mardi 28 avril 2015

Livres (12): Mon holocauste (et la concurrence victimaire)

La race, la religion, l'origine, la couleur, l'orientation sexuelle, le genre, l'âge, l'espèce...

Plus que jamais on nous parle de ça, on se définit par ça, on le revendique -ou on le dénie- avec force. On invente un tas de mots pour parler des injustices subies par sa communauté: islamophobie, négrophobie, christianophobie, transphobie, âgisme, spécisme suivent les déjà bien rodés antisémitisme, sexisme et homophobie.

Et dans la lignée d'un communautarisme qui a le vent en poupe apparait la concurrence victimaire. Chaque groupe semble se définir par le préjudice subi, le compare à celui des autres, hiérarchise.

Dans cette nouvelle équation, la légitimité et l'audience sont inversement proportionnels à la souffrance mesurée.

Cette espèce de course semble avoir été lancée par la Shoah. Cet événement atroce et traumatisant a été tout d'abord minimisé voire caché avant de prendre le pas sur tous les autres événements de la Seconde Guerre Mondiale, voire de devenir le seul digne d'être retenu.

Tant et si bien que derrière la légitime indignation, la volonté de punir et de se donner les moyens qu'une telle horreur ne puisse se répéter on commence à soupçonner d'autres pensées, d'autres calculs.

Et l'on en vient à se demander si certains n'ont pas su se servir de la Shoah à des fins personnelles, instrumentalisant le vécu de leur communauté pour se rendre intouchable ou plus prosaïquement, pour faire carrière.

C'est cet état de choses que décrit Tova Reich dans le livre dont je vais parler aujourd'hui: Mon holocauste, qui fit un véritable scandale à sa sortie.

Dans ce brûlot, cette auteure américaine imagine une famille juive aussi pourrie et cynique qu'il est possible de l'être et qui a monté un business florissant basé sur la mémoire de la Shoah.

Leur vie consiste à récupérer des fonds de la part de généreux donateurs et du gouvernement américain pour créer des musées, des animations ou toute autre chose tournant autour de l'holocauste juif, la cause par excellence, celle pour laquelle donner vaut un brevet de moralité.

Bien entendu ils n'oublient pas au passage de se sucrer, de tourner dans les beaux hôtels ou les meilleurs restaurants, etc.

Bien entendu également, tous les moyens sont bons pour réussir: coucher avec les donatrices, monnayer une place en évidence sur un mausolée ou s'inventer un passé de résistant de toute pièce, sachant que dénoncer ce mensonge faisant le jeu des négationnistes, personne n'osera contredire.

Reich nous décrit jusqu'à la nausée le quasi culte du génocide qui s'est mis en place, l'obsession que peut représenter la Shoah pour certaines personnes, la véritable névrose développée par son évocation perpétuelle, le côté profondément malsain qu'il peut y avoir dans la surenchère de commémorations.

Elle montre enfin l'étrange valorisation qui est donnée au statut de victime, avoir subi l'innommable valant désormais titre de gloire, dans une espèce de renversement masochiste.

La dérive de tout cela est très claire et arrive à la moitié du livre: c'est que les autres groupes victimes d'oppression, discrimination, génocide ou préjudice entendent le faire savoir, être reconnus et se lancent dans la concurrence.

Le titre "Mon holocauste" dit bien ce qu'il veut dire: chacun désire son propre holocauste, tout est banalisé et mis sur le même plan (on croise des activistes de l'holocauste des poulets !) et au final dans cette longue plainte générale la Shoah ne veut plus rien dire.

Personnellement j'ai trouvé ce livre un peu "too much". L'enchainement des actions est proprement hallucinant, l'outrance des situations et le côté débridé entrainant l'incrédulité autant que la jubilation (de ce côté-là, çà me rappelle un peu l'ovni Even the cow-girls got the blues), et les personnages sont tous plus délirants les uns que les autres: gourous de tout poil, fanatiques, caricatures de sionistes, Amérindiens, Afro-Américains...

Au final, une forme d’écœurement devant toute cette surenchère m'est venue. Et je pense que c'est peut-être justement là que voulait en venir Reich, montrer l'obscénité où ce culte de la commémoration a mené, et à quel point cet événement atroce a pu être récupéré pour n'importe quoi, en pervertissant la portée et banalisant son caractère bouleversant et horrible.

Le propos est d'autant plus fort que Tova Reich est elle-même juive.


Suis-je Charlie?

Il y a peu, j'évoquai Mohamed Merah et le terrorisme islamiste qui se développe en Europe.

Depuis, la France a connu une vague supplémentaire d'actes terroristes spectaculaires fin 2014-début 2015, culminant avec la boucherie de Charlie Hebdo dont on n'a fait que parler un mois durant.

Tout le monde semble choqué et surpris en France, mais doit-on vraiment l'être? Peut-on vraiment l'être?

On semble l'oublier, mais c'est depuis 1995 que la France vit sous le régime de Vigipirate, et l'islamisme n'est pas tombé de nulle part: ce n'est pas la première fois qu'il frappe.

Petit récapitulatif.

Avant le fameux 11 septembre 2001, il y avait eu la fatwa sur Salman Rushdie en 1989, le sanglant assassinat de Théo Van Gogh en 2004 -déjà pour une raison de blasphème-, l'affaire des caricatures danoises de Mahomet en 2005, sans oublier les massacres plus spécifiquement anti juifs de Merah et Nemmouche...

