lundi 15 février 2016

Auteurs (6): André Brink

André Brink, l'auteur dont je vais parler aujourd'hui est Africain.

Et blanc.

Si je commence par cette précision qui pourrait sembler un détail, c'est parce que cette apparente et insoluble contradiction identitaire se trouve au cœur de toute son oeuvre.

C'est d'autant plus vrai que la communauté blanche dont il est issu est sans doute la plus africaine de toutes. Et aussi qu'elle porte un très lourd passé de domination et d'oppression puisqu'elle est notamment à l'origine du régime qui est devenu un symbole mondial de racisme et d'iniquité: l'apartheid.

Afin de préciser cet aspect fondamental, je vais reparler des Afrikaners et de leur histoire, puisque c'est d'eux qu'il s'agit.

Les Afrikaners

L'Afrique du sud fut "découverte" par les Portugais, qui dépassèrent le Cap de bonne espérance en 1488, étape cruciale dans l'épopée qui leur fit faire les premiers le tour du continent africain.

Mais ce furent les Hollandais qui en commencèrent la colonisation, y fondant un premier établissement en 1682, à l'emplacement de la ville du Cap.

Bien sûr il y avait déjà des habitants sur ces terres: les Khoïkhoï et les San, plus connus sous les noms respectifs de Hottentots et Bushmen que leur donnèrent les colons.

Le contact de ces indigènes avec les nouveaux arrivants fut d'abord plutôt pacifique.

Mais à l'instar des Amérindiens, les épidémies firent des ravages dans leur population, et la différence de développement entraîna rapidement leur domination par les Néerlandais, qui les exterminèrent ou les réduisirent en esclavage au fur et à mesure de leur avancée.

La petite colonie du Cap, dirigée par la VOC ou Compagnie néerlandaise ses Indes orientales, se développa en effet assez vite.

Sa position géographique en faisait une étape importante sur la route des Indes et des colons vinrent en nombre s'y installer.

La majorité d'entre eux venaient des Pays-bas, mais un nombre non négligeable était originaire d'autres pays.

Pendant la guerre de Trente ans il y eut ainsi des Allemands, des Danois et des Suédois. Puis, après la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV, il y eut aussi des huguenots français.

L'apport de ces derniers à la nation en devenir fut notable. Ils emmenèrent avec eux leur savoir-faire, notamment en ce qui concerne la culture du vin, mais aussi leur calvinisme intransigeant, qui imprima profondément la foi afrikaner.

Ils laissèrent aussi beaucoup de patronymes (Leroux, Terreblanche) ainsi que des prénoms, tel le André de l'auteur que j'évoque aujourd'hui.

En parallèle à ce melting-pot à base européenne s'en déroulait un autre: le métissage des colons avec des femmes indigènes Khoisans ainsi qu'avec leurs esclaves.

On avait fait venir ces derniers des colonies indonésiennes, d'Angola, de Guinée ou de Madagascar pour faire face à la pénurie de main d'œuvre. La pointe de l'Afrique était en effet très largement sous-peuplée, la décimation des Khoisans ayant accru ce phénomène.

Cet "abâtardissement" croissant de la population locale était mal vu des autorités qui finirent par l'interdire, ces métis donnant plus tard naissance à une des classes raciales définie par l'apartheid.

Au bout de quelques temps, la population de la colonie finit par se couper en deux.

D'un côté, concentrés au Cap, il y avait les Hollandais et les colons restés proches de la culture du pays d'origine.

De l'autre était apparue une nouvelle communauté: celle des "Trekboers" (qu'on appellerait plus tard Boers).

Ces derniers étaient des éleveurs extensifs qui nomadisaient sur d'immenses étendues, très largement déconnectés de l'autorité centrale.

Ils vivaient au contact de la nature sauvage et des tribus, empruntant souvent à celles-ci des aspects de leur mode de vie.

Ils étaient liés par leur calvinisme rigide et leur esprit pionnier, et par la nouvelle langue qu'ils inventèrent, l'afrikaans, mélange de hollandais, de portugais, de langues locales et d'autres emprunts divers (français, javanais...).

Ces colons avançaient toujours plus loin vers l'intérieur des terres, combattant les tribus Khoisans et finissant par rencontrer les premiers vrais "noirs" lorsqu'ils atteignirent les territoires des tribus Xhosas (l'ethnie de Nelson Mandela) avec qui les escarmouches devinrent fréquentes.

En 1797, suite à l'invasion des Pays-Bas par Napoléon Ier, les Britanniques annexèrent la colonie du Cap, afin d'éviter que la France ne le fasse.

Très vite ils prirent le contrôle de son économie, y imposèrent leur langue, abolirent l'esclavage et dominèrent les Boers, les soumettant à la même politique d'anglicisation qu'ils le firent au Canada avec les Québécois.

