mardi 19 mai 2015

Livres (13) / Etat de la France (4): Fractures françaises

Dans la vie, il arrive que l'on ressente un malaise diffus, une sensation que quelque chose ne tourne pas rond, n'est pas à sa place, sans qu'on arrive à mettre le doigt sur le problème ou sa cause, ni à dire ce qui ne va pas.

Et puis un jour quelqu'un parle ou écrit et en l'écoutant ou le lisant, soudain ça y est, l'idée qui vous tracassait et qui n'arrivait pas à sortir devient limpide, elle est exprimée en termes clairs et vous semble tout à coup évidente.

Le livre Fractures Françaises de Christophe Guilluy que je vais évoquer aujourd'hui m'a fait cet effet-là lorsque je l'ai lu.

Petite introduction

Dans un précédent post j'exposai mon parcours de "petit blanc rural" devenu un banlieusard francilien et les interrogations que ce changement avait suscitées en moi.

Cette expérience a été marquante, mais j'avais le sentiment diffus que dans la psyché collective, les gens comme moi n'existaient pas, étaient invisibles bien que pas si rares que ça.

En effet, depuis de longues années, quand j'allume la télé ou que dans des journaux je tombe sur des reportages parlant des problèmes sociaux de notre pays, ils portent dans 90% des cas sur les fameuses "cités", sur les populations immigrées qui y vivent, et sur les jeunes de ces populations.

Je ne vais évidemment pas nier la détresse et la misère, bien réelles, de beaucoup de ces endroits et personnes. Simplement, contrairement à ce qu'on croit, elles ne leur sont pas exclusives.

J'ai notamment vu à la campagne bien des cas de pauvreté, pour ne pas dire misère, et de conditions de vie indignes.

Le deuxième point qui me gênait, sans doute encore plus, était le sous-entendu, parfois d'ailleurs pas du tout sous-entendu mais carrément explicite, que la situation difficile des immigrés pauvres était principalement la conséquence d'un racisme et d'un déficit d'accueil de la part des Français dits de souche.

Au final, c'est cette grille d'analyse, omniprésente, qui pour moi sonnait faux, ou du moins très incomplète.

La lecture de Fractures Françaises a éclairci tout ce ressenti de manière très claire, cette courte étude mettant en mots et en chiffres ce que je ressentais confusément.

Investissement public

Guilluy commence par donner quelques chiffres et statistiques très intéressantes, qui immédiatement viennent taquiner le dogme "pauvreté en France = des Noirs et des Arabes dans les cités".

Première statistique: seulement 20% des immigrés français vivent dans les "cités" susnommées.

Donc 80% vit ailleurs. Et dans ces 80% il y a forcément une part significative des deux minorités stigmatisées en premier: Maghrébins et Noirs.

Deuxième statistique: 40% des immigrés français sont propriétaires d'un bien dans leur pays d'origine.

Cela implique que ces gens, pas loin de la moitié, ont pu dégager suffisamment d'argent pour investir dans leur pays natal ou celui de leur parents.

Ce qui signifie qu'a priori ils ont pu accumuler un peu de superflu (que ce soit au détriment d'autre chose ou non) et donc ce qui dénote une forme de réussite.

Le livre continue par l'intéressante comparaison entre un quartier sensible de Villiers-sur-Marne et un quartier déshérité de la ville de Verdun. Pour les deux, il donne les chiffres de l'investissement public par habitant: transports, distractions, infrastructures, etc.

Le constat était sans appel: Villiers sur Marne reçoit...1000 fois plus d'investissements publics que le quartier de Verdun!! Et quand on compare les revenus et les taux de chômage, Verdun est du mauvais côté.

Bref, le territoire le plus désavantagé n'est pas celui qu'on croit.

Les cités au cœur de la ville

Après cette comparaison volontairement frappante, le livre décrit les avantages objectifs dont bénéficient les habitants de beaucoup de ces cités pourtant décrites comme des mouroirs coupés du monde.

Il constate ainsi que dans nombre de villes, notamment dans les grandes métropoles attractives comme Paris ou Lyon, l'extension urbaine a en quelque sorte déplacé les cités qui se retrouvent désormais souvent au centre des agglomérations.

En effet, les pavillons et autres résidences se sont étendues autour d'elles, étendant la zone urbaine de plus en plus loin et les rapprochant mécaniquement du centre.

Du coup, cette densification a pu finalement les transformer en quartiers bien placés, bien desservis (ou a minima mieux que beaucoup de banlieues plus lointaines).

Cet avantage relatif est accentué par un avantage de prix qui est encore plus marqué dans le contexte du boom immobilier des dernières années.

Si je prends l'exemple du Kremlin-Bicêtre, banlieue parisienne de la petite couronne que je connais bien, un appartement en HLM peut coûter à la location (en comptant l'APL) au minimum trois fois moins qu'un logement équivalent dans le parc privé.

Et la ville étant petite, l'accès au métro, aux bus, à la médiathèque ou à la piscine est le même pour les habitants des deux types de résidences.

Donc, pour une personne aux moyens limités, l'avantage d'obtenir une place en HLM, même "pourri", peut donc représenter un facteur déterminant dans les revenus et les opportunités.

Ce genre de mise en perspective permet de relativiser l'image de ghetto un peu trop systématiquement appliquée à ce genre d'habitat.

Les éternellement "jeunes" et le futur du pays

Un autre point sur lequel Guilluy attire l'attention c'est le fait que les banlieues vieillissent aussi. Là-bas aussi on trouve de plus en plus de retraités, et les "jeunes" sur lesquels on se focalise depuis les premières émeutes en banlieue lyonnaise dans les années 70 ne le sont évidemment plus aujourd'hui.

Étudier le parcours du reste des habitants et de ceux qui vieillissent ne semble pourtant intéresser personne. Tout comme étudier celui de l'autre jeunesse, celle qui grandit hors des quartiers.