Dans tous ces cas, des gens ont tué ou tenté de tuer des gens dont ils considéraient qu'ils avaient attaqué l'islam, blasphémé, que cette attaque soit réelle ou fantasmée.

Et dans tous ces cas, les tueurs ou agresseurs étaient nés et avaient vécu dans les sociétés d'accueil où ils sévirent, dans des pays divers tant dans leurs politiques migratoires que dans leur gestion de la question religieuse.

A l'occasion du massacre de la rédaction de Charlie hebdo, la parole semble se libérer sur le sujet brûlant de l'islamisme au quotidien.

On ose s'avouer qu'il se présente un peu partout et chacun y va de ses anecdotes sur le sujet, car chacun semble en avoir une, jadis enfouie ou minimisée par la fameuse crainte de l'amalgame.

Dans mes proches, cela va du refus d'élèves d'effectuer le salut au judo car on ne se prosterne que devant Dieu à la violente mise à l'écart d'une nounou tunisienne non voilée par ses collègues en passant par l'agression par des musulmanes de filles de 13 ans forcées à crier Allah u akbar.

Tous les Français au contact des masses immigrées musulmanes, c'est-à-dire les populations urbaines prolétaires ou des classes moyennes, les fonctionnaires ou les médecins, savent tout cela, sont confrontés à cela, même si ce n'est pas, fort heureusement, leur lot quotidien et qu'il s'agit de cas extrêmes.

Cet état de fait est au mieux instrumentalisé, au pire complètement nié par une classe politique très très loin de tout ça, sauf les démagos qui se frottent les mains en attendant de tirer les marrons du feu.

A côté de cela, on sait que l'immigration, du moins en France, vient essentiellement de pays musulmans.

L'Algérie, le Maroc, la Tunisie et la Turquie fournissent les trois quarts des entrants légaux dans notre pays, les nombreux clandestins ainsi que les ressortissants de Schengen (comme ceux d'Espagne par exemple) n'étant pas comptabilisés.

L'OCDE nous indique par ailleurs que la majorité des immigrants viennent en France pour se marier. Les enfants suivent donc logiquement.

Pour le vérifier, les statistiques ethniques étant interdites en France, il suffit de regarder les prénoms des bulletins de naissance ainsi que leur classement de popularité: Mohamed est le premier prénom masculin donné à Marseille ou en Seine-Saint-Denis (comme à Bruxelles ou Londres d'ailleurs).

Enfin, on peut aussi constater que le nombre de djihadistes (en valeur absolue) partant en Syrie est parfaitement proportionnel à la taille de la communauté musulmane dans le pays source. La France est donc fort logiquement en tête.

Tous ces faits sont vécus, sus, rapportés, discutés entre les gens, qui ont tous un proche dans les grandes métropoles, même au fond de nos campagnes.

Cela entraine la propagation d'une angoisse diffuse, le sentiment qu'une communauté quasi étrangère au sein du pays, vivant en vase clos, est en train de grossir, de s'installer, de prendre de la force en attendant de s'organiser.

Le scandale du livre de Houellebecq imaginant un parti musulman financé par les états du Golfe et prenant le pouvoir en France est peut-être justement un scandale parce que pour beaucoup il préfigure trop un futur pas si lointain, lorsqu'on aura atteint ce fameux "point de bascule" théorisé par l'extrême droite.

Est-ce un fantasme ridicule? Est-ce une éventualité à prendre au sérieux?

Une chose est sure, c'est que nous sommes bel et bien devenus une société multiculturelle, malgré l'idée d'un modèle français encore bien présente dans la tête des gens.

Qu'entend-on par multiculturalisme, cette doctrine encensée jusqu'à une date récente par tous les progressistes en France et appliquée par les pays d'Europe et d'Amérique du nord?

En fait, c'est la juxtaposition de communautés reconnues et égales entre elles, les groupes issus de pays et cultures différentes reconstruisant un bout de leur pays d'origine dans la société d'accueil.

Selon ses promoteurs, cela enrichit ladite société d'accueil en l'ouvrant sur le monde, cela dynamise le pays, tout en aidant à l'intégration, et non à l'assimilation, des populations migrantes, qui sont par ailleurs ainsi respectées dans leurs croyances et modes de vie.

Le postulat non précisé de ce modèle est que la communauté embrasse les valeurs supérieures du pays d'accueil et qu'elle-même s'ouvre sur les autres. On dit qu'ils sont alors intégrés.

Le modèle revendiqué par la France est quant à lui assimilateur. C'est-à-dire qu'il demande à chacun de laisser son ancienne peau, ses anciens mode de vie et culture pour devenir un citoyen égal aux autres, avec les mêmes droits, les mêmes possibilités en tant qu'individu que le reste de la population.

Il peut bien évidemment conserver croyances et habitudes, mais doit les garder pour la sphère privée.

Ce modèle est beaucoup critiqué pour sa violence morale, son côté normalisateur et jacobin, on le met même parfois en parallèle avec le communisme ou colonialisme, bien qu'il ait également été appliqué aux provinces et aux patois de l'Hexagone.

