jeudi 3 mai 2018

Réflexion sur les tics de langage

Une des vendeuses de ma boulangerie favorite complète chaque commande par un "Il vous fallait autre chose?". Elle m'a inspiré le post d'aujourd'hui que je vais consacrer aux tics de langage.

J'entends par là ces petites phrases, expressions ou ponctuations verbales qui reviennent régulièrement, plus ou moins consciemment, lorsqu'on s'exprime.

On en trouve beaucoup dans le monde professionnel, entre les anglicismes (c'est un "must have") ou les termes méthodologies ou techniques du moment (par exemple pour l'informatique big data, méthode agile, etc).

Il ne s'agit évidemment pas de critiquer par principe -les termes techniques sont légitimes dans tout secteur d'activité- mais de noter ceux qui sont ressortis à toutes les sauces ou en dehors du contexte juste parce qu'ils sont ceux du moment.

Les citer est bien souvent du simple suivisme ou snobisme, et ils sont parfois employés de façon si creuse ou caricaturale que cela en devient comique. Le célèbre bullshit bingo joue judicieusement avec ce travers.

Les tics de langages peuvent aussi être symptomatiques d'une époque, d'une génération et d'une mode, être un espèce de marqueur communautaire ou de groupe.

"C'est bath", "C'est clair", "Pile poil", "3615 j'existe", tous ces gimmicks ont marqué une période avant de sombrer dans le ringard et/ou l'oubli. Et c'est sans fin: il y en a plein d'autres que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais, notamment dans les générations qui suivent la mienne.

Ces tics peuvent aussi être un défaut se révélant lors des prises de parole en public. Par exemple, beaucoup (trop) d'orateurs ponctuent une phrase sur deux par un "euh" ou un "donc", qui enlaidissent et surchargent leur propos.

Enfin il y a les tics qui sont propres à une personne, et c'est ceux-là qui me marquent le plus et me mettent mal à l'aise.

L'imparfait employé par la boulangère du début m'irrite au plus haut point, et de ce fait je l'attends toujours, fébrilement et avec autant d'appréhension que de fureur.

Idem pour les innombrables "donc" semés par mon ex-N+2, qui finissaient par me faire ne plus entendre ce qu'elle voulait dire.

Plus personnel, il y avait ce collègue d'IUT qui commençait toutes ses phrases par un espèce de claquement de langue insupportable (une espèce de "Mttth")...

Mais pour moi le pire d'entre tous les tics c'est le petit rire systématique. J'ai le souvenir d'une consultante qui ponctuait chacune de ses phrases d'un petit rire nerveux, quel qu'en ait été le sujet. Rien que d'y penser me met encore mal à l'aise.

Son rire me crispait tellement que j'avais fini par résumer la personne à ça, par attendre ce rire insupportable à chaque phrase, un peu comme un bouton pénible qu'on ne doit absolument pas gratter mais qu'on ne pense justement qu'à gratter.

Dès qu'elle ouvrait la bouche, je me raidissais et préparais à l'inévitable gloussement de ponctuation (dont elle n'était d'ailleurs sûrement pas consciente).

Je ne sais pas d'où vient cette réaction désagréable, mais comme la gestion de la bise, elle fait partie de ces obscures et illogiques complications dans ma façon d'interagir avec mes semblables...

samedi 20 janvier 2018

Musique (15) : Johnny Hallyday

Je commence ce post alors que l'hystérie est à son comble suite à la mort de Johnny Hallyday.

J'ai toujours eu un peu de mal avec cet artiste.

A l'instar par exemple de Michel Sardou que j'évoquais dans un autre post Johnny faisait partie de ces monuments qu'on croise un jour ou l'autre et dont on aime généralement un titre ou deux. Mais il avait une place à part dans le panthéon musical national, que je n'ai jamais vraiment comprise.

Aussi je vais essayer de dire dans cet article ce que m’inspire cette éternelle « idole des jeunes ».

Tout d’abord, ce qui m'a frappé en premier chez lui, c'est son exceptionnelle longévité. Il a en effet réussi à rester toujours présent pendant sa très très longue carrière, la plupart du temps sur le devant de la scène.

Il a commencé à se faire connaitre au temps des yéyés, période finalement assez courte et où sa suprématie était loin d’être évidente (il me semble que Richard Anthony, par exemple, vendait autant sinon plus que lui).