Pour s'en préserver, ceux-ci décidèrent de fuir.

En 1835 ils commencèrent ce qu'ils appellent "Le grand Trek", une migration vers le nord, partant en famille dans de longs convois de chariots bâchés (un peu selon le modèle des colons américains partant vers l'Orégon ou la Californie).

Le grand Trek coïncida avec un autre événement important pour la région: le Mfecane. Ce nom désigne la fulgurante et sanglante conquête de l'empire zoulou, qui décima des territoires entiers et entraîna la fuite des populations.

Dans tout ce chaos les colons boers parvinrent à créer deux républiques, au prix de durs efforts et de violents combats: la république sud-africaine du Transvaal et l'État libre d'Orange.

Pour ce peuple, le grand Trek est l'équivalent de la sortie d'Egypte pour les Israélites, et ces républiques la Terre promise que Dieu leur avait donnée.

Quelques temps après, lorsque d'importants gisements d'or furent découverts sur l'ensemble des territoires de toute l'Afrique du sud, des mineurs venus du monde entier vinrent y chercher fortune.

Cette ruée vers l'or, décrite par Jules Verne dans son roman L'étoile du sud, finit par déstabiliser les républiques boers et par décider l'empire britannique à les annexer, sous prétexte de protéger les mineurs britanniques.

En réalité, ils étaient de toute façon déjà décidés à établir une ligne Le Caire-Le Cap sous leur contrôle exclusif (ce projet les fera se se heurter également à la France à Fachoda).

La guerre éclata donc. Elle fut âpre et cruelle, et c'est la première fois qu'y furent utilisés les camps de concentration, où les Anglais enfermèrent des milliers de civils boers.

Outre cette nouvelle méthode, appelée à connaître une grande postérité, la guerre des Boers donna au monde le mot commando, utilisé par les troupes afrikaners pour désigner une troupe restreinte lançant une action précise et risquée.

Après trois ans de combat, Londres avait vaincu, et les Afrikaners redevinrent une communauté dominée.

Ils commencèrent alors à oeuvrer pour rattraper leur retard de façon à prendre légalement le pouvoir, théorisant ce qui allait devenir la politique de l'apartheid.

En 1948, leur parti gagna les élections, et le premier ministre Malan (nom d'origine française) la mit immédiatement en pratique.

Il est important de noter qu'à l'époque cela ne fit pas grand bruit, tout simplement parce que ce n'était pas original.

Au contraire, l'idée de hiérarchie raciale était encore majoritaire (on a même dit récemment que Gandhi lui-même en était adepte!), et dans plusieurs pays ou colonies, la ségrégation était la règle.

Le fonctionnement légal du sud des États-Unis, par exemple, n'était guère différent de celui de l'Afrique du sud.

En 1961, celle-ci devint une république indépendante et sortit du Commonwealth. Elle était désormais dominée par le pouvoir afrikaner, qui connut à ce moment-là son apogée.

Toutefois, les temps changeaient.

Partout sur le continent les puissances européennes accordaient l'indépendance à leurs colonies, le Portugal fermant le ban en 1976.

En 1980, ce fut au tour de la Rhodésie de chuter, la minorité blanche y perdant le pouvoir, tandis qu'en dehors du continent aussi le vent tournait.

Aux USA, le mouvement des droits civiques obtenait la fin de la ségrégation et dans le conflit israélo-palestinien, l'opinion mondiale commençait à pencher du côté palestinien.

La position de l'Afrique du sud apparaissait donc comme de plus en plus anachronique, et sa majorité noire l'acceptait de moins en moins. Ses membres se révoltaient et manifestaient, entraînant une répression aveugle et féroce, condamnée de toute part.

Tant et si bien que les Afrikaners se mirent à représenter le symbole du racisme et du colonialisme, et que le pays devint le paria de la planète.

Partout des artistes se mobilisaient pour dénoncer l'apartheid, des boycotts et des sanctions étaient votés par l'ONU, et même les compétitions sportives leur furent interdites (à cette époque, les légendaires springboks ne pouvaient plus faire de rugby).

La situation devint vraiment intenable pour le pays lorsque la chute de l'URSS et du bloc communiste rendit l'Afrique du sud "inutile" pour l'Occident, qui jusque-là préférait généralement une dictature amie plutôt qu'un allié de Moscou.

Le président Frédérik de Klerk décida alors l'ouverture du régime à sa majorité noire, légalisant leurs partis et négociant une transition avec le visionnaire Nelson Mandela.

