lundi 29 février 2016

La guerre d'Indochine

Certains épisodes de l'histoire de France sont restés longtemps tabous et clivent profondément les générations qui les ont vécues et leurs descendants.

Ainsi la deuxième moitié du 20e siècle se déroula dans l'ombre du régime de Vichy.

En 1945, celui-ci fut déclaré nul et non avenu par le Général De Gaulle et à ce titre longtemps évacué de la mémoire officielle. Ce qui ne l'empêcha pas de faire un retour fracassant à partir des années 70 (on n'en est pas encore sortis d'ailleurs).

Un autre moment clé qui fut longtemps un tabou majeur, c'est la Guerre d'Algérie. Là aussi, il est en pleine remontée aujourd'hui, révélant quantité de haines et d'histoire mal digérées.

Ce conflit-ci coûta une république à notre pays, s'accompagna de mouvements de population majeurs et permit au général De Gaulle (encore lui) de revenir sur le devant de la scène pour clore le chapitre colonial de la France.

Entre ces deux conflits essentiels, qui tenaient autant de la guerre que de la guerre civile, en eut lieu un troisième. Il fut tout aussi important, mais il a aujourd'hui assez largement disparu des radars et de la mémoire collective française.

Il s'agit de la guerre d'Indochine.

Bien que celle-ci ait constitué un tournant crucial, tant pour la France que pour le monde, elle intéressa peu le public hexagonal.

Le contingent n'y intervenait pas, les Français n'y étaient pas directement impliqués, ils en saisissaient mal les tenants et aboutissants et ne comprenaient pas vraiment ce qui était en train de se jouer.

Et de toute façon, l'Indochine était pour la grande majorité d'entre eux un monde lointain et étranger. Sa perte passa donc presque inaperçue, vite reléguée dans l'ombre par les événements algériens qui lui succédèrent immédiatement.

Ma propre découverte de l'Indochine se fit par étapes.

Lorsque j'étais môme, au collège je crois, le cinéma et la télé nous abreuvaient de RamboApocalypse nowL'enfer du devoir et autres Platoon.
Tout le monde parlait de la guerre américaine du Vietnam, des GIs, des Viets, etc. C'était vraiment le sujet à la mode, avec tous les produits dérivés qui allaient avec.

Je pense que parmi tous ceux qui s'y intéressèrent, peu savaient que cette guerre avait succédé à la nôtre. En tout cas moi je ne le savais pas.

Et puis un jour je tombai sur un livre que mon père était en train de lire. Je ne sais plus le titre, mais il s'agissait des mémoires de légionnaires en Indochine. C'est à ce moment-là que j'appris à la fois l'existence de cette colonie et de cette guerre.

Je me souviens encore de la curiosité que cette information éveilla en moi.

Du coup lorsqu'au CDI de mon lycée je découvris le cycle "Soldats de la boue" du sulfureux Roger Delpey (dont j'ignorais également tout), je l'empruntai et le lus avec intérêt.

A vrai dire, je n'y compris pas grand-chose, mais j'en retins tout de même quelques bribes et idées.

Je me souviens également de JT qui évoquaient l'affaire Boudarel et d'avoir entendu des vieux de mon village fredonner Ma Tonkinoise, comprenant rétrospectivement à quoi ça correspondait.

Mais en fait, c'est lorsque je commençai à m'intéresser à l'Algérie que je découvris à quel point l'Indochine, deuxième joyau de l'empire français avait compté pour notre pays.

Dans ce post, je vais évoquer tout cela.


La constitution de l'Indochine française

Le terme Indochine désigne la péninsule qui s'étend au sud de la Chine et à l'est de l'Inde, mais en France on désigne sous ce vocable les territoires qui furent colonisés à partir du XIXième siècle, et qui correspondent aujourd'hui au Laos, au Cambodge et au Vietnam.

S'y ajoutaient, pour être précis, la concession française de Shangai et le comptoir de Kouang-Tchéou-Wan, deux territoires arrachés à la Chine, mais ceux-ci eurent un destin différent.

Les premiers contacts de l'Indochine avec l'Europe eurent lieu vers le XVIIième siècle, lorsque des missionnaires catholiques portugais ou espagnols (dont les royaumes avaient largement pris pied en Asie), commencèrent à tenter d'y propager leur foi, vite suivis par des Français.

Le résultat le plus pérenne de ce contact, outre les prémices d'une communauté chrétienne toujours bien présente, fut la création de l'écriture quoc ngu par le jésuite avignonnais Alexandre de Rhodes. Cette version de l'alphabet latin adaptée à la langue vietnamienne est toujours la norme en vigueur à ce jour.

Un peu plus tard, au XIXième siècle, la course coloniale entre les puissances européennes atteignit l'Asie.

Sur ce continent un des objets de leur rivalité était l'accès à la Chine et à ses débouchés, déjà énormes à l'époque.

L'Allemagne sut rapidement y poser de puissants relais commerciaux. Le Portugal fortifia sa position avec Macao. Le Royaume-Uni y progressait à partir des Indes, de Hong Kong et Singapour.

La France, désireuse de prendre sa part, jeta alors son dévolu sur les pays indochinois, encouragée par ses milieux catholiques, militaires et économiques.

C'est ainsi qu'après de nombreuses tergiversations, Paris envoya un corps expéditionnaire en Orient, dont l'action aboutit en 1862 à la conquête de la Cochinchine, colonie qui sera administrée directement tout le temps de la présence française.