Quand sa carrière a démarré, le rock était novateur. Johnny se positionna alors presque naturellement comme une sorte d'Elvis français, un clone très premier degré d'un chanteur qui l'était déjà.

Son aura sur la jeunesse française des années 60 était fantastique, et ses concerts des événements sulfureux et violents qui faisaient la Une des journaux

Ses titres n'étaient alors que des VF des hits anglo-saxons de l'époque, sa gestuelle comme son style devaient tout à l'Amérique de carton-pâte qui faisait fureur à l'époque (à sa décharge, tous les pays européens de l’époque ont eu ce genre de versions locales), mais son animalité, son côté entier et son sens de la scène étaient authentiques et surent conquérir les enfants du baby boom.

Toutefois, en France comme ailleurs, la roue tourna, et ce qui l'avait rendu célèbre aurait pu le vouer aux oubliettes quand la mode changea.

Et bien non.

Johnny s'installa dans le paysage, et continua à être cette caricature de rocker un peu ridicule et de plus en plus décalée, mais sans que ça lui nuise ou qu'on lui en veuille.

En réalité c’est un peu comme s'il avait conquis une sorte de pouvoir qui le mettait à l'abri du ridicule, l'empêchant de connaitre la destinée d'un Dick Rivers, autre artiste coincé dans les sixties, ou de virer vers le crooner et passer à autre chose, comme son complice Eddy Mitchell.

Certes, nul ne pouvait nier son talent.

C’était un véritable interprète et un showman de première, montant des spectacles grandioses comme plus personne ne le faisait en France (à part peut-être Mylène Farmer), avec de la pyrotechnie, des machines, des animations, et des passages originaux comme ce match de boxe sur scène qu'il faisait en 1969

C'était aussi un musicien plus fin qu'on ne le croit généralement, qui composait certains de ses titres et sut toujours bien s'entourer, surfant sur les modes sans trop se renier et travaillant avec les gens du moment (Berger ou Goldman dans les années 80, Obispo dans les années 90, etc.).

Mais en même temps, il restait aussi toujours le "rocker", le biker à franges, appelé jusqu'à plus soif l'idole des jeunes, le rebelle, etc, même à l'époque où il était en âge d'être grand-père.

Cette place spéciale était consolidée par son omniprésence médiatique.

Présent dans moult émissions grand public, il était aussi un menu de choix pour la presse people. Johnny y avait en permanence une actualité, qu'il s'agisse de sa santé, de sa tumultueuse vie matrimoniale, de ses vacances, ses motos ou que sais-je encore.

Son absence d'engagement et ses tendances de droite aurait pu lui nuire (mai 68 le surprit à Saint-Tropez !), surtout aux grandes heures des chanteurs de gauche. Sa mise à l'abri du fisc en Belgique et en Suisse aurait également pu lui porter tort.

Mais en même temps, je me demande si ça nu lui a pas aussi conféré une authenticité particulière. En effet, chez lui pas de ce moralisme qu'on trouve chez tant de chanteurs engagés, qui ont en même temps si souvent, comme on dit, le portefeuille à droite et agacent beaucoup de gens.

Il n'était ni Ferrat ni Sardou, et à ce titre ne clivait pas le pays. En somme il était Johnny, un gars qui s'était fait tout seul et qui jouissait tranquillement et sans complexe du fruit de son dur travail.

Car c'était un bosseur forcené qui a passé toute sa vie à tourner, à enregistrer, à faire des spectacles toujours renouvelés, et tous ceux qui l'ont vu disaient qu'il se donnait à fond, toujours.

Au fond la clé de son succès c'est peut-être ce mélange d’humilité, d’authenticité, de présence à tout prix et ce côté dur à la tâche qui imposait le respect.

Et moi dans tout ça?

J'ai toujours ressenti un peu de gêne lorsque mes amis étrangers le découvraient, un peu comme lorsque le cousin mal dégrossi débarque de sa campagne dans le salon des nouveaux amis Rive Gauche.

Chez les Anglo-Saxons il suscitait généralement un étonnement incrédule, comme s'ils tombaient sur un revenant, un musicien contemporain de leurs parents débarqué aujourd'hui en une sorte de retour vers le futur.

Chez les autres, c'était au minimum de l'incompréhension. Pour tous, bien vite venait l'ironie, voire la pitié.