Pire, on note la persistance d'un certain discours, porté par des gens de couleurs politiques diverses, qui continue à affirmer que le futur du pays se trouve précisément dans ces territoires, dont l'auteur nous dit qu'ils ne représentent finalement que 8% de l'ensemble.

Le regard sur les populations est donc finalement aussi distordu et réduit que la question de l'habitat.

La banlieue, sas entre le monde extérieur et la France

Les banlieues, dans le sens où on en parle habituellement, c'est-à-dire celui de quartiers sensibles, sont ensuite définies comme des "sas" de la nouvelle donne migratoire.

Je m'explique.

Lorsqu'un migrant arrive dans un pays d'accueil, il doit suivre un parcours d'intégration complet pour s'y débrouiller, en apprendre les usages, les lois, connaitre ses voisins, trouver un travail, parfois apprendre la langue, etc.

Concernant la France, l'OCDE nous dit que le migrant type est une personne peu diplômée, issue d'un pays pauvre, principalement africain, qui vient dans l'Hexagone pour y épouser une personne de sa communauté.

Le chemin d'intégration de ce profil de migrant est fatalement plus long que celui d'un diplômé polyglotte, et l'investissement initial de l'État (scolarisation, éducation, logement, aide sociale...) forcément plus important.

Or l'étude des flux migratoires nous montre l'arrivée constante de personnes présentant ces caractéristiques dans les mêmes banlieues.

En conséquence, le besoin d'aide et de financement dans ces endroits est permanent, les migrants intégrés étant continuellement rejoints par de nouveaux arrivants à intégrer.

On peut noter qu'en parallèle, tous les gens qui le peuvent quittent ces zones dès que possible, pour échapper aux problèmes qu'entrainent fatalement la concentration de gens pauvres et différents: misère, incivisme, faible niveau scolaire, difficultés sociales et insécurité.

Cet écrémage, qui ne touche d'ailleurs pas que les blancs, accentue encore la concentration.

Dans ces quartiers qui accueillent en permanence ces nouveaux arrivants tout est donc toujours à recommencer, les "intégrés" étant sans cesse remplacés par des "à intégrer".

La conséquence de ces mouvements, c'est que le décrochage de ces banlieues avec le reste de la société est finalement devenu structurel.

Et du coup, tout l'argent qui y est déversé à des fins d'intégration peut sembler versé dans un puits sans fond.

Cela donne une impression d'échec, qui n'est pas forcément justifiée puisque ce sont toujours de nouvelles personnes qu'on doit intégrer.

C'est en ce sens que Guilluy les décrit comme des sas entre le sud et le nord, entre les communautés issues du Tiers Monde et le reste de la population française.

Insécurité culturelle

Et ces sas sont symptomatiques de ce qu'il appelle "l'insécurité culturelle".

Ce concept est né du constat d'un changement profond dans la façon d'envisager l'immigration dans les pays occidentaux.

En effet, l'idée de l'assimilation, où le Français était le référent culturel, c'est-à-dire le modèle vers lequel devaient tendre les nouveaux arrivants, a été remplacée par celle de multi culturalisme, où les identités sont égales et doivent cohabiter en se respectant.

En d'autres termes, l'autre va rester autre et l'aspect sas précédemment décrit facilite bien évidemment la pérennisation des cultures importées.

Intervient alors la question du nombre. Dans un contexte multi culturel, la communauté la plus importante aura naturellement le plus de poids.

C'est ainsi que ces zones sont évitées au maximum par la population de souche, en un véritable "white flight" bien peu évoqué au niveau politique, ou alors de manière biaisée, pour illustre un racisme supposé.

Sauf qu'au fond, si l'on trouve naturel qu'un immigré cherche à recréer son univers là où il s'installe, il est finalement logique que l'indigène veuille faire pareil.

Quand ils ont les moyens, ceux-ci vont donc aller dans des enclaves filtrées par l'argent, et dans le cas contraire partir vers le péri urbain, la banlieue lointaine.

Mondialisation: les in et les out

Après ce passage sur les mouvement migratoires au sein de la classe populaire, l'auteur parle ensuite des impacts de la mondialisation sur le pays.

Il développe l'idée, assez commune aujourd'hui, que deux catégories de la population bénéficient de la mondialisation.

La première regroupe les hauts diplômés, multilingues, bien armés pour faire face au nouveau marché du travail, souvent issus de la bourgeoisie française et démarrant la vie avec un certain patrimoine. Ce sont les gens des "centres villes", de l'intramuros parisien.

Ce groupe est généralement pro-immigration, à la fois par idéologie (l'aide au tiers monde, le multiculturalisme), parce que ça lui permet l'accès à une offre culturelle plus grande (notamment via les restaurants exotiques) et à des employés de maison (la femme de ménage philippine remplace la bonniche bretonne), et parce qu'il est en connexion professionnelle ou touristique avec le monde.

La deuxième catégorie, ce sont les immigrés nouveaux arrivants. Ils peuvent quitter leurs pays en espérant des lendemains meilleurs, trouvent en France des emplois, ingrats, pas forcément déclarés, "dont les Français ne veulent plus" comme dit le lieu commun, et qu'eux-mêmes décrochent par solidarité familiale/communautaire.

En vérité, ils les décrochent aussi et surtout parce qu'ils acceptent de vivre dans des conditions qu'un salarié français -de toute origine- n'accepterait pas, comme ces hommes maliens qui passent 40 ans à deux dans une chambre de leur foyer au bord du périphérique parce que ça fait vivre la famille au pays.

Et s'il y a des gagnants à cette mondialisation, il y a aussi des perdants.

Guilluy les désigne: ce sont les classes populaires indigènes, c'est-à-dire françaises de souche ou d'immigration plus ancienne.