Depuis cette tête de pont, l'effort colonial se poursuivit cahin-caha vers le nord, généralement à l'initiative de Français présents localement qui pratiquaient une politique de fait accompli vis-à-vis de la métropole et cherchaient à se garantir un accès permanent à la Chine.

Après beaucoup de péripéties, tant sur place, où les souverains vietnamiens tentaient de se maintenir à tout prix, y compris en appelant la Chine à l'aide, qu'au parlement français, où partisans et opposants à la conquête s'affrontaient violemment, la France parvint à étendre son autorité jusqu'au nord.

Et ainsi, lorsque le XXième siècle commença, l'Indochine française était constituée, avec ses cinq territoires: la colonie de Cochinchine et les quatre protectorats de l'Annam, du Tonkin, du Cambodge et du Laos.


Une colonie d'exploitation

L'Indochine française était une colonie dite d'exploitation.

C'est-à-dire que le but de sa colonisation n'était ni le peuplement ni l'assimilation au territoire national, comme purent l'être l'Algérie ou certains sous-territoires (par exemple les établissements français de l'Inde, les quatre communes sénégalaises ou plus tard les DOM), mais la constitution de nouveaux marchés et l'enrichissement de la métropole par l'exploitation des ressources locales.

A ce titre, il y eut toujours peu de colons en Indochine, et armée et administration restèrent les principaux rouages de la domination de Paris.

En application de la doctrine en vogue qui voulait qu'une colonie se suffise financièrement à elle-même, les administrateurs commencèrent par mettre en place des impôts, puis par s'arroger certains monopoles afin de se garantir un budget.

C'est ainsi que la France prit le contrôle de la fabrication, de la vente et de la distribution de l'opium, dont le commerce et la consommation connaissaient alors un dramatique développement dans toute la région (des guerres honteuses forcèrent notamment les empereurs chinois à en développer la consommation et le marché).

Furent ensuite lancées des politiques de défrichement, d'irrigation, de peuplement (notamment par des transferts de paysans du nord vers la Cochinchine).

La construction d'infrastructures, comme le chemin de fer du Yunnan qui reliait le Vietnam à la Chine favorisèrent l'intégration régionale et offrirent d'importants débouchés aux entreprises françaises.

Le développement des cultures d'exportation fut également encouragé, comme celle du caoutchouc, dont l'exploitation ne fut pas pour rien dans la mise en place de la puissance de Michelin.

La Banque de l'Indochine obtint aussi de la métropole le droit de frapper une monnaie locale, la piastre indochinoise, qui devint une référence dans la région (par la suite, celle-ci fit l'objet d'un trafic dont la dénonciation occasionna un scandale en France).

Ce développement remarquable (Saigon était alors le sixième port français) fit que l'Indochine devint rapidement une colonie très rentable, attirant de plus en plus d'investissements des financiers de métropole.

Des fortunes colossales s'y construisaient et on considéra bien vite ces territoires comme la perle de l'empire français.

Quant au traitement des indigènes, il fut un peu plus ambigu que dans d'autres régions dominées.

En effet, contrairement aux peuples d'Afrique ou d'Océanie, les "races" asiatiques étaient considérés avec un certain respect par les Occidentaux du fait de leur ancienneté et des réalisations visibles qu'elles avaient laissées (temples, etc.).

Du coup, même si l'ordre et la hiérarchie coloniale étaient aussi clairement injustes et les populations aussi exploitées que dans le reste de l'empire, l'enseignement et la domination culturelle y furent plus nuancés qu'ailleurs.

On développa ainsi l'enseignement scolaire exclusif du quoc ngu, au détriment du chinois, et on réforma les écoles traditionnelles, mais sans les supprimer.

En fait, plus que dans d'autres colonies, le projet semblait être de créer un état client fidèle.

Toutefois, la discrimination systématique des élites formées par la France portait en Indochine comme ailleurs les germes des conflits à venir.

Sans compter que le coût en vies humaines du développement économique autoritaire, notamment celui de la construction des infrastructures, fut également important et injuste et que la misère restait grande dans un contexte de forte expansion démographique.


La Seconde Guerre Mondiale et la parenthèse japonaise

En 1940, la France s'effondra devant les armées hitlériennes. Prenant acte de cette défaite, le Japon, allié des nazis, imposa à Paris un traité inégal, exigeant de pouvoir utiliser les infrastructures indochinoises et y stationner des troupes en permanence.

Une forme de pillage se mit également en place, les productions de la colonie étant utilisées au profit de l'occupant, qui donna/rendit par ailleurs certains territoires à son allié thaïlandais.

Jusqu'à la fin, l'Indochine resta fidèle à Vichy (dont toutes les lois furent scrupuleusement appliquées), et dans ce cadre respecta le traité signé avec le Japon.

C'est celui-ci qui le rompit le 9 mars 1945, en prenant le pouvoir direct par un coup de force. Ce jour-là les garnisons françaises furent attaquées, ceux qui résistèrent tués (un officier ayant refusé de signer la capitulation fut même décapité au sabre), et plusieurs personnes furent internées dans des camps.

La période qui suivit fut très dure et très confuse.

L'administration française était disloquée, et les Français d'Indochine dispersés entre les tués, les prisonniers, ceux qui s'enfuyaient vers la Chine à travers la brousse et ceux qui résistaient dans certains endroits restés loyaux, comme le Laos.

Les Japonais, qui depuis le début armaient et entretenaient secrètement des nationalistes indochinois, se mirent tout à coup à les soutenir ouvertement, dans une dernière tentative d'ancrer la région dans la Sphère de coprospérité de la grande Asie orientale qu'ils avaient théorisée.