Et lorsqu'ils apprenaient qu'il était le plus gros vendeur de disques de l'Hexagone et qu'il bougeait des foules énormes c'était toujours pour eux une surprise, pas forcément dans le sens flatteur du terme.

Mes parents, plutôt classiques, trouvaient qu'il avait une belle voix (et une belle gueule pour ma mère) mais se souvenaient de l'odeur de soufre de leur jeunesse et des excès de l'homme.

De mon côté pendant ma période top 50, j'ai eu l'album Gang dans mes K7, j'ai écouté quelques vieilleries plusieurs fois et enregistré quelques titres à la radio.

Plus tard, à l’époque où "commercial" et "rock FM" étaient des gros mots pour mes potes, je l’ai conchié comme tant d’autres avant moi (même si avec un soupçon de réserve).

Aujourd'hui j'ai toujours une copie du mythique live de 67 et j'apprécie quelques uns de ses morceaux.

Mais au fond Johnny fait un peu partie de ce que j'appelle mes rendez-vous manqués. J’aurais aimé l’aimer, mais je n’ai jamais pu comprendre le culte autour de lui ni adhérer à 100%.

So long Johnny, tu resteras pour moi un mystère.

Peut-être bien que tu vas me manquer, comme manque un élément de décor auquel on s'était habitué de tout temps, car c'est aussi ce que tu étais.

Et ta mort sonne le glas des baby boomers, cette génération centrale de la France d'après-guerre qui commence à doucement passer la main.

Quelques titres sympa, connus et moins connus :
- Retiens la nuit (1961) - extrait du film Les parisiennes avec Catherine Deneuve
- Le pénitencier (1964)
- Confession / Je suis seul enchaînés pendant ses concerts dans une de ses séquences les plus légendaires (1967)
- Les chevaliers du ciel, générique de la célèbre série inspirée de la non moins célèbre BD (1967)
- Que je t’aime (1969)
- Gabrielle (1976)
- L’envie (1986)
- Je te promets (1986)
- Laura (1986)
- Ton fils (1986)

vendredi 8 septembre 2017

Cinéma (18): Mélodie en sous-sol

Le film Mélodie en sous-sol d'Henri Verneuil, sorti en 1963, réunit deux monstres sacrés du cinéma hexagonal: Jean Gabin et Alain Delon.

Il s'agit d'un film policier classique et d'honnête facture, très "qualité française", et qui raconte l'exécution d'un casse par un truand fraichement libéré qui veut prendre sa retraite sur un dernier gros coup.

Celui-ci, le braquage de la recette d'un casino sur la Côte d'azur, est lentement détaillé. Les actions se mettent en place progressivement et avec le bon tempo. Les bons mots se succèdent et font mouche. Et le jeu des acteurs, bien qu'il ait un peu vieilli, est un plaisir à voir.

Mais pour moi, ce qui distingue cet espèce d'ancêtre des Ocean's Eleven, Twelve et compagnie de ses nombreux cousins, ce sont deux scènes extraordinaires.

[ATTENTION: SPOILER]

La première est anthologique parce qu'elle constitue une illustration parfait des fantastiques bouleversements que connaissait la France d'alors, au milieu des Trente Glorieuses.

Elle débute en nous montrant Gabin qui sort du métro pour rentrer chez lui après avoir purgé sa peine de prison, et se retrouve complètement paumé: en effet, il atterrit dans les chantiers de l'emblématique grand ensemble de Sarcelles.

Verneuil nous fait découvrir ce lieu en faisant se succéder des vues de tours, de chantiers, de grues, et en donnant l'impression d'une architecture sortie brusquement de terre pour tout recouvrir sur son passage.

Le vieux truand y est complètement paumé et erre dans cette zone en devenir, cherchant péniblement la maison qu'il possédait dans une rue dont personne ne se souvient parce qu'elle a changé de nom.

Quand il y arrive enfin, le pavillon isolé au milieu des tours donne une impression très forte. Philosophe, il se rappelle alors qu'il avait acheté cette maison pour être au vert...

Aujourd'hui ce passage a presque une valeur documentaire, donnant une image saisissante de cette expansion majeure des grands ensembles, dont j'ai déjà parlée dans un vieux post et qu'on voit aujourd'hui d'un très mauvais œil.

La deuxième scène qui m'a marqué termine le film.

A ce moment, le casse est terminé. Il s'est bien déroulé, l'argent est dissimulé dans une cabine de piscine et nos voleurs ont prévu de rester dans la ville le temps que l'affaire se tasse et que la Police se calme.

