samedi 31 août 2013

Réflexions sur le voyage

Je me suis récemment rappelé une anecdote d'un de mes voyages en Roumanie.

J'étais dans la ville de Brasov, en Transylvanie, quand je suis tombé sur une famille de Français qui avaient l'air un peu perdus (nous les avons identifiés au Guide du Routard qu'ils avaient à la main).

Toujours serviable, la brasovienne avec qui je me promenais est allée vers eux leur proposer de l'aide.

S'en est suivi un dialogue un peu surréaliste où le père lui a demandé si elle était saxonne (réponse: non), hongroise (réponse: non), sicule (réponse: non), s'avérant presque contrarié quand il comprit qu'elle n'était "que" roumaine ethnique (il n'a pas demandé si elle était juive ou tzigane, mais ça se voyait que ça le démangeait).

On sentait qu'il avait du lire attentivement le guide et noté que cette région avait une longue histoire et abritait de nombreuses communautés, et que du coup il comptait bien voir ça.

Ça m'a rappelé Beigbeder, qui dans le célèbre "99 francs" qui l'a lancé (bouquin qui ne m'a pas enthousiasmé plus que ça au passage) dit que le touriste d'aujourd'hui ne visite pas mais vérifie.

Cette remarque m'avait frappé et correspond bien à mon anecdote.

On dirait en effet qu'on ne voyage pas pour découvrir sans idée préconçue, se divertir ou se changer les idées, mais bien pour "vérifier", faire correspondre ce qu'on va voir avec ce qui est écrit dans le bouquin ou sur le site, plaquer le territoire sur la carte et non l'inverse.

Tout cela m'a amené à ce post et à réfléchir sur le voyage.

Pourquoi voyage-t-on?

Le voyage est en effet devenu un must aujourd'hui. Il est bon de voyager.

On oppose souvent (je l'ai moi-même abondamment fait) le fait de partir en voyage avec celui de consommer bêtement. Dépenser de l'argent pour voir le monde au lieu de s'acheter une maison c'est bien par exemple.

Et quand on parle de voyage, il ne s'agit pas de "s'entasser avec les touristes" dans des tour operator, mais de "découvrir", "d'aller à la rencontre", de "sortir des sentiers battus", tout un tas de formules consacrées qui ressortent à chaque fois que quelqu'un aborde le sujet.

Il y a également une espèce de course à l'authenticité.

On veut aller dans un endroit où ne vont pas encore les touristes, qui soit en dehors du monde capitaliste globalisé, on guette un éden, un endroit vraiment différent, préservé, où l'on pourra faire de vraies rencontres.

Et accessoirement (enfin pas tant que ça) où l'absence d'industrie touristique garantira des prix plus faibles.

Cette dynamique entraine l'apparition continue de nouvelles destinations, "périmant" l'une après l'autre au fur et à mesure que le tourisme s'y organise et donc qu'elles deviennent commerciales, corrompues par l'Occident globalisant.

Elle encourage aussi une certaine complaisance vis-à-vis des pays fermés, des dictatures.

Beaucoup de personnes ayant visité les "Pays de l'est" d'avant la chute du mur regrettent ce bon vieux temps où il n'y avait ni pub, ni voitures, où les prix étaient contrôlés (ils le retrouvent un peu à Cuba) et où le communisme préservait de la compétition et du dévoiement de notre monde capitaliste.

C'est aussi dans ce souci d'authenticité que les voyages dans l'épouvantable dictature birmane ont aujourd'hui la cote.

Cette volonté d'aller quelque part avant les autres est une forme de snobisme. On veut se distinguer, se valoriser dans les discussions, pouvoir raconter des tas de choses de l'air supérieur de celui qui y est allé.

Je me souviens d'une collègue qui forte de ses trois semaines au Laos, sortait de grandes phrases définitives sur l'Asie. D'une autre qui parlait du Cap-Vert où les gens étaient plus heureux car plus authentiques. Ou encore d'une connaissance économisant pour aller au Bhoutan avant les touristes.

Le pire est que ce snobisme n'est pas forcément conscient. Ces gens sont souvent persuadés de se démarquer, de faire quelque chose de formidable, de profond, d'inédit. De même, quand ils disent qu'ils ne vont pas faire comme les autres mais rencontrer des gens, ils y croient.

L'idée ne leur vient pas que pour vraiment appréhender une autre culture il faut des années et pas trois semaines avec un sac à dos, que les gens qu'ils rencontrent sont dans un rapport commercial qui fausse tout, surtout lorsqu'on vient d'occident et qu'on va dans un pays où notre revenu est inconcevable pour l'habitant moyen.

J'ai pu tomber moi-même dans ce piège mais la vie avec une étrangère m'a assez vite vacciné sur l'illusion de LA rencontre qui enrichiront les vacances, vacances qui ne sont, qu'on le veuille ou non, qu'une distraction, un produit de consommation.

Cette mise au point étant faite, qu'est-ce que j'aime dans le voyage (car j'aime voyager moi aussi)?

Je précise que je n'ai voyagé que dans des pays au niveau de vie élevé. En effet, je ne supporte pas l'idée d'être vu comme un type incroyablement riche donc une vache à lait.

Quand je dis ça, je ne jette évidemment pas la pierre à tous ceux qui tenteraient légitimement d'en profiter vue leur situation. Pas de complexe de supériorité ou de "c'est tous des sauvages" non plus.

Simplement l'idée de ce différentiel, mon impuissance à y changer quelque chose et les rapports faussés qu'il engendre me rendent malade et me font culpabiliser, ce qui n'est pas précisément l'idée que j'ai du voyage...

Ce que j'aime c'est premièrement le changement de référentiel.

Se retrouver entouré de signes inconnus, d'habitudes différentes, d'une langue différente procure une sensation très forte. Le fait de devenir soi-même étranger permet toutes les audaces, sa propre étrangeté étant devenue normale.

