vendredi 25 septembre 2015

Cinéma (7): Gangs story

Le phénomène des bandes violentes de jeunes défraie régulièrement la chronique en France.

Périodiquement, les média laissent entendre que la violence explose, que le chaos et le désordre sont aux portes de la ville, etc.

Il peut être intéressant de prendre un peu de recul et de regarder le phénomène dans la durée.

C'est ce qu'a essayé de faire le photojournaliste Yann Morvan, qui a étudié les bandes d'Île-de-France sur de très longues années.

Ce travail passionnant et dangereux (il a failli mourir de la main du tueur en série Guy Georges) lui a inspiré un premier livre, Gang, où il exposait des photos de membres des différentes bandes qu'il avait croisés au cours du temps.

Il a ensuite été approché par Kizo, cinéaste autodidacte au parcours étonnant, puisqu'il a été champion du monde de tractions (si, ça existe!) et lui-même longtemps membre d'un gang de Grigny, la mafia Z.

De leur collaboration est né le livre Gangs story, malheureusement retiré de la vente à cause de la plainte d'un ex-membre, ainsi qu'un passionnant documentaire du même nom.

Celui-ci est découpé en deux volets, correspondant à deux époques.


Les années rock

Le premier, les années rock, commence par une étude de l'immédiat après-guerre.

La France connait alors un rajeunissement, doublé d'une urbanisation tous azimuts et des débuts de l'américanisation du pays, notamment avec l'arrivée du rock'n roll.

C'est à ce moment-là qu'apparaissent les premières bandes.

Elles sont formées par des jeunes issus des classes populaires, habitant dans les portes de Paris ou dans ses quartiers pauvres. Ils se déplacent en masse, fanfaronnent, se battent et s'adonnent à une petite délinquance qui déjà à l'époque fait peur tant à leur voisinage qu'aux pouvoirs publics.

On leur donne le nom générique de "blousons noirs", du fait de leur goûts pour les perfectos et autres cuirs, et la presse rapporte leurs bagarres entre bandes rivales, à grands coups de couteaux, de chaînes de vélos ou encore de serpettes.

Pas de politique là-dedans, mais de la testostérone à revendre, une espèce de rite de passage qui se termine généralement de lui-même, la plupart de ces jeunes finissant par se ranger, travailler, se marier, etc.

A partir des années 70, du fait de l'immigration extra européenne et du regroupement familial, la composition des milieux populaires commence à changer.

Les immigrés sont de plus en plus nombreux et désormais visibles. Ils ne diffèrent pas seulement par la langue et quelques coutumes comme jadis les Italiens ou les Polonais, mais par le physique, les modes de vie, la religion, et un virage raciste commence à se faire sentir chez certains des jeunes blancs.

Apparaissent à ce moment-là les Rebels, groupe de bikers ouvertement racistes qui s'en prennent régulièrement aux immigrés noirs et arabes, et dont l'un des emblèmes est le drapeau sudiste américain. Ils seront suivis un peu plus tard par la version d'extrême-droite des skinheads.

Face à ces groupes racistes naissent également des mouvements concurrents, d'abord dans les milieux punks vaguement coco-anar, comme les Red warriors, puis de plus en plus chez les immigrés eux-mêmes, qui finissent par fonder leurs propres bandes, comme les emblématiques Black dragons, selon des critères de plus en plus ethniques.

Ces gangs se structurent et se revendiquent tous plus ou moins "chasseurs de rebels" puis "chasseurs de skins", donnant une orientation politique à ce vieux phénomène.

Qu'on ne se figure quand même pas qu'il s'agissait de petits groupes vertueux et idéalistes, les uns comme les autres restaient des bandes.

Ainsi le chef historique des chasseurs les ducky boys, un Portugais rentré au pays et devenu agriculteur depuis, raconte qu'ils allaient aussi dépouiller les bourgeois du 16e quand ils avaient besoin de fric.

Cet affrontement entre racistes et non racistes, que j'évoque dans mon post gangs 80-90, dura quelques années et se solda par la victoire des chasseurs et la disparition des rues des gangs ouvertement racistes.

Ce reflux était notamment du au tournant démographique qui touchait les banlieues, de moins en moins blanches.

Les années 90 et la fin de la pseudo-guerre politique marquèrent un changement d'époque et commencèrent par un espèce de passage à vide, que tous les anciens leaders interviewés dans cette partie décrivent comme très désagréable.

La recherche des ennemis racistes qui justifiait l'existence première de leurs groupes dégénéra.

D'abord ce furent de tristes faits divers, comme le passage à tabac de malheureux soldats du contingent pris pour des skins, puis les bandes commencèrent à s'affronter entre elles, pour des questions d'honneur, de préséance, de territoires...ou de racisme.

Beaucoup de ces gangs, désormais à majorité immigrée, se mirent en effet à suivre les traces de leurs anciens adversaires en se regroupant par origine.

Par ailleurs, leur culture de référence n'était plus la même, c'était maintenant le monde du hip-hop qui prenait le relais du rock. Les années rap avaient commencé.


Les années rap

Au final, la couleur des protagonistes avait changé, la culture modèle (même si toujours américaine) avait changé, mais on retournait à la case départ, c'est-à-dire à des bandes de jeunes des classes populaires qui se bastonnaient.

Mais il y eut tout de même quelques évolutions marquantes.

La première, qui n'est pas sans être inquiétante, c'est que ces bandes sont très souvent devenues des gangs, passant de la petite délinquance à la criminalité.

L'explosion du trafic de drogue, où ils interviennent massivement, et la circulation d'argent ont changé la face du phénomène. La plupart des habitants de leurs quartiers qui ont la cinquantaine racontent avoir senti ce virage.

Cette criminalisation s'est accompagné d'un changement dans les moyens. A la chaîne de vélo et au couteau des années 60 ont succédé le flingue et la kalachnikov, rendant la tâche des pouvoirs publics plus dure et les risques pour les jeunes bien plus importants.

Le phénomène est d'autant plus profond que la crise économique a ravagé en profondeur les quartiers populaires. Et s'il était facile pour un blouson noir désireux de se ranger d'aller pointer à l'usine et de se construire une vie, c'est devenu beaucoup plus dur pour un caïd d'aujourd'hui.

Le taux de chômage de la France actuelle flirte en effet avec les deux chiffres et il est désespérément élevé pour les jeunes, encore plus les jeunes sans diplôme ni réseau, et encore plus pour les jeunes immigrés.

