lundi 19 décembre 2011

Droit de vote des étrangers

Aujourd'hui je vais m'attaquer au sujet éminemment politique (et donc un peu casse-gueule) du droit de vote des étrangers, non pas pour donner mon opinion (qui d'ailleurs n'est pas franchement arrêtée), mais pour montrer ce qui se joue derrière çà.

Tout d'abord, je crois qu'il est important de noter que ce sujet, comme le cumul des mandats, ou les droits des homosexuels (mariage, adoption...) est une vieille lune qui ressort régulièrement, singulièrement dans des moments comme celui que nous vivons, c'est-à-dire une veille d'élection présidentielle.

Sont convoqués les postures morales, l'humanisme, l'équité, la reconnaissance, etc...bref un tas de sentiments tous plus nobles les uns que les autres.

Schématiquement, on peut dire que la droite est contre et la gauche est pour, même si au sein des deux groupes on peut trouver des gens qui sont à contre-courant. Pourquoi donc?

Et bien si l'on étudie un peu l'histoire du vote, on se rend compte que ces dernières années la gauche, pour des raisons sur lesquelles je ne vais pas m'étendre, a perdu une très grande partie de l'électorat populaire français. Cet électorat, traditionnellement gaulliste ou communiste, a tendance à déserter un PS qui l'a déçu.

Une partie est abstentionniste, une autre papillonne, et une grande partie est allée vers le FN, dont la culture "virile", les messages simplistes et le côté communautaire rejoint un peu celle du défunt PCF.

Or, c'est le vote de cet électorat qui avait permis à la gauche, dans le cadre du Programme commun de 1981, d'accéder à l'Élysée pour la seule et unique fois dans l'histoire de la Vième République. La question est donc "Par quoi remplacer ces ouvriers et classes laborieuses?".

Si l'on fait un peu de sociologie et de sondages, on s'aperçoit que la majorité (on parle de 80%) des français d'origine extra-européenne vote PS.

Si l'on veut aller plus loin, on peut comparer avec un de nos voisins qui a franchi le pas et fait voter les étrangers extra-communautaires depuis 2004, la Belgique.

Là-bas, le vote est obligatoire et l'on a constaté que les étrangers extra-communautaires votent massivement pour le PS (80% également), lui permettant de se maintenir dans plusieurs communes ou arrondissements qu'il aurait perdu sans ce vote.

On a également constaté que chaque communauté votait prioritairement pour un candidat de la même origine (les Turcs pour un Turc, les Marocains pour un Marocain, etc.), ce qui a poussé le PS a multiplier les candidats ethniques.

Au vu de ces faits, il me parait impossible que le retour du débat sur le devant de la scène ne soit pas plus sous-tendu par un froid calcul électoraliste que par le désir "d'associer pleinement les étrangers à la citoyenneté etc, etc."

Je pense même que certains cyniques se disent que ça ne passera pas mais que ce qui compte c'est que ça permet d'envoyer un signal aux communautés pour l'élection présidentielle.

Qu'on me comprenne bien, je ne dis pas que ce genre de calcul sordide est l'apanage de la gauche, la droite cajole elle aussi bien des lobbies, parfois les mêmes (rappelons-nous le fameux "préfet d'origine musulmane" désigné en grande pompe au début du quinquennat actuel), je veux juste souligner ce qu'il y a de cynique dans la méthode.

Toutefois, cet opportunisme est partagé par les électeurs courtisés.

En effet, rappelons-nous bien que si 80% des français d'origine tunisienne votent PS en France, 50% de ces mêmes français d'origine tunisienne ont voté pour le parti islamiste aux élections de la constituante tunisienne.

Traduction: en Tunisie ils votent pour un parti dont les positions sur la religion, la femme ou l'homosexualité sont plus proches de celle de Philippe De Villiers (peut-être même encore plus à droite) que de celles du parti pour lequel ils votent en France, celui de la parité ou du PACS.

En attendant, vive la République, pas vrai?

dimanche 18 décembre 2011

Le Français qui aime la Roumanie

Dans ce post je vais parler d'une espèce de gens qui me met mal à l'aise, dont j'ai rencontré pas mal de spécimens: "Le Français qui aime la Roumanie".

Je pense que cette espèce n'est pas très différente de celle du "Français qui aime le Burkina Faso", du "Français qui aime la Serbie", du "Français qui aime le Mexique" voire du "Français qui aime la Chine".

Le Français qui aime la Roumanie est généralement issu d'un milieu favorisé, s'est beaucoup baladé dans le monde (fuyant toutefois avec horreur les usines à touristes), il jouit de revenus confortables et d'une éducation d'un niveau plutôt élevé.