Celles-ci ne gagnent rien au processus en cours.

Leurs enfants ont bien plus de mal à monter socialement, et risquent au contraire de plus en plus de décrocher, la classe moyenne ayant de plus en plus tendance à se polariser entre les deux extrêmes précédemment décrits.

La mondialisation a vu les emplois du secondaire partir à l'étranger, et ceux du tertiaire se regrouper dans les mégalopoles, en un mouvement de concentration de plus en plus marqué sur des bassins géographiques limités. Conséquence: s'y loger est beaucoup plus difficile que pour la génération précédente.

En gros, il y a deux options: soit avoir accès au parc privatif, et donc avoir suffisamment d'argent (par patrimoine familial ou par un emploi élevé), soit avoir accès au parc social, dans lequel les places sont rares et où la concurrence immigrée, on l'a vu, est très importante.

Une fracture centre / périphérie

Si l'on résume, la configuration décrite par le géographe est la suivante:

En France, les emplois se sont massivement tertiairisés et concentrés dans quelques mégapoles.

Dans ces mégapoles vivent les gagnants, riches, diplômés, adaptés à la mondialisation.

Autour d'eux, bénéficiant des retombées du dynamisme économique des métropoles, de stratégies communautaires, d'exigences plus basses liées à leur situation de départ et/ou d'un parc social où ils sont largement représentés, vivent les immigrés récents.

Plus loin vient le cercle de ceux qui ont perdu sur les deux tableaux: l'emploi et l'identité, qui connaissent également l'insécurité économique, souvent l'insécurité physique, et l'insécurité culturelle.

Contrairement au schéma classique d'une France blanche de petite bourgeoisie opposé à un prolétariat immigré, la fracture se situe entre le centre et la périphérie, et la question de classes est toujours là.

L'offre politique

Cette situation étant actée, quelle en est la réponse dans l'offre politique actuelle?

Et bien, tout se passe comme si pour les grands partis, la classe populaire avait disparu des radars. La droite comme la gauche ont validé la mondialisation telle qu'elle se produit, et il est difficile de faire la différence entre ce que proposent les deux grands partis à la classe populaire.

L'ouverture de l'économie, les délocalisations, l'espace Schengen et les flux migratoires semblent en effet considérés comme des postulats par les deux côtés.

La droite a délaissé le patriotisme/nationalisme pour le business, et la gauche, empêtrée dans le marxisme de ses origines, a délaissé le "peuple" jadis encensé pour le remplacer par les minorités, le combat contre l'oppression qui leur est faite devenant la nouvelle croisade, prolongeant en quelque sorte sur le territoire national le Tiers-Mondisme qui avait remplacé le marxisme après son échec.

On sait ainsi que Terra Nova, le Think tank qui a permis la victoire de François Hollande, a délibérément axé la campagne de ce dernier sur les immigrés, les jeunes, les homosexuels, les femmes, troquant la question sociale contre la question raciale, en un aboutissement du processus qui a transformé l'ex-ouvrier de souche en un beauf soupçonné de racisme congénital et opposé à des immigrés victimes par essence et selon la formule consacrée, avenir de la France.

De nombreuses voix ont néanmoins dénoncé ce "lâchage", comme Hervé Algalarondo dans "La préférence immigrée". Guilluy souligne d'ailleurs que la classe populaire reste majoritaire dans ce pays (60%), et que l'ignorer est à la fois condamnable et contre-productif.

Il note aussi que personne n'est dupe, ceux qui prônent l'ouverture étant généralement des privilégiés aux postes protégés et aux enfants dans le privé.

Ce troc de la question sociale contre la question raciale est éminemment dangereux et porteur de divisions.

En effet, beaucoup de Français de souche se sont découverts blancs, et ont commencé à considérer objectivement que leurs intérêts ne sont pas ceux des immigrés.

Cette nouveauté était flagrante dans l'élection présidentielle de 2007, avec un électorat blanc votant massivement pour Nicolas Sarkozy, et un électorat immigré pour Ségolène Royal. Il semble que ç'ait été la première fois en France.

Depuis, l'UMP a déçu et ceux qui votent encore le font pour le Front National, parce qu'objectivement ce parti leur parle de protection sociale, de préservation d'emplois et de contrôle des frontières.

Le constat de Guilluy a fait se cabrer, mais il a fait des petits.

Cette naissance du petit blanc en France, version hexagonale de celui qu'on croyait réservé aux colonies ou aux USA, semble une donnée à laquelle on commence à s'intéresser (par exemple, le livre d'Aymeric Paricot, "Les petits blancs"). Guilluy est même cité dans le New Yorker ou les journaux de la BBC.

Conclusion

Dans Fractures françaises, qui comme tout livre, n'est pas parfait, doit être complété ou nuancé et a fait l'objet de nombreuses critiques, Christophe Guilluy démonte l'idée simpliste que la France serait un pays de blancs de la classe moyenne opposés à des banlieues de jeunes immigrés paupérisés.

La métropolisation du pays, processus qui n'est pas limité à la France, fait que la principale fracture est désormais entre le cœur des métropoles et la périphérie.

Et la deuxième fracture est enfant du multiculturalisme, adopté en catimini. Elle divise la classe populaire en deux groupes raciaux dont les intérêts semblent diverger.

Le défi consiste aujourd'hui à redonner à cette classe, légitime et encore nombreuse, à la fois de la confiance et un avenir, à la réintégrer dans le jeu politique et économique. Ce qui est tout sauf évident, mais pas loin d'être urgent.

dimanche 17 mai 2015

Le bon moment

Le maelström immobilier qu'a subi notre pays ces dernières années, et qui a marqué les gens de ma génération en quête d'un nid à acheter, connait depuis quelques temps un revirement.