Mais malheureusement, suite à une erreur du personnage joué par Delon qui s'est rendu trop visible, les plans sont chamboulés et ils doivent s'enfuir plus tôt que prévu.

Notre homme va donc sortir les sacs d'argent de leur cache puis repartir, mais sur le chemin du retour il croise des policiers en grande discussion avec le comptable braqué. Et il entend celui-ci dire qu'il ne pourrait pas reconnaitre les voleurs mais qu'en revanche il se souvient très bien...de leurs sacs!

Un peu paniqué et à court d'idées, il décide alors de laisser glisser son butin dans la piscine pour le récupérer une fois les flics partis.

Mais il a commis une erreur: les fameux sacs ont été mal ou pas fermés.

Et c'est alors que lentement, un à un, les billets vont remonter à la surface de la piscine, finissant par la recouvrir entièrement en attendant d'être repérés par des employés, sous le regard impuissant et plein de rage rentrée des deux truands (le visage de Gabin vaut le détour). Cette fin ironique vaut son pesant de cacahouètes.

J'ai passé un excellent moment avec ce film, oeuvre d'un réalisateur au parcours étonnant.

Verneuil était en effet un survivant du génocide arménien arrivé en France à l'âge de quatre ans et qui obtint ensuite le titre de réalisateur hexagonal ayant réuni le plus grand nombre de spectateurs pendant toute sa carrière, faisant un joli pied-de-nez à l'Histoire.

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mercredi 19 juillet 2017

Livres (28): Révolution sous le voile - Une expatriation dans l'Empire du mal

La journaliste française Clarence Rodriguez vit à Riyad depuis une quinzaine d’années. Elle s’y est installée avec ses enfants dans le cadre des activités professionnelles de son mari.

De nature curieuse et désireuse de continuer à travailler, elle s’est employée à y devenir une sorte de correspondante locale, enquêtrice sur cette société où les étrangers permanents ne sont pas légion, et les femmes encore moins.

Elle semble être parvenue à ses fins, jouant finement le jeu des règles écrites et non écrites du royaume, et a sorti de ses expériences un livre très intéressant, intitulé Révolution sous le voile.

Ce recueil d’interviews de Saoudiennes qu’elle a rencontrées, et parfois suivies de près, lui permet de brosser un portrait de l’intérieur de la condition féminine dans ce pays si particulier.

Elle a su le faire en restant humble, sans tomber dans le travers si commun de la généralisation et également sans faire dans la thésarde donneuse de leçons, ce qui rend son témoignage d'autant plus agréable à lire.

Le monde qu'elle y dépeint est fascinant d’absurdité par son mélange d’archaïsmes délirants et de niveau de vie moderne, et sa conviction est qu’il est travaillé en profondeur par des pressions tant extérieures qu’intérieures.

Elle confirme au passage ce que dit Gilles Kepel de ce pays, à savoir que les gens y sont souvent cultivés et bien plus au fait du reste du monde que leur idéologie extrémiste officielle ne pourrait le laisser supposer.

Celle-ci, le wahhabisme, est une version fermée, mortifère, fanatique, exclusive et hostile de l’islam.

Elle imprègne toute la société et l'Arabie Saoudite tente de l'imposer au monde comme la seule véritable version de l'islam.

A cette fin, forte de la légitimité que lui donne la présence des lieux les plus saints de l'islam sur son territoire et grâce à des moyens financiers colossaux liée à la manne pétrolière, elle finance un prosélytisme international qui connait un succès certain et a donné à ce pays périphérique un rôle semblable à celui qu’a pu connaitre Moscou du temps du communisme roi.

Au fond, comme le disent certains, s’il y a un autre modèle sur le globe aujourd’hui, c’est eux. Et le nouvel « empire du mal », l’actuel négatif de notre Occident ouvert, relativiste et capitaliste, c’est le monde vu par Ryad.

Pour souligner cette idée il suffit de rappeler que les lois qui ont cours dans le royaume recoupent à plus de 90% celles promues par Daesh (ICI et ICI) et que le deuxième budget du pays est consacré à la formation d’imams venus du monde entier apprendre et diffuser le wahhabisme.

Toutefois, le vent du changement souffle aussi sur l’Arabie Saoudite, malgré tout connectée au reste du monde.

Petit rappel.