Celle-ci doit être qualifiée d'admirable, dans le sens où elle ne se solda ni par le bain de sang prévisible ni par l'exode des blancs qui accompagna tant de décolonisations (que l'on songe à l'Algérie vidée en un an de sa population pied-noire).

Malgré cela, l'Afrique du sud entra dans une période extrêmement dure, dont elle n'est pas encore sortie.

Une partie des Afrikaners, qui ne bénéficiait d'avantages que grâce à la politique raciste, se retrouve aujourd'hui dans une situation de pauvreté extrême.

Beaucoup de leurs fermiers sont aussi victimes de meurtres violents qui intéressent peu un nouveau pouvoir qui semble sombrer ses dernières années dans le clientélisme et la corruption.

A sa décharge il y a bien sur le défi immense que représente le rattrapage de centaines d'années d'iniquités.

Ce point historique m'a semblé important pour éclairer la mentalité particulière de ce peuple avant de parler de Brink lui-même.

La caractéristique clé de ces gens pourrait être le sentiment d'être à la fois le peuple élu par Dieu pour vivre dans cette terre, et celui d'être assiégé, seul contre tous. D'abord contre la couronne hollandaise, puis contre l'ordre britannique et les tribus indigènes, contre les Nations Unies, maintenant contre le pouvoir noir.

Contrairement aux anglophones ou aux lusophones, dont beaucoup sont partis et partent encore, la plupart des Afrikaners semblent ne pas s'imaginer ailleurs que sur cette terre à laquelle un lien viscéral les attache et qui est de plus le seul endroit où leur langue est parlée.

Le rapport qu'ont les noirs d'Afrique avec eux est bien évidemment rempli de ressentiment, l'écart de richesse restant phénoménal et la question agraire n'étant pas réglée (des siècles de spoliation ne sont pas réparés).

Beaucoup ne considèrent d'ailleurs pas les Boers comme Africains, ainsi que le fait remarquer l'intéressant photographe Pieter Hugo.

Biographie

André Brink naquit donc au coeur de cette communauté et dans ce système racialisé à l'extrême, qui pour lui comme pour les siens était la norme, intangible et justifiée, tellement évidente qu'on ne la questionnait pas.

Après avoir obtenu un diplôme en littératures afrikaans et anglaise, il partit étudier à Paris à la fin des années 50. C'est là-bas qu'il prit conscience de l'injustice et de la cruauté du régime d'où il était issu.

Il déclara "Je suis né à Paris, sur un des bancs du Luxembourg" et affirma que c'est dans la capitale française qu'il rencontra ses premiers noirs.

En effet, lui qui vivait entouré d'Africains n'avait jamais avec eux de vraies relations, d'égal à égal, mais une vision faussée et pervertie par l'apartheid.

Cette prise de conscience, alliée à l'amour de son pays, le poussa à s'engager. Une fois rentré il le fit, brillamment, par la littérature.

Au sein d'un groupe d'écrivains sud-africains de toutes origines, il commença donc à écrire des romans, en anglais mais aussi en afrikaans, qui tous appuyaient sur les tabous du pays et en dénonçaient le système.

Cela lui valut d'être réprimé, menacé et censuré, mais il continua jusqu'à la fin de l'apartheid.

Son ouvrage Une saison blanche et sèche le propulsa dans la littérature mondiale et fut unanimement salué. Il est aussi celui qui m'a le plus marqué.

L'histoire est celle d'un afrikaner qui s'est toujours laissé porter par la vie sans trop se poser de questions.

Issu d'une ferme du veld (nom local pour le bush), il en a gardé un goût prononcé pour la campagne du pays mais a toutefois suivi sa femme vers une vie plus urbaine, qui lui plait modérément et qui ronronne dans un confort de classe moyenne satisfaite.

Un jour, son jardinier, un noir, vient lui dire que son fils a disparu et lui demander de l'aide.

Par considération pour cet employé et persuadé que c'est un simple malentendu, il va essayer de se renseigner, sans savoir qu'il met le doigt dans un engrenage fatal.

En effet, il s'apercevra que le jeune homme a été arrêté de manière extralégale -d'un point de vue blanc- et, abasourdi, insister pour en savoir plus, déclenchant des tentatives d'intimidation.

Loin de le dissuader de continuer, celles-ci vont au contraire le pousser à s'obstiner et à insister. Cette quête de justice finit par le faire complètement basculer.

Progressivement il découvre l'Afrique du sud des noirs, allant d'effarement en effarement, s'indigne, se débat, ne fait plus que ça.

Son action entraîne le rejet de toute sa famille et de ses proches qui l'accusent de traîtrise, tandis qu'en parallèle, des noirs qu'il ne connait pas défilent sans fin chez lui, lui demandant de l'aide pour résoudre leurs problèmes avec le pouvoir.