C'est-à-dire qu'après une hausse continue et incroyable des prix et des volumes de vente, le mouvement s'essouffle. Les taux d'emprunt baissent, par endroit les prix aussi, etc.

Ceux qui n'ont pas acheté se réjouissent de ces symptômes d'une accalmie, ceux qui l'ont fait avant ce ralentissement un peu moins.

Chacun a acheté en croyant que c'était le bon moment, mais ça ne l'était pas pour tous.

C'est ce concept de "bon moment", qui s'applique à plusieurs domaines, qui m'inspire aujourd'hui.

Comment le reconnaitre? Quels sont les signes?

Je vais continuer avec mon exemple de l'immobilier, en me basant sur l'expérience de gens que j'ai connus.

Premier cas: les gens qui ont acheté jeunes un bien avant que les prix ne deviennent délirants (en gros l'explosion a commencé il y a quinze ans) et avec un crédit sur un nombre d'années réduites. Ils sont les grands gagnants.

En effet, ils ont vu le prix de leur bien flamber et se retrouvent propriétaires dans la force de l'âge, ce qui leur permet de mobiliser l'argent qu'ils ne versent plus ailleurs.

Par exemple, pour peu qu'ils aient eu des enfants tôt, ils peuvent investir dans leurs études sans sacrifier leur niveau de vie.

(Si en revanche ils avaient pris un crédit avec un taux élevé, ceux-ci ayant connu une baisse historique, cela peut compenser la hausse du prix de leur bien).

Deuxième cas: ceux qui ont dépensé des fortunes pour acheter un bien juste avant le krach de 1992 et du le revendre rapidement. Ils ont connu une perte sèche et sont aujourd'hui incapables d'en racheter l'équivalent.

Enfin, dernier cas: ceux qui ont fait une bonne affaire en achetant tel bien à un instant T mais qui ont vu sa valeur chuter brutalement, suite à l'installation près de chez eux d'une autoroute, d'une cité mal famée ou d'une déchetterie.

Le premier cas est gagnant, les deux derniers perdants.

En fait, pour l'achat, on peut prendre ses précautions, mais on ne peut pas tout prévoir. On ne sait finalement que c'était le bon moment que des années plus tard.

Prendre un crédit pour quelque usage que ce soit rentre aussi dans ce schéma. Il est plus intéressant de s'endetter dans une période inflationniste que dans une période de prix stables. Mais qui peut prévoir la fin de tel ou tel cycle?

On a ainsi vu en Europe de l'Est la faillite de personnes ayant faits des emprunts en euros ou en francs suisses et devenues insolvables lorsque la valeur de leur propre monnaie a plongé.

C'est la même chose pour l'épargne. Je connais des gens qui ont ouvert un PEL quand les taux d'emprunt étaient très hauts. Lorsqu'ils ont baissé, leur produit d'épargne a gardé le taux d'intérêt initial, devenant très compétitif.

Dans un autre ordre d'idée mais toujours en tournant autour du concept de bon moment, il y a ceux qui importent un concept ou une idée avant les autres, s'assurant une place de choix.

Je pense à Bruno-René Huchez, la personne qui a amené Goldorak en France, ouvrant la porte à des années d'importation de mangas. C'était un coup de génie.

Je pense aux créateurs de Caramail, un des premiers portails/messageries électroniques de France aujourd'hui oublié mais qui a alors fait leur fortune.

Pour ces deux cas, dix ans plus tard, l'impact de ces nouveaux produits n'aurait pas été pareil, il aurait même pu être nul. Ils l'ont fait au bon moment.

Encore plus fort, ces personnes qui ont été au bon endroit au bon moment à leur corps défendant.

L'exemple qui me vient à l'esprit est celui de certains développeurs de Microsoft qui ont accepté, certains par faiblesse et passion, d'être payés en stock options plutôt qu'en salaire au début de l'entreprise.

A 25 ans, ils étaient millionnaires...

Autre exemple particulièrement étonnant, c'est le pet rock, la roche de compagnie, objet particulièrement ridicule qui fit pourtant la fortune de son créateur Gary Dahl, puis son malheur à ce qu'il dit ensuite, n'ayant jamais pu rééditer un tel coup. Cela a fonctionné en 1975 mais pas après...qui saurait dire pourquoi?

Dans l'autre sens, il y a aussi le mauvais moment. Je citerai deux cas français emblématiques.

D'abord les emprunts russes, placement d'avenir devenu catastrophique suite à la révolution d'octobre 1917.

Et ensuite Concorde, fabuleux avion qui a complètement raté sa cible car sorti au moment du choc pétrolier qui en rendait l'exploitation trop coûteuse.

Tout ceci pour dire qu'une idée, un concept, une action peuvent être bons en soi, mais leur impact dépend toujours de ce qui l'entoure, et notamment du moment où elle est mise en œuvre.

C'est vrai à titre commercial, politique comme à titre privé, et ceux qui arrive(raie)nt à trouver une recette permettant de repérer ce bon moment sont vraiment les rois de ce monde.

Orthodoxes et schismatiques (8) - L'islam : introduction

L'islam est la troisième et la plus récente des religions abrahamiques.

Deuxième confession la plus répandue sur le globe, elle est aussi en pleine expansion depuis plusieurs années, essentiellement pour des raisons démographiques.

Comme je l'ai fait pour les autres religions, je ne vais pas ici parler théologie, mais plutôt d'histoire et de fait social.

L'islam nait dans la péninsule arabique au 6ème siècle après Jésus-Christ. Il se base sur un livre, le Coran, dicté par l'ange Gabriel au prophète Mahomet.

Comme le christianisme le fait avec le judaïsme, l'islam se reconnait un cousinage avec les adeptes de ces deux religions, qu'elle désigne comme "gens du livre".