Ce pays très jeune a connu des changements sociaux-économiques vertigineux depuis le Pacte du Quincy, accord signé en 1945 entre le président américain Roosevelt et le roi Ibn Séoud, fondateur du pays qui porte son nom.

Schématiquement, ce traité garantissait aux USA un approvisionnement pétrolier pérenne, en échange d'un soutien sans faille aux dirigeants du royaume.

A partir de là et en quelques générations, les Saoudiens passèrent du mode de vie frugal des austères bédouins à un consumérisme débridée, financé par des revenus pétroliers colossaux (première réserves mondiales connues) et sans cesse croissants, notamment grâce aux chocs pétroliers.

Ils se mirent à vivre dans le confort le plus moderne et connurent à la fois une forte croissance démographique et un développement sans précédent.

L’originalité de ce développement fut d’être basé sur une immigration pléthorique, les dirigeants décidant de recruter une foule d’étrangers pour faire tourner la machine économique, des Occidentaux pour les jobs à valeur ajoutée, des Asiatiques et des Africains pour toutes les autres tâches : construction, commerce, voierie, garde d’enfants, etc.

Ce choix de s'appuyer sur une immigration extérieure fut partagé par la plupart des pays du Golfe, dans les sources de migrants comme dans la politique de non intégration de populations, dont l’absence de droits et la rotation accélérée étaient sciemment entretenues. Les justifications en sont multiples.

D’abord ces pays ont une vision très ethnique et tribale de leurs sociétés, ce qui oblige à tout faire pour que les nationaux ne soient pas débordés par une classe immigrée s’enracinant sur leur territoire, surtout quand elle est aussi nombreuse (dans les petits pays elle est même majoritaire).

C’est ce qui les a poussés à arrêter de recruter d’autres Arabes (Egyptiens, Palestiniens…) plus politisés et suffisamment proches culturellement pour s’acclimater et contester le pouvoir : ils furent vite remplacés par des populations plus « neutres ».

Ensuite il y a les impératifs religieux très stricts qui prohibent les contacts et le mélange, tout particulièrement celui des femmes, avec des étrangers à la communauté : la rotation rapide permet de les limiter au maximum.

Enfin il y a une vision très capitaliste et décomplexée de l’économie où la main d’œuvre la moins chère possible est toujours privilégiée (ICI un article intéressant sur la gestion des migrations dans la région).

Mais cette politique a eu comme conséquence que les Saoudiens, et encore plus les Saoudiennes, ne travaillent guère, ou se contentent d’emplois fictifs et sans valeur ajoutée.

Ainsi, en 2013, il y avait 27.000.000 d’habitants en Arabie Saoudite, dont 9.000.000 d’étrangers et 75% de moins de 30 ans, parmi lesquels 1/3 était au chômage.

Avec le temps cette configuration devient de moins en moins tenable, et les contestations du Printemps Arabe ont également touché le pays.

Ses dirigeants furent pris de court par ces événements et stupéfaits par le lâchage rapide de l’Égyptien Moubarak par leurs Américains, alors qu’il était l'autre plus fidèle allié de l'Oncle Sam dans la région : cet électrochoc leur fit brutalement prendre conscience de leur fragilité.

Immédiatement, ils désamorcèrent la crise en injectant des millions de dollars dans l’économie, achetant la paix pour une fois encore.

Mais les temps ont changé. La population a augmenté et son mode de vie largement subventionné coûte de plus en plus cher, surtout dans cet environnement hostile (la péninsule arabique reste désertique).

La donne énergétique elle aussi n’est plus la même : la crise a réduit la consommation de pétrole mondiale, le gaz de schiste a fait passer l’Amérique du nord de cliente à concurrente, et le retour de l’Iran sur les marchés a entrainé une surproduction et donc une baisse du baril.

Tout cela fait donc que l’argent arrive moins facilement dans les caisses des Séoud, qui semblent avoir pris conscience que leur modèle s’essouffle.

Ils ont donc décidé de corriger le tir, notamment en lançant une politique de saoudisation des emplois visant à remplacer progressivement la main d’œuvre étrangère par des nationaux.

Profitant de ce contexte, les militantes saoudiennes de la cause féminine tentent de s’insérer économiquement et de faire progresser leurs droits. Clarence Rodriguez se fait le témoin de leurs combats, et regroupe dans son livre les interviews de beaucoup de femmes, emblématiques selon elle des changements en cours.

