de la Seconde Guerre Mondiale.


Les Grecs d'Anatolie et les Turcs balkaniques

Le dernier exemple que je vais donner est une conséquence de la dislocation de l'empire ottoman.

Au début du siècle précédent, des communautés grecques existaient dans toute l'Anatolie. Elles y étaient présentes depuis des millénaires, bien avant l'arrivée des peuples turcs.

Ceux-ci, lors de l'irrésistible expansion qui les porta jusqu'aux portes de Vienne, installèrent également des colonies un peu partout sur leur passage, y compris de l'autre côté du Bosphore, notamment en Bulgarie et en Grèce.

Pour la Sublime Porte, rebaptisée Homme malade de l'Europe, le XIXième siècle fut le temps du reflux.

Un par un, les nationalismes des peuples européens sous domination ottomane se réveillèrent en effet, et révoltes et guerres de libération firent monter la pression sur Istanbul, jusqu'à l'écroulement final de l'empire à la fin de la Première guerre mondiale.

Dans un premier temps, celui-ci fut dépecé par les pays vainqueurs et réduit à un état croupion en Anatolie de l'est. Mais suite à la guerre de reconquête menée par Atatürk, la situation se rééquilibra et des négociations commencèrent entre les différents pays.

Grecs et Turcs s'entendirent alors, notamment par le traité de Lausanne, pour procéder à des échanges de population, lesquels avaient déjà largement commencé sous forme de massacres et d'expulsions sauvages.

C'est ainsi que plus d'un million et demi de Grecs quittèrent leur Anatolie millénaire pour s'installer dans les frontières de la Grèce moderne, et qu'un demi million de Turcs nés à l'ouest du Bosphore (dont Atatürk, né à Salonique, faisait justement partie) gagnèrent l'Anatolie.

La plupart de ces gens ne furent même pas consultés, et leur acclimatation fut rude. En effet, le critère de tri étant quasi exclusivement religieux, nombre d'arrivants parlaient la langue de l'ennemi, et suivaient ses coutumes et modes de vie.

Aujourd'hui, il reste des Turcs en Bulgarie, où ils représentent une minorité forte et organisée, et dans la région grecque de Thrace orientale où, conformément au traité, ils bénéficient de lois particulières, notamment de tribunaux islamiques.

Côté turc, le nettoyage ethnique a continué, des persécutions, confiscations et autres pogroms finissant par faire partir quasiment tous les Grecs qui étaient restés, notamment à Istanbul.

En 1974, cette histoire s'est répétée à Chypre.

Le régime dictatorial de la Grèce, souhaitant parfaire l'Enosis, sorte de remake grec du plan d'Hitler de réunir tous les territoires allemands (il en a existé des tas de versions: roumaine, hongroise, serbe, albanaise, etc.), fomenta un coup d'état dans l'île.

Celui-ci servit de prétexte à Ankara pour envahir le nord de Chypre, et la couper en deux parties homogènes et séparées par un mur, ce qui entraîna là aussi un échange de populations (suivie d'une installation massive de colons anatoliens, d'ailleurs).


Ces quelques exemples nous montrent bien que les vents de l'Histoire peuvent être funestes, y compris sur notre continent, et qu'au fond rien n'est définitif quand il s'agit d'identité et de territoire.

Le point commun de tous ces gens reste le déracinement et le regret de l'endroit qu'ils ont perdu. Et tous souhaitent que leur souffrance ait un nom et que le fait qu'ils aient existé soit reconnu.

A lire:
- Un article comparant les exodes des Pied-Noirs et des Allemands de l'Est

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