Les raisons qui l'ont fait aller en Roumanie sont variées, mais c'est souvent en rapport avec l'humanitaire, la recherche d'un tourisme alternatif ou celle du frisson d'une destination inédite dans un pays qui fait encore un peu peur, mais pas trop.

Il décrit sa "rencontre avec la Roumanie" comme un coup de foudre. Il a tout de suite accroché à l'exotisme de cette "terre de contrastes", à la fois si proche et si différente de chez nous, au sens de l'accueil de ses habitants, souvent francophones et francophiles, et tellement authentiques malgré la misère (ou plutôt grâce à elle).

Le Français qui aime la Roumanie aime en effet la Roumanie telle qu'elle est, dans cette misère. Il a même peur que l'occident ne rattrape ce pays, et que les maisons retapées, les immeubles de standing, les égouts, les autoroutes asphaltées et les supermarchés détruisent ce pays comme ils ont détruit le nôtre.

Cela n'empêche pas le Français qui aime la Roumanie de se penser impartial face à ce pays, notamment quand il est question des gitans et du racisme auquel ils sont en butte ou aux responsabilités roumaines dans la Shoah.

Il estime que son ou ses voyage(s) sur place lui donne(nt) une connaissance approfondie du pays, le droit de parler au nom de ses habitants, d'expliquer les causes et effets de ce qu'il a vu, de connaitre les limites de ce peuple et d'expliquer (avec une certaine fierté) qu'il l'aime malgré ça.

Au fond que trouve-t-il là-bas, ce Français qui aime la Roumanie? La chaleur des gens, réelle (quoiqu'en voie de disparition),
lui donne le beau rôle, même si cette chaleur est souvent bien mal comprise. Le Français qui aime la Roumanie ne voit en effet pas que c'est juste une forme de politesse et que c'est souvent intéressé.

Le côté bric-à-brac des vies des gens qu'il croise lui donne le sentiment d'une existence plus simple, plus portée à l'essentiel que la nôtre qui lui semble tourner à vide (ce qui est bien sur idiot, car la survie n'a rien de bandant, et la majeure partie de ces gens ne rêve que d'être à sa place).

Cette chaleur peut également lui donner l'illusion d'une vraie rencontre, même s'il se ment à lui-même car bien peu de Français qui aiment la Roumanie sont prêts à une vraie rencontre et à ouvrir leur porte de la même façon à un Roumain venu en France.

Il y a aussi le côté gratifiant d'avoir "sa" propre destination, un endroit où vont peu de gens et qui du coup singularise, rend intéressant, donne un côté "original".

Ces gens me mettent mal à l'aise pour différentes raisons.

La première c'est bien sur parce que moi aussi j'ai commencé par tomber dans certains de ces travers: tout le monde est beau et gentil là-bas, moi je connais un pays inédit et pas commercial, etc... Je me suis rendu compte de ça en me rappelant de mes premiers voyages.

La seconde c'est parce que cette attitude cache en fait un complexe de supériorité. Folkloriser les gens, parler en leur nom, simplifier à grands traits des situations aussi complexes que les nôtres, c'est au fond assez méprisant.

Pour avoir beaucoup fréquenté les Roumains (et j’imagine que ce que je dis est vrai pour tous les étrangers de pays ou régions plus pauvres), je sais qu'ils ont un peu honte de tout ce que le Français qui aime la Roumanie met en avant, qu'ils veulent que leur pays arrive au niveau du nôtre, et que tout ce qu'ils souhaitent c'est d'être traités comme des égaux, comme un homme et pas comme un "brave Roumain".

Ceci dit, ce point est surtout vrai pour les Roumains ayant connu Ceausescu et les années 90. En effet, les jeunes sont désormais différents, ils s'assument mieux et n'ont plus de complexe, ils se sentent des européens, des Roumains de la même façon que l'on peut se sentir des Français ou des Italiens, et c'est tant mieux.

Enfin, la dernière raison c'est que je vois aussi dans les yeux des Roumains ce qu'ils pensent des Français qui aiment la Roumanie et par extension des Français.

Souvent, ils nous trouvent ridicules, passéistes, prétentieux, mesquins, hypocrites...ils ne sont plus dupes de rien.

Avant la chute de leur Conducator, beaucoup de Roumains, surtout les plus âgés, avaient une belle image de la France, un peu idéalisée. Image déçue lorsqu'ils nous ont rencontrés.