Dire qu’elles partent de très loin est un euphémisme.

Les Saoudiennes ont besoin d’un tuteur pour tous les actes de leur vie. Par exemple, quand elles veulent sortir du pays non accompagnées, un SMS est envoyé à leurs pères, maris, frères ou fils, bref à l’indispensable responsable masculin qui donnera son autorisation.

Elles n’ont pas non plus le droit de conduire : c’est le dernier pays du monde à l’interdire (un imam a dit que c’est pour ne pas corrompre leurs ovaires !) ce qui, en l’absence de transports en commun, les empêchent de travailler, ou alors en les obligeant à utiliser les services d’un chauffeur qui leur mange quasiment leur salaire.

C’est d’autant plus absurde qu’un tiers des Saoudiennes possède aujourd’hui un diplôme du supérieur et qu’une grande partie d’entre elles, ayant étudié et vécu à l’étranger, sait conduire.

Aussi, depuis les années 90, des activistes font le buzz en conduisant et en se filmant au volant, suscitant hostilité comme sympathie et se faisant connaitre dans le monde entier, sans pour autant que la loi ait changé.

Ces conductrices militantes sont les premières interviewées du livre, et leurs témoignages sont mi-hilarants, mi-glaçants.

Autre interdit : le sport. Jusqu’à il y a quelques années les Saoudiennes n’avaient en effet tout simplement pas le droit de pratiquer quelque sport que ce soit.

Depuis, les choses se sont un peu débloquées, notamment sous la pression du comité olympique qui menaça le pays d’une exclusion s’il ne présentait pas d’athlètes féminines aux JO.

Le gouvernement a donc dû en trouver en catastrophe, et c’est ainsi que la fille d’un arbitre saoudien de judo s’est retrouvée à concourir sous les couleurs de l’Arabie Saoudite après…trois mois de pratique seulement !

Le voile étant interdit en judo car dangereux (on peut s’étrangler) on lui a confectionné un espèce de bonnet spécial, ce qui lui a permis d’aller se faire rétamer en quelques secondes par sa concurrente.

Le plus triste est que malgré toutes ces précautions et un chaperonnage de chaque instant (elle était en permanence entourée de tuteurs familiaux), elle a été trainée dans la boue et traitée de pute par une grande partie de la presse régionale.

Son interview et celle de son père sont à la fois amusantes, affligeantes et intéressantes.

Une autre absurdité notable est le cinéma. Il est interdit lui aussi, car haram, bien que la très grande majorité des Saoudiens soient de gros consommateurs de streaming et de DVD.

Une femme a quand même réussi à tourner un film sur place, à le sortir à l’étranger où il a été primé.

Ce prix a généré, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, la fierté de ses compatriotes, qui se sont arrangées pour le voir en douce. Cette réalisatrice fait partie des interviewées.

D’autres personnages défilent, comme une princesse œuvrant dans l’ombre pour la progression des femmes, une blogueuse un peu dépassée par le succès de son site, une femme d’affaire dont l’activité nécessite des arrangements alambiqués avec la loi, ou encore une de celles qui ont rejoint le Parlement (évidemment consultatif dans ce royaume absolutiste) depuis que celui-ci est mixte.

Cette mixité au travail ou dans les lieux de pouvoir est nouvelle et a suscité d’étranges aménagements: les individus des deux sexes y sont séparés par des murs et se parlent et débattent en utilisant des micros.

La dernière interview est celle d’un avocat ayant étudié à Nancy et parfaitement francophone. Cet homme sympathique il prendra même le risque –considérable- de raccompagner l’auteure en voiture à ses côtés (ça donne une idée de l’ambiance).

Dans une comparaison intéressante, il dit qu’avec le roi Abdallah et l’aristocratie éclairée qui patronne des intellectuels face à un clergé et un peuple bigots et conservateurs, l’Arabie Saoudite vit un peu sa propre version de notre 18ième siècle et de ses Lumières.

Malicieusement il ajoute que si pour nous rejoindre ils pouvaient zapper la Terreur et le sanglant 19ième ce serait sans doute mieux.

J’ai fermé ce livre avec des sentiments mitigés.

Ma répugnance pour ce système barbare reste intacte. L'Arabie saoudite parraine directement ou indirectement nos ennemis civilisationnels les plus mortels d’aujourd’hui, elle promeut le séparatisme et la supériorité des musulmans où qu’ils vivent et cherche à détruire au sein même de l’Oumma toute autre vision de ce qui est la deuxième religion du monde.