En revanche, là où la Bible reprenait l'ensemble des livres de la Torah en les complétant par d'autres, le Coran considère ces deux révélations comme altérées, comme une parole divine mal interprétée.

Et donc, si l'on retrouve bien une partie des personnages et enseignements de ces deux autres religions, c'est avec des différences parfois très importantes.

Dès son apparition, cette nouvelle croyance connait bien vite le succès, les disciples de Mahomet se multipliant et finissant, à la suite de nombreuses batailles, par fonder un état religieux: le califat.

Cet état, qui recouvrait la quasi totalité de la péninsule arabique est un modèle de perfection pour les musulmans d'hier et d'aujourd'hui.

Après le décès de Mahomet, il fut administré par divers successeurs qui l'agrandirent énormément, conquérant peu à peu l'ensemble du monde arabe, la Perse, l'Espagne, et fondant des royaumes (ou en convertissant les dirigeants) le long des routes du commerce et de la guerre, en Afrique comme en Asie.

L'expansion arabe finit toutefois par marquer le pas, notamment du fait de la montée en puissance d'une chrétienté tout aussi belliqueuse.

Ce fut alors le monde turc qui prit le relais dans la diffusion de la foi musulmane.

Une partie des descendants de Genghis Khan s'était en effet convertie, et les empires qu'ils se taillèrent en Asie centrale, en Inde, en Anatolie et en Europe de l'Est installèrent cette religion dans les territoires nouvellement conquis.

Aujourd'hui l'islam continue à se développer, mais essentiellement via les migrations, le monde musulman connaissant une fécondité globalement plus forte que le reste du monde ainsi que bien souvent des situations de pauvreté poussant à l'exil.

A l'instar du christianisme, l'Oumma, la communauté des croyants, est également très divisée, et l'islam a généré bon nombre de syncrétismes et religions dérivées.

Les posts suivants vont décrire grossièrement cette complexité.

vendredi 15 mai 2015

Mon aperçu de la littérature israélienne (1): introduction

Parmi les pays de ce globe auxquels je me suis tout particulièrement intéressé, il y a Israël.

Cet intérêt a tout d'abord tenu à mon éducation religieuse, dans laquelle le peuple juif a une place de choix.

Il s’est ensuite transformé en très forte curiosité pour un peuple-religion au destin sans équivalent dans les mondes occidentaux et méditerranéens.

Enfin, j’ai été fasciné par l’œuvre extraordinaire qu’a été la transformation de ce bout du Moyen Orient en un état qui ne ressemble à aucun autre et qui cristallise émotions et combats pour un très grand nombre de Terriens.

Quand je dis "œuvre extraordinaire" il n’y a pas de jugement de valeur, simplement le constat que quelque chose d’unique a été créé.

J'ai du coup lu pas mal d'auteurs israéliens, que je vais présenter dans cette série de posts, en y rajoutant quelques auteurs juifs, modernes ou non.

Et comme je l'ai fait jadis pour la littérature roumaine, je vais commencer par faire un petit survol de l'histoire du pays et des peuples et communautés qui l'habitent aujourd'hui.

1. Judaïsme et diaspora

Au commencement était le judaïsme, la première des religions dites "abrahamiques" (du nom de ce prophète fondateur qu'elles partagent). Elle fut révélée à un peuple sémite à qui Dieu aurait donné un destin particulier.

A l’époque antique, ce peuple se fixa sur le territoire de l’actuelle Palestine/Israël, où il cohabita avec d’autres peuples de manière plus ou moins conflictuelle.

Cet espace devint un royaume, puis deux (Juda et Israël) et fut plusieurs fois soumis à des invasions, avant qu’une révolte envers l’empire romain n’entraine l’interdiction pour tout Juif d’y habiter.

Commença alors la très longue période de diaspora, pendant laquelle le visage moderne du Juif se construisit.

Au départ, le judaïsme était la religion d’un peuple tribal, stabilisé dans un territoire qu’il dominait.

Avec la diaspora, ce peuple se fractionna. Le contact avec d’autres sociétés entraina des conversions dans les deux sens, des mélanges ethniques ou culturels, l’adoption de coutumes autres, diverses adaptations...

Cette différentiation devint parfois énorme, et si tous gardaient l’espoir formel d’être "l’an prochain à Jérusalem" comme le proclamait une prière, avec le temps il n’y eut plus tellement de choses en commun entre eux.

Le Juif prit alors cet étrange statut, ni ethnique, ni national, ni religieux, mais un peu tout à la fois, difficile à mettre dans une case, et devenant souvent un repoussoir à l’époque des religions ou des nationalismes exclusifs.

Ayant déjà évoqué l’histoire juive en tant que minorité européenne dans un précédent post et leur religion dans un autre, je vais passer directement au processus qui mena à l’État dont je parle aujourd'hui.

2. Sionisme

La théorie sioniste et l'idée de l'état d'Israël sont nées au XIXième siècle, dans le cerveau de l'Austro-Hongrois Théodore Hezl.

A cette époque, la fièvre des nationalismes qui secouait toute l'Europe entrainait des rejets violents à l'égard des minorités, dont l'affaire Dreyfus fut un des sommets.

Cet événement choqua profondément Herzl et lui donna l'intime conviction qu'il était indispensable pour la minorité juive qu'elle se construise elle aussi une patrie afin de se normaliser.

Immédiatement se posa la question de l'emplacement de ce pays.

Après quelques tâtonnements (on pensa notamment un temps à Madagascar), c'est tout naturellement (si l'on peut dire ça après 2.000 ans d'absence) vers la Palestine que se tournèrent les regards des premiers sionistes.

La théorie sioniste était née à l'ouest, mais les premiers Juifs à la mettre en pratique venaient d'Europe orientale, essentiellement de Russie, de Roumanie et de Pologne.

Ceux-ci s'installèrent en Palestine, alors province ottomane, chassés par une hostilité grandissante à leur égard et portés par une sorte de messianisme un peu fou.