Je ne fuis pas forcément les centres touristiques majeurs ou les zones modernisées/bétonnées, qui peuvent être très dépaysantes. Par contre, j'ai tendance à fuir mes compatriotes et les routards de profession, justement parce qu'ils nuisent au dépaysement.

Ensuite, j'apprécie énormément le côté pause du temps du voyage. Ces moments constituent une parenthèse dans la vie, un retrait volontaire.

Autant que possible, je voyage sans planning, sans contraintes et j'ai longtemps choisi l'option "vol sec + on se démerde sur place", l'idée étant de n'avoir ni rythme, ni contraintes.

Enfin, lorsque le voyage est un peu long et se fait en transport non aérien, j'aime  la sensation d'être emporté par le mouvement, il y a une sorte d'abrutissement heureux, d'hypnose qui s'installe.

Toutefois avec le temps, je voyage plus en livre ou sur internet que dans la vraie vie. Peut-être est-ce une question d'âge, de période de la vie, de rassasiement aussi?

En conclusion, je dirais que le voyage est un parfait exemple de la schizophrénie du monde actuel où il faut toujours faire comme les autres, c'est-à-dire se démarquer. Tout le monde veut ne pas être comme tout le monde, ce qui est la quadrature du cercle...

mardi 27 août 2013

Scopitone

Parmi les innombrables rétrospectives des années 60 que je regardais avec mes parents dans ma jeunesse, il y avait souvent l'équivalent de ce qui deviendrait des clips, c'est-à-dire de petits films vaguement scénarisés qui accompagnaient une chanson.

Certains d'entre eux étaient en couleur, ce qui finit par m'interpeler. En effet, à l'époque, la télévision était en noir et blanc, et je sais qu'au cinéma on ne passait pas ce genre de choses. D'où sortaient-ils et à quoi correspondaient-ils donc?

La réponse à cette question tient en un mot: le scopitone.

Ce nom barbare désigne un appareil que l'on trouvait dans les bars des années 60 et qui, lorsqu'on y insérait un franc après avoir sélectionné un titre, accompagnait la chanson diffusée d'un petit film en couleur projeté sur un écran dédié (démo ICI).

(A titre de comparaison, pour le même prix on pouvait avoir une dizaine de chansons sur un jukebox classique).

Ce procédé fut inventé par les Américains, mais c'est une entreprise française, CAMECA, qui en lança l'industrialisation et domina les marchés américains et européen (à l'exception de l'Italie, qui avait sa propre technologie).

Deux modèles de scopitone furent successivement mis en vente, le premier avec un écran de 54 cm, le suivant avec un écran de 65cm.

Tous deux contenaient 36 petits films de 2 ou 3 minutes, qu'un mécanisme similaire à celui des jukebox sélectionnait en fonction du choix du client, puis déplaçait, lisait et rembobinait avant de le remettre en place.

Ces films étaient exclusivement proposés aux cafetiers, qui pouvaient renouveler leur stock en fonction du hit-parade du moment. Ils étaient tournés au format 16 millimètre et la longueur de la bande ne devait pas dépasser cinquante mètres.

Malgré ces contraintes, des centaines de films pour scopitone furent tournés, et toutes les vedettes de l'époque, firent l'exercice, qu'elles soient yéyé ou non (il y eut aussi Brel et Nougaro, par exemple, ainsi que des comiques comme Fernand Raynaud ou Guy Bedos).

Certains réalisateurs plus tard connus, tel Claude Lelouch, se firent la main en tournant des scopitones, la prêtresse de ce style de cinéma étant toutefois Andrée Davis-Boyer, dite Mamy Scopitone, qui chapeauta la réalisation d'un nombre inégalé de ces proto clips.

On les tournait un peu à l'arrache, avec une large part d'improvisation, des figurants recrutés sur le moment et des décors approximatifs, le tout se terminant en une poignée d'heures. Pour garantir une bonne qualité d'écoute, ce tournage était fait en playback, le son étant ultérieurement ajouté à partir du 45T.

Poule aux oeufs d'or au début des années 60, le marché du scopitone finit par saturer, et l'aventure s'arrêta en 1974, ces étranges jukebox disparaissant peu à peu du paysage.

Ils réapparurent vingt ans plus tard, quand les années 60 devinrent à la mode et que la télévision, qui désormais diffusait elle aussi en couleur, se mit à montrer aux petits jeunes dans mon genre la musique et les films qui faisaient jadis swinguer leurs parents, pour peu qu'ils aient un franc à perdre dans un bar branché...

Quelques exemples de scopitones:

- Antoine: Les élucubrations
- Gilbert Bécaud: Nathalie
 - Les chats sauvages: Est-ce que tu le sais?
- Joe Dassin: Les Daltons
- Nino Ferrer: Le Téléfon
- Serge Gainsbourg et Brigitte Bardot: Comic Strip
- France Gall: Laisse tomber les filles
- Johnny Hallyday: Génération perdue
- Guy Marchand: La Passionata
- Henri Salvador: Juanita Banana et Zorro est arrivé

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mercredi 21 août 2013

Auteurs(2): Titiou Lecoq

Depuis quelques années, je lis beaucoup de presse en ligne. Les sites sont nombreux, certains sont des prolongements de journaux connus tels l'Express, Libé ou le Figaro, d'autres sont des pure player, c'est-à-dire qu'ils n'existent pas en support papier.

Parmi ceux que je lis régulièrement, il y a Rue89 (plutôt à gauche), Atlantico (plutôt à droite) et Slate (moins marqué politiquement).

Sur ces sites, j'ai repéré plusieurs plumes (si l'on peut dire) dont j'apprécie le ton, les sujets abordés, le style, et que je relis avec plaisir.

Et parmi tout ce petit monde, il y a la demoiselle qui a inspiré ce post: Titiou Lecoq.