Du côté des alliés, la fin de la présence française était globalement souhaitée. Lors de la conférence de Postdam, ils convinrent même d'un découpage de la région: le nord reviendrait aux Chinois nationalistes de Tchang Kaï-chek, le sud aux Britanniques.

Mais la France, par l'intermédiaire d'un général De Gaulle convaincu de la nécessité de rétablir l'empire, refusa toute concession et renvoya un corps expéditionnaire tout en négociant la fin de l'arrangement américain.

Le Royaume-Uni, lui-même colonialiste et désireux d'avoir un allié contre les décolonisateurs soviétique et américain, en accepta vite le principe, suivi par la Chine, qui l'accepta en échange de la renonciation de la France à ses concessions et comptoirs sur son territoire.

C'est ainsi que le général Leclerc put faire entrer ses troupes dans une Indochine en plein chaos et en commencer la reconquête.


Le Viet Minh

Lorsque la France revint dans sa colonie, elle trouva en face d'elle plusieurs mouvements nationalistes.

Parmi ceux-ci, le Viet Minh, qui dominait, avait proclamé l'indépendance et pris le contrôle de plusieurs régions.

A sa tête il y avait Ho Chi Minh.

Ce Vietnamien avait bourlingué dans le monde entier, il avait vécu et travaillé en France, où il s'était rapproché de la gauche, puis du parti communiste, au sein duquel son nationalisme avait toutefois entravé sa progression.

Il était devenu un farouche anticolonialiste, convaincu qu'il n'y avait d'autre issue que la révolte pour libérer son pays, notamment lorsqu'il avait compris, après le traité de Versailles, que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes prôné par les Français et les Américains ne s'appliquait pas aux peuples colonisés.

Pragmatique, il obtint successivement l'aide des Japonais puis des Américains contre la puissance coloniale, et sut profiter du chaos de la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour tenter de s'imposer comme interlocuteur et obtenir une indépendance négociée.

Ce fut un échec: la France refusa de renoncer à sa tutelle, surtout sur le Vietnam, considéré comme un rouage trop essentiel pour son économie et son statut de puissance mondiale.

Et donc en 1946, et même si certains, dont justement Leclerc, avaient entrevu l'impasse dans laquelle le pays allait se fourvoyer, la guerre d'Indochine proprement dite commençait.


La guerre d'Indochine

Ce conflit, qui dura huit longues années opposait deux camps très dissemblables.

D'un côté, l'armée française.

Mal remise de la seconde guerre mondiale, pilotée un peu à vue par les majorités perpétuellement changeantes de l'instable Quatrième République, elle fut dirigée par des commandements successifs très différents.

N'ayant pu obtenir l'appel du contingent, elle s'appuya massivement sur les troupes locales et la Légion étrangère.

Les effectifs de cette dernière furent gonflés par des anciens soldats nazis, parfois directement recrutés dans les camps de prisonniers.

Parmi ces ex, il y eut même des anciens SS. Ce curieux épisode a assez largement été tu, de par les contradictions étranges qu'il levait.

Quant aux supplétifs, beaucoup furent recrutés parmi les minorités, religieuses comme les Hoa-Hao ou les étranges caodaistes, ou ethniques, comme les populations montagnardes.

Contre l'armée française il y avait celle du Viet Minh.

Dirigée par le général Võ Nguyên Giáp, elle était remarquable de discipline et d'organisation.

Appliquant la théorie de Mao du "poisson dans l'eau", impitoyable et sure d'elle, elle réussit à contrôler des zones toujours plus vastes, qu'elle soumettait à l'impôt de guerre, et à imposer le Viet Minh comme la seule force légitime.

Menant une implacable guerre de harcèlement et de sabotage, elle refusait généralement un combat frontal qu'elle aurait perdu en sachant pertinemment que le temps jouait pour elle.

Peu à peu, le conflit s'internationalisa, la Guerre Froide en transformant les enjeux.

Le camp socialiste avait progressé de manière spectaculaire en Asie. La Chine l'avait intégré et seule une guerre avait empêché la Corée toute entière de la suivre.

Cette expansion des régimes marxistes, qui touchait tous les continents, changea l'opinion américaine vis-à-vis de la France. De puissance du passé à chasser d'Asie, elle apparut alors comme un rempart face à l'expansion des rouges.

A ce titre les USA, qui avaient au départ financé Ho Chi Minh, participèrent de manière de plus en plus conséquente à son effort de guerre, finissant par payer la quasi totalité des dépenses de Paris.

En métropole, l'opinion publique était peu mobilisée par ce lointain conflit, à part les membres du PCF que Moscou poussaient à s'opposer à la guerre. Ces derniers manifestèrent, pétitionnèrent et organisèrent le sabotage de quelques convois de ravitaillement, mais sans grand impact.

Toutefois la situation pourrissait et s'éternisait, avec un coût de plus en plus élevé pour une France qui découvrait la guerre révolutionnaire et n'arrivait pas à marquer le point décisif qu'elle attendait.

Plusieurs stratégies furent testées, plusieurs batailles furent lancées, le pays se couvrit de postes avancés qui devenaient autant de prisons pour leurs occupants la nuit, des contre-guérillas furent initiées...sans résultat.

Jusqu'à la défaite spectaculaire de Dien Bien Phu.

Cette bataille, abondamment étudiée, constitua un tournant majeur.

Pour la première fois depuis le 19ième siècle, une armée occidentale était en effet battue par une armée indigène. Même si c'était au prix de pertes colossales, le retentissement mondial de cet événement fut immense.