L'absence d'une alternative crédible les pousse donc plus souvent vers le crime, aggravant la dégradation de l'image des jeunes immigrés, et renforçant par là le cercle vicieux.

Les blousons noirs n'avaient pas ce problème, leurs noms et couleurs étant ceux du reste de la société.

La deuxième nouveauté c'est aussi la réaction de la société d'aujourd'hui, beaucoup moins tolérante en ce qui concerne la violence juvénile (j'avais déjà évoqué le sujet dans un post sur Lebrac, trois mois de prison, un livre où Patrick Rothé transposait le célèbre La guerre des boutons dans le monde d'aujourd'hui).


Conclusions: pareils et différents

La conclusion de ces reportages est à la fois inquiétante et rassurante.

Inquiétante parce que force est de constater que la rupture entre ces bandes et le reste de la société semble aujourd'hui plus marquée qu'hier.

D'abord parce que la société n'offre guère d'avenir à ses pauvres et sans diplôme, bien plus condamnés au chômage et à la précarité que les jeunes d'avant les années 80.

Ensuite parce qu'à l'exclusion sociale s'ajoute un problème racial, et religieux avec l'essor d'une variante de l'islam belliqueuse et fermée qui recrute largement dans le vivier de nos banlieues déshéritées.

Enfin parce que les trafics, drogue en tête, et la criminalité ont complètement gangrené le tissu social où vivent ces gens, fermant encore un peu plus la liste des possibles pour eux.

Mais elle est rassurante parce que d'un autre côté c'est toujours la même eau qui coule.

En effet, lorsque les membres de ces gangs parlent, qu'il s'agisse de reportages d'époque, d'interviews de vétérans ou de jeunes d'aujourd'hui, c'est la même chose. A part les quelques rares politisés, comme Serge Ayoub ou Julien Terzics, la plupart de ces gens se ressemblent terriblement.

En effet, qu'ils soient blancs, noirs, qu'ils aient le crâne rasé, la banane, une casquette ou un bonnet, il s'agit de petits machos qui parlent de fierté, d'honneur, de place à défendre (à les entendre, c'est toujours les autres qui viennent troubler leur tranquillité et les provoquer).

Tous méprisent les bourgeois et détestent les flics et les balances, les gars du quartier d'à côté aussi, etc.

Au fond, aujourd'hui comme hier, la bande est le lieu de sociabilisation, celui où l'on se soutient, où l'on rigole, où l'on picole (ou fume). C'est avec ses membres qu'on traîne, qu'on écoute la musique, qu'on fait les mauvais coups, qu'on drague, etc.

La bande est aussi une sorte d'échappatoire au milieu rude d'où l'on vient, à la promiscuité, à la pauvreté, à l'horizon matériellement réduit.

C'est au final une étape dans la vie, une forme de "l'âge bête" un peu plus spécifique à la jeunesse populaire.

Cet aspect-là est bien démontré dans le documentaire, et beaucoup de ses protagonistes un peu âgés en sont conscients, surtout chez les noirs, qui représentent le gros des interviewés et se situent d'eux-mêmes dans la continuité des blousons noirs.

Beaucoup d'entre eux oscillent entre la nostalgie de leur jeunesse, le sentiment de s'être faits avoir, de n'avoir pas su transformer un combat pour se faire accepter dans une société discriminante en quelque chose de constructif et la tristesse de voir leurs enfants dans une impasse et refaire les mêmes bêtises.

Et c'est ce genre de réflexion qui donne le plus confiance, parce que ça montre que bon nombre de ces terreurs sont finalement devenues adultes après ces quelques années (trois en moyenne) dans une bande.

Voir:


jeudi 24 septembre 2015

La nouvelle guerre de Trente ans (3) - questions transverses

Après ce bref parcours des états en présence, je vais faire un focus sur les questions transverses qui les impactent tous et dont les racines sont souvent anciennes.


La question chiite

Le chiisme est la deuxième confession de l'islam, dont elle représente environ 10% des fidèles sur le globe.

Plus que le sunnisme, cette variante de la foi musulmane semble avoir favorisé l'émergence de mouvements hétérodoxes apparentés de près ou de loin à l'islam.

Parmi les variantes structurées de ces mouvements qui se rattachent au chiisme, il y a les alévis, les druzes et les alaouites, toutes présentes en Orient.

S'ils ne sont pas forcément vus comme chiites par les chiites "officiels" eux-même, ils en partagent le destin, à savoir qu'ils sont en butte à l'hostilité plus ou moins ouverte des pouvoirs sunnites.

Ils sont en effet partout discriminés, parfois plus que les chrétiens eux-mêmes, qui eux ont un statut bien défini dans le Coran.

Certains, comme les alévis en Turquie, sont tout simplement ignorés par le pouvoir et beaucoup de sunnites contestent leur caractère musulman (je l'ai entendu dans la bouche de plusieurs connaissances maghrébines).

Conséquence, pendant l'ère ottomane, puissance sunnite, toutes ces communautés se sont retrouvées en bas de l'échelle sociale de leurs pays respectifs.

Les cartes furent rebattues lorsque les mandats européens et les indépendances qui suivirent fragmentèrent la région, mais le changement majeur fut la prise de pouvoir par les islamistes en Iran, seul pays où le chiisme est majoritaire et au pouvoir.

Ce basculement d'une puissance régionale majeure vers un régime ouvertement chiite entraîna l'hostilité immédiate de l'Occident et des régimes arabes sunnites.

Devant cette hostilité, qui entraîna une déclaration de guerre par l'Irak baasiste, Téhéran mit tout en œuvre pour se créer une profondeur stratégique et contrer son isolement.

Pour ce faire, ils commencèrent à financer et à prendre le contrôle du Hezbollah libanais, devenu un acteur majeur au pays du cèdre et le véritable maître de sa communauté chiite.

Ce mouvement devint ainsi le bras armé de Téhéran face à Israël, passé du statut d'allié du régime du Shah à celui de croquemitaine, sans qu'on sache dans quelle mesure ce revirement était pour l'Iran une tactique pour se concilier la rue arabe.

Ensuite, des liens furent noués avec les autres chiites, ceux du Bahrein et ceux du Yémen.

Enfin, afin de garantir la liaison entre l'Iran et le Hezbollah, une alliance solide fut également conclue avec les maîtres alaouites de la Syrie.