Je sais aussi que les Français qui aiment la Roumanie sincèrement (sous-catégorie des premiers) et qui veulent aider la Roumanie et ses habitants "si chaleureux et naïfs" se trompent lourdement et risquent des désillusions.

Les Roumains sont en effet bien plus durs que nous, ce qui est logique vu ce qu'ils ont subi, et du coup le retour de bâton peut être douloureux. On ne peut d'ailleurs pas leur en vouloir, la situation est ce qu'elle est.

Finalement, le Français de base qui n'aime pas la Roumanie parce que c'est crade, qu'il n'aime pas la bouffe et parce que l'hôtel club qu'il a payé n'est pas à la hauteur est peut-être plus sain que le Français qui aime la Roumanie, qui dit exécrer le tourisme et rechercher un "petit village authentique" pour "rencontrer des Roumains".

Le premier sait et assume le fait qu'il est dans une relation client-fournisseur, le second fait juste semblant de ne pas le savoir.

Je reste en effet, et ce sera ma conclusion, convaincu que la distinction routard/touriste est une vue de l'esprit.

mercredi 10 août 2011

Indigènes et droits collectifs

Lorsque plus jeune je découvris l’histoire du continent américain, je fus horrifié par l’ampleur du génocide amérindien, révolté par la volonté destructrice des conquistadores et des colons européens, choqué devant le prosélytisme agressif des églises chrétiennes, si loin du message dont elles se réclamaient.

Spontanément, ma sympathie allait vers tous les peuples décimés et empêchés de vivre selon leurs propres coutumes, et je les rangeais tous dans la catégorie des victimes, des martyres et du bon droit.

Plus tard, en avançant en âge et en études, je découvris certains « points gris » dans ce beau récit en noir et blanc.

Tout d’abord j'appris l’existence de guerres précolombiennes entre les peuples, guerres dont la cruauté et la violence parfois génocidaire n’avaient rien à envier à l’occident.


Ensuite, certains aspects de leurs us et coutumes me parurent gênants, voire monstrueux.

Ainsi les sacrifices humains des peuples d’Amérique centrale, ainsi les razzias sanglantes perpétrées par les Caraïbes et les Comanches respectivement sur les pacifiques Taïnos et Pueblos, ainsi la rage avec laquelle les hurons alliés des français et les iroquois alliés des anglais s’acharnaient sur les vaincus…

Ainsi aussi le sort fait aux femmes, souvent vendues aux trappeurs ou bien réduites à l’état de bête de somme, les hommes se réservant pour guerre et chasse.


Je découvris également l’opportunisme de certains d’entre eux, la lutte pour le monopole des contacts fructueux avec les blancs, leurs armes, chevaux et techniques, ainsi que l’aide décisive que les indiens apportèrent aux conquérants.

Ainsi la dernière guerre indienne des États-Unis, contre des Apaches, fut gagnée grâce au concours d’un régiment d’Apaches ralliés.

Ainsi avant la traite africaine les portugais se fournissaient-ils en esclaves grâce aux bandes d’indiens ralliés qui allaient chasser en forêt des indiens « sauvages » alors promis à un sort funeste.


M’intéressant à toutes les entreprises coloniales européennes, surtout celles qui donnèrent lieu à un peuplement de colons majoritaires (Australie, Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie…) je fis partout le même constat.

Au final, il devint clair pour moi que l’indigène était un homme, c'est-à-dire ni un sauvage proche de l’animal nuisible à exterminer, ni un être pur sauveur de l’humanité corrompu par la méchante civilisation occidentale, mais une créature complexe, souvent égoïste et contradictoire, capable des mêmes sentiments que les colons et souvent guidés par les mêmes mobiles.

Ce qui n’enlève bien sur rien au fait que cet indigène était indéniablement le perdant d’une conquête injuste et traumatisante.


Ce préambule me permet d’en venir au sujet principal de ce post, qui va parler des « réparations » ou des droits spécifiques donnés ou réclamés par les communautés indigènes des pays issus de cette colonisation.

Cette problématique peut d’ailleurs être élargie aux demandes concernant des communautés historiques ou issues d’une immigration particulière, je pense par exemple aux régions telles que la Corse ou les Antilles, aux berbères du Maghreb ou bien encore aux tziganes d'Europe.


Trois questions se posent dès que l'on commence à parler de ces droits collectifs.

Première question: Comment être équitable ? Comment, en voulant réparer un passé qui de toute façon est irréparable et non modifiable, ne pas léser une autre partie de la population ? Comment lutter contre le ressentiment d'une population opprimée des siècles sans transférer son ressentiment sur l'autre partie de la population ?