D'autant que Giap et Ho Chi Minh avaient su faire preuve d'un sens du tempo exceptionnel, puisque la bataille se déroula pendant la conférence de Genève sur la question indochinoise et que leur victoire leur donna un avantage décisif.

De cette conférence résultèrent les accords du même nom. Signés par Pierre Mendès France, ils actaient la fin de l'Indochine française et entérinaient la mise en place de deux Vietnam.

A l'image de la Corée, le nord devenait une république populaire, avec Hanoï pour capitale et le sud un état capitaliste, avec Saïgon comme capitale.

Le décor de la guerre civile entre les deux Vietnam était planté, et les GIs s'apprêtaient à remplacer les légionnaires français, pour une guerre tout aussi atroce, bien plus spectaculaire mais à l'issue identique.


Conséquences et héritage

Cette défaite et plus encore le traitement inhumain que firent subir les soldats du Viet Minh à leurs prisonniers français (des conditions de détention atroces en décimèrent la majeure partie et les survivants subirent un lavage de cerveau conséquent, à base de cours de dialectique communiste) traumatisèrent l'armée.

Ses cadres se remirent en cause, et poussèrent très loin l'analyse de l'événement pour en tirer les conséquences.

Ils aboutirent à des théories sur la guerre révolutionnaire qui furent ensuite appliquées dans le conflit algérien, lequel démarra la même année.

L'obsession d'une revanche sur Dien Bien Phu hanta nombre de soldats et finit par en pousser certains, comme le général Salan, à la sédition plutôt que de subir un nouvel échec.

Pour les plus lucides, Dien Bien Phu fut aussi une prise de conscience du déclassement de la France à l'échelle du monde, et l'occasion de penser à une autre forme de puissance.

Pour les colonisés du monde entier, les hommes de Giap et d'Ho Chi Minh furent des héros, des modèles et la preuve qu'on pouvait reprendre sa liberté de force.

Pour les communistes, c'était une nouvelle preuve que l'histoire était avec eux.

Du passage de la France il reste peu de choses en Indochine.

Des bâtiments, quelques infrastructures, des diplômes ou des souvenirs pour des gens très âgés.

Mais l'absence de colons, des cultures anciennes et fortes et peut-être surtout le passage des Américains et l'influence soviétique ont balayé les marques culturelles françaises.

Même la langue n'y est quasiment plus parlée.

Côté français, il y a d'abord ceux qui y sont nés, comme Chantal Goya ou Marguerite Duras et ceux qui y ont vécu des heures fortes, comme Pierre Schoendoerffer, Jean Lartéguy ou Dominique De La Motte.

Il y a aussi les communautés vietnamienne, laotienne et cambodgienne de notre pays.

Mais si leurs premiers membres arrivèrent pendant les deux guerres mondiales (on leur doit notamment l'acclimatation du riz en Camargue), la majorité ne s'y est installée qu'après la chute de Saïgon en 1975.

Il y a aussi le cas des Hmong, cette minorité que le président Giscard fit s'installer en Guyane, où elle connut un bel essor.

Mais globalement les liens entre nos deux pays sont bien plus lâches que l'on pourrait s'y attendre, et contrairement à la plupart de nos ex-colonies d'Afrique, le passage de la France en Indochine est bel et bien de l'histoire ancienne, d'un côté comme de l'autre.

jeudi 18 février 2016

Etat de la France(6): Paris et le désert

Un jour, un de mes collègues, réfugié cambodgien, discutait avec l'équipe lors de la pause café.

Il racontait sur le ton de l'anecdote, une découverte de sa femme qui l'avait étonnée: dans un village où elle était de passage, les éboueurs étaient blancs.

Cette remarque un peu ridicule m'a rappelé plusieurs autres souvenirs ou situations.

Un article où la journaliste Florence Aubenas expliquait à une classe de banlieue médusée que lors de l'expérience d'immersion qu'elle raconte dans son livre Le quai de Ouistreham les précaires qu'elle avait côtoyés étaient blancs.

Un prestataire parisien en mission à Blois qui regardait la ville et ses collègues comme s'il était chez les Indiens.

Un directeur versaillais parachuté à Rouen et ayant les mêmes réactions devant ses subordonnés, dont il parlait comme des gens gentils et un peu arriérés, limite folkloriques.

Enfin les innombrables articles américains qui diagnostiquent l'état de la France en regardant les arrondissements centraux de Paris.

En fait, l'expression "Paris et le désert" reste chaque jour vérifiée, que ce soit dans le pays ou à l'étranger.

Pourquoi cette focalisation sur la seule capitale? Pourquoi même Lyon, deuxième ville du pays à la taille respectable, est-elle dans l'ombre dès qu'on parle de ce pays?

La raison principale est bien sûr historique. Après la chute de l'empire romain, la France s'est construite autour du domaine royal dont le centre était Paris.

C'est de là que peu à peu la puissance a irradié dans toutes les directions jusqu'aux fameuses "frontières naturelles", de là que sont venus les ordres, les idées, les lois.

C'est à partir de là que les rois puis les républiques ont peu à peu tout centralisé, écrasant une par une les alternatives et les particularismes, qu'il s'agisse de coutumes, de langues ou de foi.

Régime après régime, Paris a gardé la même suspicion pour toute initiative locale, immédiatement suspectée d'être centrifuge, les dirigeants conservant toujours en mémoire les jacqueries, les Frondes ou les fractures à base religieuses comme les cathares ou les protestants.

En retour, c'est ici que sont venus tous les migrants, de l'intérieur comme de l'extérieur, pour tenter leur chance dans tous les domaines.