Cette toile patiemment tissée se trouva encore renforcée lorsqu'en 2003 Saddam Hussein fut renversé par les Américains.

La majorité chiite prit alors le pouvoir en Irak, et l'Iran y investit massivement, que ce soit d'un point de vue politique, culturel ou économique.

A ce moment-là, le régime de Téhéran connut l'apogée de sa puissance, et apparut, grâce à l'intransigeant Ahmadinejad, comme le véritable champion de la lutte contre l'Occident et le sionisme.

Bien sur, ce moment chiite entraîna une réaction de la part des puissances sunnites, avec à leur tête le régime saoudien.

Et cette rivalité et les tensions qui existent depuis toujours entre ces deux branches de l'islam se transformèrent en conflits armés, véritable guerres de religion à l'instar de celles opposant jadis catholiques et protestants.

On le voit dans le conflit de Syrie, mais aussi au Yémen, où Ryad réprime dans le sang les révoltes houthistes soutenues par Téhéran, ou en Égypte, où le million de chiites est mal toléré, certains membres faisant récemment l'objet de lynchage.


La question kurde

Les Kurdes, qu'on estime à 40.000.000 de personnes, sont un peuple apparenté aux Iraniens et dont l'habitat chevauche la Turquie et l'Irak, où ils représentent 20% de la population, ainsi que l'Iran et la Syrie, sans compter une très importante diaspora dans les grandes villes turques et dans le reste du monde, notamment en Europe.

Grands oubliés des partages post ottomans, ils ont vu leur territoire morcelé et leurs revendications d'autonomie ou d'indépendance farouchement combattus par les jeunes états soucieux de préserver leurs frontières.

Néanmoins, leur rêve tenace d'un Kurdistan a persisté, des révoltes et des combats rappellent périodiquement leur existence au monde, et des mouvements plus ou moins autorisés et plus ou moins pacifiques sont régulièrement créés.

Parmi eux, l'emblématique PKK, d'orientation socialiste, combattit Ankara quasiment depuis la naissance de la Turquie moderne.

La première guerre du Golfe permit aux Kurdes de se créer une région très autonome en Irak, au grand dam de la Turquie qui y mène régulièrement des incursions militaires, et l'explosion de la Syrie leur a donné l'occasion d'avancer de nouveau leurs pions et de prendre le contrôle de nouvelles zones.

Le trouble jeu qu'Erdogan mène avec IS tient au fait que la création d'un Kurdistan à cheval sur la Syrie et l'Irak est vu comme un danger mortel par Ankara, qui craint la naissance d'une base arrière inexpugnable pour son propre irrédentisme.

Les Kurdes sont dans leur très grande majorité des musulmans sunnites.


La question palestinienne

Le peuple palestinien est véritable né à la création de l'état d'Israël, dont ils constituent les habitants pré sionistes.

Schématiquement on peut les diviser en deux grands ensembles.

Le premier groupe est constitué par ceux qui vivent encore sur leur territoire historique.

Parmi eux il y a les Arabes israéliens, qui ont pu prendre la nationalité de l'état hébreu lors de sa création et dont ils représentent 20% de la population, et les habitants des territoires occupés: Cisjordanie, Jérusalem Est et bande de Gaza.

Le statut de ces derniers, même s'il varie selon leur implantation géographique, est celui d'un peuple colonisé et leur vie rappelle celles des habitants des bantoustans sud-africains du temps de l'apartheid.

Le deuxième groupe est celui formé par les descendants des Arabes ayant quitté la Palestine pendant la guerre d'indépendance israélienne de 1948, événement qu'ils appellent la Nakba, la catastrophe.

Ceux-ci forment aujourd'hui des diasporas dans le monde entier, mais surtout dans les états voisins de la Palestine.

Il y en a beaucoup en Jordanie, où ils sont même majoritaires, et au Liban, où ils représentent un cinquième des résidents.

Dans ces pays ils vivent souvent dans des camps, qui se transforment parfois en quartiers avec le temps, et ils n'ont pas la nationalité et les droits afférents, même après quatre ou cinq générations.

La justification donnée par ces états au refus de naturaliser est que leur donner la citoyenneté reviendrait à accepter l'existence d'Israël et donc à renoncer à toute chance de retour.

Depuis bientôt 70 ans, les Palestiniens sont encadrés par une agence spécifique de l'ONU, l'UNWRA.

Leur histoire et leur combat en font une communauté à part, utilisée par les pouvoirs arabes et musulmans pour leur propres intérêts, jamais vraiment aidés, toujours entre deux.


Les trois identités fortes que j'ai décrites ici marquent profondément la région, même si elles n'ont pas d'assise territoriale, et le statut de ces gens constitue un de ses défis majeurs.

Et bien sur leurs combats sont instrumentalisés par les puissances, ainsi que je vais le montrer dans les post suivants.


Musique(1): Introduction

Dans cet article, le musicien Sam York, s'interroge sur ce qu'est devenue l'industrie de la musique, jadis poule aux œufs d'or pour les artistes, les majors et les vendeurs mais qui aujourd'hui, malgré une omniprésence inégalée, peine à nourrir son monde.

Il se souvient que dans les années 70, période faste pour la musique, un homme avait littéralement prédit ce qui allait arriver à cette industrie. Cet homme c'est le toujours surprenant Jacques Attali, qu'il a depuis rencontré.

Et c'est vrai que tout a énormément changé en moins d'un siècle.

Dans les années 60, mes parents avaient vu arriver le transistor et le tourne-disque, premières possibilités d'écouter de la musique de manière individuelle, voire en se déplaçant.

Ma génération, la suivante, était celle de la FM, libérée du monopole d'état en 1981, de la cassette audio et des chaines hi-fi permettant d'écouter de la musique sur divers supports physiques et de recopier de l'un vers l'autre.

La suite fut l'apparition du mp3 et de l'internet, qui tua définitivement le marché du support musical, dont la disparition spectaculaire des disquaires est le signe le plus évident.

Personnellement, c'est à partir du collège que j'ai commencé à écouter beaucoup de musique, avec le top 50 et les cassettes enregistrées sur la radio. Mais c'est au lycée que c'est réellement devenu une passion, mes goûts me portant alors vers le rock et le hard rock.

