mardi 14 avril 2015

Amérique-Afrique, voyage retour

Tout le monde a plus ou moins entendu parler de la traite négrière transatlantique, cet aspect essentiel de la première expansion coloniale européenne.

Pendant de longs siècles elle saigna l'Afrique noire, la privant d'une partie de ses forces vives, déportée aux Amériques dans le cadre du commerce dit triangulaire.

Étape 1: un navire négrier quittait l'Europe chargé de marchandises dites de traite (fusils, verroteries, cotonnades, etc).

Étape 2: ce navire accostait dans l'un des ports africains dédiés à ce sinistre négoce. L'y attendait un représentant du pouvoir local, souvent un roi, qui lui prenait sa cargaison.

En guise de paiement, il fournissait au marchand européen un certain nombre d'hommes et de femmes qu'il avait lui-même acquis à cet effet, souvent par des razzias.

Étape 3: le navire emportait en Amérique sa cargaison de bois d'ébène, la vendait sur place au prix fort puis rentrait en Europe, faisant une importante plus-value.

Une fois débarqué aux Amériques, le noir était dépouillé de sa liberté, de son nom, de sa langue, de sa culture et condamné à mener une atroce vie de bête de somme, complètement coupé de son continent et sa culture d'origine.

Cependant, derrière ce circuit en apparence bien rodé se sont parfois créés des liens plus subtils, certaines coutumes et traits culturels africains se pérennisant, et l'on assista même à la mise en place de liens retour entre les noirs transplantés aux Amériques et leur continent d'origine.

Ces liens furent divers dans le temps et dans leur forme, mais ils n'en existèrent pas moins, et donnèrent parfois naissance à de véritables communautés et/ou routes commerciales.

C'est cet aspect étonnant et méconnu que je vais évoquer dans ce post.

1. Le Brésil et les Agudas: des liens commerciaux et culturels très anciens

Rappelons tout d'abord que si c'est l'esclavagisme des USA qui est le plus médiatisé, évoqué et étudié, c'est en fait le Brésil qui fut le champion toutes catégories de la traite et de l'esclavage africain.

En effet, les Portugais furent les premiers à pratiquer la traite et les Brésiliens les derniers à l'arrêter.

(Je précise que je parle du monde occidental, parce qu'en Afrique ou au Moyen Orient, les abolitions eurent lieu au vingtième siècle, la Mauritanie fermant le ban en 1980).

De plus, le Brésil fut quasiment aussi consommateur de bois d'ébène que les Antilles.

C'est cette consommation hors normes qui fait que ce pays abrite aujourd'hui la plus importante communauté noire hors d'Afrique: 40% de ses habitants ont des origines africaines plus ou moins lointaines.

L'histoire des noirs de ce pays fut très mouvementée.

Certains se révoltèrent et tinrent tête au gouvernement, mettant parfois en place de véritables états, les qilombos (que j'évoque dans un ancien post).

D'autres surent tirer parti du pragmatisme portugais pour préserver des pans de leurs cultures. Ils purent se regrouper par nation, il semble que certains ne furent même jamais esclaves, et ils allèrent jusqu'à réussir à organiser leur retour en Afrique.

Suivant les Portugais dans l'archipel de comptoirs que ces derniers contrôlaient en Afrique, ils s'y (ré)installèrent avant d'en sortir et d'aller fonder des communautés ailleurs sur le continent, dans des zones non tenues par les Européens.

Ils surent s'y insérer économiquement avec un remarquable succès, notamment grâce aux compétences techniques acquises au contact de leurs anciens maîtres.

Ils investirent souvent le commerce des esclaves où une bonne partie d'entre eux fit fortune, devenant même parfois des intermédiaires obligés entre les puissances européennes/américaines et les pouvoirs locaux.

Ces descendants d'esclaves, leur parentèle, leurs obligés, leurs esclaves et leurs propres descendants créèrent une véritable communauté, appelée les Agudas, dont on retrouve aujourd'hui des membres au Nigéria, au Togo, au Ghana et au Bénin.

Ce groupe encore bien vivant possède une culture hybride, connectée à ses racines d'avant la déportation en Amérique mais également complétée par ce qu'ils y avaient appris, cet apport étant vu comme quelque chose les rendant supérieurs.

Ils ont ainsi souvent gardé la religion catholique et adopté certaines coutumes vestimentaires ou alimentaires, que ce soit les plats ou l'usage de couverts, l'habitat en dur (usage de briques), etc.

Une grande partie a également conservé les noms des anciens maîtres et l'usage de la langue portugaise.

