mercredi 31 mars 2010

Sympathy for fascism

Ce post m'a été inspiré par le constat que plus de soixante ans après la défaite d'Hitler, on n'a jamais autant parlé de nazisme.

Ça va de la pléthore de films, téléfilms et séries traitant de l'occupation aux insultes entre politiques en passant par le fameux "Reductio at hitlerum" et le "point Godwin", théories stipulant que toute discussion un peu animée est susceptible d'arriver à une référence à Hitler.

En fait, tout se passe comme si le nazisme était aujourd'hui pour l'occident le symbole du mal, remplaçant ce bon vieux Diable cornu par Hitler et ses sbires.

Et tout comme le diable, le nazisme peut exercer une sorte de fascination sur les gens, être "sexy", comme me le disait un ami.

Après une petite introduction sur les différents types d'extrême droite et le totalitarisme, je vais donc essayer de faire un bilan de la perception du fascisme/nazisme depuis leur invention, avant de détailler différents aspects de cette fascination/répulsion et leur héritage dans nos sociétés.

Plusieurs extrêmes droites

Je crois tout d'abord utile de préciser un peu les différentes typologies de l'extrême droite. On englobe en effet trop souvent derrière le terme "fascisme" des idéologies très différentes.

Il existe deux grands types d'extrême droite.

Je désignerais la première sous le terme d'extrême droite conservatrice ou réactionnaire.

Celle-ci se caractérise par un rejet de la modernité politique, une exaltation d'un passé mythifié vers lequel il faut retourner, un attachement à la religion dominante, à la terre.

Se définissant comme une réaction par rapport à des mouvements "progressistes" (notamment le républicanisme) qui sont vus comme des distorsions artificielles d'un "état naturel" des sociétés, elle n'est pas nécessairement expansive, militariste ou raciste. Elle se veut un retour vers cet ordre naturel et s'appuie généralement sur la religion et sur des notables enracinés.

On peut rattacher à cette forme d'extrême droite le National-Catholicisme de Franco, l'Estado Novo de Salazar, l’État français de Pétain, le régime grec des colonels ou le Chili de Pinochet.

La deuxième forme d'extrême droite, celle qui nous intéresse et dans laquelle s'inscrit le nazisme, est dite révolutionnaire.

Ce type d'idéologie est né après la première guerre mondiale, sur les décombres de l'expérience traumatisante des tranchées.

Il est radicalement différent des régimes conservateurs dans le sens où il ne propose pas le retour à un ordre ancien, mais la création de quelque chose qui, s'il peut s'appuyer sur un passé mythique, est totalement nouveau.

En ce sens, l'extrême droite révolutionnaire est donc bien plus proche de l'autre forme de totalitarisme, les régimes communistes, que de l'extrême droite conservatrice. Elle partage d'ailleurs un certain nombre de techniques avec eux.

Le premier régime d'extrême droite révolutionnaire est né en Italie, c'est le fascisme de Benito Mussolini.

Il se caractérisait par un rejet du parlementarisme, une violence assumée et revendiquée, par une militarisation de la société, la glorification de la guerre et de l'action volontaire, le regroupement derrière un chef, la négation de l'individu, l'endoctrinement de masse.

On a du mal à l'imaginer aujourd'hui, mais l'Italie mussolinienne a suscité une véritable fascination dans le monde entier. Ce nouveau régime, qui semblait prometteur et plus efficace que la démocratie, a été admiré par des gens aussi divers que Winston Churchill, Juan Péron ou même les Birionim, un sous-groupe des sionistes de droite. L'attirance qu'il suscitait était égale à celle que le communisme pouvait exercer.

L'URSS ne s'y est d'ailleurs pas trompée, puisque devant la montée de l'extrême droite, Staline changea son fusil d'épaule et encouragea la création de fronts populaires, c'est-à-dire les unions entre communistes et gauche parlementaire qu'il avait précédemment violemment condamnées.

Cependant, le plus célèbre admirateur de l'Italie fasciste était Adolf Hitler. Celui-ci allait s'inspirer des idées du Duce pour créer son parti national-socialiste, y ajoutant toutefois une nouveauté essentielle, la lecture raciale du monde qui était absente à l'origine des idées de Mussolini (il y avait ainsi des juifs parmi les fascistes historiques).

Le nazisme allait être incomparablement plus "efficace" que le fascisme dans l'atteinte de ses objectifs, à tel point que Mussolini finira comme simple vassal d'Hitler, qui lui gardera toutefois son admiration jusqu'à la fin sordide qui fut la sienne.

Et le nazisme devint le diable

La défaite du nazisme à l'issue de la seconde guerre mondiale allait marquer la rétrocession de l'extrême droite au rang des idées infréquentables.

La chute du régime, le procès de Nuremberg, la condamnation à la face du monde des crimes du Troisième Reich, notamment l'innommable Shoah, allaient marquer le nazisme du sceau de l'infamie.

Cette condamnation sans appel allait servir d'alibi au communisme de Staline, sorti vainqueur de la guerre. Cet autre totalitarisme s'engouffra dans la brèche en taxant de "fasciste" et en accusant de collusion avec les régimes passés tous ceux qui s'opposaient à son régime, aussi bien en URSS que dans les "pays frères".

Cette condamnation allait aussi permettre de repeindre durablement en noir et blanc un monde complexe, où personne n'était vraiment blanc, les ex-collabos n'étant pas les derniers à hurler au loup nazi.

Bref, dans les années 50 l'extrême droite commença son long purgatoire, une histoire officielle pesante et manichéenne en faisant durablement la personnification du mal.

Le retour des idées

Cependant peu à peu le temps passa, et la lecture monolithique du nazisme et de l'histoire commença à se fissurer, présageant le retour de l'extrême droite auquel on assiste.

Le communisme et ses variantes, notamment "exotiques" (parti baas, guevarisme, sandinisme, castrisme) avaient exercé sur la génération d'après-guerre une attirance très forte, une grande séduction, et imposé au plus grand nombre sa vision du monde et du "fascisme", épithète de plus en plus utilisé dans des contextes hors de propos pour disqualifier toute opposition.

Le début de la crise économique, l'arrivée d'une nouvelle génération, désœuvrée, un peu "cassée" et révoltée fit que punks et skinheads ressortirent croix gammées, looks militaires et saluts nazis du placard, comme provocation à l'égard de leurs parents dont ils prenaient l'absolu contrepied.

En ce sens, on peut dire que le nazisme joua justement ici le même rôle que le satanisme dans les Rolling Stones (d'où le titre que j'ai donné à ce post, n'ayant personnellement aucune sympathie pour le nazisme !).