C'est ici que les élites, patiemment détectées sur tout le territoire, ont été attirées, génération après génération, écrémant les régions d'une grande partie de leurs talents.

L'ancienneté de ce mouvement est une des particularités de la France, un des plus anciens états d'Europe, et de sa capitale.

Elle le partage avec Londres, qui fut la même dévoreuse pour l'Angleterre, mais qui au contraire de Paris, est adossée à un pays bien plus densément peuplé.

En effet, quand on compare la densité de notre capitale à celle du reste du pays, et notamment à celle de certains territoires comme le Massif Central ou les Ardennes, force est de constater que l'écart est énorme.

Cela fait presque penser aux villes coloniales du type Buenos Aires, aux ex-capitales d'empires déchus comme Istanbul ou encore à Athènes, pour laquelle une histoire de domination et d'échange de populations est en cause.

Cette dichotomie est encore plus frappante quand on compare avec certains états voisins, généralement plus jeunes, comme l'Allemagne ou l'Italie. Ceux-ci sont plus équilibrés, avec plusieurs pôles, chacun moins démesuré que Paris.

Cela pose évidemment des problèmes spécifiques, dont nos gouvernants ont conscience depuis des siècles, sans qu'aucun n'ait réussi à casser cette dynamique d'hyper centralisation.

Conséquence, les problématiques parisiennes restent toujours les premières étudiées et traitées, et cachent celles des quand même 80% de Français qui ne sont pas Franciliens, en faisant des citoyens sinon de second ordre, du moins jamais prioritaires.

Un des exemples les plus marquants concerne la pauvreté et l'exclusion.

Dans les médias et les discours politiques elle est généralement associée aux immigrés des banlieues parisiennes, alors qu'elle est très présente en province, dans les petites villes ou en milieu rural.

Il est important de noter toutefois qu'en France, l'état a longtemps compensé ce décalage en opérant une redistribution massives de fonds depuis les quelques régions bénéficiaires, Île-de-France en tête (il y a aussi l'Alsace et le Rhône-Alpes), vers les régions plus déshéritées.

Beaucoup disent toutefois, comme Laurent Davezies dans son livre La crise qui vient, que cette compensation a atteint ses limites et que nous allons vers de douloureux arbitrages.

Et ce d'autant plus que le mouvement centralisateur s'accélère.

On le voit avec les emplois qui disparaissent des régions sans être remplacés et entraînent le départ des habitants vers la capitale, ou avec l'immigration, puisqu'un étranger sur deux s'installe en Île-de-France, ce qui était loin d'être le cas précédemment, notamment dans les fameuses Trente Glorieuses.

Le résultat de ces dynamiques est que de plus en plus l’Île-de-France devient un pays dans le pays. Cela m'a frappé quand je m'y suis installé.

Les gens y sont différents, les modes de vie aussi. Nous avons là un énorme bouillon cosmopolite, entassé, innovant et connecté au monde, finalement peut-être plus proche de New York ou Londres que du reste du pays.

Et cette coupure fait qu'on en arrive à toutes les anecdotes avec lesquelles j'ai commencé ce post, et à l'abondance de clichés et préjugés.

On a l'impression que pour le Francilien, qu'il soit immigré (comme on le voit avec les journalistes du Bondy Blog), bourgeois de l'ouest ou banlieusard lambda, le provincial est aussi exotique que le Burkinabé, le Népalais ou le Péruvien.

Mais bien moins intéressant, voire suspect.

lundi 15 février 2016

Auteurs (6): André Brink

André Brink, l'auteur dont je vais parler aujourd'hui est Africain.

Et blanc.

Si je commence par cette précision qui pourrait sembler un détail, c'est parce que cette apparente et insoluble contradiction identitaire se trouve au cœur de toute son oeuvre.

C'est d'autant plus vrai que la communauté blanche dont il est issu est sans doute la plus africaine de toutes. Et aussi qu'elle porte un très lourd passé de domination et d'oppression puisqu'elle est notamment à l'origine du régime qui est devenu un symbole mondial de racisme et d'iniquité: l'apartheid.

Afin de préciser cet aspect fondamental, je vais reparler des Afrikaners et de leur histoire, puisque c'est d'eux qu'il s'agit.

Les Afrikaners

L'Afrique du sud fut "découverte" par les Portugais, qui dépassèrent le Cap de bonne espérance en 1488, étape cruciale dans l'épopée qui leur fit faire les premiers le tour du continent africain.

Mais ce furent les Hollandais qui en commencèrent la colonisation, y fondant un premier établissement en 1682, à l'emplacement de la ville du Cap.

Bien sûr il y avait déjà des habitants sur ces terres: les Khoïkhoï et les San, plus connus sous les noms respectifs de Hottentots et Bushmen que leur donnèrent les colons.

Le contact de ces indigènes avec les nouveaux arrivants fut d'abord plutôt pacifique.

Mais à l'instar des Amérindiens, les épidémies firent des ravages dans leur population, et la différence de développement entraîna rapidement leur domination par les Néerlandais, qui les exterminèrent ou les réduisirent en esclavage au fur et à mesure de leur avancée.

La petite colonie du Cap, dirigée par la VOC ou Compagnie néerlandaise ses Indes orientales, se développa en effet assez vite.

Sa position géographique en faisait une étape importante sur la route des Indes et des colons vinrent en nombre s'y installer.

La majorité d'entre eux venaient des Pays-bas, mais un nombre non négligeable était originaire d'autres pays.

