mardi 17 mars 2015

Livres (10): L'héritage de Vichy: Ces 100 mesures toujours en vigueur

Peu de périodes ont autant marqué la psyché de la France que le régime de Vichy.

L’État français, dont la mise en place n'a été rendue possible que par la défaite, n'a existé que sous le contrôle de l'occupant et tant qu'il le voulut bien.

Les hommes d'Hitler avaient en effet su voir l'intérêt de ce pouvoir vassal. Déléguer aux hommes de Pétain les tâches administratives, la collecte de l'impôt, la police, etc, permettait de profiter des ressources françaises à moindre coût, un peu comme dans un protectorat.

Cette sous-traitance facilitait la réduction de la France au rôle qui lui était assigné: devenir la vache à lait de l'effort de guerre allemand et un lieu de détente pour les soldats du Reich.

Et de fait, les prérogatives et marges de manœuvre de Pétain furent bien minces dès le début, que ce soit d'un point de vue géographique, puisque la France était coupée en deux, ou politique, puisque plus d'une fois Berlin imposa ses vues ou interdit telle ou telle initiative. L'exemple le plus connu fut la réhabilitation d'un Laval précédemment disgracié par le maréchal.

A la Libération, le régime de Vichy fut déclaré nul et non avenu, et fit pendant vingt ans l'objet d'un véritable déni officiel.

Le mythe d'une France unie résistant héroïquement était alors le bréviaire officiel, soutenu par les deux principaux courants politiques de l'époque, les gaullistes et les communistes (ces derniers ayant beaucoup à faire oublier).

Puis à partir des années 70 le refoulé a refait surface, porté par une jeune génération en rupture et par quelques francs-tireurs médiatiques.

En 1969, le documentaire Le chagrin et la pitié du franco-américain Marcel Ophüls, qui montrait une image bien plus complexe et nuancée de ces années que le discours officiel, fut le premier pavé dans la mare.

En 1972, l'Américain Robert Paxton sortit le livre La France de Vichy, document qui allait faire date et susciter une immense polémique.

En fait, à partir de ce moment-là, la légende noire a remplacé la légende dorée, et ces "heures les plus sombres de notre histoire" prennent désormais une place tout aussi démesurée que jadis le prétendu héroïsme unanime.En forçant à peine le trait, la France n'a plus été unanimement résistante, mais unanimement collabo voire nazie.

La réalité est bien sur entre les deux, et bien malin qui dirait comment il aurait réagi dans les mêmes circonstances.

De mon côté j'ai tendance à penser que l'abasourdissement puis la survie ont primé pour le plus grand nombre, collaboration comme résistance active touchant finalement peu de monde.

Heureusement, la période s'éloignant dans le temps, il commence aujourd'hui à y avoir des historiens pour situer Vichy dans un temps long, et repérer dans cet accident de l'histoire des continuités et des héritages.

Ainsi Cécile Desprairies a écrit l'ouvrage étonnant dont je vais parler aujourd'hui, L'héritage de Vichy: Ces 100 mesures toujours en vigueur.

Dans ce livre, l'auteur attaque l'épisode vichyste sous l'angle de son œuvre législatrice, qui fut aussi intense que profonde.

En effet, favorisé par l'absence d'opposition intérieure, l’État français innova sur un très grand nombre de points. Et il s'avère qu'une part non négligeable de ce travail a été conservée après guerre et est encore valable aujourd'hui.

Autre point intéressant, ces innovations relevèrent plus d'une volonté de modernisation du pays que d'un fond idéologique, soulignant la thèse qui affirme que Vichy fut le début/l'accélérateur de la technocratie.

A noter également que si certaines de ces mesures furent bien sur imposées par l'occupant, c'est loin d'avoir été le cas pour toutes, même s'il est vrai que l'Allemagne, pays plus avancé que la France rurale de l'époque sur bien des aspects, servit souvent d'inspiration.

A contrario, il y eut des lois qui furent pensées dans le but explicite de protéger la France de l'appétit allemand sans le heurter de front.

Enfin, certaines d'entre elles furent la conclusion et l'aboutissement de débats commencés avant la guerre.

Le livre liste 100 mesures prises sur l'ensemble de l’œuvre législative vichyste, les exposant de manière très simple et très didactique, et l'on est très vite surpris par l'importance de ce legs en constatant à quel point il est encore présent aujourd'hui.

Voici quelques exemples emblématiques qui ont fait l'objet de lois à l'époque, et qui sont bien loin du nazisme ou de l'idéologie mortifère de Vichy.

Lois directement importées de l'Allemagne

- L'heure d'été/hiver: avant la guerre nous étions à l'heure anglaise
- La non assistance à personne en danger, loi inventée par l'Allemagne hitlérienne, importée chez nous et qui n'existe apparemment nulle part ailleurs dans le monde
- Le code de la route, rédigé par l'occupant car nous n'avions rien d'équivalent

Lois médicales et scolaires

- Le carnet de santé
- La visite médicale scolaire
- L'accouchement sous X
- Les PMI (Protection Maternelle et Infantile)

Lois de régulation économiques et sociales

- Le salaire minimum
- Le poste de PDG (Président Directeur Général)
- Le menu à prix fixe dans les restaurants
- Les tickets restaurant
- Le processus d'autorisation de mise sur le marché d'un médicament
- Les premières retraites des vieux travailleurs

Lois de contrôle/d'organisation et organismes nationaux

- Le diplôme du Meilleur ouvrier de France
- L'Ordre des médecins
- L'INSEE et le NIR (Numéro d'Inscription au Répertoire, c'est-à-dire le numéro de Sécu)
- Le CNED (Centre National d'Education à Distance)
- L'IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques)
- Le riz de Camargue, développé par des Indochinois astreint au travail forcé.
- L’Appellation d'origine contrôlée

En résumé, ce livre passionnant et très instructif nous force à réfléchir à l'héritage de ces années noires, qui s'avèrent être bien moins qu'on le croit une parenthèse dans l'histoire législative et sociale de notre pays.

En fait, Vichy prolonge et conclue des projets d'avant-guerre, importe des idées de l'Allemagne et initie nombre d'institutions et lois reprises, complétées ou modifiées après la chute du régime.

Et dans ce sens, même si c'est un constat dérangeant, l’État français a toute sa place dans le temps long de la modernisation de la France.