Il fallait en effet la foi pour s'installer dans un climat difficile sur les rebuts des terres arabes que leur vendaient les grands propriétaires terriens.

Pour une grande partie d'entre eux sionisme se conjuguait avec socialisme et la nouvelle patrie devait aussi avoir de nouvelles règles.

Apparut alors le kibboutz, sorte de ferme collective où tout était mis en commun, où hommes et femmes ne se mariaient ni n'élevaient leurs enfants, qui étaient pris en charge par la communauté, et où la religion n'était guère la bienvenue.

A la fin du XIXIème siècle, un Juif lituanien avait ressuscité une langue hébraïque alors confinée à l'écrit. Elle fut choisie par les kibboutznik pour être celle de l'homme nouveau israélien.

A côté de ces espèces de missionnaires, il y avait des Juifs plus terre-à-terre, traditionnels ou traditionalistes, attachés au yiddish, le dialecte judéo-germanique des Juifs d'Europe de l'est, et souhaitant que l'hébreu reste seulement la langue sacrée.

Une compétition (encore présente aujourd'hui, j'y reviendrais) existait entre ces visions différentes de ce que devait être l'état d'Israël, mais elle était reléguée au second plan par l'adversité commune.

En effet, au fur et à mesure que le nombre de ces étranges colons croissait, la tension avec des voisins arabes de plus en plus inquiets augmentait également, entrainant des affrontements qui relativisaient les divergences entre Juifs: la survie primait.

En 1918, la Palestine changea de mains. Les Turcs en furent chassés par les Britanniques, aidés par des Arabes à qui ils avaient promis un grand royaume en échange de leur appui.

Cette promesse ne fut pas tenue, puisque le Royaume-Uni obtint de la S.D.N. (ancêtre de l'O.N.U.) un mandat sur la Palestine, c'est-à-dire la mission de l'aider à s'organiser avant de la laisser prendre son indépendance.

En fait, tous les mandats donnés à la France ou à l'Angleterre sur des provinces ottomanes ou allemandes aboutirent à des colonies de fait.

Les frontières actuelles des états du Levant furent d'ailleurs établies avant même le départ des Turcs par les accords Sykes-Picot, du nom de l'Anglais et du Français qui les signèrent en secret.

La déception arabe fut grande, d'autant plus quand le ministre anglais Lord Balfour avait fait en 1917 sa fameuse déclaration indiquant que le Royaume-Uni soutenait la création d'un "Foyer national juif" en Palestine.

La tension entre les communautés redoubla donc, tandis que l'immigration juive, de plus en plus financée par la diaspora, ne faiblissait pas.

Devant les désordres provoqués par cette situation, la Grande-Bretagne finit par revenir sur sa décision, mais ce faut en vain.

La Palestine mandataire était définitivement devenue un terrain d'affrontement entre des sionistes motivés, de plus en plus nombreux et vindicatifs, des Arabes de plus en plus inquiets et décidés à lutter pour ne pas être dépossédés, et des Britanniques de plus en plus dépassés et également détestés des deux côtés.

Arriva la Seconde Guerre Mondiale, à l'issue de laquelle la pression juive sur la Palestine atteint son paroxysme: suite à la Shoah des milliers de Juifs fuirent vers ce qui devenait réellement leur Terre promise.

Les sionistes organisaient des filières clandestines, collectaient des fonds, jouaient de leurs réseaux, utilisaient la propagande (comme la célèbre affaire de l'Exodus), et préparaient leur futur en organisant des forces armées, un gouvernement, etc.

3- Naissance d'Israël et Nakba

En 1948, devant la situation qui dégénérait, l'ONU fraichement créée proposa un plan de partition de la Palestine en deux états, un arabe et un juif, et le soumit à l'assemblée.

Le Oui l'emporta, notamment grâce à un important lobbying sioniste et à l'appui américain, qui alla jusqu'à exercer un chantage sur certains pays.

Dès la proclamation d'Israël éclata la première guerre israélo-arabe, dans laquelle s'engagèrent toutes les puissances arabes de la région.

L'armée israélienne, au prix de très lourdes pertes, parvint cependant à écraser les unités qui lui étaient opposées et à progresser assez largement en dehors de la zone qui lui était attribuée.

Une très grande partie des habitants de la Palestine s'enfuit à ce moment-là.

Les avis divergent sur les causes de cet exil.

On sait que certains villages à l'emplacement stratégiques furent rasés ou vidés par par l'armée ou les milices israéliennes, parfois au prix du massacre de leurs habitants (le village de Deir Yassin en est le symbole).

D'autres parlent de panique involontaire chez les Palestiniens. Certains disent enfin que c'est à l'appel des armées arabes qu'ils partirent, celles-ci leur promettant une victoire rapide et leur demandant de leur laisser les coudées franches.

Quelle que soit la part de vérité de ces trois thèses, une très grande partie des habitants arabes quittèrent au final leurs villages pour l'inconnu, parfois plus loin en Palestine, parfois en Jordanie, au Liban ou en Syrie, voire en Égypte.

Ils ne savaient pas que ce serait un voyage sans retour, l'état hébreu le leur interdisant jusqu'à ce jour.

A la fin de cette guerre, Israël était né et recouvrait une surface plus grande que celle qui lui avait été donnée.

Quant à la Palestine, elle avait disparu, partagée entre l'Égypte qui contrôlait la bande de Gaza et la Jordanie, qui annexa la Cisjordanie et Jérusalem est, où elle rasa synagogues et quartier juif.

Cet événement traumatique est connu chez les Palestiniens sous le nom de Nakba, la catastrophe.

4 - Guerres et Frontières

Plusieurs autres guerres suivirent l'indépendance, avant qu'une paix hostile ne s'établisse entre Israël et ses voisins.