Je ne me souviens plus par lequel de ses articles je l'ai rencontrée, mais je ne l'ai plus lâchée depuis.

En plus d'avoir une vraie écriture, elle est dotée d'un humour décapant qui permet de faire passer un fond souvent bien moins léger qu'il n'en a l'air.

Au fil des articles, elle aborde en effet quantité de sujets, aussi divers et variés que l'anniversaire de la mort de Marylin Monroe, le traitement contre-productif du phénomène Zemmour, les quarante ans de la série Les feux de l'amour ou de ce que représente la retraite pour sa génération.

Sa génération justement. D'après les infos glanées sur le net, elle fait partie de cette génération Y qui est la dernière arrivée sur le marché du travail.

Sans vouloir s'en faire l'étendard, ce qu'elle exprime et décrit est instructif sur la manière de penser de cette classe d'âge pour qui le numérique, la précarité, le zapping, l'égalité des sexes et le multi-culturalisme vont de soi (pour reprendre, en très simplifié, les caractéristiques habituelles qu'on en donne - je pense revenir sur le sujet dans un autre post).

Quand je parle d'égalité des sexes, je parle de l'égalité formelle, devant la loi, dans l'accès aux études, de l'indépendance matérielle, et de certains comportements jadis vus comme plus masculins qui se sont démocratisés.

Parce qu'il reste quand même clair que tout n'est pas réglé, malgré les indéniables avancées de ces trente dernières années (souvenons-nous par exemple que jusqu'aux années 70 une femme devait demander l'autorisation à son mari pour ouvrir un compte en banque). La persistance d'un différentiel de salaire illustre bien ce constat.

Cette longue intro m'amène à son roman, Les Morues, que je viens de terminer en quelques jours avec délice.

Ce livre jubilatoire, qui entremêle plusieurs niveaux d'intrigue, pose en effet la question du féminisme aujourd'hui, de façon subtile et intelligente.

A travers les errements des héroïnes, les morues, on voit justement la difficulté d'établir l'égalité des sexes non plus dans la sphère économique, de toute façon en train de se réinventer avec l'arrivée permanente de femmes actives et décomplexées sur le marché du travail, mais plutôt dans la sphère privée.

Comment assumer sa sexualité sans cette pudeur imposée censée être féminine?

Comment arriver à un équilibre dans ce pari insensé qu'est un couple, sans culpabiliser ni sacrifier son indépendance?

Comment ne pas tomber dans la condamnation systématique et stérile des hommes, bien pratique pour éviter sa propre remise en cause?

J'ai été particulièrement touché par ce dernier point, qui colle avec beaucoup de mes observations.

J'ai en effet croisé quantité de femmes se plaignant que leur mari ne foutait rien à la maison tout en se faisant un plaisir de raconter avec force moqueries la tentative de leur jules de préparer le repas quinze ans plus tôt...quel mec sensé n'arrêterait pas tout effort dans ce cas-là?

Dans un autre ordre d'idée, il est frappant que dans le domaine religieux, les gardiennes de la morale sont souvent celles-là même qui la subissent le plus: matrones contrôlant la virginité de leur fille au mariage, mères poussant à l'excision, bigotes traitant pis que pendre les filles-mères, etc.

A contrario, le féminisme de Titiou Lecoq c'est un peu comment sortir des rôles pré-établis, avoir une vraie liberté de choix, s'affranchir de ce que la société attend, sachant que ces attentes sont bien plus contraignantes et étouffantes quand on est une femme.

On ne peut qu'adhérer à un tel credo, loin de la guerre des sexes, y compris si l'on est un mec (je sais que moi aussi ce jeu de rôle m'a souvent semblé pesant).

D'une manière générale, cette vision est ce que j'apprécie dans ses articles, par ailleurs solidement argumentés, a-dogmatiques (pas de leçon, dieu merci) et sans a priori, le tout enrobé dans un humour communicatif qui n'empêche pas -au contraire- de réfléchir.

Bref, j'attends son prochain roman avec impatience et continuerai en l'attendant à suivre sa production et à en conseiller la lecture à tous. Et j'éplucherai aussi son très long et très bon blog avec bonheur.

Quelques articles qui m'ont bien plu:

- sur le phénomène Nabilla.
- sur les pourfendeurs d'internet (très très bien vu).
- sur le sexe 2.0.: le sexting et le porno "féminin".
- sur les réactions des amis de DSK au début de l'affaire.
- sur sa génération: un portrait et une vision de l'avenir.
- sur les chaussures d'été pour homme, (si!). Elle est co-auteure et c'est hilarant (et ô combien pertinent).
- sur Eric Zemmour.
- sur le sacro-saint allaitement au sein (sans jeu de mot) : ma femme a applaudi.

lundi 19 août 2013

Idéal

Le post d’aujourd’hui sera à caractère un peu philosophique puisque je vais parler de l’inné, de l’acquis et de l'idéal.

En premier lieu, je pense que chaque personne est définie par un mélange entre des traits de caractères innés et des réflexes, idées, voire goûts acquis lors de l’éducation.

Physiquement les humains sont les mêmes à 99%.

Certains groupes de personnes, qu’on les appelle races, ethnies ou autrement, ont des caractéristiques différentes, la taille, la couleur, certaines prédispositions physiques plus ou moins stabilisées à un moment donné, il est impossible de le nier.

Et un homme héritera des caractéristiques physiques de son groupe d’origine. Si ses parents sont petits, noirs ou blancs il sera comme eux.

C’est également vrai selon la spécialisation du groupe ou de la famille dont il est issu. Par exemple, quelqu’un qui descendra d’une longue lignée de paysans andins héritera de leur morphologie même s’il vit à Paris.

Je ne vais pas revenir aux délires racistes des siècles passés, mais je veux juste dire qu’une partie de nous est un héritage biologique de notre communauté d’origine, à commencer par la famille.

Bien évidemment, contrairement à ce que soutenaient les racistes susnommés, tout cela n’est pas figé et éternel.