Les quelques exemples suivants illustreront mon propos.

En France, la Corse bénéficie de lois particulières concernant les droits de succession. Sachant que les corses vivant en métropole ont strictement les mêmes droits que le reste de la population, n’est-ce pas une forme de privilège ? Est-il juste de préserver ce droit spécifique, quels qu'aient été les torts de la France vis-à-vis de la Corse ?


Plus significatif est le cas de la Malaisie. Lorsque le pays devint indépendant, l’importante communauté chinoise jouissait d’une prépondérance économique énorme.

Afin de corriger un déséquilibre dangereux pour le pays, il fut alors décidé que des emplois seraient temporairement réservés aux malais « de souche ».


Cette configuration existe encore aujourd’hui, suscitant des critiques de la part des Malaisiens d’origine chinoise ou indienne. En effet, alors que le pays a désormais un bon niveau de vie et que les inégalités se sont réduites, doit-on encore garder cette loi ?

Deuxième question: Doit-on accepter le retour de coutumes en conflit avec les valeurs affichées de la société simplement parce qu’elles sont traditionnelles ?

Là encore, voici quelques exemples que je trouve parlants.

La Bolivie, dont le président est issu de la communauté amérindienne, veut mettre en avant coutumes et traditions pré-hispaniques, toutes violemment réprimées depuis la conquête espagnole, tant par l’église que par le pouvoir civil.

Cette remise en cause va jusqu’à la justice traditionnelle, et c’est là que l’ambiguïté commence. Une des décisions possibles pour cette justice était le lynchage du condamné. Doit-on réhabiliter cette coutume ?


Autre exemple: le peyotl est une plante sacrée pour nombre d’indiens, alors qu’elle est une drogue pour la société américaine. Quel doit être le statut de cette plante ? Doit-on l’autoriser aux uns et non aux autres ?

Toujours chez les indiens des USA, certaines cérémonies religieuses, telles que la danse du soleil, impliquent des mutilations des participants, et peuvent être dangereuses. Doit-on l’autoriser ou non ? Si oui, le doit-on pour les seuls indiens ?

Le débat est le même concernant la polygamie et l’excision, coutumes un temps autorisées en Europe pour les ressortissants des pays les pratiquant.

Troisième question: comment définit-on qui a droit aux éventuels droits spécifiques, sachant que le métissage et l’atomisation des territoires ont été très importants ? Si les indigènes ont des droits et devoirs spécifiques, il faut en effet savoir qui est indigène et qui ne l’est pas. Donc, qu’est-ce qui définit l’indigène ?

De même, est-ce que la catégorisation des gens n’est pas conflictuelle avec le libre arbitre et la considération individuelle des gens par l'état ?

Corollaire: comment doit-on traiter un indigène qui ne veut plus vivre selon sa communauté ? Quels droits et devoirs seront les siens ?

Et pour aller jusqu’au bout du raisonnement, un non indigène peut-il, s’il en a l’envie et la connaissance, entrer dans la communauté, être en quelque sorte « naturalisé » ?


Mon premier exemple s'est passé au Mexique. Une femme vivant dans une communauté indienne souhaitait pouvoir se présenter à une élection locale et être élue.

Si cela est parfaitement possible selon le droit mexicain, c’était strictement interdit dans sa communauté, où le pouvoir revenait exclusivement aux hommes.

Quelle loi doit primer dans ce cas ? L’identité « génétique » ou
le libre choix, la communauté ou la nationalité ?

Autres exemples concernant les indiens.

Aux Etats-Unis, certaines réserves indiennes ont profité des lois en vigueur sur leur territoire pour ouvrir des casinos qui les ont rendues très riches.

De même, certaines réserves enclavées dans des régions de l’est du pays où les prix de l’immobilier sont devenus prohibitifs jouissent d’un emplacement très convoité.

Enfin, les peuples indigènes jouissent de droits de pêche et de chasse élargis par rapport au reste de la population canadienne ou américaine.

Dans tous ces cas, on peut considérer que sur ces plans-là le statut d’indien est passé de paria à avantageux.

On a ainsi vu une déferlante de gens tentant de prouver une ascendance indienne, de façon à pouvoir jouir de leurs droits spécifiques.


Cette anecdote m'amène à la question de la transmission de ces droits, basés sur une origine ethnique et/ou matrimoniale.

Prenons le cas d'un indien parti vivre à l’extérieur de la réserve. Il conservera ses droits, mais quid de ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants ? En hériteront-ils ? Si oui, au bout de combien de générations considèrera-t-on ces droits comme caduques ?