Mais qu'on en soit partisan ou non, il y a longtemps qu'il est devenu une théorie un peu creuse, il n'y a qu'à se promener dans n'importe quelle banlieue aujourd'hui pour voir à quel point c'est bien terminé.

Le multiculturalisme est donc un fait en France comme dans les autres pays occidentaux, faire semblant n'y change rien.

Néanmoins, depuis quelques années, ses effets pervers commencent à être pointés du doigt, y compris désormais par les élites des pays concernés.

Dans ce modèle (que je ne cherche pas à condamner en bloc parce qu'il a des aspects très bénéfiques), chacun est comme on l'a dit encouragé à garder sa culture propre, l'idée étant que ça permette son intégration harmonieuse au pays d'accueil.

Cela pose un certain nombre de questions.

La première est liée à la taille des communautés.

Quand il s'agit de petits groupes face à une majorité clairement définie, le pays n'est pas vraiment altéré.

Mais si cette communauté croît, et c'est ce qui se passe avec l'ensemble des communautés non européennes un peu partout sur le continent, elle va occuper de plus en plus d'espace, être de plus en plus visible, voire devenir majoritaire.

Et si elle devient majoritaire, cela veut dire que l'ancienne majorité devient à son tour minoritaire.

Ce qui pose automatiquement un problème de référence, quelles que soient les communautés nouvelle et ancienne. La norme n'est plus évidente, elle n'est plus la même.

Et là apparait le deuxième problème. Si la nouvelle communauté a des valeurs qui sont opposées à celles de l'ancienne majorité et qu'on ne lui demande pas de changer, que se passera-t-il? Comment éviter les conflits d'intérêt ou les conflits tout court?

La variante fermée de l'islam qui est en vogue ces dernières années en est l'exemple le plus évident.

Les communautés musulmanes ont une forte tendance à l'endogamie, à faire passer l'allégeance religieuse et/ou tribale avant le reste, et à créer en de nombreux endroits une sorte de contre-société.

Cette tendance est encouragée par la crise économique. En effet, comme toujours, celle-ci touche de plein fouet les immigrés et les empêche de se mêler à la société d'accueil.

Or comme elle sévit également dans les pays source, la pression migratoire ne baisse pas et amène de manière constante des gens "à intégrer", gardant vivantes traditions et mentalités d'origine.

Et l'on arrive à un moment où ces nouveaux arrivants ne voient plus le besoin et l'intérêt de se franciser, de s'adapter aux valeurs et croyances des habitants plus anciens. A cela s'ajoute parfois un désir de revanche, notamment quand il y a eu un passé colonial.

Je pense aux fameuses interviews de Houria Bouteldja, la pasionaria des Indigènes de la république qui indique que le pays et ses autochtones "sous-chiens" doivent s'adapter aux musulmans car ces derniers seront bientôt majoritaires.

Et forcément cela touche une corde sensible, car personne, dans aucune culture, aucun pays, aucune religion, ne veut être minoritaire dans son pays.

Le succès de l'extrême droite sur tout le continent s'explique en très grande partie par ce sentiment de dépossession, d'urgence, de libanisation des sociétés.

Et la réaction viscérale à l'assassinat de la rédaction de Charlie hebdo par des Français d'origine algérienne, ces gigantesques rassemblements, ce cri de "Je suis Charlie", furent un peu une imprécation, un moyen de se rassurer, quelque part même de se compter, de s'assurer qu'on est une majorité.

La quasi absence des musulmans banlieusards dans ces manifs (alors qu'ils prouvent régulièrement lors des actions pro-Palestine leur capacité à se mobiliser) et tous les faits divers rapportés à ce moment-là montrent bien à quel point la fracture est importante entre eux et le reste de la population: sans aller jusqu'à l'apologie du meurtre, il est évident qu'ils n'ont pas la même vision de l'événement et de la liberté d'expression.

Pour autant est-ce que prendre le nom d'un journal satirique d'Extrême Gauche était la meilleure chose à faire pour rassembler?

Après tout, parmi les gens que je connais, y compris chez des non musulmans, il y a un grand nombre de personnes qui n'aiment pas Charlie Hebdo, son humour au ras du caleçon et ses diatribes antireligieuses. Du coup défiler au nom de "Je suis Charlie" peut leur poser problème.

Et puis surtout en quoi défiler va-t-il changer la situation? La masse conservatrice et fermée qui pose problème va-t-elle miraculeusement changer d'opinion et décider de s'engouffrer dans le creuset français? Est-ce qu'on les a convaincus de devenir Charlie et est-ce que ça va changer? Qui peut croire ça...

Alors non, le 7 janvier n'est pas un coup de tonnerre, une nouveauté, un événement inouï et inimaginable, un coup de poignard ou Dieu sait quoi.

Il n'est qu'un énième signe de l'affrontement qui a lieu sur le continent entre une vieille société européenne sécularisée, tolérante et individualiste et une partie de sa frange immigrée, jeune et en connexion avec des sociétés d'origine travaillées par l'intégrisme religieux et des fractures profondes, à laquelle s'agglomèrent un certain nombre de convertis.

L'enjeu est l'avenir de nos sociétés, ni plus ni moins, et, Charlie ou pas, chacun semble enfin en avoir saisi l'importance.

mardi 14 avril 2015

Amérique-Afrique, voyage retour

Tout le monde a plus ou moins entendu parler de la traite négrière transatlantique, cet aspect essentiel de la première expansion coloniale européenne.