Le plus important de ces conflits, la guerre dite des 6 jours, eut lieu en 1967. Cette année-là, Israël lança une guerre préventive dans toutes les directions et enfonça en quelques jours les armées syriennes, jordaniennes et égyptiennes.

Ce dernier pays, dont le dirigeant Nasser se faisait fort de rayer l'état hébreu de la carte, fut particulièrement touché.

L'aviation israélienne détruisit en effet toute son aviation au sol, et Tsahal (nom de l'armée israélienne) envahit la bande de Gaza avant de se rendre maitresse de tout le Sinaï.

Sur le front est, Jérusalem était conquise, ainsi que toute la Cisjordanie jusqu'au Jourdain. De plus le plateau syrien du Golan, haut lieu stratégique du fait de sa position et de son statut de château d'eau de la région, était également annexé.

Cette guerre, qui fit plus que doubler le territoire israélienne, constitue un tournant historique majeur.

Tout d'abord, l'image de l'état hébreu changea aux yeux du monde.

Ce petit pays vu comme isolé et menacé injustement commença à apparaitre comme une armée supérieure et une puissance belliqueuse, surtout lorsqu'il fut clair qu'il n'avait nullement l'intention de se retirer de ses nouvelles conquêtes, malgré les protestations de certains Israéliens.

Ensuite ce fut le début de la fin du panarabisme. L'échec de trois armées, de trois régimes face à un envahisseur hébreu inférieur en nombre fut un choc pour les masses arabes.

Désormais plus rien ne serait pareil et l'étoile des partis Baas et nationalistes commença à pâlir, et celle de l'islamisme à monter.

Toutefois Israël allait subir un revers six ans plus tard, lorsque Sadate, le successeur de Nasser déclencha la guerre du Kippour, qui faillit précipiter l'état hébreu au bord du gouffre en le prenant par surprise.

A la suite de cette contre-offensive arabe, qui lavait l'honneur égyptien, commença le temps des négociations de paix.

Le Sinaï fut rendu à l’Égypte en échange d'une reconnaissance du pays, une paix fut signée avec la Jordanie, un modus vivendi s'établit avec la Syrie.

Le temps des conflits interétatiques prenait fin, l'étape suivante, dans laquelle nous sommes encore, allait commencer.

5 - Naissance du peuple palestinien

Suite à ses conquêtes, Israël se retrouva avec  sous son contrôle plusieurs millions d'Arabes, que l'on peut diviser en trois groupes.

Tout d'abord, il y a ceux qui étaient restés en 1948. Ceux-là ont reçu la nationalité israélienne, mais avec des droits limités, notamment l'impossibilité d'acheter de la terre ou de servir dans l'armée.

Ce dernier point est discriminatoire puisque avoir fait son service militaire est dans ce pays le sésame indispensable pour une carrière dans un grand nombre de domaines.

Ensuite il y a les habitants de Jérusalem, au statut hybride et soumis à une pression constante pour qu'ils vident les lieux.

Enfin il y a la grande masse des Arabes des territoires occupés, c'est-à-dire la Cisjordanie et la bande de Gaza. Ceux-là, la majorité, étaient au début ni plus ni moins que des colonisés.

A ces trois catégories s'ajoute une diaspora conséquente.

Elle est présente dans le monde entier mais surtout dans les pays arabes, Jordanie et Liban en tête, où elle vit dans des camps depuis plusieurs générations, n'obtenant ni la nationalité de leur pays d'accueil ni la possibilité de retourner dans leur pays d'origine.

Cette situation et la trahison des pays arabes dont il devint vite évident que la question palestinienne n'était qu'un outil de politique intérieure, fit prendre conscience aux Palestiniens qu'ils étaient un peuple. Et à ce titre, il fallait qu'ils ne comptent que sur eux-mêmes s'ils voulaient être reconnus comme tels un jour.

Apparut alors l'OLP, l'Organisation de Libération de la Palestine, qui commença sa longue marche par des attentats, et dont le leader Yasser Arafat finit par devenir une figure internationale incontournable.

L'état hébreu chercha tout d'abord à détruire l'OLP par des assassinats ciblés, par des attaques frontales de leurs bases arrière (comme le Liban), puis passa à l'allumage de contre-feux, notamment en finançant une opposition islamiste de façon à semer la division.

Ce fut un échec, et malgré une colonisation massive par des Juifs venus des quatre coins du monde, des séries d'expropriations et des vexations de toute sorte, les Palestiniens s'accrochèrent et s'accrochent toujours à leur terre.

En 1987, ils prirent tout le monde par surprise, y compris leurs leaders, en déclenchant l'Intifada, la guerre des pierres.

Le spectacle ultra médiatisé de ces enfants qui lançaient des projectiles de fortune sur des soldats israéliens lourdement armés fit prendre conscience au monde qu'il y avait bel et bien une occupation.

Et peu à peu, l'opinion mondiale bascula: les rôles de David et Goliath furent inversés entre les Israéliens et les Palestiniens.

A ce jour, le problème n'est pas réglé.

La Palestine a obtenu une fausse autonomie et s'est déchirée entre la Cisjordanie d'une part, fidèle au Fatah hérité de l'OLP, et la bande de Gaza d'autre part, qui s'est donnée au Hamas, mouvement d'opposition islamiste qui nie toute légitimité à Israël.

En parallèle, Israël reste campé sur ses positions et la colonisation juive ne faiblit pas, entretenant la haine et le cycle des affrontements, tandis qu'une sourde lutte démographique a lieu entre les diverses communautés.

6 - Les communautés en Israël

J'en viens au dernier point de ce bref portrait, les communautés d'Israël. Ce pays est en effet une véritable mosaïque.

Commençons par le côté arabe. La majorité y est musulmane, sunnite et sédentaire mais on y trouve aussi quelques minorités religieuses.