Pendant la guerre de Trente ans il y eut ainsi des Allemands, des Danois et des Suédois. Puis, après la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV, il y eut aussi des huguenots français.

L'apport de ces derniers à la nation en devenir fut notable. Ils emmenèrent avec eux leur savoir-faire, notamment en ce qui concerne la culture du vin, mais aussi leur calvinisme intransigeant, qui imprima profondément la foi afrikaner.

Ils laissèrent aussi beaucoup de patronymes (Leroux, Terreblanche) ainsi que des prénoms, tel le André de l'auteur que j'évoque aujourd'hui.

En parallèle à ce melting-pot à base européenne s'en déroulait un autre: le métissage des colons avec des femmes indigènes Khoisans ainsi qu'avec leurs esclaves.

On avait fait venir ces derniers des colonies indonésiennes, d'Angola, de Guinée ou de Madagascar pour faire face à la pénurie de main d'œuvre. La pointe de l'Afrique était en effet très largement sous-peuplée, la décimation des Khoisans ayant accru ce phénomène.

Cet "abâtardissement" croissant de la population locale était mal vu des autorités qui finirent par l'interdire, ces métis donnant plus tard naissance à une des classes raciales définie par l'apartheid.

Au bout de quelques temps, la population de la colonie finit par se couper en deux.

D'un côté, concentrés au Cap, il y avait les Hollandais et les colons restés proches de la culture du pays d'origine.

De l'autre était apparue une nouvelle communauté: celle des "Trekboers" (qu'on appellerait plus tard Boers).

Ces derniers étaient des éleveurs extensifs qui nomadisaient sur d'immenses étendues, très largement déconnectés de l'autorité centrale.

Ils vivaient au contact de la nature sauvage et des tribus, empruntant souvent à celles-ci des aspects de leur mode de vie.

Ils étaient liés par leur calvinisme rigide et leur esprit pionnier, et par la nouvelle langue qu'ils inventèrent, l'afrikaans, mélange de hollandais, de portugais, de langues locales et d'autres emprunts divers (français, javanais...).

Ces colons avançaient toujours plus loin vers l'intérieur des terres, combattant les tribus Khoisans et finissant par rencontrer les premiers vrais "noirs" lorsqu'ils atteignirent les territoires des tribus Xhosas (l'ethnie de Nelson Mandela) avec qui les escarmouches devinrent fréquentes.

En 1797, suite à l'invasion des Pays-Bas par Napoléon Ier, les Britanniques annexèrent la colonie du Cap, afin d'éviter que la France ne le fasse.

Très vite ils prirent le contrôle de son économie, y imposèrent leur langue, abolirent l'esclavage et dominèrent les Boers, les soumettant à la même politique d'anglicisation qu'ils le firent au Canada avec les Québécois.

Pour s'en préserver, ceux-ci décidèrent de fuir.

En 1835 ils commencèrent ce qu'ils appellent "Le grand Trek", une migration vers le nord, partant en famille dans de longs convois de chariots bâchés (un peu selon le modèle des colons américains partant vers l'Orégon ou la Californie).

Le grand Trek coïncida avec un autre événement important pour la région: le Mfecane. Ce nom désigne la fulgurante et sanglante conquête de l'empire zoulou, qui décima des territoires entiers et entraîna la fuite des populations.

Dans tout ce chaos les colons boers parvinrent à créer deux républiques, au prix de durs efforts et de violents combats: la république sud-africaine du Transvaal et l'État libre d'Orange.

Pour ce peuple, le grand Trek est l'équivalent de la sortie d'Egypte pour les Israélites, et ces républiques la Terre promise que Dieu leur avait donnée.

Quelques temps après, lorsque d'importants gisements d'or furent découverts sur l'ensemble des territoires de toute l'Afrique du sud, des mineurs venus du monde entier vinrent y chercher fortune.

Cette ruée vers l'or, décrite par Jules Verne dans son roman L'étoile du sud, finit par déstabiliser les républiques boers et par décider l'empire britannique à les annexer, sous prétexte de protéger les mineurs britanniques.

En réalité, ils étaient de toute façon déjà décidés à établir une ligne Le Caire-Le Cap sous leur contrôle exclusif (ce projet les fera se se heurter également à la France à Fachoda).

La guerre éclata donc. Elle fut âpre et cruelle, et c'est la première fois qu'y furent utilisés les camps de concentration, où les Anglais enfermèrent des milliers de civils boers.

Outre cette nouvelle méthode, appelée à connaître une grande postérité, la guerre des Boers donna au monde le mot commando, utilisé par les troupes afrikaners pour désigner une troupe restreinte lançant une action précise et risquée.

Après trois ans de combat, Londres avait vaincu, et les Afrikaners redevinrent une communauté dominée.

Ils commencèrent alors à oeuvrer pour rattraper leur retard de façon à prendre légalement le pouvoir, théorisant ce qui allait devenir la politique de l'apartheid.

En 1948, leur parti gagna les élections, et le premier ministre Malan (nom d'origine française) la mit immédiatement en pratique.

Il est important de noter qu'à l'époque cela ne fit pas grand bruit, tout simplement parce que ce n'était pas original.

Au contraire, l'idée de hiérarchie raciale était encore majoritaire (on a même dit récemment que Gandhi lui-même en était adepte!), et dans plusieurs pays ou colonies, la ségrégation était la règle.

Le fonctionnement légal du sud des États-Unis, par exemple, n'était guère différent de celui de l'Afrique du sud.

En 1961, celle-ci devint une république indépendante et sortit du Commonwealth. Elle était désormais dominée par le pouvoir afrikaner, qui connut à ce moment-là son apogée.