Mais une fois passé l'effet de mode, une partie d'entre ceux qui avaient joué avec finit par ressortir la vraie idéologie nazie. On les retrouva chez les skinheads nazifiants, dits "boneheads", et dans les versions nationalistes des mouvements de supporters de football, comme les hooligans anglais ou les membres du virage Boulogne au PSG.

Ces mouvements, finalement assez marginaux sur le long terme, furent très médiatisés dans les années 80 du fait de quelques actions retentissantes.

En même temps apparurent chez les plus anciens des nostalgies de mieux en mieux assumées, notamment chez les Italiens qui se souviennent du fascisme comme une époque d'ordre.

Il y a quelques années, lors d'un voyage en Sicile, j'avais été très étonné de trouver des statues du Duce en vente comme souvenirs.

Je m'étais alors entendu dire par une amie locale que ses grands-parents regrettaient cette époque où l'on pouvait dormir la porte ouverte et où le gouvernement italien s'était attaqué frontalement à la Mafia pour la première (et dernière?) fois.

Un autre moment clé de la réhabilitation des idées d'extrême droite fut la chute des dictatures communistes de l'est.

Dans ces pays, écrasés pendant cinquante ans par une propagande quotidienne pleine de mensonges et un régime dont la faillite matérielle et morale était patente, le temps s'était figé dans l'avant-guerre, et les régimes et mouvements d'extrême droite qui avaient généralement précédé la satellisation par l'URSS étaient et sont encore plutôt bien vus et populaires.

En fait, on se retrouve là-bas dans la situation inverse de la France par exemple, où notre coupable indulgence vis-à-vis du communisme vient de son importance dans la résistance face au fascisme. Chez eux, c'est exactement l'inverse.

La faillite du communisme eut aussi des effets en Occident. Sur un fond de mondialisation et de libéralisation des échanges, le PC, déjà privé des fonds d'un URSS bien occupé par sa propre sauvegarde, perdit toute sa crédibilité, et beaucoup de personnes perdirent avec la fin de ce parti une communauté qui les structurait et les protégeait, voire une sorte d'autorité morale.

Parallèlement, on assistait à l'augmentation de la visibilité des enfants des immigrés des Trente Glorieuses. En effet, devant l'absence de perspective dans des pays d'origine qui ne tenaient pas les promesses de leurs indépendances, la plupart des hommes venus travailler temporairement en Europe avait fini par faire jouer le regroupement familial et par s'installer avec femmes et enfants.

Ces communautés furent au premier rang des victimes de la crise, se trouvant en quelque sorte en concurrence avec les déshérités "de souche".

De plus, ces nouveaux migrants présentaient des caractéristiques différentes des précédentes vagues migratoires. Venues de l'extérieur du continent européen, elles étaient plus visibles, et leurs religions, modes de vie ou de pensée étaient ou semblaient plus différents.

Devant la crise et le rejet, une partie d'entre elles se réfugièrent dans une forme de revendication identitaire, une volonté d'entre soi, de garder ses références, même au prix d'un conflit avec la société d'accueil, volonté d'autant plus importante quand la communauté était issue d'un pays anciennement colonisé.

Je pense par exemple à la communauté algérienne de France et à la situation schizophrénique qui faisaient que des gens ayant été privés de pays pendant plus d'un siècle venaient s'installer chez l'oppresseur au moment où ils acquéraient l'indépendance.

La manifestation la plus éclatante de cette revendication identitaire est l'entrée de l'islam dans l'espace public, avec des remises en cause de la mixité sexuelle et de la place de la religion dans des sociétés sécularisées, cet islam dérivant parfois en islamisme et terrorisme.

Et donc, ce cumul de différences culturelles et religieuses parfois difficiles à vivre avec la fin de la cohabitation dans le travail, sépara encore plus des communautés d'autochtones et d'immigrés que rien ni personne n'avaient incité au rapprochement.

La conjugaison de ces facteurs, importance démographique des immigrés et montée de l'intégrisme chez eux d'une part, fin du PC et hausse du chômage d'autre part, entraina une hausse de la xénophobie et du rejet de l'autre, et une réapparition d'idées de séparation, de différences irréductibles, voire de hiérarchie des "races".

Cela se matérialisa en France par le passage de toute une catégorie sociale du PC au FN, et un peu partout en Europe par le retour de partis d'extrême droite se réclamant pour tout ou partie et de moins en moins discrètement des régimes des années 30.

Ainsi, en ce début de XXIième siècle on peut dire que l'extrême droite, même si elle sent toujours officiellement le souffre, a retrouvé une partie de son pouvoir de séduction, et qu'elle a singulièrement le vent en poupe sur notre continent.

Je terminerai ce post par la question de "l'héritage" de l'imagerie nazie dans notre culture.

Héritage et imagerie nazie

L'Allemagne d'Hitler maitrisait à la perfection les outils de propagande. Elle s'appuyait de manière novatrice sur les médias pour vendre son idéologie, et bénéficiait des techniques les plus avancées.

On peut citer l'utilisation de la radio par Goebbels et les films de Leni Riefenstahl, "Le triomphe de la volonté" (sur les congrès nazis de Nuremberg) et "Les dieux du stade" (sur les jeux olympiques de Berlin). Ces deux films utilisèrent des techniques révolutionnaires, à commencer par la couleur.

La couleur était également utilisée dans le magazine "Signal", journal à l'intention des pays occupés qui contenait un cahier de photos couleur, ce qui était unique à l'époque.

Il est aussi ironique de constater que dans les années 30, les nazis avaient certaines préoccupations de notre époque qui n'étaient pas partagés par le monde libre.

Ainsi les nazis ont promulgué la législation de protection des animaux la plus avancée de l'époque, et le Troisième Reich fut le premier pays à mener une campagne anti-tabac.

La violence brutale et assumée du nazisme, l'approche de l'humanité comme un corps en combat où seuls les forts méritent de survivre, la sélection naturelle opposée à la charité et à l'humanisme comportent également un aspect qui fascine. Le "nous sommes des barbares" provocateur a un côté transgressif qui peut séduire.

Toute cette esthétique nazie a bel et bien fonctionné et quelque part est toujours présente dans notre inconscient.

Un bon exemple est l'étude du cinéma. J'ai noté que dans la plupart des films traitant de cette époque, les SS sont joués par des acteurs vérifiant les caractéristiques de l'homme nouveau souhaité par les nazis: blonds, athlétiques mais raffinés, ils sont souvent des exemples de parfaits aryens.

Toujours dans le cinéma, le film "Portier de nuit", qui raconte une relation sado-masochiste entre un ex-bourreau et son ex-victime du temps où ils étaient dans un camp nazi a fait date. Il a montré pour la première fois une forme de complaisance avec une version fantasmée de ce que fut le nazisme.

A sa suite est apparu le courant de cinéma B dit Nazisploitation, où le régime hitlérien sert d'alibi pour enrober du porno et de l'horreur dans une pseudo-dénonciation.