Pendant de longs siècles elle saigna l'Afrique noire, la privant d'une partie de ses forces vives, déportée aux Amériques dans le cadre du commerce dit triangulaire.

Étape 1: un navire négrier quittait l'Europe chargé de marchandises dites de traite (fusils, verroteries, cotonnades, etc).

Étape 2: ce navire accostait dans l'un des ports africains dédiés à ce sinistre négoce. L'y attendait un représentant du pouvoir local, souvent un roi, qui lui prenait sa cargaison.

En guise de paiement, il fournissait au marchand européen un certain nombre d'hommes et de femmes qu'il avait lui-même acquis à cet effet, souvent par des razzias.

Étape 3: le navire emportait en Amérique sa cargaison de bois d'ébène, la vendait sur place au prix fort puis rentrait en Europe, faisant une importante plus-value.

Une fois débarqué aux Amériques, le noir était dépouillé de sa liberté, de son nom, de sa langue, de sa culture et condamné à mener une atroce vie de bête de somme, complètement coupé de son continent et sa culture d'origine.

Cependant, derrière ce circuit en apparence bien rodé se sont parfois créés des liens plus subtils, certaines coutumes et traits culturels africains se pérennisant, et l'on assista même à la mise en place de liens retour entre les noirs transplantés aux Amériques et leur continent d'origine.

Ces liens furent divers dans le temps et dans leur forme, mais ils n'en existèrent pas moins, et donnèrent parfois naissance à de véritables communautés et/ou routes commerciales.

C'est cet aspect étonnant et méconnu que je vais évoquer dans ce post.

1. Le Brésil et les Agudas: des liens commerciaux et culturels très anciens

Rappelons tout d'abord que si c'est l'esclavagisme des USA qui est le plus médiatisé, évoqué et étudié, c'est en fait le Brésil qui fut le champion toutes catégories de la traite et de l'esclavage africain.

En effet, les Portugais furent les premiers à pratiquer la traite et les Brésiliens les derniers à l'arrêter.

(Je précise que je parle du monde occidental, parce qu'en Afrique ou au Moyen Orient, les abolitions eurent lieu au vingtième siècle, la Mauritanie fermant le ban en 1980).

De plus, le Brésil fut quasiment aussi consommateur de bois d'ébène que les Antilles.

C'est cette consommation hors normes qui fait que ce pays abrite aujourd'hui la plus importante communauté noire hors d'Afrique: 40% de ses habitants ont des origines africaines plus ou moins lointaines.

L'histoire des noirs de ce pays fut très mouvementée.

Certains se révoltèrent et tinrent tête au gouvernement, mettant parfois en place de véritables états, les qilombos (que j'évoque dans un ancien post).

D'autres surent tirer parti du pragmatisme portugais pour préserver des pans de leurs cultures. Ils purent se regrouper par nation, il semble que certains ne furent même jamais esclaves, et ils allèrent jusqu'à réussir à organiser leur retour en Afrique.

Suivant les Portugais dans l'archipel de comptoirs que ces derniers contrôlaient en Afrique, ils s'y (ré)installèrent avant d'en sortir et d'aller fonder des communautés ailleurs sur le continent, dans des zones non tenues par les Européens.

Ils surent s'y insérer économiquement avec un remarquable succès, notamment grâce aux compétences techniques acquises au contact de leurs anciens maîtres.

Ils investirent souvent le commerce des esclaves où une bonne partie d'entre eux fit fortune, devenant même parfois des intermédiaires obligés entre les puissances européennes/américaines et les pouvoirs locaux.

Ces descendants d'esclaves, leur parentèle, leurs obligés, leurs esclaves et leurs propres descendants créèrent une véritable communauté, appelée les Agudas, dont on retrouve aujourd'hui des membres au Nigéria, au Togo, au Ghana et au Bénin.

Ce groupe encore bien vivant possède une culture hybride, connectée à ses racines d'avant la déportation en Amérique mais également complétée par ce qu'ils y avaient appris, cet apport étant vu comme quelque chose les rendant supérieurs.

Ils ont ainsi souvent gardé la religion catholique et adopté certaines coutumes vestimentaires ou alimentaires, que ce soit les plats ou l'usage de couverts, l'habitat en dur (usage de briques), etc.

Une grande partie a également conservé les noms des anciens maîtres et l'usage de la langue portugaise.

A l'époque coloniale, les Agudas se firent intermédiaires entre les puissances gouvernantes et le peuple, jouant un peu le même rôle charnière que Juifs et Chrétiens dans l'empire ottoman ou au Maghreb.

Aujourd'hui ils font partie intégrante des sociétés des pays où ils s'établirent, et le Brésil, décidé à assumer sa part africaine, les a redécouverts: ils ont commencé à étudier et à valoriser leur étonnante histoire et les liens tissés au cours des siècles avec leur pays.

2. La colonisation noire anglo-saxonne: le Libéria et la Sierra Leone

Les Anglo-Saxons furent les premiers à se préoccuper d'abolition. Mais l'égalité des races et leur compatibilité n'étaient pas à l'ordre du jour. Personne ne croyait que les noirs devenus libres pourraient s'agréger à la société américaine, et on se posa donc immédiatement la question de leur avenir.