La question est d’autant plus importante s’ils sont issus de mariages mixtes, diluant leur origine indienne et leur connaissance de la culture concernée.


Dernier exemple avant de conclure : les Métis canadien.

Ce mot, lorsqu’il prend une majuscule, désigne un peuple original issu du métissage entre des colons, essentiellement français mais également anglais, et des indiens.

Ces Métis avaient développé une culture, une langue et un mode vie suffisamment originaux pour n’être vus ni comme indiens ni comme européens, mais comme un peuple à part entière.


Aujourd'hui, les représentants de leurs descendants demandent au gouvernement canadien d’être reconnus comme « première nation », de façon à obtenir les droits et garanties spécifiques dont bénéficient les indiens dans ce pays. Est-ce légitime ?

Au fond, mon article ne fait que poser des questions. Mais c'est parce que j’ai voulu mettre en évidence la complexité qu’il y a pour un état à reconnaître et à gérer des identités collectives, surtout dans nos sociétés modernes dont l'élément de base est l'individu, censé être l'égal de ses pairs.

Les identités existent, les nier est un mensonge et peut être dangereux, l'Histoire est pleine d'explosions et de révoltes qui nous le rappellent.

Mais leur donner une reconnaissance officielle et des droits spécifiques est également un exercice délicat, surtout à l'heure où l'on n'a jamais été aussi mobiles et mélangés et où les cartes sont de ce fait sans cesse rebattues.

Trouver le curseur entre un nationalisme exclusif et oppresseur et un pays atomisé entre communautés rivales est un défi permanent pour lequel la solution est toujours à réinventer. Mais gouverner, c'est aussi ça.

dimanche 8 mai 2011

Frontières (1): introduction

Depuis longtemps l'homme a créé ou subi des frontières, dont la présence détermine et conditionne l'existence de ceux qui la côtoient, qu'ils en souffrent ou en tirent parti.

Le premier type de frontière, la frontière dite "naturelle", est un obstacle physique ou géographique qui sépare deux régions de manière plus ou moins forte, constituant parfois une limite infranchissable pendant de longues années.

La limite extrême qui vient en premier lieu à l'esprit est bien sur la mer. On pense tout de suite aux océans atlantique et pacifique, qui ont isolé si longtemps le continent américain de l'ancien monde.

Mais les déserts remplissent aussi cette fonction. Ainsi le Sahara a durablement séparé l'Afrique du nord, reliée plus tôt à l'Europe, de l'Afrique subsaharienne, isolée par cette mer de sable hostile.

Les massifs montagneux ont aussi joué ce rôle, à différent degré selon leur taille et accessibilité.

Près de nous, Alpes et Pyrénées ont constitué une séparation naturelle entre la France et ses voisins du sud.

On peut aussi citer la Cordillère des Andes, qui sépare clairement l
'Amérique latine en deux zones, ou bien encore les massifs himalayens sur les contreforts desquels se termine le monde indien.

Le rôle de ces frontières ou de leur absence a pu être déterminant pour le destin des populations qui habitaient près d'elle.

Les histoires si particulières du Japon et de l'Angleterre auraient certainement été très différentes si, comme la Pologne ou l'Allemagne, la majeure partie de leur territoire était une plaine ouverte et non une île qui les a naturellement isolés des grands mouvement migratoires et conquérants.

De même, la présence de montagnes a été déterminante pour le Népal et le Bhoutan, qui sans cette protection auraient sans doute été avalés depuis longtemps par les géants que sont leurs voisins chinois et indiens.

Un relief montagneux a également permis à la Suisse d'exister et au Liban druze et maronite ou encore au pays dogon de ne pas disparaitre malgré les vagues de conquérants.

Le revers de cette protection naturelle peut aussi être la mise à l'écart d'une zone des grands mouvements culturels et technologiques, entrainant un retard des populations piégées par ces frontières, ce retard pouvant être fatal en cas de rencontre avec une civilisation agressive et techniquement plus avancée.

Que l'on songe au choc que produisit l'arrivée des européens au Japon au sortir d'une longue période d'isolement. Que l'on pense aussi aux aborigènes australiens, restés à un stade de chasseurs cueilleurs et démunis face aux colons anglais.

Le deuxième type de frontière, c'est la frontière politique, celle décidée par les hommes, qu'elle soit imposée par la guerre et la conquête ou qu'elle résulte d'un compromis.