Dans le même ordre d'idée on peut citer l'épouvantable "Salo ou les cent vingt jours de Sodome" de Pasolini.

Ainsi, peu à peu, le nazisme a fini par se "folkloriser", et sa dénonciation systématique et à tout propos nous éloigne de ce qu'il était réellement et pragmatiquement.

On peut constater un peu le même genre d'approche vis-à-vis du communisme, mais dans l'autre sens, dans ce que les médias appellent "l'Ostalgie", courant regardant avec une bienveillance amusée l'ex-bloc de l'Est, dont les régimes sont vus comme des systèmes incongrus, voire drôles.

Tout cela n'est pas sans danger, car cette folklorisation, qu'elle soit dans la diabolisation ou l'indulgence, peut préparer aux réhabilitations, aux négationnismes.

L'histoire n'est qu'un éternel recommencement, ne l'oublions pas.

vendredi 26 mars 2010

Etat de la France (2): Ghettoïsation planifiée?

Attentif aux revendications des minorités et aux problèmes liés à l'organisation de nos villes, avec notamment l'architecture fonctionnelle dont les grands ensembles sont les modèles, je voudrais tordre le coup à un cliché un peu trop répandu.

Non, les "cités" n'ont pas été créées et pensées pour parquer les noirs et les arabes.

Dans ce post, je vais essayer de montrer la logique qui a prévalu lors de la construction de ces grands ensembles et expliquer la dynamique qui en a fait des ghettos, ces ghettos étant à la base plus socio-économiques qu'ethniques, même si les apparences semblent dire le contraire.

Une crise du logement sans précédent

Après la seconde guerre mondiale, la France a connu un problème de logement très important, pour différentes raisons.

D'abord, suite aux bombardements et aux actions de guerre, de nombreuses villes avaient été détruites, laissant énormément de gens dans la rue ou dans des taudis.

A la même époque le pays connaissait une très forte pression démographique.

Celle-ci était d'abord liée à une natalité en hausse (c'est ce qu'on a appelé le baby boom), mais aussi à une immigration très importante, encouragée par des employeurs à la recherche de main d’œuvre peu coûteuse, et également par un État soucieux de faire baisser les tensions dans ses colonies.

Dans celles-ci en effet, la natalité "indigène" connaissait une véritable envolée, l'arrivée de nombreux jeunes sur le marché du travail et dans les villes ajoutant aux tensions inhérentes au modèle colonial. Leur trouver un travail en métropole permettrait de contenir, croyait-on, les velléités indépendantistes ou anti-françaises.

(NB: j'ai récemment lu dans plusieurs sources, notamment ICI, des opinions plus nuancées sur ce sujet, à savoir que l'immigration coloniale n'a pour ainsi dire jamais été encouragée et que l'offre a toujours été supérieure à la demande).

Enfin, toujours à propos des colonies, l'indépendance de l'Algérie en 1962 a causé en quelques mois le débarquement sur le sol français de plus d'un million de Pieds-Noirs et Harkis, arrivés la plupart du temps avec seulement leurs deux yeux pour pleurer et aucune adresse (la plupart ne connaissaient que l'Algérie).

Bien rares étaient les dirigeants qui avaient anticipé un tel exode, et la question du relogement de tous ces gens s'ajouta à la pression déjà existante.

On peut noter d'ailleurs que toutes les décolonisations entrainèrent l'arrivée de rapatriés, même si c'était sans commune mesure avec l'exode pied-noir.

Une volonté de développer l'hygiène et les infrastructures

L’État français avait également de grandes ambitions en terme d’aménagement du pays. A cette époque on voulait éradiquer les taudis, électrifier l'ensemble du territoire, assainir les zones insalubres, installer un téléphone digne de ce nom, l'eau courante, le tout à l'égout...mes grands-parents, issus d'une vieille province rurale, me racontaient les conditions d'entassement et de saleté où devaient vivre un tas de gens.

On a aussi voulu aussi résorber les bidonvilles d'immigrés, devant lesquels beaucoup de gens s'indignaient, à juste titre. Pour mémoire, dans ces bidonvilles il y avait autant d'immigrés européens qu'africains. Le plus célèbre d'entre eux, celui de Nanterre, se partageait entre Algériens et Portugais.

Il y avait enfin une volonté de limiter l'étalement urbain.

La réponse: les grands ensembles

Pour relever ces défis impressionnants, l’État a choisi d'adopter l'architecture dite des "grands ensembles", construisant de gigantesques tours d'habitation un peu à l'écart des villes, et théorisant la séparation nette des activités dans l'espace urbain: des zones d'habitation, des zones de travail, des zones de loisir.

A l'époque ces barres d'immeubles, qui aujourd'hui nous semblent si hostiles, étaient bien souvent vues comme un progrès, aussi bien par l’État que par les habitants, parce qu'ils assuraient l'accès à l'hygiène et au confort à des gens de toutes origines qui ne connaissaient pas ça.

Pour se replonger dans le contexte, je conseille la lecture du livre Les petits enfants du siècle de Christine Rochefort, on encore celle de l'excellent Le gone du chaaba d'Azouz Begag.

L’adoption de cette solution des grands ensembles n'était d’ailleurs pas propre à la France, mais à beaucoup de pays, surtout les économies à tradition dirigistes (les pays ex-communistes ont fait la même chose, par exemple). Cela ne posait pas trop de problèmes à l'ère du plein emploi et de l'énergie bon marché.

D'ailleurs ces HLM étaient pensées comme des tremplins pour les familles avant qu'elles ne puissent accéder à la propriété.

La crise économique

Lorsque la crise est arrivée, à partir du milieu des années 70, les choses ont commencé à mal tourner. Petit à petit ces endroits sont devenus des zones de relégation cumulant tous les problèmes.

Progressivement, ces logements vite construits dans des matériaux peu pérennes ont commencé à se dégrader, leurs habitants, de condition modeste et aux emplois peu qualifiés ont été les premières victimes du chômage, avec le cortège de problèmes qu'il entraine: baisse du pouvoir d'achat et de l'autorité parentale, déprime, alcoolisme, drogue, délinquance. L'explosion du coût de l'essence a également rendu les distances plus longues et augmenté l'isolement.

Le cercle vicieux de l'écrémage a alors commencé: tous les gens qui le pouvaient ont quitté ces endroits, remplacés par d'autres plus pauvres, plus marginaux, cette spirale accélérant la dégradation et la marginalisation de ces zones. Et aujourd'hui il n'est pas rare de passer une vie entière en HLM (souvent par obligation) ce qui n'avait pas du tout été la mission initiale de ce type d'habitation.