Pour l'assouvir, j'empruntais à mes amis tout ce que je pouvais écouter, je recopiais (ou faisais recopier s'il s'agissait de vinyles ou de CDs), quand je passais dans les centres commerciaux ou dans des brocantes j'achetais des cassettes "fonds de bac" bon marché (vieux albums de Deep Purple ou de Scorpions bradés par exemple), ou encore je demandais à des amis de passage à Paris de me trouver certains albums.

Je devins en même temps un fidèle des émissions Culture rock, sur M6, et Mégamix, sur la Sept, qui chaque semaine me faisaient découvrir la saga d'artistes, de groupes ou de styles différents.

Devenu étudiant, je suis passé à la vitesse supérieure, accédant à la médiathèque de la ville où j'étudiais et à celle de la Cité U, ce qui me permit de lire beaucoup, de trouver des références, d'étudier l'histoire des styles de musique, puis d'emprunter des tas de CD (j'avais enfin acheté ma propre chaine) et de vinyles pour me faire une idée.

J'ai un peu ralenti le rythme quand je me suis mis en couple, puis vraiment freiné en devenant père, le temps manquant, et aussi la possibilité de pratiquer l'écoute comme je le faisais avant.

En effet, j'avais l'habitude de passer de longues heures à ne faire qu'écouter, sans faire aucune autre activité en même temps. J'aimais me retrouver dans l'obscurité, avec mon casque pour mieux sentir le rendu, et me plonger dans le rythme et le son d'un artiste, sensible aux effets, au positionnement dans l'espace, à l'équalisage et au mixage...

De même, lorsque je m'étais procuré un nouvel album, ou que j'avais construit une nouvelle "compil" (dont j'habillais le support avec le plus grand soin, recopiant les logos, collant des photos, etc), je l'écoutais en boucle pendant un certain temps, parfois très longtemps (je me souviens d'avoir écouté tous les jours pendant au moins un mois le Appetite for destruction de Guns'n roses).

Aujourd'hui après une assez longue pause, j'y suis revenu, même si je pratique une écoute plus dispersée et incomplète, et que je ne suis pas devenu un de ces gens qui vivent casque aux oreilles, comme les adeptes du walkman de mon adolescence (dont je n'étais pas) ou leurs enfants shootés à l'iPhone.

Bref, j'entame donc ici une série de posts sur la musique, cette préface constituant en fait une post face puisque j'ai déjà commencé ma série il y a bien longtemps...

vendredi 18 septembre 2015

Le "polar"

Un roman policier est défini par un certain nombre de règles.

A la base, il y a un crime ou un délit -vol, meurtre, chantage, etc- avec une victime et un coupable qu'un policier ou un détective s'efforce de confondre et d'arrêter.

L'auteur assaisonne cette intrigue avec du suspense, des coups de théâtre, des digressions et/ou des intrigues secondaires, de façon à maintenir vivace l'attention du lecteur qui cherche à connaitre le fin mot de l'histoire.

Ce genre, qui se décline également en d'innombrables films et séries télé fait partie de la littérature la plus lue sur le globe.

Et c'est justement ce côté populaire qui lui a longtemps valu la déconsidération des élites culturelles, promptes à ranger ce type de roman au même rayon que les romans à l'eau de rose, la science-fiction ou la bande dessinée, c'est-à-dire au rayon facile, voire méprisable.

C'est évidemment un peu réducteur.

Le roman policier est en effet un domaine très vaste, avec une myriade d'auteurs et d'histoires, et si l'on trouve effectivement des titres racoleurs avec des histoires aux ficelles tellement énormes qu'on peut en deviner la fin rien qu'en lisant le titre, il existe également un tas d'ouvrages au contenu plus élaboré, à l'intrigue plus fine, ou porteurs de messages.

Amateur de polars depuis longtemps, je vais ici parler de ce que j'apprécie -ou pas- dans ceux que j'ai pu lire et ce que je recherche dans cette littérature. Mais tout d'abord je vais comme d'habitude tenter une petite classification de ces romans.

Deux catégories

Premièrement, je distinguerai deux grandes catégories de romans policiers.

Dans la première, les intrigues se placent dans un monde simple, voire manichéen, un peu comme dans les westerns de jadis ou les aventures de Tintin.

Le postulat est que le crime existe, il est le Mal, et des gens courageux, astucieux et moraux le combattent.

L'accent est surtout mis sur l'intrigue, sur l'enchainement des actions, sur le suspense et l'atmosphère, et si les bons ont des faiblesses ou parfois des caractères compliqués, ils sont néanmoins clairement identifiés comme les bons, et c'est la même chose pour les méchants.

Dans ce monde des polars classiques on trouve par exemple Conan Doyle et Agatha Christie.

Dans la deuxième catégorie, l'intrigue n'est pas forcément si importante. Elle est en effet également prétexte à dépeindre une sorte d'envers du décor des sociétés où ces histoires prennent place, une face plus sombre des gens.

La vision du monde est le plus souvent pessimiste et le ton parfois dénonciateur, politique. Cette veine plus réaliste a explosé avec le "hard boiled" américain, ce style marquant dont les fondateurs furent Dashiell Hammet et Raymond Chandler, qui ont légué au monde et au cinéma les immortels détectives désabusés Philip Marlowe et Sam Spade.

Si je garde mon analogie avec le western, dans ce deuxième groupe, Clint Eastwood a remplacé John Wayne, et on ne sait pas toujours qui est bon et méchant.

Personnellement, c'est cette catégorie-là que je préfère.

Ce que j'apprécie tout particulièrement dans ces romans-là, c'est qu'ils offrent un instantané d'une époque, d'un lieu, d'une situation politique donnés.

Les villes, car le polar est surtout urbain, nous sont décrites sans fard, avec leurs communautés, leurs immigrés et leurs notables, leurs connexions visibles ou cachées, leurs politiques, leurs mœurs, côté policier ou côté truand.

Cet aspect fait que j'aime beaucoup lire des polars étrangers.

Cela reste bien sûr de la fiction, mais ça permet d'avoir une idée de certains angles d'un pays qu'on ne trouvera pas dans les guides touristiques, de palper les références culturelles ou à l'espace de ses habitants, de trouver des pistes historiques lorsque l'auteur fait des flashes sur certaines époques, etc.

Quelques auteurs et séries

- Auteurs américains

Le cycle des enquêtes de Cercueil et fossoyeur, de l'Américain Chester Himes décrit le Harlem noir des années 50-60. Se basant sur son propre vécu, l'auteur offre une peinture réaliste et colorée de la misérable société afro-américaine ghettoïsée, en butte au racisme institutionnel, à une violence et à une pauvreté endémiques.