Bien qu'elles prétendent généralement épouser une frontière naturelle, c'est en fait rarement le cas.
Je distinguerais trois groupes parmi ces frontières politiques.

Le premier groupe ce sont les frontières que je qualifierais (faute de mieux) d'"historiques".

Élaborées au cours du temps par des guerres, des mariages, des allégeances, des traités, des allers retours incessants entre puissances, elles sont complexes et constituent l'héritage d'une très longue histoire.

Le cas exemplaire est l'Europe, dont les frontières n'ont cessé de bouger, la dernière modification étant toute récente puisqu'il s'agit de l'indépendance du Kosovo.

On peut distinguer un sous-groupe dans ces frontières historiques. Il s'agit des nombreuses frontières intérieures qui découpent un état en des sous-entités dotés de pouvoirs propres.

On pense aux landers allemands, aux états des USA, aux cantons suisses, mais aussi aux régions ultramarines dotées par la métropole de pouvoirs plus ou moins étendus, comme le Groenland ou les îles Feroë pour le Danemark, ou encore les nombreuses îles britanniques dotées d'un régime propre (île de Man, îles anglo-normandes, etc.).


Le deuxième groupe de frontières est issu du partage colonial du monde par l'Europe.

C'est-à-dire que ces frontières ont été tracées par des puissances extérieures à l'endroit concerné, généralement sans tenir compte des populations qui y vivaient.


Le continent américain a été le premier exemple de ce partage, avant qu'à la suite de son indépendance ses nouveaux maitres n'en redessinent la carte, rejoignant le groupe des frontières historiques que je citais précédemment.

L'Asie a également vécu ce partage, mais c'était un placage sur des entités étatiques pré existantes fortes, souvent plus anciennes même que celles des colonisateurs.

Elles ont ainsi plus facilement coïncidé avec le monde d'avant la colonisation et les indépendances ont entrainé assez peu de "corrections" (quelques exceptions significatives sont par exemple la partition de la Papouasie, du Timor et de Sumatra, ou encore les villes de Singapour et Hong Kong).

En fait, le continent le plus marqué par ce découpage a été l'Afrique, surtout l'Afrique subsaharienne.

En effet, les découpages antérieurs à la colonisation étaient très différents de la notion d'état telle qu'on la connait en occident. En conséquence, les chamboulements apportés par le colonisateur ont constitué un bouleversement extrêmement important.

Les états africains post-indépendance ont généralement gardé ces frontières coloniales en héritage, en même temps que la langue de l'ex-métropole, et très peu de modifications ont été faites a posteriori, malgré de nombreuses tensions.

Il est important de distinguer l'Afrique subsaharienne de l'Afrique du nord et du proche-orient, plus proches de leurs colonisateurs en terme d'état ou de centralisation, et de longue date en contact avec eux (même si globalement ils ont eux aussi conservé les frontières héritées de la colonisation).

Enfin, le troisième type de frontière que je distinguerais est la frontière "idéologique".

J'entends par là une frontière séparant des états à l'idéologie antagoniste, ces états étant parfois issus de la partition d'un même pays.

Ces frontières sont un héritage de la guerre froide qui vit bloc communiste et bloc capitaliste s'affronter pendant plusieurs décennies.


On se souvient du fameux "rideau de fer" qui séparait l'Europe communiste et l'Europe dite libre, avec des zones tampon ou des enclaves comme Berlin, l'ex-capitale allemande coupée en deux à l'image du pays.

Pendant plusieurs années, le Vietnam fut lui aussi séparé en deux entités, avec un nord communiste et un sud capitaliste, avant qu'une réunification se fasse au bénéfice des premiers.

Le Yémen fut lui aussi découpé entre un état communiste et un état capitaliste, le second intégrant le premier en 1990.

La Corée fut également divisée dans les années 50, et cette division est plus que jamais d'actualité, le nord restant un régime communiste fermé et le sud n'étant pas pressé de se réunifier.

Enfin, l'ex-Formose, devenue Taiwan, est l'héritier de la guerre civile chinoise, puisque cette île a accueilli les nationalistes lorsque les communistes de Mao ont été victorieux sur le continent. Taiwan est ensuite devenu un état une fois que la Chine populaire ait été reconnue comme la Chine légitime par l'opinion internationale.

Après ce petit tour d'horizon des différents types de frontières que l'on rencontre sur le globe, je consacrerais un prochain post à la façon dont certaines populations tirent profit de ces frontières.

lundi 2 mai 2011

Lectures

Je suis un grand lecteur.