Dans ce processus, aucun lien direct avec la couleur ou l'origine. On retrouve cette même évolution dans tous les pays de l’Est, qui sont à peu près vides d'immigrés mais ont connu une histoire similaire, leurs villes ayant aujourd'hui les mêmes quartiers délabrés pleins de chômeurs et à l’écart de tout que chez nous.

Il est vrai qu’il y a parfois eu -et qu'il y a encore- des "arrangements" pour réserver tel palier ou tel immeuble à telle population, par facilité ou calcul cynique.

Souvent d'ailleurs les populations en question, qu'elles soient françaises ou immigrées, étaient ou sont demandeuses de cette séparation, car le vivre ensemble n'est pas inné, et les tensions pas rares.

Mais au début ces barres étaient bel et bien pleines de Français de souche, et n'ont pas été initialement conçues pour y parquer les immigrés.

Je ne dis pas que les problèmes ne sont pas là aujourd'hui : il faut les regarder en face et ne pas les nier, mais il est dangereux de réécrire l'histoire, et la ghettoïsation que l'on constate n'a certes pas été le but initial.

D’ailleurs on peut se demander quel intérêt un état peut avoir à construire des ghettos de chômeurs d’origine étrangère.

Lien:
- Film sur l'évolution du regard médiatique porté sur les grands ensembles


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lundi 22 mars 2010

Orthodoxes et schismatiques (4) - Le christianisme: les catholiques

Les catholiques sont les plus nombreux parmi les chrétiens, et sont sans doute la confession religieuse qui a le plus de fidèles sur cette planète.

L'église catholique épouse un découpage territorial hérité de l'empire romain, elle est très hiérarchisée, avec à sa tête l'évêque de Rome, appelé Pape, qui réside dans un minuscule pays au coeur de la capitale italienne, le Vatican.

La religion catholique, très prosélyte, suivit l'extraordinaire expansion de l'Europe, portée tout d'abord par les empires coloniaux ibériques, puis par celui de la France. Aujourd'hui le centre catholique majeur du monde est en Amérique latine.

L'église catholique est très structurée et centralisée, et son histoire est remplie de schismes et d'hérésies, certaines évolutions étant intégrées, d'autres condamnées, voire les deux.

A plusieurs reprises se sont tenus ce qu'on appelle des "conciles", réunions visant à fixer une orientation doctrinale, certains suscitant des réactions de rejets et l'apparition de nouveaux courants.

Voici quelques exemples de courants religieux issues du catholicisme:

1. les vieux catholiques

Les églises vielles catholiques respectent le rite, la tradition et les sacrements de l'église catholique, mais rejettent certains dogmes récemment affirmés par la papauté, notamment au cours du concile de Vatican I. Ainsi, ils refusent la juridiction universelle de l'évêque de Rome, l'infaillibilité pontificale ou encore la condamnation systématique du modernisme.

On fait dater leur apparition à la déclaration d'Utrecht en 1889, qui est une sorte d'anti-Vatican I.

Organisés en églises indépendantes dont la majorité se réclame de cette déclaration, les vieux catholiques ont souvent des positions plus modernes que les catholiques, notamment sur le mariage des prêtres ou la contraception.

Ils seraient aujourd'hui un demi-million.

2. Les catholiques intégraux ou intégristes

On peut dire que les catholiques intégraux, (désignés comme intégristes par leurs détracteurs) sont le pendant conservateur des vieux catholiques.

En effet, si les vieux catholiques sont apparus suite au refus par certains fidèles du concile Vatican I, vu comme trop conservateur, les catholiques intégristes sont nés suite au refus du concile Vatican II, celui-ci étant cette fois-ci vu comme trop libéral et trahissant la véritable église catholique.

Les catholiques intégristes sont attachés au rite "tridentin" (c'est-à-dire issu du concile de Trente), ils ont leurs propres institutions (comme la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X en Suisse) et après une période d'excommunication par le papauté, ils sont en voie de réintégration au sein du courant dominant, ce qui ne va pas sans remous.

3. Les prêtres ouvriers

Dans les années 40, la papauté, pour répondre à une déchristianisation des milieux ouvriers, décida d'autoriser certains prêtres à avoir un emploi salarié. Ils feraient ainsi oeuvre de témoignage au sein de la communauté ouvrière. Dans le même esprit apparurent des prêtres marins.

Ces prêtres, vivant au contact des fidèles et dans les mêmes conditions (cela pouvait aller jusqu'aux grèves ou manifestations), étaient censés revivifier la foi des ouvriers.

Toutefois, l'expérience tourna court quand le pape décida d'arrêter l'expérience et d'interdire les prêtres ouvriers.

Il semblerait que la crainte d'une "contamination" de l'église par des idées communistes alors en pleine expansion dans les usines en soit la cause.

Certains prêtres refusèrent toutefois d'abandonner leur mission, passant dans la clandestinité vis-à-vis de la papauté, jusqu'à ce que celle-ci les reconnaisse de nouveau, après Vatican II.

Ces prêtres ouvriers furent à l'époque assez médiatisés. Ils ont suivi l'évolution d'une classe ouvrière considérablement réduite et ne sont plus que quelques-uns.

4. La théologie de la libération

La théologie de la libération est née dans le contexte de la décolonisation et de la fin des modèles économiques traditionnels, notamment avec l'apparition du prolétariat urbain et des bidonvilles.

Elle a connu un grand succès en Amérique latine avant d'être condamnée par l'eglise catholique.

La théologie de la libération emprunte au marxisme son analyse de la pauvreté et sa condamnation du système capitaliste en tant que tel, elle dénonce la société de consommation (la nouvelle idôlatrie) et voit dans l'organisation de communautés chrétiennes de pauvres le moyen d'une alternative.

On peut considérer qu'elle puise ses racines dans les "reduciones", ces communautés d'indiens catholiques organisées par les jésuites au Paraguay avant d'être ouvertes à la colonisation et désavouées par la papauté (cet épisode singulier s'étant terminé par la mise hors-la-loi de certains jésuites ayant refusé la décision de Rome).

La théologie de la libération fut considérée comme hautement subsersive pendant la guerre froide, notamment par les américains, et elle fut également condamnée par la papauté.

Elle tomba en désaffection avec le recul des idées marxistes et se recycla pour partie dans l'altermondialisme.

5. Les catholiques de Chine

Le catholicisme chinois connait depuis l'instauration du communisme une situation analogue à celle de la France révolutionnaire. C'est en effet le gouvernement chinois qui nomme les évêques et non le Pape, contrairement à ce qui se fait dans le reste du monde.

Il y a donc présence d'une église catholique chinoise officielle, dite "patriote", et une église catholique "clandestine", composée de fidèles au Pape refusant la mainmise de l'état sur leur religion.