Bien vite fut lancée l'idée de les renvoyer en Afrique, si on peut dire renvoyer en parlant d'hommes qui n'avaient plus que la couleur de peau en commun avec les habitants du continent de leurs ancêtres. Sans compter que nul n'était capable de déterminer de quelle région initiale ils étaient venus.

Les Américains fondèrent cependant la Société Américaine de Colonisation (ACS) qui entreprit d'installer des noirs libres sur des terres achetées en Afrique à cet effet. Ces terres formèrent ce qui allait devenir le Liberia.

L'installation de ces colons américanisés ne se fit pas sans heurts avec les habitants originels de la région. Des guerres éclatèrent rapidement entre les deux communautés, qui se terminèrent au profit des affranchis.

Ceux-ci prirent alors le pouvoir et n'eurent de cesse que de créer une petite Amérique autour de Monrovia, leur capitale, ces ex-dominés reproduisant avec application les dominants (un peu comme les mulâtres en Haïti).

Une aristocratie afro-américaine, dite "Congo", se mit en place, dont les membres rejouèrent les mythes fondateurs des USA. Le premier navire de libérés devint notamment la version locale du Mayflower, dans lequel avoir un ancêtre valait quartier de noblesse.

Cette caste avait l'Europe et les USA comme modèles exclusifs et méprisait tout ce qui est culture locale.

Le passage dans une école anglaise ou américaine était un véritable hadj qui faisait de la personne concernée un "binnetou" (déformation de "been to" dans le créole anglophone du pays) envié et honorable.

Les Congos appelaient indigènes les autres habitants du Libéria, qui eux-mêmes les désignaient parfois en les appelant les "blancs".

Des liens très forts avec les USA, dont ils étaient quasiment une colonie, garantissaient leur domination sur le pays: ainsi, en 1979, les Congos représentaient 4% de la population et possédaient 60% des terres.

En dehors de ces deux communautés, le Libéria a également accueilli tout au long de son histoire beaucoup de migrants d'horizons différents: Européens ou Américains, riches commerçants libanais, ainsi que quelques Antillais et beaucoup d'autres Africains. Ces derniers fuyaient la colonisation/les régimes post coloniaux ou cherchaient plus simplement fortune.

Dans les années 80, les USA lâchèrent la minorité congo au profit des indigènes. S'ensuivit une période difficile pour cette aristocratie qui est néanmoins toujours présente, malgré la descente aux enfers du pays (qui connut une série de guerres civiles, le SIDA, puis maintenant Ebola).

Pour en savoir un peu plus sur eux, le livre La maison de Sugar Beach est passionnant. Il raconte la vie d'Hélène Cooper, elle-même une congo émigrée aux États-Unis suite au renversement de régime.

Tout près du Liberia, la Sierra Leone connut un peu la même histoire.

Colonie britannique dès le XVIIIième siècle, elle fut comme le Liberia organisée par une société de colonisation dont le but était d'installer des noirs libérés sur des terres africaines.

Ceux-ci provinrent tout d'abord des États-Unis, avec notamment des esclaves que Londres avait affranchis en échange de leur choix du camp britannique pendant la guerre d'indépendance des USA.

S'ajoutèrent ensuite à eux des nègres marrons déportés de la Jamaïque, et enfin des esclaves récupérés sur des bateaux négriers arraisonnés par la British Navy à partir du moment où l'empire anglais interdit la traite au reste du monde.

Tous ces gens formèrent un melting pot qui représenta une part importante de la population du pays, lequel devint indépendant en 1961.

3. Colonialisme européen: des Antillais en Afrique

Le XIXième siècle vit l'Europe se partager l'ensemble du monde.

L'Afrique se retrouva alors découpée en colonies administrées par des puissances dont les deux principales, la France et le Royaume-Uni, contrôlaient encore des territoires américains.

De ce fait des Africains et leurs cousins descendants d'esclaves se retrouvèrent pour la première fois unis dans un même ensemble juridique et politique, même si les différences de statut des colonisés entrainaient une hiérarchie entre ces populations.

Cette situation inédite entraina néanmoins des rencontres marquantes, particulièrement lorsque les élites coloniales francisées se retrouvaient à Paris pour des échanges féconds, dont le plus connu est le mouvement de la négritude, initié par le Martiniquais Aimé Césaire et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor.

Autre cas célèbre: Félix Éboué. Ce Guyanais noir qui administra l'Afrique Équatoriale Française, fut toute sa vie un fidèle serviteur de la France, abordant la colonisation sous un angle différent, s'intéressant aux cultures et langues des peuples dominés (il devint par ailleurs le beau-père de Senghor qui épousa sa fille).

A son image, d'autres Antillais firent le voyage retour, parfois après un passage à Paris. L'écrivain martiniquais Joseph Zobel, auteur du magnifique Rue cases-nègres, a vécu un temps au Sénégal, ce qui lui a inspiré un livre.

Dans l'autre sens, le Camerounais Manu Dibango raconte dans sa biographie à quel point les Afro-Américains qu'il croisait à Paris le fascinaient.

C'est donc la domination impériale européenne qui permit la réactivation de liens entre les descendants des déportés africains et leurs cousins restés sur le continent et paradoxalement, les indépendances qui mirent un frein à ces échanges, du fait de la réapparition de frontières et de la complication des statuts.