A l'époque coloniale, les Agudas se firent intermédiaires entre les puissances gouvernantes et le peuple, jouant un peu le même rôle charnière que Juifs et Chrétiens dans l'empire ottoman ou au Maghreb.

Aujourd'hui ils font partie intégrante des sociétés des pays où ils s'établirent, et le Brésil, décidé à assumer sa part africaine, les a redécouverts: ils ont commencé à étudier et à valoriser leur étonnante histoire et les liens tissés au cours des siècles avec leur pays.

2. La colonisation noire anglo-saxonne: le Libéria et la Sierra Leone

Les Anglo-Saxons furent les premiers à se préoccuper d'abolition. Mais l'égalité des races et leur compatibilité n'étaient pas à l'ordre du jour. Personne ne croyait que les noirs devenus libres pourraient s'agréger à la société américaine, et on se posa donc immédiatement la question de leur avenir.

Bien vite fut lancée l'idée de les renvoyer en Afrique, si on peut dire renvoyer en parlant d'hommes qui n'avaient plus que la couleur de peau en commun avec les habitants du continent de leurs ancêtres. Sans compter que nul n'était capable de déterminer de quelle région initiale ils étaient venus.

Les Américains fondèrent cependant la Société Américaine de Colonisation (ACS) qui entreprit d'installer des noirs libres sur des terres achetées en Afrique à cet effet. Ces terres formèrent ce qui allait devenir le Liberia.

L'installation de ces colons américanisés ne se fit pas sans heurts avec les habitants originels de la région. Des guerres éclatèrent rapidement entre les deux communautés, qui se terminèrent au profit des affranchis.

Ceux-ci prirent alors le pouvoir et n'eurent de cesse que de créer une petite Amérique autour de Monrovia, leur capitale, ces ex-dominés reproduisant avec application les dominants (un peu comme les mulâtres en Haïti).

Une aristocratie afro-américaine, dite "Congo", se mit en place, dont les membres rejouèrent les mythes fondateurs des USA. Le premier navire de libérés devint notamment la version locale du Mayflower, dans lequel avoir un ancêtre valait quartier de noblesse.

Cette caste avait l'Europe et les USA comme modèles exclusifs et méprisait tout ce qui est culture locale.

Le passage dans une école anglaise ou américaine était un véritable hadj qui faisait de la personne concernée un "binnetou" (déformation de "been to" dans le créole anglophone du pays) envié et honorable.

Les Congos appelaient indigènes les autres habitants du Libéria, qui eux-mêmes les désignaient parfois en les appelant les "blancs".

Des liens très forts avec les USA, dont ils étaient quasiment une colonie, garantissaient leur domination sur le pays: ainsi, en 1979, les Congos représentaient 4% de la population et possédaient 60% des terres.

En dehors de ces deux communautés, le Libéria a également accueilli tout au long de son histoire beaucoup de migrants d'horizons différents: Européens ou Américains, riches commerçants libanais, ainsi que quelques Antillais et beaucoup d'autres Africains. Ces derniers fuyaient la colonisation/les régimes post coloniaux ou cherchaient plus simplement fortune.

Dans les années 80, les USA lâchèrent la minorité congo au profit des indigènes. S'ensuivit une période difficile pour cette aristocratie qui est néanmoins toujours présente, malgré la descente aux enfers du pays (qui connut une série de guerres civiles, le SIDA, puis maintenant Ebola).

Pour en savoir un peu plus sur eux, le livre La maison de Sugar Beach est passionnant. Il raconte la vie d'Hélène Cooper, elle-même une congo émigrée aux États-Unis suite au renversement de régime.

Tout près du Liberia, la Sierra Leone connut un peu la même histoire.

Colonie britannique dès le XVIIIième siècle, elle fut comme le Liberia organisée par une société de colonisation dont le but était d'installer des noirs libérés sur des terres africaines.

Ceux-ci provinrent tout d'abord des États-Unis, avec notamment des esclaves que Londres avait affranchis en échange de leur choix du camp britannique pendant la guerre d'indépendance des USA.

S'ajoutèrent ensuite à eux des nègres marrons déportés de la Jamaïque, et enfin des esclaves récupérés sur des bateaux négriers arraisonnés par la British Navy à partir du moment où l'empire anglais interdit la traite au reste du monde.

Tous ces gens formèrent un melting pot qui représenta une part importante de la population du pays, lequel devint indépendant en 1961.

3. Colonialisme européen: des Antillais en Afrique

Le XIXième siècle vit l'Europe se partager l'ensemble du monde.

L'Afrique se retrouva alors découpée en colonies administrées par des puissances dont les deux principales, la France et le Royaume-Uni, contrôlaient encore des territoires américains.