Il est à noter que le Pape refuse d'entériner cette division, déclare qu'il n'existe qu'une communauté catholique en Chine et accepte les ordinations de Pékin.

Orthodoxes et schismatiques (3) - Le christianisme: introduction

Le christianisme, toutes confessions cumulées, est la première religion du monde en nombre de croyants.

Ce constat cache toutefois une grande diversité de confessions, de branches et de conflits, dont je vais essayer de tracer un portrait sommaire ici.

Tout d'abord, notons que le christianisme est issu du judaïsme. Il s'en distingue par l'enseignement du prophète Jésus, considéré comme le Messie et dont une innovation majeure est qu'il s'adresse à tous, et non plus seulement au peuple élu que sont les Juifs.

Les disciples du Christ, auraient pu rester une secte parmi les nombreuses qui apparaissaient dans la Palestine troublée de l'époque s'il n'y avait eu un autre personnage clé, l'apôtre Paul.

Celui-ci, citoyen romain, organisa les premières communautés de ce qu'on appela alors "chrétiens" et les fit s'étendre à tout l'empire, où l'enseignement du Christ connut un succès grandissant, entrant rapidement en conflit avec le pouvoir.

A l'issue d'une longue période d'affrontement, l'empire romain devint officiellement chrétien. Le pouvoir accéléra la diffusion de cette nouvelle religion en réprimant à son tour les autres croyances, et à son organisation civile se superposa bientôt une organisation religieuse hiérarchisée.

Celle-ci survécut aux invasions barbares qui entrainèrent l'écroulement de la partie occidentale de l'empire, et fut suffisamment solide pour que lesdits barbares finissent tous par devenir chrétiens. La partie orientale de l'empire, quant à elle, connut sa propre voie, avant de se heurter à une nouvelle religion: l'islam.

La prise de contrôle du Moyen Orient par les disciples de Mahomet rendit définitif le basculement du centre de gravité du christianisme de son berceau oriental vers l'Europe, à tel point qu'aujourd'hui le christianisme est souvent vu comme la religion de l'Europe et de l'Occident.

Les chrétiens se divisent en trois grandes familles, auxquelles s'ajoutent de nombreux sous cas particuliers et courants divers.

Les posts suivants vont tenter de donner un aperçu de cette complexité.

mardi 16 mars 2010

Héritages de l'hexagone (2): le train Addis Abeba-Djibouti

Dans ce premier post de la série, je vais parler d'un héritage très lointain que la France a laissé dans la Corne de l'Afrique: il s'agit du chemin de fer qui relie Addis Abeba, la capitale éthiopienne, à Djibouti.

A la fin du XIXième siècle, l’Éthiopie se retrouva seul pays indépendant du continent africain, ses voisins ayant été un à un colonisés qui par la France, qui par l'Angleterre, qui par l'Allemagne, qui par l'Italie...


Ce dernier pays finit d'ailleurs par se jeter sur le royaume du Négus, sous l'impulsion d'un Mussolini obsédé par l'idée que son pays avait été injustement écarté du partage du monde, mais c'est une autre histoire.

En attendant, l’Éthiopie était donc, comme la Thaïlande en Asie, le seul pays resté indépendant dans un continent dominé par l'Europe.


Son empereur, Ménélik II, était désireux de développer un royaume dont il sentait le retard et de consolider son indépendance. Il rêvait pour cela de le moderniser, notamment en empruntant ses techniques à l'Occident, à commencer par le train.

Celui-ci était vu comme un outil permettant de relier la capitale au reste du monde par un moyen plus efficace que les antiques et périlleuses pistes caravanières, et par là de favoriser les échanges, qu'il s'agisse d'exporter les biens du royaume ou d'acheter les indispensables équipements nécessaires à son développement et sa défense (notamment les armes).

Djibouti et la côte somalie étaient les débouchés naturels de l’Éthiopie. C'est donc vers eux que fut imaginée la première ligne de train.

Dans un premier temps, la création de cette ligne fut confiée à une société privée franco-suisse, et les travaux commencèrent.

Les difficultés furent nombreuses, à la fois d'un point de vue technique, notamment en ce qui concernait l'acheminement du matériel, et d'un point de vue politique, puisque les tribus détentrices du monopole caravanier refusaient ce train qui réduirait leur influence.

De nombreux conflits eurent lieu, qui furent péniblement résolus par des palabres, des cadeaux mais aussi beaucoup de sang.

Tous ces problèmes firent naturellement exploser les coûts, et la compagnie fut obligée d'aller chercher des fonds à l'extérieur.

Anglais, Français et Italiens tentèrent alors de monnayer leur aide en échange de droits d'influence ou de compensations territoriales en Éthiopie, mais l'empereur s'y refusa farouchement.

Au final, c'est après une bonne vingtaine d'années de chantier que le train fut mis en service, au prix d'une révision à la baisse du projet (seule une partie des plans initiaux furent réalisés).

Des accords avec la France furent ensuite signés, et jusqu'à la chute du dernier empereur, le train était administré par des cheminots français, en collaboration avec des éthiopiens.

Aujourd'hui, la ligne AddisAbeba-Djibouti est dans un piteux état, peu entretenue, elle a des horaires aléatoires et son destin semble bien incertain.

Mais la langue de travail de ses exploitants est restée le français, et les noms des gares qui le longent sont libellés en français et en amharique, témoignage de cette vieille histoire oubliée.

Héritages de l'hexagone (1): introduction

Plusieurs fois au cours de mes rencontres ou études, j'ai rencontré la France là où je ne m'y attendais pas.

J'ai par exemple été étonné par une interview de Mahyar Monshipour, un boxeur iranien qui s'est installé dans la région de Poitiers. Il disait que dans son enfance iranienne, il ne connaissait de la France que très peu de choses, dont...les films de Louis de Funès!

Les Roumains que j'ai ensuite rencontrés ont confirmé que cet acteur grimacier a été un de nos plus grands ambassadeurs de par le monde jusqu'à sa mort (ce qui ne correspond pas vraiment à l'image glamour que l'on aime donner de notre culture !).

Autre exemple: suite à ma rencontre avec un ami vénézuélien, je me suis mis à me renseigner sur ce pays. J'ai alors découvert que la devise de ce pays était ..."Liberté, égalité, fraternité".

J'adore faire ce genre de découvertes, et il m'est venu l'idée de faire une série de posts qui parleront d'aspects de la France peu connus du grand public, de faits oubliés ou d'anecdotes liées à notre pays.

J'ai intitulé cet ensemble d'articles "Héritages de l'hexagone". J'y aborderai en vrac des choses, matérielles ou non, que la France a exportées à l'étranger.

lundi 15 mars 2010

Réflexions sur l'armée

Je fais partie des toutes dernières générations de français qui ont eu la (mal?)chance de faire leur service militaire. J'ai donc passé dix mois de ma vie au service de ce qu'on appelle "La grande Muette".

