mercredi 2 novembre 2016

François Desouche

L'identité est un sujet d'une actualité brûlante.

Certains disent qu'il est le plus important et que l'ignorer nous conduira à la catastrophe.

D'autres affirment qu'il n'est qu'un prétexte pour ne pas s'attaquer aux vrais problèmes: chômage, inégalités, etc.

Quoi qu'il en soit, c'est bel et bien une des données majeures de nos sociétés modernes, où cette question a (re)pris de l'importance.

Pire, on a même parfois l'impression qu'elle constitue la nouvelle ligne de fracture politique, remplaçant le traditionnel clivage droite/gauche.

En somme, le vieux nationalisme qu'on croyait rangé dans le rayon Histoire est en train de faire son come-back un peu partout sur le globe.

Un peu comme un retour du refoulé après la guerre froide puis la mondialisation qui l'a suivie, il resurgit du chapeau de politiciens en mal d'idées mobilisatrices dans un monde où l'on les lendemains ne chantent plus vraiment.

Même les deux premières puissances mondiales y viennent, déstabilisées par l'ouverture de l'économie à l'international qui avait dans un premier temps permis leurs expansions respectives.

En effet, cette mise en concurrence, si elle a été globalement bénéfique, sortant notamment des millions de gens de la pauvreté, a eu des effets secondaires inattendus.

L'un d'entre eux a été purement économique, avec la stagnation voire la régression des revenus des classes moyennes et l'explosion des inégalités internes, comme l'ont expliqué Branko Milanovic ou Thomas Piketty.

Un autre de ces effets, et celui qui a motivé ce post, a été l'accélération des flux migratoires, qui ont en quelque sorte pris à rebrousse-poil le long mouvement historique d'homogénéisation entamé par les états modernes au 19e siècle.

Cette accélération et la modification de la façon de voir et de traiter les migrants ont fait que la plupart de ces pays sont devenus des mosaïques ethno-culturelles de plus en plus complexes, dont chacune des composantes réclame une forme de reconnaissance et/ou la possibilité d'exister publiquement.

Comme tout changement, celui-ci doit pouvoir être analysé et accompagné.

Or on constate que les outils théoriques pour gérer cette mutation n'existent pas partout, et notamment en France.

Mon idée est simple: dans un état multiculturel on doit pouvoir désigner de manière neutre et factuelle les différentes groupes qui le composent.

Pour cela, il est intéressant de pouvoir faire un distinguo entre d'une part la citoyenneté/nationalité, celle qui correspond au passeport pourrait-on dire, et d'autre part l'ethnicité, qui correspond au groupe humain d'où est issu la personne.

Cette distinction existe de longue date au Royaume-Uni, où l'on est de citoyenneté britannique, mais Anglais, Gallois, Écossais ou Irlandais.

Cette notion de "britannique" permet aux nouveaux arrivants de se greffer aisément au pays en l'élargissant avec leur nationalité d'origine: ils peuvent s'identifier comme Britanniques et Pakistanais, Britanniques et Jamaïcains, etc.

Deuxième exemple, situé à l'autre bout du monde: la Malaisie. Les Malais y sont les membres de l'ethnie historique, tandis que les Malaisiens sont les citoyens du pays, comprenant en plus des Malais les nombreux descendants de migrants chinois ou indiens qui y vivent.

La défunte URSS avait également poussé assez loin ce concept, la nationalité soviétique englobant Russes, Bouriates, Tatares, Tchétchènes et les mille et une autres composantes de ce géant, dont la fin a entraîné un malaise pour les citoyens russes qui ne sont pas des Russes ethniques.

Nous avons un peu le même problème en France.

Dans notre pays, il n'y a en effet officiellement que des Français.

Notre tradition assimilationniste, équivalente au melting-pot des Américains blancs, a longtemps transformé les nouveaux arrivants en citoyens à part entière, dont les origines étaient renvoyées dans la sphère privée et tacitement tenues à la discrétion.

Français signifie donc citoyen de France, sans considération pour le background de la personne.

Mais depuis que le pays est devenu une terre d'immigration extra européenne massive, il sert également aux nouveaux arrivants pour désigner les anciens habitants, ceux qu'on appelle aussi les "blancs", les Gaulois, les Toubabs ou les Français de souche.

Ce dernier terme, très controversé (il a été notamment récupéré par l'agrégateur bien connu et parodié en sous-chien par la célèbre Houria Bouteldja) ne satisfait personne, mais il n'y a rien pour le remplacer.

On sent pourtant un réel besoin de pouvoir désigner ce groupe de Français historiques, et l'alibi du color blind tient de plus en plus de la fable (un peu comme ces "Valeurs de la république" dont l'incessante convocation montre -hélas- qu'elles ne sont plus guère qu'une coquille vide).

Un cas où l'on voit bien que ce concept est nécessaire c'est l'étude des discriminations. 

Chacun s'accorde à dire qu'elles sont bien réelles, mais pour les combattre il faut pouvoir les mesurer, et donc il faut pouvoir comparer les catégories entre elles, et donc il faut pouvoir les nommer.

On pourrait accoler comme aux US la nationalité d'origine, mais ça ne collerait pas avec la composition et l'histoire de notre pays.

En effet, si eux peuvent parler d'Italo-Américains, d'Afro-Américains (la nationalité d'origine ayant dans ce cas disparu pendant la traite) de Sino-Américains ou d'Irlando-Américains, c'est parce que l'écrasante majorité de leur population est issue de l'immigration et que les indigènes ne sont plus que quantité négligeable.

Chez nous, a contrario, les équivalents des Sioux ou des Apaches restent encore majoritaires, mais on ne les désigne que par des périphrases hypocrites ou compliquées, comme natif au carré, BBR, issu du corps traditionnel français (voire "blancos" pour citer notre premier ministre), etc.

Donc si l'on ne veut pas garder Français de souche, il faudrait soit créer un nouveau terme pour les désigner, soit leur réserver le mot Français et en inventer un nouveau pour désigner les citoyens du pays quelle que soit leur origine, comme "Francien" ou "Francique" si je m'inspire des exemples du début.

Personnellement, la folie identitaire actuelle, que j'ai appelée dans un autre post le retour à la tribu, me désole.

J'aimerais qu'on ne fasse pas de différence entre mes concitoyens de toute origine, couleur, genre, sexualité ou religion, qu'on assimile dans la tolérance et l'égalité, qu'on regarde où l'on va et pas d'où l'on vient...bref, j'aimerais qu'on renoue avec cette espèce d'utopie forcément un peu hypocrite mais qui a réussi pendant un gros siècle à produire du Français à partir de gens venus de partout, comme le décrivait Gérard Noiriel dans son livre Le creuset français.

Mais les temps étant ce qu'ils sont et l'hystérie identitaire battant son plein, il faut peut-être prendre acte, s'adapter, y compris d'un point de vue conceptuel, et séparer ethnicité et nationalité en attendant d'hypothétiques jours meilleurs...