La première est la minorité chrétienne, dont le destin se situe entre celui des maronites du Liban et celui des autres chrétiens d'orient.

Souvent plus riches et éduqués, servant de courroie avec les pouvoirs coloniaux, les chrétiens ont plus facilement émigré, affaiblissant leur part relative dans le pays.

Aujourd'hui ils sont ostracisés tant par les colons juifs que par une majorité palestinienne de plus en plus tentée par l'intégrisme islamique, et leur futur semble de plus en plus sombre.

La seconde minorité est celle des druzes.

Cette communauté religieuse, que l'on trouve aussi au Liban, vit dans une stricte endogamie et sans prosélytisme, et elle est mieux intégrée à l'état hébreu que les autres.

Elle a même demandé à servir dans l'armée et joue le jeu, ayant simplement changé d'allié (elle n'était guère mieux traitée par les précédents pouvoirs).

Enfin, la dernière minorité est celle des Bédouins.

Comme en Égypte, ils sont clochardisés, non reconnus et vivent dans la misère la plus noire, trainant leur tribu où ils peuvent dans des territoires de plus en plus exigus. Une partie d'entre eux s'est engagée dans Tsahal.

Côté juif, c'est également très varié.

Le premier groupe est celui des fondateurs d'Israël.

Ashkénazes, majoritairement issus des pays de l'est européen (Pologne, Roumanie, Ukraine et Russie tsariste), ils ont véritablement créé Israël, ses mythes, son armée, ses kibboutz, imposé sa langue, une certaine vision du pays, un côté moraliste nationaliste et communisant.

Ils ont aussi constitué une forme d'aristocratie dirigeante qui est souvent mal vue des autres groupes.

Le deuxième groupe est celui des Juifs venus du monde arabe.

Parmi eux il y a tout d'abord les Séfarades. Censés descendre des juifs expulsés d'Espagne, ils viennent de tout le Maghreb, Maroc en tête, mais aussi de Turquie et parfois de pays d'Europe où ils avaient précédemment fait souche.

Les Mizrahim sont le deuxième groupe de juifs du monde arabe, ils sont venus d'Irak, de Syrie, du Liban, d’Égypte, du Yémen, etc.

Tous ces juifs orientaux ont souvent été traités comme des citoyens de seconde zone.

L'establishment ashkénaze les a installés autoritairement dans des zones déshéritées (telles que la ville de Dimona en plein désert), et les méprise pour leur culture plus religieuse, plus bruyante, plus orientale, bien loin du mouvement laïcisant et moderniste des fondateurs.

Dans les années 70, ils se sont révoltés contre cette vision, constituant le mouvement des panthères noires, avant de peu à peu mieux s'intégrer.

Le troisième groupe de Juifs est celui des Éthiopiens.

Première minorité de couleur du pays, elle est elle aussi mal intégrée et déconsidérée par le reste de la population, parfois même franchement raciste à leur égard.

Enfin, le dernier grand groupe, arrivé dans les années 90, est celui que constituent les Juifs russes débarqués après la fin de l'Union soviétique dans un nombre tel qu'ils ont changé l'équilibre démographique du pays.

En effet, ils représentent désormais 20% de la population israélienne, sont souvent très laïcs, voire athées, et gardent un fort attachement à la culture et à la langue russe. Au scandale général, il s'est d'ailleurs avéré que certains n'étaient même que Russes.

Une autre ligne de fracture coupe la société israélienne juive en deux, celle du rapport à la religion.

Un réveil très fort est en effet en cours, et de plus en plus de Juifs sont orthodoxes, suivant les préceptes de la Torah et du Talmud de manière extrêmement stricts, vivant en vase clos, refusant toute négociation avec les Arabes et faisant des ribambelles d'enfants ainsi que l'a recommandé Dieu.

Israël est donc un bouillon de culture au futur aussi incertain que ses frontières, où les communautés s'entrechoquent de manière plus compliquée qu'on ne peut l'imaginer, et dont l'avenir semble bien complexe.

Un chiffre illustre bien les changements en cours: lorsqu'on cumule le nombre d'enfants des orthodoxes et de ceux des arabes israéliens, on obtient plus de la moitié de la jeunesse du pays.

Je terminerai ce post en évoquant une autre communauté, invisible parmi les invisibles, non reconnue ou prise en compte car aucunement liée aux groupes que je viens de décrire: il s'agit des immigrés.

Globalement, Israël est en effet un pays développé, occidentalisé, et malgré des inégalités qui ont tendance à se creuser de plus en plus, il est globalement riche, beaucoup plus riche que le Tiers Monde en tout cas.

Et à ce titre, il est attractif pour les miséreux du monde entier qui viennent y tenter leur chance.

Certains arrivent dans le cadre de contrats passés avec les entreprises mondialisées d'Israël (par exemple, le mur de séparation a été construit au moins en partie par des Chinois), pour s'occuper de la garde d'enfants, de personnes âgées, ou le travail de maison (là comme ailleurs on trouve beaucoup de Philippins).

D'autres sont recrutés par les entreprises agricoles pour remplacer les ouvriers palestiniens qu'on ne veut plus embaucher.

D'autres viennent clandestinement grossir le secteur informel, traversant le Sinaï pour échouer dans les quartiers pauvres.

Enfin, une partie est constituée par les conjoints goys de Juifs ayant suivi leur moitié en Israël.

Peu de statistiques sont disponibles sur ce troisième groupe, mais ils sont de plus en plus visibles et posent un problème nouveau en se glissant entre les deux communautés historiques.

Leur nombre est suffisamment important pour susciter en tout cas les polémiques et des projets de renvoi en Afrique ont même vu le jour.

Cet aperçu de ce bout du monde si complexe m'a semblé nécessaire avant d'introduire mes auteurs.