C'est une expérience qu'avec le recul je considère comme intéressante et instructive à bien des égards, notamment par ce qu'on y apprend sur le comportement des hommes en groupe (que j'avais déjà approché à l'internat) et sur le mode de management qui permet de transformer une masse d'individus hétéroclites en un contingent soudé.

Bien sûr, mon service militaire peut paraitre bien édulcoré par rapport à ceux des générations précédents: pas de guerre en arrière-plan, peu de temps isolé par rapport aux trois mois de classe du temps jadis, pas de brimades physiques, pas de tribunal militaire en cas de souci, etc.

Le fait que désormais l'armée soit ouverte aux femmes a aussi changé énormément de choses. Cependant, la dynamique militaire était bien là, et j'ai pu en voir les effets et l'efficacité, souvent redoutable.


L'armée: casser pour formater

Le premier choc que l'on ressent en arrivant à l'armée, c'est une brutale dépersonnalisation. En effet, la première chose que l'on fait en franchissant la porte de la caserne, c'est laisser derrière soi son apparence, son "look", cette image que l'on construit méthodiquement pendant son adolescence.

Cela commence par les vêtements puisque tous, quels que soient nos tailles, poids, couleur ou autre, on se retrouve sanglés du même survêtement, et que tous on se retrouve avec le crâne rasé.

Le deuxième choc c'est la fin de l'intimité. Douches ouvertes, chambres communes, repas communs, visite médicale groupée, corvées par binôme, exercices avec des gens qu'on n'a pas choisis, à l'armée on n'est plus jamais seul.

Le troisième choc enfin, c'est l'arbitraire, souvent absurde. On attend des heures quelque chose, et soudain il faut se dépêcher pour terminer le plus vite possible ce qu'on nous demande sous peine de sanction.

On doit chanter, marcher au pas, nettoyer un fusil non pas jusqu'à ce qu'on arrive à un résultat donné, mais jusqu'à ce que le gradé le décide.

On doit ranger ses affaires d'une façon unique et précise, s'habiller d'une façon unique et précise, se présenter d'une façon unique et précise.

On doit se lever immédiatement très tôt, commencer la journée par du sport dans une tenue imposée indépendamment de sa propre sensation du froid, etc.

En fait, dans une journée de "bitard", pendant les classes, pas de logique apparente, pas de place pour le compromis, l'à peu près, pas de demi-mesure.

Tout cela peut être extrêmement dur si l'on est délicat, habitué à des égards, au confort, si l'on ne s'est jamais frotté aux autres ou si l'on est trop sensible à la contrainte.

Cela parait complètement idiot, mais en fait cette pression a un but bien précis.

Il s'agit de "casser" la personne, de jouer avec ses nerfs et sa patience de façon à ce que, perdant ses repères elle se tourne vers le groupe, condition de sa survie.

Il s'agit aussi de l'endurcir, de lui faire intégrer une discipline forte qui lui devienne naturelle, de lui apprendre également des réflexes en terme d'hygiène et d'ordre (j'ai été assez impressionné par la saleté de certains de mes collègues).

Ce qui peut sembler étonnant, c'est qu'en fait ça marche plutôt bien, même à notre époque d'individualisme et de confort.

Après quelques temps, en effet, les plus mous adoptaient la posture bravache et virile du militaire, l'instinct de meute, une attitude, un vocabulaire spécifique, une certaine raideur liée à la discipline... Ils devenaient même un peu méprisants vis-à-vis des nouveaux "bleus-bites" qu'eux-mêmes n'étaient plus.

L'effet que pouvait faire une promotion sur certains de mes condisciples m'a également stupéfait. Un petit galon, une montée en grade pouvait transformer un placide en petit chef hargneux, jaloux de ses prérogatives et fidèle auxiliaire de l'autorité supérieure (sur laquelle il crachait souvent la veille).

A contrario, j'ai rencontré certaines personnes qui venaient avec l'idée de s'engager et que l'institution a complètement dégouté, ou encore des bravaches qui craquaient psychologiquement après quelques semaines. Mais ces cas étaient finalement marginaux et la plupart des appelés prenaient vite le pli...


Efficacité et neutralité

Mon passage sous les drapeaux m'a en tout cas montré à quel point l'armée était un corps très pensé et organisé, à des kilomètres de l'image simpliste qu'on en a.

Il m'a aussi montré que ses techniques étaient redoutablement efficaces, que ce soit dans la conception du matériel, très bien adapté, ou dans la préparation du "matériel humain" que nous étions.

J'ai aussi compris qu'une armée efficace est celle qui reste une exécutante, qui reste fidèle au pouvoir, même si celui-ci change.

Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'armée française est globalement restée neutre pendant tous les changements de régime, souvent radicaux, que le pays a connu depuis la Révolution. Elle est bien restée "le bras", le pouvoir politique, "la tête", ayant toujours la prééminence.

Le seul cas récent d'une politisation de l'armée s'est produit pendant la guerre d'Algérie, quand des putschistes ont voulu prendre le pouvoir pour garder cette colonie dans le giron de la France après avoir manœuvré pour renverser la république.

Il est significatif de voir que dans ce cas justement, la "tête", cette quatrième république à bout de souffle, n'était pas à la hauteur et faisait défaut d'autorité.

Cette dépolitisation, ce déracinement, c'est toute la différence entre une armée et une milice.

Alors que le milicien défend une cause, une communauté ou un territoire auquel il est lié directement, intimement pourrait-on dire, le militaire obéit à un ordre supérieur et intervient de façon "clinique" à tel ou tel endroit, il est le garant du pouvoir de l’État, il ne fait qu'agir et ne propose pas de politique.

Cette idée éclaire le fait qu'à la Libération de 1945 communistes et gaullistes, tous deux porteurs d'un projet politique pour la France, se soient mis d'accord pour minimiser les faits d'arme de la Résistance, pourtant bien réels, et s'opposer à l'intégration des maquis dans l'armée. Ces milices auraient détruit cet équilibre.

C'est également cette idée-là qui fait que dans le cas de troubles dans une région on préfère faire intervenir des forces de l'ordre composées d'étrangers à cette région.

D'ailleurs, en poussant cette logique à l'extrême, on arrive à la Légion Étrangère.

Ce corps d'armée mythique était en effet à l'origine interdit aux Français. L'idée était de créer pour la France une force d'élite complètement déracinée, qu'une discipline de fer et un attachement total à cette véritable famille de substitution rendrait redoutable, loyale et efficace dans tous les conflits compliqués. Cela permettait par ailleurs d'économiser un sang français précieux.