On y croise les malfrats, les combinards, les croyants de tout poil et les gourous qui les exploitent, les gens des communautés rurales du sud à la politesse surannée et à la cuisine épicée, les musiciens, la dope, les mouvements de retour en Afrique, les usuriers juifs vicieux et les flics irlandais violents qui font le lien entre le ghetto et le reste de la société...

Pour faire respecter la loi dans ce milieu - ce qui revient souvent à marquer les points et à limiter la casse - les inspecteurs Cercueil et Fossoyeur doivent être plus durs que les plus durs, et les longs pistolets nickelés de ces adeptes de la manière forte sont connus et craints par tout le monde.

Cette série qui fit de Himes une star fut découverte en France, le public américain étant encore dans les brumes ségrégationnistes lors de sa parution. Au fur et à mesure des tomes, le ton se fait plus amer, plus politique, tout en gardant cette touche d'humour qui est aussi la signature de ce grand auteur.

James Ellroy est un autre auteur américain que j'ai pas mal lu à une époque. Ces livres sont particulièrement durs, avec des meurtres sordides, des combinaisons de drogue, de sexe et de violence qui transforment leur lecture en une sorte de happening halluciné.

Aujourd'hui j'ai du mal à m'y replonger et je n'aime plus trop, mais c'est une lecture marquante.

Dans un tout autre genre, j'aime régulièrement me plonger dans les histoires de Tony Hillerman.

Cet auteur américain, né en Oklahoma au début du siècle dernier, a créé une longue saga dont l'action se déroule dans la région rurale des USA que l'on appelle "Four corners" car elle contient le point de rencontre des états de l'Arizona, du Colorado, du Nouveau-Mexique et de l'Utah.

Ses héros sont deux détectives de la police tribale navajo qu'on voit vieillir et évoluer tout au long des livres.
 
Le rythme de ces histoires est lent et l'auteur semble très bien documenté sur les moeurs et la culture des gens et des peuples qu'il décrit, tous très attachants.

Enfin, j'apprécie toujours les histoires des classiques Chandler et Hammet, le second mettant sa propre expérience de détective chez Pinkerton pour planter des histoires devenues des classiques.

- Auteurs hexagonaux

En France, la politique est reine, et les polars aux propos teintés de gauche et d'extrême-gauche ne se comptent plus.

Le marseillais Jean-Claude Izzo, mort trop jeune, a accouché d'une trilogie sur sa ville qui a fait date.

Son héros, Fabio Montale, traine ses désillusions et son désespoir dans une ville pour laquelle l'auteur transmet son amour dans chaque mot, sur fond de multiculturalisme, de montée du FN et de crime organisé. L'ambiance de ces livres est très prenante.

Didier Daeninckx, est lui aussi un auteur très politisé, spécialiste des anecdotes sordides ressorties des placards de l'histoire de France (par exemple les Canaques des zoos humains de l'exposition coloniale de l'entre-deux-guerres) et des omertas politiques. J'ai lu plusieurs de ses romans et nouvelles.

Enfin, il y a l'immense Jean-Patrick Manchette, dont les polars sombres et politisés brossent un portrait clinique et impitoyable de la France des années 60-70, ses aliénations, ses fractures et sa violence politique. La position du tireur couché et L'affaire N'Gustro font partie de mon panthéon personnel.

En plus décalé et en bande dessinée, il y a les aventures du privé rural de Bruno Heitz, dont j'ai parlé dans un précédent post.

- Auteurs européens

Poussant un peu plus loin que ces deux mondes qui sont évidents, j'ai testé d'autres auteurs du continent.

Même si j'ai dévoré la fameuse série Millenium (malgré tous ses clichés et partis pris) et testé d'autres auteurs scandinaves, je ne peux pas dire que j'ai adhéré plus que ça à la fameuse vague venue du froid.

En revanche, j'apprécie toujours de me colleter avec le Belge Georges Simenon qui, si son œuvre est bien plus large que les romans policiers, en a quand même écrit un certain nombre.

J'ai également adoré Des mecs bien, ou presque du Roumain Bogdan Teodorescu, dont j'attends la traduction d'autres œuvres avec impatience.

Ce livre raconte l'envers de la Roumanie des années 90, quand le pays tentait de se trouver un chemin dans l'anarchie post-Ceausescu, et que tout, et surtout le pire, était possible.

Il nous montre que l'ex-Securitate, la police politique de la dictature, est loin d'avoir disparu et qu'elle posait alors ses pions et se recyclait intelligemment et froidement...fascinant.

Enfin, je suis tombé amoureux des aventures des polars du Grec Petros Markaris, dont le héros, le commissaire Charitos, est un policier intelligent, plein de bon sens et d'humour qui provoque la sympathie.

Connaissant parfaitement Athènes, amoureux de son pays, ayant un rapport ambigu avec l'époque des colonels, il représente bien le Grec moyen et ses aventures passent la société de son pays au scalpel, évoquant l'immigration albanaise, les inégalités, la crise, etc.

- Auteurs du reste du monde

J'ai également tenté des auteurs extérieurs à mon aire culturelle, en me frottant essentiellement à des écrivains africains.

Le quatuor algérien de Yasmina Khadra fait partie de mes polars de prédilection.

L'auteur, à travers les enquêtes du commissaire Llob, nous dépeint l'Algérie au moment où celle-ci s'enfonce dans la décennie noire et la guerre civile des années 90.

Le portrait qu'il fait de son pays est féroce, avec son héros pauvre et digne qui vivote loin des cercles d'un pouvoir qu'on devine tout-puissant, confisqué par des pontes du FLN dont certains ont acheté leurs certificats de moudjahidin.

L'Histoire et bien sur la France sont convoquées, rien ni personne n'est épargné, mais on sent l'amour de son pays chevillée au corps de Llob, et à travers lui celui de Khadra.

Plus récemment j'ai lu deux romans du Gabonais Janis Otsieni. Connaissant peu de choses de ce pays, pilier de la Françafrique dirigé par la dynastie Bongo, sa description m'a captivé.

Très critique vis-à-vis du pouvoir, Otsieni décrit le cosmopolitisme de Libreville (le riche Gabon étant un pays d'immigration attirant des gens de tout le voisinage), ses magouilles, ses espoirs.

