mardi 6 mai 2014

J'arrive...

Aujourd'hui je voudrais parler d'une expérience intime et douloureuse, mais que chacun ou presque est amené à expérimenter un jour ou l'autre: la maladie d'un proche, la diminution de ses capacités, voire sa dégénérescence.

Je distingue cette expérience du deuil, bien qu'elle le précède souvent, qui est une douleur d'un autre ordre.

Le deuil, c'est quand la personne est partie, qu'elle est morte, qu'elle n'est plus là.

On doit alors s'habituer à vivre sans elle, à penser sans elle, à trouver un sens à une existence en quelques sorte amputée. C'est plus ou moins difficile selon le moment, le caractère ou le lien qu'on avait, mais ce n'est jamais anodin.

En ce qui me concerne, mon premier vrai deuil, à l'âge de 11 ans, a été épouvantable.

J'ai perdu en trois jours un grand-père dont je n'étais pas plus proche que ça, mais dont la mort m'a bouleversé, paniqué et démoli pour un bon mois.

Je me suis senti trahi, abandonné, je n'arrivais pas à accepter et pensais ne jamais m'en remettre.

Aujourd'hui, fort de mon "expérience" dans le domaine puisque d'autres personnes, de ma famille et de mes connaissances, ont elles aussi quitté ce monde, j'estime qu'au contraire j'ai eu de la chance.

En effet, perdre quelqu'un brutalement est violent, mais bien moins douloureux que de le voir décliner, perdre ses forces, son caractère, régresser, de le voir ne plus pouvoir se prendre en main et n'être plus que l'ombre de ce qu'il a été.

Mon autre grand-père est ainsi décédé après huit mois, ce qui est relativement peu en fait, mais pendant lesquels j'ai vu cet homme, que j'admirais et dont je me sentais proche, perdre
progressivement tous ses moyens et toute sa dignité avant de s'éteindre.

Quant à la grand-mère qui me reste, une forte femme qui n'a jamais eu froid aux yeux, elle est devenue une ombre craintive, qui végète dans une maison de retraite où elle perd la notion du temps.

C'est pourquoi pour mon propre départ j'appelle de tout mon cœur l'infarctus définitif. Je suis même prêt à renoncer à quelques années pour cela (même si ce genre de marché n'est évidemment qu'une vue de l'esprit et que comme tout le monde, je souhaite vivre longtemps et en bonne santé...).

Mais ces deuils-là, ces décès, même s'ils sont précédés par le naufrage de la vieillesse, sont dans l'ordre des choses.

Mes grands-parents étaient/sont âgés, ont/avaient vécu, atteign(ai)ent le bout de leur vie. Ce terme est toujours difficile à accepter, mais on sait qu'il arrive fatalement un jour.

En revanche, j'ai été et suis confronté à des maladies, parfois incurables, qui frappent des gens de mon entourage, de mon âge ou quasiment, un peu plus jeunes ou un peu plus vieux.

La même année, il y a eu deux moins de trente ans qui ont révélé une sclérose en plaque.

Et il y a eu également deux cancers dans ma famille, mais qui ont frappé des quadragénaires, les lançant avec leurs familles dans un long combat, incertain et épuisant.

Ma réaction devant ce genre de nouvelle est toujours la même: le choc, l'incrédulité...la révolte aussi, surtout quand la personne n'a a priori jamais eu de comportement à risque.

J'ai eu à chaque fois envie de hurler autant que de pleurer, hurler devant l'injustice de notre Nature dont on nous vante la justice et la sagesse, alors que son arbitraire est révoltant et inhumain de cruauté.

La question du "Pourquoi?" est lancinante et sans réponse.

Le sentiment dominant devient bien vite l'impuissance. Impuissance devant la douleur, devant la progression inéluctable, devant cette punition sans mobile, cette horreur gratuite qui semble frapper au hasard.

Aujourd'hui, notre monde s'est incroyablement sophistiqué, la précaution est partout, on fait attention aux comportements à risque, on sécurise et on verrouille tout. On essaye de tout prévoir, d'anticiper, parfois avec un zèle aussi dangereux que l'excès qu'on combat. 

Mais face à la maladie on est toujours aussi démuni, nu et fragile.

On l'est peut-être même plus qu'avant dans nos sociétés aseptisées qui essayent à toute force d'expulser mort, vieillesse et souffrance physique, faisant paraitre ces événements d'autant plus scandaleux quand fatalement ils arrivent, car ils arrivent toujours.
 
Il est pourtant impératif de s'y habituer, puisque c'est notre triste lot à tous et qu'on ne peut rien faire...

 
Jacques Brel: J'arrive (1968)

De chrysanthèmes en chrysanthèmes,
Nos amitiés sont en partance.
De chrysanthèmes en chrysanthèmes,
La mort potence nos dulcinées.

De chrysanthèmes en chrysanthèmes,
Les autres fleurs font ce qu'elles peuvent.
De chrysanthèmes en chrysanthèmes,
Les hommes pleurent, les femmes pleuvent.

J'arrive, j'arrive,
Mais qu'est-ce que j'aurais bien aimé
Encore une fois traîner mes os
Jusqu'au soleil, jusqu'à l'été
Jusqu'au printemps jusqu'à demain.

J'arrive, j'arrive,
Mais qu'est-ce que j'aurais bien aimé
Encore une fois voir si le fleuve
Est encore fleuve, voir si le port
Est encore port, m'y voir encore

J'arrive, j'arrive,
Mais pourquoi moi, pourquoi maintenant,
Pourquoi déjà et où aller?
J'arrive bien sûr, j'arrive,
Mais ai-je jamais rien fait d'autre qu'arriver?

De chrysanthèmes en chrysanthèmes,
A chaque fois plus solitaire.
De chrysanthèmes en chrysanthèmes,
A chaque fois surnuméraire.

J'arrive, j'arrive,
Mais qu'est-ce que j'aurais bien aimé
Encore une fois prendre un amour
Comme on prend le train pour plus être seul,
Pour être ailleurs, pour être bien.

J'arrive, j'arrive,
Mais qu'est-ce que j'aurais bien aimé
Encore une fois remplir d'étoiles
Un corps qui tremble et tomber mort,
Brûlé d'amour le cœur en cendres.

J'arrive j'arrive
C'est même pas toi qui es en avance,
C'est déjà moi qui suis en retard.
J'arrive, bien sûr j'arrive,
Mais ai-je jamais rien fait d'autre qu'arriver?