Depuis que je suis en âge de le faire, j’ai toujours eu un ou plusieurs livres en cours, et je dois bien lire une cinquantaine d'ouvrages chaque année (romans, nouvelles, livres d’histoires, etc.) à quoi il faut ajouter de nombreux magazines et ce que je trouve sur internet.

Lire est sans doute mon hobby favori, et ces lectures m’ont fourni et me fournissent la matière de beaucoup d’articles de ce blog (par exemple mon « (Petit) aperçu de la littérature roumaine (2): quelques auteurs »).

Parmi tout ce que « j’avale », quelques écrivains reviennent régulièrement, qui présentent souvent des points communs, dans la thématique, dans le style, ou sur d’autres plans pas forcément évidents à qualifier.

Ils constituent ce que j’appelle mes « familles d’écrivains », que je vais décrire dans une série de posts à venir.

Parallèlement, je continuerais à parler de la connaissance que j'ai acquise dans la littérature de pays ou de zones culturelles qui m'intéressent ou m'ont intéressé.

Enfin, je vais également parler de littérature de genre ou de différents magazines que j'ai rencontrés et/ou appréciés.

Bonne lecture...

mercredi 27 avril 2011

Langues internationales (1) : Introduction

J'ai décidé d'entamer aujourd'hui une série de posts qui auront trait aux langues internationales, ces langues que l'on rencontre à plusieurs endroits du globe, parfois très éloignés les uns des autres.

Je me suis d'abord demandé ce qui faisait qu'une langue devenait internationale, et j'ai distingué trois cas différents.

Le premier cas, c'est l'expansion politique d'un état, qui prend souvent la forme d'une colonisation où le dominant impose sa langue au dominé. L'expansion arabe ou romaine, et les grandes vagues de colonisation européenne en sont quelques illustrations.

Le deuxième cas, c'est le peuplement d'une région par des gens parlant une autre langue, en nombre suffisamment important pour que la langue reste, et cela sans qu'il y ait forcément domination. La diffusion de la langue espagnole aux Etats-Unis via l'immigration latino ou celle de la langue chinoise en Malaisie en sont des exemples.

Il est à noter que ces deux cas se superposent très souvent. Ainsi lorsque les puissances européennes se sont partagées le continent américains, elles y ont à la fois imposé leurs langues et massivement envoyé des migrants.

Le troisième cas, enfin, est lié à l'attraction que peut susciter une langue, qu'on associe à une culture, à un savoir particuliers, ou encore à des intérêts économiques.

Ainsi la langue française, langue de la culture dominante, était enseigné un peu partout, jusqu'en Russie ou en Iran par exemple, pourtant deux pays où l'Hexagone n'avait pas d'influence politique ou militaire directe.

Ainsi l'anglais s'est généralisé en Europe après la seconde guerre mondiale, bénficiant de l'irrésistible attractivité de la culture américaine et de sa puissance économique.

Ainsi l'enseignement du chinois progresse-t-il dans le monde en suivant l'expansion économique fabuleuse de l'empire du milieu.

Je me suis ensuite interrogé sur ce qui faisait ou non la pérennité d'une langue internationale, qui ne va pas forcément de soi, et là encore j'ai distingué plusieurs cas.

Les langues qui ont perdu leur rôle ont généralement été imposées d'en haut sans qu'une majorité de gens adhèrent ni qu'il y ait peuplement.

Ainsi l'allemand, langue véhiculaire et dominante du temps de l'Autriche-Hongrie et de l'expansion prussienne, a-t-il quasiment disparu de la mitteleuropa en même temps que les minorités allemandes fuyaient ou étaient expulsés des pays indépendants.

Ainsi la connaissance du russe a-t-elle spectaculairement regressé dans le monde après la chute de l'URSS, notamment dans les pays du glacis de l'est pressés de tourner la page de la colonisation soviétique.

Ainsi la lente disparition du latin, commencée avec la fin de l'empire romain, a-t-elle continué avec la montée des idées nationales, par exemple lorsque François 1er décida par l'édit de Villers-Cotterêts de faire du français la langue officielle, avec la Réforme qui choisit une diffusion de la bible dans les langues vernaculaires, et enfin avec la désaffection récente des enseignements.

A l'inverse, on a pu noter la permanence des langues coloniales en Afrique noire, y compris dans des pays sans peuplement issu de la colonisation, car ces langues s'avèrent être un outil commode pour des pays de culture orale aux dialectes multiples.