Cette histoire marquante a été publiée en 1979, au moment précis où le système se grippait et allait vers toujours plus de répression. Elle possède une intensité rare.

Brink rencontra Nelson Mandela dont il partageait le goût des langues (il en parlait cinq ou six) et se réjouit de l'accession de ce dernier au pouvoir.

Mais sur la fin de sa vie il disait être inquiet de la dérive du pays, de sa corruption, de sa violence, bien qu'ajoutant que celle-ci y était présente de tout temps, puisque le système dans lequel il avait grandi était basé dessus.

Il continua à écrire jusqu'à la fin des romans qui se passent dans son pays et en abordent les tabous, certains se déroulant dans le passé colonial, d'autres plus contemporains.

Il est mort l'an dernier, dans un avion le transportant des Pays-Bas au Cap

Thématiques

Certaines thématiques sont communes à toute son oeuvre.

La première c'est l'amour du pays profond. Les héros de Brink ont un attachement viscéral, charnel à l'espace rural qui est si important dans la mentalité boer.

Les descriptions de ce monde et de ces sentiments sont magnifiques, et l'on devine qu'elles sont aussi celles de l'auteur.

L'Afrique du sud aimée se confond avec son monde rural, un monde animal, violent. Cet attachement fait penser à celui que l'on peut rencontrer dans les livres de Jim Harrison.

La deuxième thématique c'est bien sur cette lancinante question raciale, cette barrière omniprésente.

Dans ses romans comme dans le pays, blancs et noirs se côtoient, se frôlent, mais restent séparés, en deux sociétés interdépendantes, mais étanches et hiérarchisées.

Les personnages peuvent souffrir de cette séparation, mais les règles intériorisées depuis l'enfance sont inviolables.

Ce mélange proximité/éloignement est d'autant plus vrai dans le monde rural qu'il chérit, où le parallèle avec le sud américain est très marqué,.

Il y a le maître, le baas, autour duquel tourne la vie de la ferme, qui fonctionne grâce à une pléthore de domestiques et/ou esclaves (beaucoup de ses livres se déroulent dans le passé), lesquels doivent une soumission absolue à leur patron, qui les évangélise, leur donne ses biens usagés, les promeut ou les sacque.

Les enfants du blanc sont élevés par des nourrices indigènes, jouent avec les noirs, s'imprègnent de leurs cultures pendant l'enfance avant de rejoindre leur place légitime à l'âge adulte.

Le tabou ultime reste celui de l'homme noir avec la femme blanche, l'inverse étant possible et banal, avec des baas afrikaners assouvissant leurs instincts sur les jeunes esclaves/domestiques de la même façon que les planteurs des US.

Dans tous ses livres il y a une rupture des situations installées et figées.

Couple mixte, afrikaner qui déroge à sa place, révolte d'esclaves...à chaque fois, un ordre établi est secoué, rompu.

Cela se finit généralement mal, la force de l'idéologie écrasant tout, mais il y a eu un espoir, et c'est ce qui compte

Une bonne partie de ses livres ont lieu dans le passé, à la période coloniale, et il fait parler les esclaves, les minorités.

Brink sait très bien décrire l'atmosphère lourde, la colère et la tension rentrées qui sont consubstantielles aux sociétés coloniales, le poids de la religion, la nécessaire inflexibilité des maîtres.

Il sait aussi et peut-être surtout nous montrer les points de vue de chacun sans forcément juger, nous faisant bien comprendre que si l'on est responsables de ses actes, on ne l'est pas de son héritage, et que l'afrikaner n'a pas plus choisi de l'être que le xhosa ou le khoikhoi.

Ses livres sont envoûtants, ont une grande épaisseur, et m'ont beaucoup marqué.

On a souvent comparé Brink à Camus, qu'il admirait énormément. Cela me parait assez juste.

Ces deux hommes sont en effet issus de communautés fortes qui ont arraché à d'autres une terre qu'ils aiment passionnément tout en sentant, confusément ou non, l'illégitimité de leur enracinement.

Et tous les deux ont à leur manière dénoncé cette illégitimité.

Quelques livres que j'ai lus:
- Une saison blanche et sèche, évidemment
- Un instant dans le vent, qui raconte l'histoire d'une Européenne qui se retrouve seule dans le veld avec un indigène à la période coloniale
- Un turbulent silence, qui parle d'une révolte d'esclaves dans une ferme du XIXième siècle
- Au-delà du silence, histoire d'une orpheline allemande qui finit par échouer dans la Namibie coloniale et décider de faire payer tous ceux qui l'ont fait souffrir

Début: Auteurs(1): Léonora Miano
Précédent: Auteurs(5): Svetlana Alexievitch
Suivant: Auteurs(7): Hermann

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