La notion de communauté d'origine est même de moins en moins pertinente vu l’ampleur du brassage en cours. D'autant que l'Homme est une seule et unique espèce, dont chaque représentant est génétiquement compatible avec les autres.

Je suis par ailleurs convaincu qu’en plus des caractéristiques physiques, certains traits de caractère sont également transmis.

Dans toutes les familles, on connaît des gens qui héritent du caractère d’un ancêtre qu’ils n’ont pas connu, par exemple d’une autorité naturelle, ou d’une aptitude aux maths ou à la musique. 

Cet ensemble de traits, physiques et non physiques, constituent l'inné, le matériau brut qu'est l'enfant qui vient de naître.

Dans un deuxième temps, l’éducation reçue va modifier, corriger, parfois transformer en profondeur ce caractère.

La première couche de cette éducation est culturelle et linguistique.

De ce point de vue-là on a tous en nous, qu'on soit intelligents et cultivés ou non, une base que l’on n’avait pas à la naissance mais qu'on a acquise dans les premiers temps de notre vie, et qui est quasiment indélébile une fois reçue.

Cette première couche est complètement indépendante des chromosomes, de l’ethnie ou du groupe d’origine mais tout aussi structurante pour la personnalité.

Un homme d’un groupe peut être sans problème adopté par un autre groupe: si ça se fait bébé, il en parlera la langue et en intégrera la culture sans aucun problème, on le voit avec les adoptés. Et s'il "retourne" après coup dans son groupe d'origine, il y sera un étranger.

Par contre, selon le caractère de la femme ou de l'homme considéré et la nature de l’éducation, l’empreinte sera plus ou moins forte: les variations possibles sont infinies et c’est cela qui définit une personne.

Le plus bel exemple de ça c’est les faux jumeaux. Nés au même moment des mêmes parents et éduqués de la même façon en même temps, ils restent pourtant différents. Leur "acquis" est a priori le même, mais la façon dont ils le combinent avec leur "inné" donne un résultat unique.

Tout cela est très déterministe et semble accréditer l’idée qu’on est totalement le résultat de facteurs qui nous dépassent et dont on est finalement le jouet.

Et bien je ne le pense pas.

Je crois en effet qu’il y a une partie dont on est responsables. Cette partie, c’est ce qu’on fait avec cet héritage inné et acquis.

A une situation de départ donnée, il y a toujours des gens qui réagissent différemment. A l'échelle d'une famille, on voit bien que les différents membres d’une même fratrie ne gèrent pas d'une façon unique et similaire le legs qui leur est fait. Cela me semble vrai pour l'ensemble de l'existence.

Une vie c'est de l'inné et de l'acquis, c'est aussi de la chance ou de la malchance (il est évident que le huitième enfant d'une mère célibataire haïtienne, même s'il est extrêmement intelligent, n'a pas les mêmes perspectives à la naissance que le jeune Norvégien issue de la classe moyenne d'Oslo), mais ce n'est pas que ça.

C'est aussi ce qu'on fait avec tout ça, qui dépend du libre arbitre que chacun a, fût-ce dans des proportions infimes. Je crois que chacun a quand même la responsabilité de ce qu'il fait avec ce qu'il a.

Selon les circonstances dans lesquelles il le fait, cela n'a évidemment pas la même signification, mais il y a quand même une responsabilité prise.

Ne pas penser cela revient à nier l’idée même de loi, de civilisation, de progrès, à justifier les brûleurs de bagnoles, les relativistes, etc.

Cela revient également a nier la pertinence de l’État providence et de ses interventions, parce que si la vie est si déterminée et que nous sommes seulement les jouets du destin, il ne sert à rien de chercher à corriger l'imperfection du monde où nous vivons.

Or ce monde où nous sommes nés, nos droits, les principes de solidarité sociale, avec par exemple des choses aussi triviales que les week-ends et les vacances, tout cela participe de cette idée d’un monde, d’une société et de gens perfectibles.

Attention, je ne fais pas l’apologie des lendemains qui chantent à la Lénine, de l’espace vital hitlérien, de l’Oumma ou de la Chrétienté unie, de toutes ces idées globalisantes et dont la mise en pratique est toujours une catastrophe.

A titre personnel, je ne crois guère à un "sens de l'histoire" et j'ai une vision plutôt Hobbes que Rousseau de l'humanité.

Qu'on ne s'imagine pas non plus que j'adhère au credo qui dit que chacun est le seul responsable de son destin, credo qui conduit aussi surement à la loi de la jungle que les systèmes que j'ai cités plus haut à des sociétés inhumaines et injustes.

Simplement, je pense qu'on a tous en main une part de notre vie que l'on peut orienter dans tel ou tel sens, qu'on en est responsable. Et l'idée qu'on peut et doit progresser a été et peut être un moteur de l’humanité. Il est bon de le rappeler et d'en faire un idéal.

Pour prendre un exemple national, que la France ait pour devise "Liberté, Égalité, Fraternité" peut faire rire, parce que ce n'est évidemment pas un état des lieux du pays (on en est loin), mais c'est un idéal, un horizon.

C'est bien qu'il y en ait un, et ce serait encore mieux qu'on y revienne.

mardi 13 août 2013

Livres (2): Fifty shades of Gray / Histoire d’O

Comme tout le monde, j’ai entendu parler du roman Fifty shades of Grey, de son parfum de soufre lié au sadomasochisme, et de son succès phénoménal.

A l’occasion, je l’ai donc lu, pour me rendre compte qu’il s’agissait tout bonnement d’une version de plus, certes un peu épicée, du bon vieux roman d’amour.

Ça se lit très bien, les personnages secondaires sont bien vus, il y a du suspense, pas mal d’humour, mais au final on retrouve l’histoire de la bergère dont le prince charmant tombe amoureux.