A travers une équipe de flics et une autre de gendarmes (aussi corrompues et expéditives l'une que l'autre), il nous emmène dans des enquêtes sur des sujets comme les assassinats politiques ou les meurtres rituels d'enfant, nous faisant partager la riche version locale de la langue française.

D'autres histoires très dépaysantes sont celles du policier Mario Conde, héros de l'auteur cubain Leonardo Padura qui enquête dans la dictature castriste tellement appréciée des progressistes de l'Hexagone.

Ses pérégrinations nous font remonter au temps des Russes, à celui des camps de rééducation pour les homosexuels, et nous montrent la vie ordinaire de gens occupés à se battre au quotidien contre les pénuries et un pouvoir fossilisé.

Enfin, la trilogie Max Mingus, de l'auteur britannico-haïtien Nick Stone, fut ma dernière belle surprise. Les aventures de son héros, ex-flic devenu détective, sont prétexte à montrer les mondes caraïbes, Haïti et Cuba, ainsi que l'envers de la cité de Miami.

La nouvelle guerre de Trente ans (2) - les états post-coloniaux

Dans ce deuxième post sur les événements qui déchirent l'ex grande Syrie, je vais brosser un portrait rapide des différents états qui la composent (à l'exception d'Israël, que j'ai déjà décrit ICI), avec leur cheminement depuis la fin des tutelles coloniales jusqu'aux printemps arabes.

1. Le Liban

Le Liban est né à d'une volonté d'indépendance des chrétiens maronites, clients traditionnels de la France et alors communauté la plus développée d'Orient.

Toutefois, afin que leur état soit viable, ils choisirent d'y inclure la plaine qui sépare leur habitat montagnard traditionnel de la mer, englobant ainsi des populations d'autres confessions.

Et afin de les faire adhérer au projet, la constitution adoptée, de type confessionaliste, fut pensée pour garantir la reconnaissance de chacune d'entre elle par l’État.

Ainsi la loi impose que le président de la république libanaise, organisée dès le mandat français, soit un chrétien maronite, le premier ministre un musulman sunnite et le président de l'assemblée un musulman chiite.

De plus, une grande partie des pouvoirs est délégué aux communautés, comme les mariages.

Très riche du fait de ses multiples connexions Orient-Occident (on l'appelait la Suisse du Moyen Orient), bénéficiant d'un climat doux et de paysages magnifiques, très ouvert sur la mer, le Liban était le pays arabe le plus développé de la région, et il l'est encore malgré les multiples drames qui l'ont touché.

Le premier coup de canif donné dans le fragile équilibre imaginé par ses fondateurs fut une conséquence de la création d'Israël.

Suite a la guerre d'indépendance de l'état hébreu, un très grand nombre de Palestiniens se réfugia en effet au Liban, où ils représentèrent rapidement 20% de la population.

Très vite ils s'y organisèrent et constituèrent une véritable Palestine bis dans les camps où ils furent installés, base arrière des fedayins qui attaquaient sans relâche Israël.

L'état libanais fut vite dépassé et dut accepter un accord secret d'extra territorialité pour ces camps, mais refusa la naturalisation de ces réfugiés.

Peu à peu, les tensions entre les communautés, révélées par les nouveaux arrivants, s'exacerbèrent. On assista à une militarisation des groupes confessionnels, à des affrontements armés, puis à une longue guerre civile.

Et pendant une quinzaine d'année tous les camps en présence, Palestiniens, Chrétiens, Druzes, Sunnites et Chiites s'opposèrent à tour de rôle en de sanglants combats.

La guerre s'acheva en 1990 par la mise sous tutelle du pays, la majeure partie, au nord, passant sous contrôle syrien, le reste, au sud, sous contrôle israélien.

Cette guerre vit par ailleurs la montée en puissance d'un acteur majeur de la région: le Hezbollah, ou parti de Dieu.

Il naquit et s''implanta au sein de la minorité chiite (aujourd'hui 27% des Libanais), dont les membres étaient pauvres et ostracisés, comme chez tous les pouvoirs sunnites.

Grâce à l'argent et aux armes fournis par le mentor iranien au nom de la solidarité religieuse, puis à des activités mafieuses (trafic de drogue), le Hezbollah parvint à mettre en place une véritable société parallèle.

Militarisé et très bien organisé, il finance des hôpitaux, des écoles, et possède une armée plus puissante que celle du Liban, qui n'a jamais osé l'attaquer de front et ne l'a jamais désarmée, contrairement aux autres milices du pays.

Plus encore que les Palestiniens, il constitue un véritable état dans l'état.

Après plusieurs années d'occupation et le retour de la paix, Israël puis la Syrie finirent par se retirer (le roman "Beaufort", de Ron Leshem, décrit à merveille le départ côté israélien), mais les problèmes restèrent.

Le Liban est en effet toujours un pays écartelé entre ses communautés, toutes soumises à des influences étrangères très fortes.

Ainsi les chiites sont très liés à l'Iran et les sunnites aux puissances du Golfe.

En revanche, le poids des anciens protecteurs français des chrétiens a considérablement diminué, à la fois du fait d'une politique moins volontariste de l'Hexagone, du différentiel de fécondité avec les autres groupes, et du départ de toute l'élite chrétienne francophone, riche et éduquée au cours de la guerre.

Il semblerait toutefois qu'elle ait connu un certain renouveau dans les années 90, quand beaucoup de Libano-Africains fuirent des pays en faillite pour retourner dans celui de leurs ancêtres.

Malgré cette guerre tragique, le Liban reste encore une espèce de ballon d'oxygène pour le monde arabe, dont il est le pays le moins conservateur et le plus créatif, réussissant à garder encore un peu le statut de pont entre l'Orient et l'Occident qu'il eut jadis.

Ses habitants sont à peu près 6.000.000, mais la diaspora libanaise est bien plus conséquente puisqu'on en retrouve des membres partout où l'empire français s'est étendu, métropole comprise, ainsi qu'en Australie, en Amérique du sud, aux États-Unis, en Scandinavie, au Canada, etc.

2. La Syrie

La ligne Skyes-Picot a établi les frontières de la Syrie avec l'Irak et la Jordanie, mais c'est la France seule qui continua le découpage, en en extrayant le Liban, puis en "donnant" à la république turque le sandjak d'Alexandrette (après en avoir fait l'éphémère république du Hatay).