Après cette petite introduction, je vais commencer ma liste par ma langue natale, le français.

dimanche 24 avril 2011

Scènes de métro (7): Rencontres

Dans le métro, où l’on croise une quantité industrielle de gens qu’on ne revoit souvent jamais, il arrive parfois que l’on fasse des rencontres, que les gens s’abordent pour une raison x ou y.

Cela m’est arrivé quelques fois, et je vais citer ici quelques-unes de ces rencontres, sympathiques, insolites ou étranges. Singulièrement, elles tournaient toutes autour d’un livre ou un magazine.

1. J’étais en train de lire « Le fils du pauvre », une autobiographie de l’écrivain algérien d’expression française Mouloud Ferraoun, dont la carrière s’était tristement achevée sous les balles de l’OAS.

Absorbé, je n’ai pas vu un homme s’approcher de moi et m’interpeller en me disant « comment ça se fait que vous lisez Mouloud Ferraoun ? ». Interloqué, je levais les yeux et tombais sur un maghrébin d'une quarantaine d'années au visage sincèrement ravi.

Un peu désarçonné, je bredouillais en guise de réponse quelques mots sur mon intérêt pour l’Algérie. Il commença alors à me dire « vous savez, c’est un grand, un très grand » avec passion.

Ma correspondance arrivant, j’ai hélas dû le laisser partir sans avoir pu continuer une conversation qui s'annonçait prometteuse. En nous séparant, il m’a chaleureusement dit au revoir avec un sourire triomphant qui faisait plaisir à voir.

2. Un autre matin, j’étais tranquillement en train de lire un livre présentant la Roumanie d’aujourd’hui quand un monsieur de la cinquantaine s’est adressé à moi.

Il s'est présenté comme un professeur qui allait faire sa prochaine rentrée en Roumanie, et ne connaissant pas ce pays et voyant ce que je lisais, il m'a bombardé de questions sur le sujet.

Je me suis fait un plaisir de lui transmettre tout ce que j’en savais (j'étais un peu envieux) puis nous nous sommes quittés.

3. Plus désagréable fut la rencontre suivante. Je lisais le Lonely Planet sur Israël et la Palestine quand un quadragénaire noir (je devinais rapidement qu’il était africain) engagea la conversation avec moi à ce sujet, conversation qui allait bien vite tourner au monologue.

Se présentant comme musulman, il me demanda pourquoi je lisais, puis sans me laisser répondre (heureusement, car j’étais bien embêté !) il commença à soliloquer sur la malédiction lancée par Allah sur les arabes de la région, justifiant presque les actes des israéliens (j’avais déjà entendu cette étrange histoire de malédiction dans la bouche d’un marocain).

Je ne savais pas trop quoi répondre pour m’en sortir, et fus fort heureusement sauvé par le gong quand arriva ma station.

4. La rencontre suivante fut de mon fait. J’étais en train de lire l’émouvant livre « Mon bel oranger » quand je m’aperçus qu’une femme cherchait sans discrétion à voir mon livre par dessus mon épaule.

Je me tournai alors vers elle et le lui montrai franchement, lui demandant cordialement si cela l’intéressait.

Très gênée, elle me dit rapidement qu’elle avait lu ce livre il y avait longtemps et qu’il l’avait elle aussi beaucoup touchée.

Toutefois, elle rentra bien vite dans sa coquille et la conversation tourna court.

5. La rencontre suivante fut provoquée par ma curiosité.

J’étais debout dans l’allée quand mon regard tomba sur un article qui avait l’air passionnant. Malgré tous mes efforts, je n’arrivai pas à déterminer quel était le magazine dans lequel il était écrit.

A la fin, je pris mon courage à deux mains et le demandais à la lectrice, une jeune maghrébine. Visiblement très surprise de ma requête elle me dit qu’il s’agissait de Tel Quel. Tout aussi gênée qu’elle, je la remerciais et nous en restâmes là.

6. La dernière rencontre n’est par contre liée à aucun livre.

Je me trouvais avec ma famille dans un RER quand j’avisais un homme au visage un peu triste qui me regardait. J’essayais de ne pas en faire de cas, mais je m’aperçus qu’il insistait vraiment. Embêté, je pris le parti de l’ignorer tout en le surveillant du coin de l’œil.

Au bout de quelques stations, il se leva pour descendre, mais avant s’approcha de moi. Je me demandais ce qu’il voulait quand il me dit qu’il avait rarement vu un fils ressembler autant à son père que le mien (!). Je m’attendais à tout sauf à ça…

Ces quelques exemples personnels illustrent le fait qu'il est finalement assez facile d'entrer en conversation, vu le panel de possibilités qu'offre la RATP.