Et ironiquement, c'est surtout dans les ex-métropoles, à Paris ou Londres, que les échanges entre noirs des deux continents se poursuivirent et se poursuivent encore.

4. Black is beautiful: les mouvements du retour

Le dernier mouvement que j'évoquerai est né aux Amériques (États-Unis et Caraïbe), chez les Afro-Américains eux-mêmes. Je devrais plutôt parler de mouvements au pluriel d'ailleurs.

Tous avaient en commun la conscience d'une identité noire et d'une Afrique originelle perdue où il faudrait retourner.

Qu'ils prennent la forme de mouvements religieux, comme le rastafarisme qui préconisait le retour en Éthiopie et en vénérait curieusement le roi, ou bien d'associations politiques, comme celle de Marcus Garvey, leur but était le retour des noirs sur le continent de leurs ancêtres et la réappropriation de leur culture.

Sur ce dernier point, le malentendu fut souvent énorme. Par exemple la fameuse "coupe afro", symbole du black is beautiful des années 70, n'a à peu près jamais existé en Afrique, où elle fut même interdite dans certains pays (comme la Tanzanie car trop occidentale et néo-colonialiste (!)).

Autre exemple de quiproquo: le retour à l'islam prôné par certains. En effet, l'islam est également une religion d'importation en Afrique noire, et traites négrières musulmanes et racisme arabe n'ont rien à envier à leurs équivalents européens, évidemment plus connus des communautés noires des Amériques.

Les mouvements de retour en Afrique poussèrent toutefois un certain nombre d'Américains à tenter une nouvelle vie sur leur terre d'origine, où ils décidèrent de s'installer.

Malheureusement, la désillusion fut souvent au rendez-vous, la plupart des réinstallés se rendant compte qu'en terme de mentalité et mode de vie, ils étaient plus proches de leurs compatriotes blancs honnis que de leurs frères fantasmés.

D'ailleurs ceux-ci avaient parfois pour eux mépris et condescendance (lire ce que dit Léonora Miano dans ses livres sur ce sujet est intéressant), quand ils ne tentaient tout simplement pas de profiter des Occidentaux -donc riches- qu'ils étaient.

Toutefois la greffe put parfois prendre, notamment lorsque les noirs étaient issus de pays de la Caraïbe, plus pauvre et restée plus africaine du fait de la plus haute concentration en esclaves.

On sait par exemple que des soldats afro-cubains de Castro restèrent dans les pays où ils intervinrent, et les rastas partis s'installer chez le Négus ont peut-être pu s'acclimater.

Néanmoins on est très loin d'un équivalent de l'aliya sioniste et la re-greffe n'a pas vraiment pris.


Aujourd'hui, les noirs des USA qui veulent visiter l'Afrique vont semble-t-il au Ghana, petit pays relativement développé et anglophone où le président Obama fit sa première visite au continent de son père.

Gageons qu'avec le développement de l'Afrique, dont le poids démographique et économique augmente chaque année, ces voyages retour deviendront à terme aussi banals que ceux qu'effectuent les blancs des Amériques vers l'Europe.

A lire:
- ICI un article sur les Agudas béninois

vendredi 10 avril 2015

Cinéma (2): La horse

Il y a quelques jours, j'ai regardé La Horse, un film de Pierre Granier-Defferre qui fut un méga succès à sa sortie, en 1970.

Ce film raconte l'histoire d'un paysan normand qui s'oppose à une bande de trafiquants de drogue, après avoir découvert qu'ils utilisent ses terres comme relais avec la complicité de son petit-fils.

L'intrigue est rythmée et le film sans prétention, et j'ai passé un bon moment.

Mais en le voyant j'ai toutefois eu l'impression de regarder un document appartenant à une autre époque, quelque chose de définitivement obsolète.

Pour être plus précis, ce film venait du temps d'avant deux disparitions majeures des quarante-cinq années qui se sont écoulées depuis sa sortie: celles du monde rural traditionnel et celle du cinéma populaire français.

Je vais détailler ces deux points dans ce post.

1. Le monde rural

Le héros de Granier-Defferre, interprété par un vieux Jean Gabin dont la présence massive crève l'écran, est un patriarche à l'ancienne.

Héritier d'une lignée de propriétaires agricoles, père de deux filles et deux fois grand-père, il règne d'une main de fer sur son domaine, comme c'était jadis la règle.

Les scènes de repas sont très représentatives de cet ordre.

Le maître préside la tablée et nul ne s'assoit avant lui.

Chacun sort et déplie son canif avant de manger dans des assiettes dont on devine qu'elles sont là de toute éternité.

Les femmes servent et desservent en silence, les gendres vouvoient leur beau-père et obéissent sans mot dire, les plats sont mangés sans hâte et avec l'application de ceux qui connaissent la valeur de la nourriture.

Les lieux sont aussi symptomatiques de ce monde.

La ferme, dont on devine qu'elle peut vivre en quasi-autarcie, est un lieu rempli d'objets accumulés depuis des temps immémoriaux.

Le matériel plus ancien mais encore utilisé y côtoie bennes et tracteurs, on y fabrique ses propres cartouches, les bâtiments sont patinés par le temps.

Granier-Defferre laisse pourtant vite entendre que ce monde hiérarchisé, de la coutume, du travail sans compter, du devoir et de l'orgueil est en sursis.