La Syrie naquit donc en 1946 sur un territoire dont elle contestait plus que d'autres les frontières. L'annexion du plateau du Golan par Israël suite à la guerre des six jours en 1967 lui donna une autre revendication, d'autant que cette région d'altitude est hautement stratégique militairement et du point de vue des ressources aquifères (on la surnomme le château d'eau de l'Orient).

Dès l'indépendance, une série de coups d'état militaires balayèrent la république cliente mise en place par la France, et les pouvoirs militaires se succédèrent.

En 1958 fut tentée la fusion du pays avec l’Égypte, sous la forme d'une République Arabe Unie.

Pour diverses raisons, et notamment le fait que Nasser donnait l'impression d'avoir annexé la Syrie plutôt que de s'y unir, le projet tourna court (comme la future union de l'Égypte et de la Libye).

Et en 1961, un nouveau coup d'état rendit sa souveraineté à Damas qui donna le pouvoir au parti baas.

Celui-ci est né en Syrie en 1947, et constitue une variante du vieux rêve d'unification de toutes les régions de langue et de culture arabe en une seule entité (comme le royaume rêvé par le roi Hussein quand il rejoint les Anglais contre les Turcs).

Ses fondateurs, le chrétien orthodoxe Michel Aflak et le sunnite Salah al-Din Bitar imaginèrent le baasisme comme une synthèse arabe du nationalisme et du socialisme.

Autoritaire, laïc mais anti-athée et reconnaissant une place spéciale à l'islam dans cette aire civilisationnelle, le mouvement avait pour horizon la création d'une grande république arabe, puissante et indépendante de toute ingérence extérieure.

C'est cette doctrine qui fut appliqué en Syrie à partir de 1961 avec notamment la mise en place d'une économie largement nationalisée et de liens très étroits avec l'Union Soviétique.

En 1966, un autre groupe de militaires prit le pouvoir, chassant les fondateurs du baasisme tout en continuant à s'en réclamer pour légitimer leur action.

Un an plus tard, ils chutèrent à leur tour, suite à la catastrophique guerre des six jours et à la perte du Golan.

C'est alors le ministre de la Défense Hafez el Assad qui s'empara du pouvoir, mettant fin à l'instabilité chronique que connaissait la Syrie depuis la fin du mandat français, et initiant l'une des plus longues dictatures du monde arabe.

Son pouvoir s'appuyait d'abord sur sa communauté religieuse, les Alaouites, qui représentent de 10 à 12% des Syriens et fournissent aux Assad des fidèles acharnés.

Ensuite, afin de se concilier les autres minorités religieuses (notamment les 10% de chrétiens, les 5% de chiites et d'autres groupes, comme les yazidis) Assad continua à se réclamer du parti Baas et de son laïcisme, n'hésitant pas à écraser dans le sang les mouvements islamistes (notamment les Frères musulmans en 1982).

Afin de transcender les divisions, il sut également galvaniser le nationalisme de tous les Syriens, entretenant la haine d'Israël face auquel il fut toujours un partisan de la ligne dure. Il mit aussi en place un culte de la personnalité digne de Ceausescu.

Enfin, un appareil de sécurité extrêmement sophistiqué et une armée puissante lui permirent de durer jusqu'à sa mort, en 2.000.

Bassel, le fils aîné d'Hafez el Assad et son dauphin désigné, trouva en 1994 la mort dans un accident de voiture. Ce décès prématuré obligea le régime à se rabattre sur le second fils du dictateur, Bachar, un étudiant en ophtalmologie qui n'avait pas été formé à gouverner et semblait présenter fort peu d'intérêt pour la politique.

Lorsqu'il succéda à son père, un vent de liberté souffla sur la Syrie (on parle de printemps de Damas), et son avènement donna l'espoir d'une ouverture du régime.

Mais rapidement, il fit marche arrière toute, remplissant de nouveau les prisons et verrouillant toute opposition ou contestation jusqu'au printemps arabe.

Peuplée de plus de 22.000.000 d'habitants, la Syrie est jeune, 45% de ses habitants ayant moins de 20 ans.

3. La Jordanie

La Jordanie correspond à une région périphérique de l'empire ottoman, qui ne devint importante que lorsque les Britanniques décidèrent, au début du XXième siècle, d'y créer un contre-feu face à la puissance turque.

Le marché est connu: ils proposèrent au roi Hussein, chef de file des Hachémites et leader des tribus arabes, une alliance contre les Ottomans en échange de la constitution d'un grand royaume arabe.

Après l'effondrement de la Sublime Porte, la promesse ne fut toutefois pas tenue et la région se retrouva morcelée, d'abord entre mandats britanniques et français, puis à l'intérieur même de la partie dévolue aux Anglais.

En guise de grand royaume, les fils d'Hussein, mort depuis, se retrouvèrent l'un à la tête de l'Irak, l'autre de la Transjordanie, un petit territoire enclavé et co-administré par le Royaume-Uni, tandis que la Palestine restait sous l'autorité directe de Londres, qui y favorisait la création d'un foyer national juif.

Peu à peu les Britanniques se désengagèrent de la région, et en 1946 la Transjordanie accéda à l'indépendance, sous la forme d'une monarchie constitutionnelle rebaptisée Royaume hachémite de Jordanie.

Comme tous les pays arabes, elle s'opposa à la création d'Israël, et lors de la guerre d'indépendance de l'état hébreu, elle traversa le Jourdain et prit le contrôle de la Cisjordanie et de Jérusalem Est.

Son armée, la légion arabe, constituée de bédouins et formée par les Britanniques, était de l'aveu d'Israël, le seul adversaire avec lequel Tsahal devait vraiment compter.

En 1957, la Jordanie a fait elle aussi partie d'un projet de fusion étatique, avec l'Irak cette fois-ci, dont le roi était le frère du monarque jordanien. Mais cette aventure tourna court lorsque celui-ci fut renversé moins d'un an plus tard.

En 1967, suite à la guerre des 6 jours, Israël attaqua par surprise les troupes arabes unies et doubla son territoire, s'emparant sans coup férir de Jérusalem Est et de toute la Cisjordanie.

Cette conquête entraîna la fuite en Jordanie de centaines de milliers de Palestiniens, qui s'ajoutèrent à tous ceux qui s'y étaient déjà installés lors la naissance de l'état hébreu.

Comme au Liban, ils voulurent y réorganiser la reconquête et entrèrent rapidement en opposition avec les autorités jordaniennes, le conflit allant jusqu'à une tentative d'assassinat du roi par des fedayins.