La bergère est ici étudiante, très jolie mais vierge sans être croyante ou traumatisée (bref, pas très crédible).

Le prince charmant, quant à lui, est un homme d’affaire aussi riche que beau, mais aux pulsions sadomasochistes dont on apprendra qu’elles viennent d’une enfance malheureuse.

C’est d’ailleurs à peu près tout ce qu’on apprendra, parce que le sexe promis reste très gentillet, pas vraiment déviant et que l’héroïne n’a pas plus les caractéristiques d’une dominée que le héros n’a celles d'un dominateur.

Bref, si je reconnais avoir passé un agréable moment à lire ce bouquin (du moins les deux premiers tiers puisque la fin est sirupeuse à souhait), je l’ai fermé avec le sentiment d’une forme d’arnaque.

En fait, ce livre, s'il contient bel et bien du sexe explicite, n'a pas grand-chose du truc transgressif qu'on m'avait vendu, et surtout c'est bel et bien du Harquelin+...

Peu de temps après, je suis tombé sur le classique Histoire d’O, fort opportunément ressorti en librairie, et j'ai décidé de le lire également.

Ce livre, paru en 1954, a été écrit sous un pseudonyme, Pauline Réage, par une femme qui voulait épater son amant et lui démontrer que les femmes aussi peuvent écrire sur le sexe.

Il a déchainé les passions, s’est vendu dans le monde entier et s’est directement inscrit dans la légende des Français et du sexe (et je ne parle même pas du nombre de films qu’il a inspirés).

L’histoire est celle d’O, une jeune photographe de mode très jolie et dont on apprendra qu’elle a su user de son charme pour dominer les hommes et pour séduire les femmes.

Au moment où le livre débute, elle est tombée éperdument amoureuse de René, qui conçoit cet amour comme une possession, une domination, et l’entraine dans des jeux érotiques où elle s'engage avec passion.

L'histoire commence alors qu'O est emmenée dans un manoir étrange, où les filles, apprêtées dans des tenues leur laissant seins, fesses et sexe libres, deviennent des objets sexuels consentants mis à disposition des hommes présents, de tous les hommes et pour tous leurs désirs.

Elles doivent faire silence, ne pas communiquer entre elles, ne pas regarder leurs amants dans les yeux et les servir également pour leurs boissons, l'entretien du feu, etc.

Le reste du temps, elles sont enchaînées dans une cellule et surveillées par un valet, qui les fouette et a lui aussi le droit d'abuser d'elles.

Les descriptions sont froides et cliniques, et les termes utilisés restent plutôt chastes : on ne lit jamais vagin, fellation, sodomie, mais on parle de ventre, de reins, de caresses...

Les pratiques sont décrites assez précisément, les outils, les décors sont dépeints avec une grande attention, le tout sur un ton très neutre et sans jugement.

O quitte ensuite ce manoir, mais elle doit rester à la disposition des initiés, qui la reconnaissent à l'anneau qu'elle porte désormais au doigt, ne s'habiller qu'avec certaines sortes de vêtements la rendant à chaque instant disponible (jupe sans rien dessous, chemisier faciles à ouvrir), et obéir aux désirs de son amant.

Les chapitres s’enchainent, montrant un avilissement progressif d’O, une sorte de descente dans un sordide qui la comble, avec des pratiques de plus en plus violentes, de plus en plus crues, des contraintes de plus en plus dures, jusqu'à l'irréversible marquage au fer rouge et à l'anneau accroché à son sexe témoignant aux yeux de tous de son appartenance à son amant.

On entre un peu dans sa psychologie, mais pas dans un sens psychanalytique. Il n’est pas question d’enfance malheureuse, de cause à effet, mais d’amour, d’attachement extrême, de dépossession ardemment souhaitée, de don total à l'être aimé, de renoncement à sa volonté propre.

C’est extrêmement curieux et très marquant, presque envoutant.

La version que j’ai lue contenait également une suite, "Retour à Roissy" (l’action commence en effet à Roissy, à l’époque un insignifiant village au milieu des champs de l’est parisien).

Cette suite, parue quinze ans plus tard, vient compléter le livre, et quelque part en transforme le sens en décrivant l'envers du manoir de Roissy et en proposant une fin (Histoire d'O n'en a pour ainsi dire pas).

Cet étrange livre parle de sexe déviant, mais ne provoque ni excitation ni dégout. Le fond de l’histoire est la passion amoureuse, la passion qui rend capable de tout, notamment d’abolir toute autre volonté que d’appartenir, au premier sens du terme, à l’être aimé, la soumission vue comme un aboutissement.

Curieusement, cela peut faire penser aux carmélites, aux ascètes, aux saddhus, à tous ceux qui ont remis leur matérialité à un dieu, une entité suprême.

Comme tant d'autres, j'ai été quelque part fasciné par Histoire d'O, peut-être parce que ce livre révèle une part de l’humain que l’on n’aime pas voir au grand jour.

Quoi qu'il en soit, O reste dans la tête une  fois qu'on a refermé le livre.

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La magie internet

Dans le post d'aujourd'hui, je vais parler d'internet.

L'arrivée de ce médium, et au sens plus large des réseaux informatiques, constitue une véritable révolution pour notre monde, révolution dont on n'a pas fini de prendre la mesure .

Bon, dire ça fait un peu cliché. Terriblement même.

Aussi, plutôt que de me lancer sur les impacts socioéconomiques et faire un exposé pontifiant, je vais donner quelques exemples concrets de changements arrivés dans la vie quotidienne pour les gens qui, comme moi, ont connu le monde "d'avant" internet (et encore, je n'ai pas connu le monde du travail avant internet).

Lorsque j'étais jeune, la télévision -vu le nombre de chaînes, toutes issues de l'ORTF (longtemps il n'y en a eu que trois, puis Canal+, puis la Cinq et la Six, la Cinq finissant par mettre la clé sous la porte) on pouvait vraiment dire LA télévision-, passait des programmes variés dont certains m'ont marqué.