On apprend en effet que le petit-fils, parti étudier à Paris avant de se laisser embrigader dans le trafic de drogue, avait d'autres aspirations que de reprendre la ferme: droit, beaux-arts, voyages au long cours...ce qui pour le vieux maitre est presque une trahison.

Ce monde-là, bien qu'à l'époque agonisant, est celui dans lequel j'ai grandi.

Ma famille paternelle était de ce modèle, comme beaucoup de gens de mon village. Mais c'était la dernière génération.

Le vieux monde a depuis disparu, et à part quelques irréductibles indiens des temps modernes de plus en plus isolés, le milieu dépeint par Granier-Defferre n'est plus vraiment là.

Et son patriarche, déjà vu comme un anachronisme en 1970, serait aujourd'hui un dinosaure.

Reste le souvenir, même si ça concerne de moins en moins de gens (mon épouse a regardé ça comme un film exotique!).

2. Le cinéma populaire

La deuxième disparition que ça m'a évoqué, c'est celle du film d'action populaire français.

Le cinéma français, premier d'Europe, a longtemps produit des œuvres dans tous les domaines et styles.

Il y a bien évidemment la comédie, qui continue aujourd'hui à faire des scores honorables, et qui s'exportait partout (qui ne connait pas De Funès sur le continent?).

Il y a le cinéma intellectuel, d'auteur, souvent politisé, dont la production est aujourd'hui encore importante.

Et il y avait le cinéma populaire. Ce dernier a quasiment disparu, ne survivant que via les productions franco-américaines à la Luc Besson.

Pourtant jusqu'aux années 80 (notamment avec les films de Belmondo), il existait un cinéma que les jeunes allaient voir en masse, où tout ce qui fait le succès de ce style était là: héros viril, baston, exotisme, jolies filles, etc.

Les ingrédients et les recettes étaient éprouvés, et polar, aventure, comédie de mœurs et acteurs emblématiques assuraient un remplissage honorable de nos salles.

Aujourd'hui c'est terminé.

Plus de Gabin, Ventura ou de Belmondo, la relève vient exclusivement d'outre-Atlantique, et les parts de marché que nous conservons sont celles des films comiques et du cinéma d'auteur.

Ce dernier (effet pervers des subventions?) s'auto-caricature d'ailleurs trop souvent, à tel point qu'aujourd'hui, "film français" signifie intello, snob, bavard, prise de tête, voire ridicule pour beaucoup de gens.

C'est ainsi que le voyait un ami vénézuélien, c'est ainsi que l'imaginent les habitants des deux Amérique, et c'est ainsi que le voient souvent les millions de jeunes de ce pays qui vont voir quasi-exclusivement les blockbusters d'outre-Atlantique.

Frédéric Martel, dans son excellent livre Mainstream, résumait ce phénomène en disant qu'aujourd'hui la culture populaire commune à tous les Européens est la culture Hollywood. C'est dommage mais c'est ainsi.


Bref, La Horse, qui m'a fait passer un excellent moment, n'a plus d'équivalent aujourd'hui, tout comme le milieu qu'il dépeint appartient désormais à l'Histoire.


Musique(9): Michel Sardou

Je ne suis pas particulièrement fan de Michel Sardou, mais c'est un chanteur qui a bercé mon enfance.

J'avais en effet un frère qui l'appréciait énormément, mes parents l'aimaient également beaucoup, on l'entendait à la radio on le voyait très souvent à la télé...

Bref, il faisait réellement partie du paysage, et qu'on l'aime ou pas on le connaissait, surtout à cette époque de média monolithique et incontournable (comme je l'évoque ICI).

Doté d'une voix puissante et basse aisément identifiable, il chantait en s'accompagnant d'orchestrations souvent un peu mélodramatiques, avec des refrains et des mélodies faciles à retenir.

Musicalement, ses chansons se classent dans ce qu'on appelle la variété, ce mélange de chansonnette et de music-hall mâtiné de rock et de pop qui tint longtemps le haut du pavé de la chanson made in France.

Au niveau des textes, qu'il co-écrit, on peut distinguer trois grands groupes de chansons.

Tout d'abord les chansons simples, dont les sujets sont l'amour, les petites gens, la vie de tous les jours.

Il y parle de la France avec amour et délectation, évoque la religion, le village, l'armée et le service militaire, l'école, la vie de couple, la vieillesse, la mort...des thèmes qui parlent au Français lambda.

Toujours dans ce registre-là, il se fait souvent grivois, voire machiste et paillard, et n'hésite pas à donner une couleur comique à son répertoire.

Ce style de chansons se rattache à la longue tradition de chansons populaires de notre pays, aux bals, aux ritournelles.

Dans le deuxième groupe de titres, il convoque l'Histoire, l'épopée, l'aventure, l'exotisme (frelaté ou non). Pour certains d'entre eux, il peut se faire mystique et profond.

Enfin il y a le groupe des chansons engagées: Sardou n'est en effet pas qu'un interprète et il est aussi connu pour ses prises de position que pour sa musique.

Beaucoup de ses titres sont ainsi des illustrations de ce que lui inspirait l'actualité, réactions rarement tièdes et plutôt à droite.

Du coup, dans ces années 70 où l'empoignade politique et le manichéisme étaient la règle (et où l'establishment intellectuel et artistique était de l'autre bord), Sardou était devenu un chanteur extrêmement clivant.