Toutefois, les temps changeaient.

Partout sur le continent les puissances européennes accordaient l'indépendance à leurs colonies, le Portugal fermant le ban en 1976.

En 1980, ce fut au tour de la Rhodésie de chuter, la minorité blanche y perdant le pouvoir, tandis qu'en dehors du continent aussi le vent tournait.

Aux USA, le mouvement des droits civiques obtenait la fin de la ségrégation et dans le conflit israélo-palestinien, l'opinion mondiale commençait à pencher du côté palestinien.

La position de l'Afrique du sud apparaissait donc comme de plus en plus anachronique, et sa majorité noire l'acceptait de moins en moins. Ses membres se révoltaient et manifestaient, entraînant une répression aveugle et féroce, condamnée de toute part.

Tant et si bien que les Afrikaners se mirent à représenter le symbole du racisme et du colonialisme, et que le pays devint le paria de la planète.

Partout des artistes se mobilisaient pour dénoncer l'apartheid, des boycotts et des sanctions étaient votés par l'ONU, et même les compétitions sportives leur furent interdites (à cette époque, les légendaires springboks ne pouvaient plus faire de rugby).

La situation devint vraiment intenable pour le pays lorsque la chute de l'URSS et du bloc communiste rendit l'Afrique du sud "inutile" pour l'Occident, qui jusque-là préférait généralement une dictature amie plutôt qu'un allié de Moscou.

Le président Frédérik de Klerk décida alors l'ouverture du régime à sa majorité noire, légalisant leurs partis et négociant une transition avec le visionnaire Nelson Mandela.

Celle-ci doit être qualifiée d'admirable, dans le sens où elle ne se solda ni par le bain de sang prévisible ni par l'exode des blancs qui accompagna tant de décolonisations (que l'on songe à l'Algérie vidée en un an de sa population pied-noire).

Malgré cela, l'Afrique du sud entra dans une période extrêmement dure, dont elle n'est pas encore sortie.

Une partie des Afrikaners, qui ne bénéficiait d'avantages que grâce à la politique raciste, se retrouve aujourd'hui dans une situation de pauvreté extrême.

Beaucoup de leurs fermiers sont aussi victimes de meurtres violents qui intéressent peu un nouveau pouvoir qui semble sombrer ses dernières années dans le clientélisme et la corruption.

A sa décharge il y a bien sur le défi immense que représente le rattrapage de centaines d'années d'iniquités.

Ce point historique m'a semblé important pour éclairer la mentalité particulière de ce peuple avant de parler de Brink lui-même.

La caractéristique clé de ces gens pourrait être le sentiment d'être à la fois le peuple élu par Dieu pour vivre dans cette terre, et celui d'être assiégé, seul contre tous. D'abord contre la couronne hollandaise, puis contre l'ordre britannique et les tribus indigènes, contre les Nations Unies, maintenant contre le pouvoir noir.

Contrairement aux anglophones ou aux lusophones, dont beaucoup sont partis et partent encore, la plupart des Afrikaners semblent ne pas s'imaginer ailleurs que sur cette terre à laquelle un lien viscéral les attache et qui est de plus le seul endroit où leur langue est parlée.

Le rapport qu'ont les noirs d'Afrique avec eux est bien évidemment rempli de ressentiment, l'écart de richesse restant phénoménal et la question agraire n'étant pas réglée (des siècles de spoliation ne sont pas réparés).

Beaucoup ne considèrent d'ailleurs pas les Boers comme Africains, ainsi que le fait remarquer l'intéressant photographe Pieter Hugo.

Biographie

André Brink naquit donc au coeur de cette communauté et dans ce système racialisé à l'extrême, qui pour lui comme pour les siens était la norme, intangible et justifiée, tellement évidente qu'on ne la questionnait pas.

Après avoir obtenu un diplôme en littératures afrikaans et anglaise, il partit étudier à Paris à la fin des années 50. C'est là-bas qu'il prit conscience de l'injustice et de la cruauté du régime d'où il était issu.

Il déclara "Je suis né à Paris, sur un des bancs du Luxembourg" et affirma que c'est dans la capitale française qu'il rencontra ses premiers noirs.

En effet, lui qui vivait entouré d'Africains n'avait jamais avec eux de vraies relations, d'égal à égal, mais une vision faussée et pervertie par l'apartheid.

Cette prise de conscience, alliée à l'amour de son pays, le poussa à s'engager. Une fois rentré il le fit, brillamment, par la littérature.

Au sein d'un groupe d'écrivains sud-africains de toutes origines, il commença donc à écrire des romans, en anglais mais aussi en afrikaans, qui tous appuyaient sur les tabous du pays et en dénonçaient le système.

Cela lui valut d'être réprimé, menacé et censuré, mais il continua jusqu'à la fin de l'apartheid.

Son ouvrage Une saison blanche et sèche le propulsa dans la littérature mondiale et fut unanimement salué. Il est aussi celui qui m'a le plus marqué.

L'histoire est celle d'un afrikaner qui s'est toujours laissé porter par la vie sans trop se poser de questions.

Issu d'une ferme du veld (nom local pour le bush), il en a gardé un goût prononcé pour la campagne du pays mais a toutefois suivi sa femme vers une vie plus urbaine, qui lui plait modérément et qui ronronne dans un confort de classe moyenne satisfaite.

Un jour, son jardinier, un noir, vient lui dire que son fils a disparu et lui demander de l'aide.