Lorsqu'il s'agissait de séries ou d'émissions, si je les ratais, je n'avais pas de deuxième chance, je pouvais ne jamais les revoir, et il m'est resté en tête plus d'un nom, d'un son ou d'une image, dont il était impossible de retrouver la trace.

Internet, m’a parfois permis de reprendre le fil, des années après. Trois exemples :

J'ai ainsi réussi à écouter deux groupes aperçus dans feu l'émission culturelle Mégamix : le groupe espagnol Radio Tarifa (exemple) et le groupe slovène Laibach (exemple), que je m'étais évertué à dégotter dans les médiathèques des villes où j'ai vécues et auprès des gens que j'ai rencontrés.

Je me souvenais également d'une série télévisée de SF intitulée Les tripodes (générique), que j'ai vue partiellement dans une émission estivale pour gamins et qui m'avait profondément marqué.

Très peu de gens s'en souviennent autour de moi, et avec ce simple nom, je n'avais aucune piste. Internet m’a permis de les retrouver.

Etc.

Ma facon de rechercher est aussi complètement différente. En fait, dès que j’entends parler d’un livre, d’un auteur, d’un film, d’un groupe, d’un événement, le réflexe est désormais Google, suivi d’un inévitable tri / recoupement entre la moisson d'informations récupérée.

Cette méthode a remplacé les recherches besogneuses, les listes manuscrites, les livres épluchés, les emprunts dans les médiathèques, bref toute la "chasse" qui dans ma vie précédente était nécessaire pour me cultiver. Tout se passe désormais dans mon salon, sur mon PC.

C'est ce point qui est pour moi de la pure magie, bien plus encore que le fait de consulter mes comptes, les horaires de train ou d’avion ou de faire mes courses en ligne.

Quartier populaire, quartier immigré ou comment je suis devenu blanc

Je fréquente régulièrement la Porte de Montreuil, dans l'est parisien (juste après la porte de Bagnolet, dont la gare internationale m'a jadis inspiré un autre article), et j'ai longtemps vécu dans une commune dite populaire près du Treizième Arrondissement de la capitale.

Ce qualificatif de populaire, et notamment le fait que dans l'inconscient journalistique ce soit devenu un euphémisme pour dire immigré, ainsi que le spectacle des rues où je passe m'ont inspiré le post d'aujourd'hui.

De fait, une des caractéristiques majeures de ces endroits est la présence immigrée, ou plutôt les présences immigrées puisque plusieurs communautés y cohabitent, plus ou moins nombreuses, plus ou moins anciennement présentes.

Outre les visages et les vêtements des gens que l’on y croise, on se rend compte que l’espace public est investi par ces communautés et des offres qui leur sont spécifiques, qu’elles soient politiques, économiques ou culturelles.

Il y a les commerces ethniques, supérettes voire supermarchés de produits asiatiques, magasins spécialisés pour tel ou tel pays d’Afrique, boutiques proposant des produits d’Europe de l’est, supermarchés casher, et naturellement le halal sous toutes ses formes, depuis la boucherie traditionnelle jusqu’au "Hal'shop" branché.

Il y a les restaurants, qui se divisent en deux catégories.

D’un côté, ceux qui sont plutôt destinés à tout le monde, voire plutôt tournés vers les Français en quête d’exotisme.

De l’autre, ceux qui sont plutôt fréquentés par les communautés elles-mêmes. Souvent moins chers, plus discrets voire carrément anonymes, ils sont parfois plus proches d’une cantine qu'un d'un lieu de gastronomie.

Il y a l’offre cosmétique, avec les coiffeurs et les esthéticiens destinées aux peaux noires et aux cheveux crépus, dont certains proposent aussi de ces sinistres produits toxiques (et interdits) qui décolorent la peau.

Il y a les boutiques qui vendent des vêtements islamiques : qamis pour les hommes, robes amples et foulards de tout style pour les femmes.

Toujours à propos de l’islam, la physionomie de certains de ces quartiers change pour le ramadan au moins autant que pour la période de Noël : étals dans les rues, queues monstres et embouteillages devant les boucheries ou les pâtisseries, etc.

A nouveau dans le domaine religieux, j’ai également été frappé par les affiches des prêtres stars des églises évangéliques (vues porte de Montreuil et au Kremlin-Bicêtre), que j’ai tout d’abord pris pour des musiciens en tournée (!).

En effet, même esthétique, même côté racoleur, même slogans choc…ces pasteurs, généralement africains ou antillais, proposent des séminaires, des cérémonies, etc., s’affichant dans des poses qui ne font pas vraiment penser à l’humilité chrétienne.

La politique est également très présente. Cela va du candidat aux élections françaises qui se prévaut de ses origines (vu dans le XIIIe pour je ne sais plus quel parti : "votez pour un candidat qui vous ressemble" avec le portrait d’un Asiatique) à l’ensemble des candidats d’une élection nationale.

Aux portes d’Italie et de Montreuil, j’ai ainsi eu un aperçu assez précis des listes en présence pour des élections algériennes et tunisiennes (au passage, la langue de bois des slogans n’avait rien à envier à la nôtre !).

Je suis également tombé sur des affiches pour des élections dans d’autres pays musulmans mais, n’étant pas écrites en français, je n’ai pas pu les identifier.

Dans ce domaine, le summum reste en tout cas cette africaine vue dans la ligne 9 et dont la robe était imprimée de nombreux "Votez Alassane Ouatarra" entourant des photos du président actuel de la Côte d’Ivoire.

On voit aussi très souvent des affiches pour des concerts donnés par tel ou tel artiste d’une communauté. J’en ai vu énormément Porte de Montreuil : réveillon et concerts roumains, nuits berbères, jour de l’an turc, etc.