De ce fait des Africains et leurs cousins descendants d'esclaves se retrouvèrent pour la première fois unis dans un même ensemble juridique et politique, même si les différences de statut des colonisés entrainaient une hiérarchie entre ces populations.

Cette situation inédite entraina néanmoins des rencontres marquantes, particulièrement lorsque les élites coloniales francisées se retrouvaient à Paris pour des échanges féconds, dont le plus connu est le mouvement de la négritude, initié par le Martiniquais Aimé Césaire et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor.

Autre cas célèbre: Félix Éboué. Ce Guyanais noir qui administra l'Afrique Équatoriale Française, fut toute sa vie un fidèle serviteur de la France, abordant la colonisation sous un angle différent, s'intéressant aux cultures et langues des peuples dominés (il devint par ailleurs le beau-père de Senghor qui épousa sa fille).

A son image, d'autres Antillais firent le voyage retour, parfois après un passage à Paris. L'écrivain martiniquais Joseph Zobel, auteur du magnifique Rue cases-nègres, a vécu un temps au Sénégal, ce qui lui a inspiré un livre.

Dans l'autre sens, le Camerounais Manu Dibango raconte dans sa biographie à quel point les Afro-Américains qu'il croisait à Paris le fascinaient.

C'est donc la domination impériale européenne qui permit la réactivation de liens entre les descendants des déportés africains et leurs cousins restés sur le continent et paradoxalement, les indépendances qui mirent un frein à ces échanges, du fait de la réapparition de frontières et de la complication des statuts.

Et ironiquement, c'est surtout dans les ex-métropoles, à Paris ou Londres, que les échanges entre noirs des deux continents se poursuivirent et se poursuivent encore.

4. Black is beautiful: les mouvements du retour

Le dernier mouvement que j'évoquerai est né aux Amériques (États-Unis et Caraïbe), chez les Afro-Américains eux-mêmes. Je devrais plutôt parler de mouvements au pluriel d'ailleurs.

Tous avaient en commun la conscience d'une identité noire et d'une Afrique originelle perdue où il faudrait retourner.

Qu'ils prennent la forme de mouvements religieux, comme le rastafarisme qui préconisait le retour en Éthiopie et en vénérait curieusement le roi, ou bien d'associations politiques, comme celle de Marcus Garvey, leur but était le retour des noirs sur le continent de leurs ancêtres et la réappropriation de leur culture.

Sur ce dernier point, le malentendu fut souvent énorme. Par exemple la fameuse "coupe afro", symbole du black is beautiful des années 70, n'a à peu près jamais existé en Afrique, où elle fut même interdite dans certains pays (comme la Tanzanie car trop occidentale et néo-colonialiste (!)).

Autre exemple de quiproquo: le retour à l'islam prôné par certains. En effet, l'islam est également une religion d'importation en Afrique noire, et traites négrières musulmanes et racisme arabe n'ont rien à envier à leurs équivalents européens, évidemment plus connus des communautés noires des Amériques.

Les mouvements de retour en Afrique poussèrent toutefois un certain nombre d'Américains à tenter une nouvelle vie sur leur terre d'origine, où ils décidèrent de s'installer.

Malheureusement, la désillusion fut souvent au rendez-vous, la plupart des réinstallés se rendant compte qu'en terme de mentalité et mode de vie, ils étaient plus proches de leurs compatriotes blancs honnis que de leurs frères fantasmés.

D'ailleurs ceux-ci avaient parfois pour eux mépris et condescendance (lire ce que dit Léonora Miano dans ses livres sur ce sujet est intéressant), quand ils ne tentaient tout simplement pas de profiter des Occidentaux -donc riches- qu'ils étaient.

Toutefois la greffe put parfois prendre, notamment lorsque les noirs étaient issus de pays de la Caraïbe, plus pauvre et restée plus africaine du fait de la plus haute concentration en esclaves.

On sait par exemple que des soldats afro-cubains de Castro restèrent dans les pays où ils intervinrent, et les rastas partis s'installer chez le Négus ont peut-être pu s'acclimater.

Néanmoins on est très loin d'un équivalent de l'aliya sioniste et la re-greffe n'a pas vraiment pris.


Aujourd'hui, les noirs des USA qui veulent visiter l'Afrique vont semble-t-il au Ghana, petit pays relativement développé et anglophone où le président Obama fit sa première visite au continent de son père.

Gageons qu'avec le développement de l'Afrique, dont le poids démographique et économique augmente chaque année, ces voyages retour deviendront à terme aussi banals que ceux qu'effectuent les blancs des Amériques vers l'Europe.

A lire:
- ICI un article sur les Agudas béninois

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