Par considération pour cet employé et persuadé que c'est un simple malentendu, il va essayer de se renseigner, sans savoir qu'il met le doigt dans un engrenage fatal.

En effet, il s'apercevra que le jeune homme a été arrêté de manière extralégale -d'un point de vue blanc- et, abasourdi, insister pour en savoir plus, déclenchant des tentatives d'intimidation.

Loin de le dissuader de continuer, celles-ci vont au contraire le pousser à s'obstiner et à insister. Cette quête de justice finit par le faire complètement basculer.

Progressivement il découvre l'Afrique du sud des noirs, allant d'effarement en effarement, s'indigne, se débat, ne fait plus que ça.

Son action entraîne le rejet de toute sa famille et de ses proches qui l'accusent de traîtrise, tandis qu'en parallèle, des noirs qu'il ne connait pas défilent sans fin chez lui, lui demandant de l'aide pour résoudre leurs problèmes avec le pouvoir.

Cette histoire marquante a été publiée en 1979, au moment précis où le système se grippait et allait vers toujours plus de répression. Elle possède une intensité rare.

Brink rencontra Nelson Mandela dont il partageait le goût des langues (il en parlait cinq ou six) et se réjouit de l'accession de ce dernier au pouvoir.

Mais sur la fin de sa vie il disait être inquiet de la dérive du pays, de sa corruption, de sa violence, bien qu'ajoutant que celle-ci y était présente de tout temps, puisque le système dans lequel il avait grandi était basé dessus.

Il continua à écrire jusqu'à la fin des romans qui se passent dans son pays et en abordent les tabous, certains se déroulant dans le passé colonial, d'autres plus contemporains.

Il est mort l'an dernier, dans un avion le transportant des Pays-Bas au Cap

Thématiques

Certaines thématiques sont communes à toute son oeuvre.

La première c'est l'amour du pays profond. Les héros de Brink ont un attachement viscéral, charnel à l'espace rural qui est si important dans la mentalité boer.

Les descriptions de ce monde et de ces sentiments sont magnifiques, et l'on devine qu'elles sont aussi celles de l'auteur.

L'Afrique du sud aimée se confond avec son monde rural, un monde animal, violent. Cet attachement fait penser à celui que l'on peut rencontrer dans les livres de Jim Harrison.

La deuxième thématique c'est bien sur cette lancinante question raciale, cette barrière omniprésente.

Dans ses romans comme dans le pays, blancs et noirs se côtoient, se frôlent, mais restent séparés, en deux sociétés interdépendantes, mais étanches et hiérarchisées.

Les personnages peuvent souffrir de cette séparation, mais les règles intériorisées depuis l'enfance sont inviolables.

Ce mélange proximité/éloignement est d'autant plus vrai dans le monde rural qu'il chérit, où le parallèle avec le sud américain est très marqué,.

Il y a le maître, le baas, autour duquel tourne la vie de la ferme, qui fonctionne grâce à une pléthore de domestiques et/ou esclaves (beaucoup de ses livres se déroulent dans le passé), lesquels doivent une soumission absolue à leur patron, qui les évangélise, leur donne ses biens usagés, les promeut ou les sacque.

Les enfants du blanc sont élevés par des nourrices indigènes, jouent avec les noirs, s'imprègnent de leurs cultures pendant l'enfance avant de rejoindre leur place légitime à l'âge adulte.

Le tabou ultime reste celui de l'homme noir avec la femme blanche, l'inverse étant possible et banal, avec des baas afrikaners assouvissant leurs instincts sur les jeunes esclaves/domestiques de la même façon que les planteurs des US.

Dans tous ses livres il y a une rupture des situations installées et figées.

Couple mixte, afrikaner qui déroge à sa place, révolte d'esclaves...à chaque fois, un ordre établi est secoué, rompu.

Cela se finit généralement mal, la force de l'idéologie écrasant tout, mais il y a eu un espoir, et c'est ce qui compte

Une bonne partie de ses livres ont lieu dans le passé, à la période coloniale, et il fait parler les esclaves, les minorités.

Brink sait très bien décrire l'atmosphère lourde, la colère et la tension rentrées qui sont consubstantielles aux sociétés coloniales, le poids de la religion, la nécessaire inflexibilité des maîtres.

Il sait aussi et peut-être surtout nous montrer les points de vue de chacun sans forcément juger, nous faisant bien comprendre que si l'on est responsables de ses actes, on ne l'est pas de son héritage, et que l'afrikaner n'a pas plus choisi de l'être que le xhosa ou le khoikhoi.

Ses livres sont envoûtants, ont une grande épaisseur, et m'ont beaucoup marqué.

On a souvent comparé Brink à Camus, qu'il admirait énormément. Cela me parait assez juste.

Ces deux hommes sont en effet issus de communautés fortes qui ont arraché à d'autres une terre qu'ils aiment passionnément tout en sentant, confusément ou non, l'illégitimité de leur enracinement.

Et tous les deux ont à leur manière dénoncé cette illégitimité.

Quelques livres que j'ai lus:
- Une saison blanche et sèche, évidemment
- Un instant dans le vent, qui raconte l'histoire d'une Européenne qui se retrouve seule dans le veld avec un indigène à la période coloniale
- Un turbulent silence, qui parle d'une révolte d'esclaves dans une ferme du XIXième siècle
- Au-delà du silence, histoire d'une orpheline allemande qui finit par échouer dans la Namibie coloniale et décider de faire payer tous ceux qui l'ont fait souffrir

Début: Auteurs(1): Léonora Miano
Précédent: Auteurs(5): Svetlana Alexievitch
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