Elles sont généralement assez cheap, aux couleurs pétantes et au mauvais papier, ne s’embarrassent pas de fioritures et visent clairement la diaspora, n’étant écrites en français que dans le cas de pays francophones ou de communautés à la présence très ancienne.

Parfois, on y voit quand même une référence plus ou moins discrète à Paris. Je me souviens notamment d’une affiche avec un homme barbu en turban et veste flashy (indien ?) flanqué d’une incrustation de la tour Eiffel non moins flashy et d’un "First time in France".

La dernière occupation de l’espace public, plus récente et bien plus tragique, est l’apparition des campements de rroms d’Europe de l‘est.

Ces camps de baraques, ces camions immatriculés en Roumanie ou en Bulgarie, ces tentes où des familles s’entassent dans des conditions inouïes sur le moindre espace libre (terrains vagues, jardins inoccupés, entrées d’autoroute), ressuscitent les bidonvilles d'antan.

L’installation et la mise en place de toutes ces communautés s’est faite avec le temps et selon différentes modalités.

Les noyaux des communautés les plus anciennes ont été créées dans le cadre de l’immigration de travail, qu’elle soit coloniale ou immigrée.

Maghrébins et Portugais ont ainsi été recrutés au pays par notre patronat comme l’avaient été Italiens et Polonais avant eux.

Dans le même temps, d’autres sont venus en suivant des stratégies basées sur les solidarités familiales et villageoises.

Un commerce est ouvert, tenus par des frères ou des gens du même village qui viennent quelques mois à tour de rôle s’en occuper, vivant de façon spartiate, dormant dans l’arrière-salle et laissant la famille au village.

Cette formule, qui fut celle des Auvergnats, a été suivie par les Tunisiens, les Marocains (les fameux "Arabes du coin") et par les Chinois.

Depuis il y a eu la pénurie de travail.

Certaines communautés, notamment les Chinois, continuent cependant à recruter à l’étranger, de façon souvent clandestine et en faisant payer le prix fort à la malheureuse main d’oeuvre, et/ou pariant sur des régularisations régulières.

En parallèle, et de façon légale cette fois-ci, beaucoup d’employeurs, y compris d’origine étrangère, continuent à préférer un immigré docile et mal payé à un de leurs enfants nés en France, plus exigeant et plus au fait du droit du travail : ils recrutent donc encore de préférence "au bled".

Cependant, l’immigration de travail n’est plus aujourd'hui le principal canal d’immigration. Le mariage et les enfants sont désormais la voie numéro une pour s’installer dans l’Hexagone.

Dans beaucoup de communautés, on continue à marier ses enfants de préférence (parfois c’est même une obligation) avec des candidat(e)s recruté(e)s au pays.

Très médiatisés, il y a bien sur les mariages blancs, lorsque l’époux avec papier se fait payer, ainsi que les mariages gris, quand l’étranger abuse le Français (qui peut être de la même origine que lui) dans le but d’être naturalisé.

Un autre cas, auquel correspondent les tests ADN qui ont été un temps proposés par l’UMP pour vérifier la filiation, est celui des enfants faussement déclarés pour les faire venir en France.

Au sein même du territoire, on peut aussi observer des stratégies qui créent à terme des enclaves.

Je connais par exemple le cas d’une famille chinoise dont les parents, les enfants et les proches ont tous acheté un groupe de maisons dans une banlieue mal cotée, y créant de fait un noyau solidaire chinois.

Enfin, il faut noter qu’en France, les populations immigrées ont en moyenne un niveau de qualification très inférieur à la moyenne nationale (contrairement par exemple au Canada et au Royaume-Uni) et un taux de fécondité supérieur à celui de la moyenne nationale.

Cet ensemble de mouvements démographiques et migratoires, ces stratégies et ces caractéristiques entrainent le fait suivant : dans la majeure partie des cas, les immigrés font partie des classes populaires, surtout à leur arrivée en France, et ils se concentrent fort logiquement dans les quartiers populaires, ce qui saute aux yeux lorsqu’on débarque dans l’un d’eux.

Il est donc facile de faire le raccourci quartier populaire = quartier immigré. Est-ce à dire que les Français de souche ont tous quitté cette classe et ces lieux ? Évidemment non.

Il reste en effet un très grand nombre de Français, j'entends par là Français de souche, qui font partie des classes populaires, voire qui sont pauvres. Mais ils sont invisibles.

Invisibles parce que n’ayant pas de revendications communautaires, qu’on estime déplacées et racistes (voire suspectes de FN depuis la stratégie mise en place par la gauche dans les années 80 pour disqualifier habilement toute une partie de la droite).

Invisibles parce qu’ayant moins d’enfants, ils deviennent effectivement de plus en plus minoritaires.

Invisibles aussi parce qu’ils ont mis en place des stratégies d’évitement de ces quartiers immigrés.

Plusieurs études, dont le fameux Fractures françaises de Christophe Guilluy et Les yeux grands fermés de Michèle Tribalat ont en effet mis en évidence un véritable "white flight" à la française.

C’est-à-dire que depuis les années 70 à peu près, on constate une fuite des Français hors des zones où se concentrent les immigrés.

La cible est soit, pour ceux qui en ont les moyens, les centres villes ou les quartiers plus huppés, soit pour les autres des banlieues plus lointaines et du périurbain, le transport et la proximité étant alors sacrifiés au profit d’un entre-soi plus rassurant, de la préservation d’une culture majoritaire qui soit la sienne.

Bref, la classe populaire "blanche" est désormais à la fois loin des centre villes où vivent les décideurs et les faiseurs d’opinion et loin des quartiers et banlieues immigrés qui restent elles au contact desdits décideurs et faiseurs d’opinion.

Ainsi, on a le sentiment qu’elle n’existe plus, réapparaissant seulement lors des élections présidentielles.

Le coup de tonnerre de 2002 avec Jean-Marie Le Pen au second tour a été analysé dans ce sens, et en 2007 est apparu le fait qu’il y avait deux classes populaires. La classe populaire immigrée a voté Ségolène Royal, et la classe populaire blanche Nicolas Sarkozy.