Ce recrutement d'étrangers à qui l'on donnait une nouvelle vie a fait se succéder dans ces rangs des républicains espagnols, des juifs en cavale comme des ex-nazis ou plus tard des anciens soldats des pays communistes. Ces troupes étaient abondamment utilisées sur les théâtres coloniaux.

Il est ainsi intéressant de noter qu'une très grande partie des soldats français de la guerre d'Indochine, qui opposa au Viet Minh une France désireuse de reprendre le contrôle de sa colonie, étaient d'anciens soldats nazis recrutés dans les camps de prisonniers suite à l'écroulement du troisième Reich.

Toujours dans la politique coloniale, il faut également noter que les troupes d'auxiliaires indigènes étaient largement utilisées pour réprimer les mouvements indépendantistes.

Ainsi la répression de la fameuse révolte de 1947 à Madagascar fut largement le fait de troupes de tirailleurs sénégalais (NB: ce mot désignait en fait les soldats noirs issus de tout l'empire, et pas seulement du Sénégal).

L’Espagne créa elle aussi sa propre Légion étrangère, le Tercio.

Ce modèle de recrutement fut poussé encore plus loin dans le monde musulman. Le plus bel exemple est celui du corps des janissaires turcs.

Ces soldats redoutés étaient tous des enfants enlevés dans les communautés chrétiennes de l'empire pour être élevés dans la foi musulmane et devenir des sortes de moines-soldats dévoués jusqu'à la mort.

Les janissaires furent des soldats d'exception, efficaces et redoutés, avant de peu à peu devenir une sorte d'état dans l'état, de se marier, de faire et défaire les sultans jusqu'à ce que l'un d'eux en ordonne le massacre et dissolve ce corps d'armée.

Les sultans marocains s'étaient également créée une garde royale redoutée, composée principalement d'esclaves dont la majorité venait d'Afrique noire.

Cette garde noire fut l'un des piliers de leur pouvoir et donna pour partie naissance à la communauté noire du Maroc.

L'armée source d'inspiration

Le fonctionnement des armées modernes et ses principes ont inspiré des modes de management (Henri Fayol), et des idées d'organisation de la société qui ont été utilisées par les totalitarismes de tout bord.

Nombre d'artistes ont aussi souligné le caractère destructeur que peut avoir le formatage militaire que je viens de décrire sur les gens, l'armée les faisant passer de l'état de simples citoyens à celui de bêtes de guerre pour arriver à ses fins, sans se poser la question du retour à la vie civile, qui se termine souvent en drame.

On sait à quel point l'horreur de la première guerre mondiale a marqué les mentalités de l'entre-deux-guerres, alimentant parallèlement un pacifisme jusqu'au-boutiste et une militarisation de la société qui aboutit aux totalitarismes qui ensanglantèrent l'Europe vingt ans après.

L'écrivain Roger Vercel, dans son livre Capitaine Conan (qui a aussi donné un excellent film) décrit ainsi un homme qui organisa des corps francs de nettoyeurs de tranchées composés de repris de justice. Il fait dire à son héros "Vous avez fait la guerre, nous on l'a gagnée."

La sauvagerie de ses hommes, voulue et organisée pendant la guerre, devient gênante et incontrôlable à l'armistice, lorsqu'ils attaquent un bordel roumain avec une violence inouïe. Le livre demande en filigrane qui il faut juger, les soldats-tueurs ou ceux qui les ont fabriqués.

Quelques décennies plus tard, c'est le même thème que l'on retrouve dans le premier film de la série des Rambo, où Sylvester Stallone campe un ex-soldat d'élite hanté par la guerre du Vietnam, qui ne sait plus quoi faire de sa vie et zone dans une Amérique qu'il dérange, jusqu'au clash qui lui fait retrouver ses réflexes de commando.

Le dernier film que j'évoquerai s'appelle Avoir vingt ans dans les Aurès. Sorti en catimini peu après la fin de la guerre d'Algérie, il met en scène un groupe d'appelés insoumis en Algérie, qu'un lieutenant (joué par Philippe Léotard) va retourner et transformer en commando de chasse capable des pires horreurs.

Le réalisateur fait dire à ce soldat que le retour à la vie civile de ses gars n'est pas son problème...

vendredi 12 mars 2010

Orthodoxes et schismatiques (2) - Le judaïsme

Le judaïsme est la plus ancienne et la première des religions "abrahamiques", et le premier vrai monothéisme.

Il est censé avoir été élaboré par un long dialogue entre Dieu et des prophètes (dialogue transcris dans la Bible), le plus important étant Moïse, celui qui reçut les tables de la loi.


Cette religion a connu une évolution particulière du fait qu'elle a quasiment toujours été minoritaire, et à ce titre très souvent persécutée, qu'elle a très peu connu le prosélytisme (les historiens ne sont cependant pas d'accord là-dessus), qu'elle est liée à la notion de "peuple élu" et qu'elle a longtemps été pratiquée par une diaspora dont les éléments n'arrivaient pas ou peu à communiquer entre eux.

Ces circonstances particulières ont entraîné une profonde division dans le judaïsme, et l'apparition de branches déviantes sur le tronc commun.

Grosso modo, le monde juif moderne est découpé en plusieurs branches, liées à un contexte historique et géographique.

1. Les ashkénazes

Situés jadis en Europe, les ashkénazes ont vu leur centre de gravité basculer après la Shoah vers les États-Unis et de plus en plus vers Israël.

Leur origine est assez controversée, leur type physique européen suggérant toutefois un fort apport des communautés extérieures et donc des conversions.

Les ashkénazes ont des rites qui leur sont propres, et de nombreuses branches du judaïsme en sont issues, notamment les mouvements orthodoxes, tels que les hassidims.

L'influence européenne la plus spectaculaire sur la culture religieuse ashkénaze reste le vêtement des orthodoxes, qui est en fait l'ancien costume de la noblesse polonaise.


Il est à noter qu'une langue soudait jadis cette communauté: le yiddish, qui s'écrivait en caractères hébraïques mais se basait sur l'allemand. Elle est aujourd'hui détrônée par l'hébreu, et semble vouée à la disparition.

2. Les séfarades

Cette communauté, la deuxième du monde judaïque, est issue des juifs de l'Andalousie arabe, région où ses membres s'étaient installés en suivant les conquérants musulmans, avant d'en être expulsés par les rois catholiques.

Suite à cette expulsion, les séfarades se sont éparpillés dans le maghreb et l'empire ottoman (avec quelques enclaves en Europe, notamment aux Pays-Bas), avant que la création d'Israël et les mouvements de décolonisation ne les poussent à s'installer en Israël ou en Europe (ils sont nombreux en France).

3. Les mizrahim

Cette communauté désigne les juifs orientaux, c'est-à-dire ceux restés au moyen-orient après la chute du royaume biblique d'Israël, auxquels on ajoute ceux d'Iran ou du Caucase.