Ses déclarations ont souvent fait polémique et il a été très détesté et critiqué, suscitant suffisamment de haine pour que se montent des comités anti-Sardou tentant d'interdire ses concerts, qu'un livre Faut-il brûler Sardou? soit édité et qu'il y ait même des tentatives d'attentat sur sa personne.

Mais à cette haine correspondait tout autant d'adulation puisqu'il fut très longtemps le chanteur le plus populaire de l'Hexagone (ce qui posait un vrai problème intellectuel à ses détracteurs, pour qui le peuple avait toujours raison). Pour résumer, il était à la variété ce que Johnny Hallyday est au rock.

Aujourd'hui, réentendre ses chansons, souvent gauloises, machistes (le nombre de titres où il parle de seins m'a toujours impressionné!), chauvines et moqueuses, c'est revoir une série d'instantanés de l'époque et entrer dans la psyché du Français moyen de ce moment-là.

C'est à ce titre (plus bien sûr une certaine nostalgie) qu'il m'intéresse et m'a inspiré ce post.

Je vais terminer en citant quelques chansons qui illustrent bien cette conclusion et/ou que j'apprécie.

- Les Ricains (1967)

Ce titre est un peu celui qui lança sa légende.

Vibrant hommage aux libérateurs de 1944, il est sorti à l'époque où l'anti américanisme était quasi officiel dans l'Hexagone (retrait de la France de l'OTAN, condamnation de la guerre du Vietnam) et prenait vraiment l'opinion à contre-courant.

Sardou y interrogeait les gens, leur demandant où en serait la France si les "Ricains" n'étaient pas venus en 1944.


Cette curieuse chanson raconte la vie d'un enfant interne dans l'après-guerre, et évoque deux sujets alors tabous: la masturbation et l'homosexualité (refoulée) dans la personne du Surveillant général qui donne le titre au morceau.


Ce titre donne la parole à un vieux couple qui se retourne sur son passé, mouvementé mais heureux.

Il se voulait l'antithèse du très sombre Les vieux de Jacques Brel et ses paroles furent critiquées pour leur côté machiste.


Cette chanson dresse un portrait d'un homme urbain moderne, pâle engrenage frustré d'une société déshumanisée et qui, lorsqu'il a bu, rêve de violence, de vandalisme, de viol, tout en sachant très bien qu'il ne le fera pas. Civilisé malgré lui, il le regrette un peu.

Pour ce titre Sardou fut accusé d'apologie du viol.


Chanson hommage à sa mère qui fit un carton monumental.

- Le France (1975)

Cette chanson donne la parole a l'ex-plus grand paquebot du monde, le France, qui fut vendu en 1974 pour cause de non rentabilité, sonnant le glas de cette forme de tourisme où la France avait longtemps excellé.

Sardou y dénonce cet abandon, et sa nostalgie revendiquée d'une politique de grandeur à la De Gaulle a parlé à au moins un million de Français, puisque c'est le nombre de 45 tours qu'il vendit. Même le PCF salua le morceau.


Chanson qui fit un énorme scandale à sa sortie, et lui valut une étiquette de colonialiste dont il ne s'est jamais débarrassé.

Il y fait en effet parler un nostalgique de l'empire français qui regrette sans fard le bon temps où en tant que bwana il pouvait faire ce qu'il voulait sur un territoire immense.

- Je suis pour (1976)

Dans les années 70, la peine de mort était encore un sujet brûlant en France, et partisans et abolitionnistes s'affrontaient violemment.

Dans ce titre, Sardou fait réclamer par un père la mort de l'assassin de son fils. Il est sorti au beau milieu de l'affaire Patrick Henry, ce qui en rendit l'impact encore plus fort et enfonça un peu plus le chanteur dans son image droitière.

- Je vole (1978)

Titre auquel le récent film La famille Bélier redonne une jeunesse, il raconte la fugue d'un jeune quittant l'appartement familial pour l'Amérique. Sardou dira plus tard qu'en fait il parlait d'un suicide.

- En chantant (1978)

Petite chanson parlant de la nécessité de prendre la vie du bon côté, et sur le fait que chanter aide à ça.


Ce titre un peu métaphysique parle de la mort.

- L'autre femme (1981)

L'autre femme, c'est la prostituée, une campagnarde venue à Paris faire fortune dans ce domaine particulier dont il dresse un portrait très années 70 qui met un peu mal à l'aise.

- Être une femme (1981)

Carton monumental devenu un classique des discothèques. Dans ce titre Sardou s'imagine avoir changé de sexe et en profite pour dresser un portrait de la femme des années 80, enchainant un mélange de clichés sur un ton amusé.

En 2010 il en a sorti une nouvelle version tout aussi discutable et discutée.

- Vladimir Ilitch (1983)

Chanson condamnant ce qu'était devenu le bloc de l'Est, d'infâmes dictatures paupérisées et liberticides, mais en les opposant aux idéaux du fanatique Lénine, pour lequel il semble bien indulgent (à sa décharge, c'est le cas en France en général, et encore plus à l'époque).


Aujourd'hui Michel Sardou a 68 ans et les années où ses chansons comme sa grande gueule étaient incontournables sont désormais loin derrière, mais il reste un poids lourd de notre chanson. Et de mon enfance.