Ce constat, qui est éminemment inquiétant, a longtemps été peu relayé et pris en compte, l’ouvrage de Guilluy étant le premier médiatisé à mettre les pieds dans ce plat.

C’est d’ailleurs à un chapitre de ce livre que j’ai pris la deuxième partie de mon titre "Comment je suis devenu blanc", qui correspond assez bien à mon expérience personnelle.

Parce que c'est vrai, je suis devenu blanc, ce qui m’a fait quitter la classe populaire de mes origines, alors qu'avant je ne l'étais pas, en tout cas je ne me limitais pas à ça.

Remontons au début, c’est-à-dire à mon accès aux études supérieures. En arrivant dans le monde étudiant, j'ai compris que j'étais fauché, grossier, mal éduqué.

La comparaison avec la majorité de mes collègues, leur rapport à l’argent, leurs vêtements, leurs vécus, le type de vacances qu'ils faisaient, tout me séparait d'eux.

Une part de cette différence venait des faibles moyens de ma famille, et donc bel et bien de ma classe sociale.

Depuis, le fameux ascenseur social a fonctionné pour moi, et j'ai changé de niveau de revenu et de situation. Ce qui m’a fait me retrouver encore plus entouré de gens qui ont la patine et les habitudes bourgeoises qui ne s'acquièrent que depuis le berceau.

Ils ne sont pas pire que les "prolos" que j'ai côtoyés à l'école, au collège ou à l'armée (et qui en ont souvent fait baver à l'intellectuel peu viril que je suis) mais des fois ils me mettent mal à l'aise. Leurs préjugés, tout aussi fréquents que chez les autres, peuvent me scandaliser.

Nombre d’entre eux peuvent être sympa et généreux, mais il y a des choses qu'ils ne peuvent pas comprendre et qui, lorsqu'elles viennent sur le tapis, me rapprochent des gens ex HLM ou des immigrés pauvres, qui eux non plus n'ont pas fait de plongée sous-marine en Corse lorsqu'ils étaient adolescents par exemple.

Ceci pour indiquer que bien qu’étant monté socialement, je m’identifie comme issu de la classe populaire française. Ce qui ne fait d'ailleurs de moi ni quelqu'un de meilleur, ni quelqu'un de pire, c'est un simple fait.

Après avoir travaillé une petite dizaine d’années, j’ai débarqué en Ile-de-France et, faute d’appui pour me loger dans un quartier huppé et central, je me suis installé dans une de ces banlieues populaires que j’ai décrites plus haut et dans un vieux post.

Quand on arrive de province, et surtout de la campagne, le melting-pot sur lequel on tombe est assez déroutant, parce que c’est finalement quelque chose dont on parle peu, quelque chose que l’on n’a pas conscientisé dans l’image que l’on se fait de la France.

En effet, dans les grands médias, que ce soit les films, les publicités, l’offre culturelle généraliste, tout se passe comme si on occultait cet aspect-là de notre pays.

C’est un peu comme si ces mondes, pourtant souvent structurés, anciens et pérennes, n’existaient pas vraiment, comme s’ils étaient de trop, transitoires, comme si, tous ces gens allant naturellement et rapidement se fondre dans le moule républicain, il était ridicule de les évoquer.

En même temps, et c’est là qu’éclate bien la schizophrénie de ce pays, ils sont tacitement reconnus et prise en compte : les politiques draguent les communautés, écoles et administrations s’y adaptent en catimini, etc.

Mais revenons à mon cas. Mon arrivée dans le grand bain francilien m'a en fait beaucoup "blanchi" et francisé, et donc assimilé à un bourgeois.

En effet, quelles qu'aient été ma vie passées et les conditions socio-économique que j’ai pu connaitre, cette origine est une marque qui me sépare toujours des immigrés à un moment ou à un autre et m’assimile à une forme de privilégié.

Le fait d’avoir une conjointe étrangère m’ a aidé à prendre conscience de ça. Elle recueille en effet souvent des confidences de Maghrébins ou d'Africains parce qu'elle vient d'un pays pauvre elle aussi et qu'elle n'est pas "Française".

Bon, elle en reçoit aussi de Français de souche parce qu'elle est blanche, mais ce n'est pas pareil, il y aura toujours une réserve due à ses origines.

A contrario, entre Français des quartiers j’ai pu noter qu’il existe aussi un langage codé, une forme de "on se comprend" qui passe, même entre personnes qui se connaissent peu. On parle d'immigrés sans en parler, avec des métaphores tacites mais dont personne n'est dupe.

Ainsi je sais à quoi correspondent les "bonnes familles" de ma nouvelle commune (et surtout à quoi correspondent les mauvaises) dont m'a parlé l’artisan qui travaillait dans mon appartement.

Ainsi je sais aussi ce dont on parlait quand on évoquait les commerces de l'avenue principale de la commune que j’ai quittée avec ma nounou ou mon kiné.

En caricaturant à peine, pour les immigrés je suis blanc, donc bourgeois et privilégié, y compris à l’époque où je vivais, pour une question de moyens, dans une banlieue où ils étaient majoritaires.

Et même si je parle de toute la première partie de ma vie, de mon absence de vacances, de mes vêtements pourris et de tous les sacrifices que j’ai du faire, on ne me croit généralement pas, et je lis dans les regards que je suis un Français qui veut faire comme si. Je suis devenu "blanc", avec le préjugé qui va avec.

C’est très perturbant.

C’est aussi très inquiétant. Ce pays me semble de plus en plus divisé selon les origines ethniques de ses habitants, les "fractures françaises" évoquées par Guilluy coupant les classes sociales l’habitant, ce qui nous fait courir un très gros risque à moyen terme.

Que faudrait-il faire par contre, je n'en sais rien...