Proche de celui des séfarades, leur rite est toutefois différent. Aujourd'hui ils se trouvent quasiment tous en Israël.

4. Groupes judaïsants

Au-delà de ces trois grandes communautés existent des groupes se réclamant du judaïsme, mais que l'éloignement et l'isolement ont "abâtardis" au point qu'ils ne sont pas forcément considérés comme tels par Israël et les instances religieuses de référence. En voici quelques exemples:

- les juifs de l'Inde

En suivant des routes commerciales, des juifs s'étaient installés en Inde, où la culture endogame leur permit de survivre à l'assimilation. La cohabitation avec les religions majoritaires modifia cependant profondément leurs rites, avec notamment l'apparition de la notion de castes chez certains d'entre eux.

Si une partie d'entre eux fut reconnue juive et émigra en Israël, un certain nombre de communautés aux rites hybrides, comme les Bnei Menashe et les Bene Ephraim, continuent à susciter la polémique.


- les juifs d’Éthiopie

Un ensemble de communautés éthiopiennes affirment descendre directement du roi Salomon et de la reine de Saba.

Ayant vécu de manière très isolée, leur judaïsme présente de nombreuses particularités, qui les font considérer avec méfiance par le reste de la communauté juive mondiale et par Israël. On les désigne souvent sous le nom de "falashas", un terme considéré par eux comme péjoratif.

Deux autres communautés un peu marginales peuvent être notées:

- les samaritains

Présents en Israël et en Palestine depuis des siècles, ils se considèrent comme les vrais juifs, pratiquent l'endogamie (ce qui, vu leur faible nombre, pose de nombreux problèmes de santé chez eux) et rejettent une partie importante de la bible hébraïque et des traditions juives modernes.

S'ils sont reconnus comme juifs par le gouvernement israélien, ils ne le sont pas par une grande partie des communautés juives, qui s'appuyant sur leur propre tradition, les considère comme des Gentils installés en Palestine après leur déportation.

- les karaïtes

Née dans l'empire des tsars, le karaïsme est une version du judaïsme qui rejette également une partie de la bible hébraïque et qui a sa propre vision en ce qui concerne la tradition et nombre de points de doctrine.

Le rejet des traditions orales et des rites pour se recentrer sur le seul texte sacré (le tanakh), ainsi que la tendance des karaïtes à favoriser l’exégèse personnelle de ces textes (ce qui entraine une multitude d'écoles) peut les faire voir comme les protestants du judaïsme. Il semble qu'après une époque de grand succès au sein de la communauté juive, ils soient désormais marginaux.

Il est à noter qu'une partie des karaïtes, présents dans l'empire russe, se sont considérés et furent considérés par les autorités comme non juifs. Ils revendiquaient être un peuple d'origine turque, et à ce titre eurent un statut particulier. On trouve des descendants de ces karaïtes à Trakai, en Lituanie.

Le reste de la communauté karaïte se répartit entre Israël et les Etats-Unis.

Orthodoxes et schismatiques (1) - Introduction

La série de posts que j'entame d'aujourd'hui aura trait à un aspect de la religion, sujet d'actualité s'il en est.

Je vais parler du phénomène qui fait que des branches poussent de façon quasi-inévitable sur le tronc commun d'une religion établie.

Je parlerai surtout des religions "abrahamiques", mais ferai également quelques incursions dans d'autres mondes, je parlerai aussi des syncrétismes et également du communisme, dont le mode de fonctionnement idéologique a été très proche d'une religion.

Avant tout il faut se rappeler qu'avant de devenir une religion établie, une croyance est toujours quelque chose de nouveau, de subversif, qui propose une nouvelle vision du monde.

Puis peu à peu, de manière plus ou moins linéaire, autant par la violence et pour la recherche d'avantages que parce qu'elle séduit d'un point de vue philosophique, cette croyance, cette vision devient majoritaire et reconnue.

Commence alors la période de fixation de la doctrine, au cours de laquelle les querelles, les débats, certaines divergences doctrinales coïncident avec des intérêts plus prosaïques et masquent des luttes de pouvoir. A la fin de cette période est stabilisé un corpus, une doctrine officielle à l'aune de laquelle sera désormais jugée toute évolution.

Périodiquement, toutefois, des fidèles vont plus loin, proposant une nouvelle lecture de la religion, l'agrémentant de nouveautés issues de la confrontation avec d'autres doctrines ou remettant en cause le fonctionnement de ses institutions.

L'apparition de ces nouvelles tendances peut générer deux réactions.

La première réaction possible de la religion d'origine est l'affrontement, avec des résultats divers.

Tout d'abord, cette lutte peut entrainer la disparition des dissidents, des "hérétiques", comme ce fut le cas de tant de branches du christianisme (nestoriens, ariens, cathares, bogomiles, hussites, etc...).

Si la dissidence est toutefois trop forte, on peut assister à un "partage" des fidèles entre les hérétiques et les tenants de la religion d'origine (ainsi le monde chrétien s'est peu à peu découpé entre catholiques, protestants et orthodoxes, et le monde musulman entre sunnites des quatre écoles et chiites).

Enfin, les dissidents peuvent fuir et installer leur communauté sous des cieux plus cléments (les pères pèlerins fondateurs des USA ou les mormons installés dans l'Utah en sont un bon exemple).


La deuxième réaction de la religion majoritaire possible peut être d'intégrer la dissidence à la religion d'origine, en y suscitant des réformes ou en s'y adaptant.

Ce fut le cas des franciscains au sein de l'église catholique, ou du mouvement de réforme qui mena à Vatican II.

Paradoxalement, cette intégration peut également susciter l'apparition d'une nouvelle communauté, soudée autour du refus de ces réformes. C'est justement le refus de Vatican II qui amena la création du mouvement des catholiques intégristes.

Dans tous les cas, on a au final la coexistence d'un courant distinct issu d'un tronc commun, qui sont antagonistes tout en se reconnaissant un cousinage.

Par contre, si l'innovation religieuse est trop tranchée, on ne parle plus de courant, mais d'une nouvelle religion. Ainsi, on reconnait un tronc commun au judaïsme, au christianisme et à l'islam, mais il est très clair que ce sont des religions différentes. Idem pour le bouddhisme et l'hindouisme.

Je distinguerai enfin un dernier cas d'innovation religieuse, celui où les adeptes d'une religion sont durablement isolés du reste des fidèles, ce qui "pervertit" ou transforme leur doctrine, qui finit par être considérée comme différente par les adeptes de la religion dont ils se réclament. Les juifs ont souvent rencontré ce cas de figure.

C'est d''ailleurs par cette première religion abrahamique que je vais commencer mon étude dans le prochain post.