La réaction du monarque fut brutale, et en 1970, l'armée fut envoyer pour écraser le QG des Palestiniens. Une répression sans merci fut ordonnée et entraîna la fuite des principaux chefs fedayins, épargnant à la Jordanie le sort du Liban.

Les Palestiniens qui restèrent composent plus de la moitié des habitants de la Jordanie mais ne posent plus de problème et semblent adhérer au pays.

A partir de cet événement, la Jordanie cessa toute revendication territoriale, reconnut l'OLP comme représentant de la Palestine et d'une manière générale adopta une attitude prudente et un peu en retrait vis-à-vis des différents conflits de la région, liés à Israël ou non.

La population de ce petit état de presque 8 millions d'habitants est composé d'une très grande majorité d'Arabes sunnites, mais compté également 6% de chrétiens et quelques minorités ethniques comme les Kurdes ou des Tcherkesses.

Malgré un attachement à la monarchie, des contestations ont éclaté de temps à autre, et l'islamisme travaille également une partie de la population.

4. L'Irak

A l'inverse de la Jordanie, l'Irak a toujours été une région convoitée et intégrée aux flux mondiaux. Partie prenante du croissant fertile, bénéficiant d'un accès au golfe arabo-persique et de grandes villes à l'histoire millénaire, cette partie de la Syrie ottomane était vue avec convoitise par le Royaume-Uni, toujours soucieux de contrôler les routes des Indes et également attiré par les promesses de pétrole (l'Irak possède 10% des réserves mondiales).

C'est ainsi que suite à la Première guerre mondiale et aux accords Skyes Picot, Londres obtint un mandat de la SDN sur l'Irak, dont il voulut faire un royaume client en mettant sur le trône un hachémite, fils du roi Hussein qui les avaient aidé à chasser les Turcs et frère du roi de Jordanie.

Un coup d'état républicain soutenu par les nazis fit vaciller le trône en 1941, qui tomba définitivement en 1958, une série de généraux prenant successivement le pouvoir, toujours au nom du parti baas, jusqu'à l'avènement de Saddam Hussein en 1968.

La configuration ethno-religieuse de l'Irak est délicate.

La majorité de la population, environ 60%, est arabe et chiite, mais elle a toujours été dominée par un pouvoir sunnite, religion des anciens maîtres turcs, de l'importante minorité kurde (20% de la population), puis de la minorité arabe qui prit le pouvoir à l'indépendance.

Les chrétiens représentaient 5% de la population, et leur bon traitement et intégration était une vitrine du régime. On se souvent de Tarek Aziz, un des proches de Saddam Hussein très présent dans les médias lors de la première guerre du Golfe.

L'Irak comportait également une importante et très ancienne communauté juive (le pays est fréquemment cité dans la Torah: c'est de la ville d'Ur qu'Abraham est censé être parti pour la terre promise, et c'est à Babylone que les Hébreux connurent leur premier exil).

Mais la quasi intégralité de ses membres à fui en Israël les pogromes et la discrimination, perdant tout et devenant un argument pour les propositions de règlement global de la question des réfugiés pour le pouvoir de Tel Aviv.

Coté ethnique, il y a les Kurdes, dont la proportion est aussi importante en Irak qu'en Turquie (20%) et qui se sont révoltés très régulièrement contre le pouvoir central et pour leur reconnaissance. Selon les époques, ils obtinrent des droits ou furent réprimés brutalement.

Saddam Hussein tint le pays d'une main de fer, écrasant chaque ferment de révolte et se réclamant du baasisme (il retint Michel Aflak, son fondateur, à Bagdad jusqu'à sa mort, l'empêchant de quitter le pays).

Sa version du parti panarabe était toutefois très personnelle, différant à la fois des idées initiales et de celle de son homologue syrien.

Le parti baas irakien était ainsi très militarisé, avec des représentants fréquemment en uniforme. Il quadrillait la société en profondeur, et pouvait faire penser au parti communiste cubain dans sa forme d'organisation.

Lorsque le pouvoir iranien tomba aux mains des islamistes, Saddam Hussein décida de lancer une guerre contre Téhéran, craignant une contagion de sa majorité chiite.

Le conflit, long et sanglant, dura de 1980 à 1988 et s'acheva sans vainqueur. Il fit des millions de martyres, fut sans merci et tous les moyens furent utilisés: enfants démineurs côté iranien, armes chimiques côté irakien, etc...

Deux ans après la fin des hostilités, le belliqueux Saddam Hussein se lança cette fois-ci à l'assaut du Koweït, l'annexant purement et simplement et déclenchant la première guerre du Golfe.

Lors de celle-ci, une coalition internationale menée par Georges Bush père se porta au secours du petit pays, tandis que chiites et kurdes irakiens en profiter pour se soulever de nouveau et étaient réprimés dans le sang.

Le Koweit fut libéré, et un cessez-le-feu fut imposé à l'Irak par les forces occidentales, qui obligèrent le dictateur à donner une large autonomie au Kurdistan et lancèrent en parallèle un embargo très dur contre le pays, qui subit une chute drastique de son niveau de vie.

Dernier acte pour Saddam Hussein: suite aux attentats du 11/09/2001, Bush fils décida de terminer le travail de son père et sur la base de fausses preuves d'armes de destruction massive, il envoya une coalition non approuvée par l'ONU envahir l'Irak.

Débarquée en 2003, celle-ci aboutit bien vite à la chute du régime, mais la suite fut rien moins que concluante.

En effet, des guérillas s'installèrent, les différents mouvements islamistes s'implantèrent durablement, tandis que les conflits inter-communautaires s'exacerbaient.

Les chiites, favorisés par Washington, prirent leur revanche sur les sunnites, et les chrétiens, coincés entre les factions, commencèrent à fuir le pays.

Seul le Kurdistan semblait tirer son épingle du jeu, consolidant son statut autonome.

En 2011, lorsque Barack Obama retira les dernières troupes américaines, il laissait un état très fragile et dont les niveaux de vie et d'équipement avaient dramatiquement baissé (aujourd'hui encore le PIB reste inférieur à son niveau de 1950...).

L'Irak comporte 36.000.000 d'habitants, dont 40% ont moins de 20 ans. .

Ce bref portrait des états post coloniaux étant terminé, je vais refaire une passe dans le prochain post sur les problèmes transverses de la région, c'est-à-dire qui ne relèvent pas d'un seul état.