Mais en même temps, les personnes présentées dans le livre sont souvent sympathiques et de bonne volonté. On a le sentiment d’un pays qui va dans le bon sens, de gens de bonne volonté, faisant presque oublier d’où ils partent.

Au-delà de ce qu’on pense des impressions de Clarence Rodriguez, il est sûr que cette plongée à l’intérieur de ce bastion idéologique est passionnante. Et quelque part elle est rassurante car on y voit des êtres humains.

Je conseille donc Révolution sous le voile à tous ceux qui sont curieux et qui se demandent à quoi peut ressembler la vie dans le pays des wahhabites.

En revanche, indépendamment de ce livre, l’avenir ne semble pas forcément rose pour l’Arabie saoudite.

Crise démographique, problèmes avec la minorité chiite et les immigrés, factions islamistes luttant entre elles et œuvrant au renversement de la dynastie (plusieurs dizaines d’attentats par an), rivalités avec l’Iran, patronage d’une guerre aussi sanglante et destructrice que peu médiatisée au Yémen, les problèmes ne manquent pas.

Sans compter qu’il y aurait dans les 20.000 princes du sang, avec un système de succession compliqué où tous les enfants mâles du roi lui succèdent à tour de rôle avant de passer à la génération d’après.

Ibn Séoud ayant été très prolifique (Wikipédia dit qu’il a eu 53 fils et 36 filles !), ses héritiers directs sont aujourd’hui nombreux et très âgés, sans doute trop pour être efficaces, et en tout cas pour pouvoir régner plus longtemps que quelques années, ce qui risque d’empêcher les indispensables réformes et mettre en œuvre une vision.

Même s’il semble que le monarque actuel ait voulu changer ce système en désignant son héritier, on ne peut que craindre des querelles lorsqu’il mourra.

Il faudra donc garder l’œil sur le royaume pendant les années qui viennent. Et lire Clarence Rodriguez.

lundi 17 juillet 2017

Etat providence et solidarité

Cet été, à chacune de mes correspondances, je marche presque sur des groupes de femmes, brunes, vêtues de noir, portant le voile et accompagnées de gamins.

Elles tendent la main et psalmodient sans fin des Salam Aleikum et d'autres suppliques en arabe, le regard vide...parfois des hommes les accompagnent, souvent mis avec soin et l'air si honteux que ça fait mal.

Il y en a trop pour que ce soit tous de ces roms déguisés pour profiter de la zakat pendant le Ramadan et qui agacent tellement nos Maghrébins (*). Il est clair qu'ils viennent d'Orient.

En parallèle, ma ville a récupéré une demi-douzaine de SDF, blancs ou noirs mais parlant français sans accent, qui zonent devant la gare, sur les bancs de l'église ou près des supermarchés.

L'affaire de la Chapelle a fait remonter dans les média ce chiffre, déjà connu, de plus de cent arrivées de réfugiés par jour en IDF.

Ces nouveaux venus mettent une pression continue sur les organismes d'accueil et attisent les rivalités entre communautés: SDF de souche vs SDF immigrés vs réfugiés, tout ce monde se découpant/regroupant aussi selon le pays d'origine, la religion, la région, le gang de passeurs, etc.

Beaucoup d'associations, à Paris comme en province (je me souviens du témoignage d'un pasteur chti) rapportent cette augmentation et toutes ces tensions qui deviennent rapidement ingérables, ainsi que le sentiment d'impuissance que leurs militants ressentent devant la tâche sans cesse plus ardue.

Calais aussi s'est également regarni après le démantèlement de la jungle (c'était évidemment hautement prévisible), et les actions y sont de plus en plus musclées, qu'il s'agisse de celles des habitants exaspérés (comme le Calaisien au fusil) ou de celles de  migrants de plus en plus agressifs et déterminés (cf. le routier polonais mort dans un barrage ou les attaques cagoulées filmées par la BBC).

Les pays source de ces flux migratoires sont connus (le dernier en date étant le tout jeune Soudan du sud qui a sombré dans la guerre civile), tout comme les zones de passage et ceux qui les contrôlent.

On constate par ailleurs que la distance ne signifie plus grand-chose, il n'y a qu'à voir le nombre d'Afghans qui arrivent à Paris par exemple.

Rien n'indique une amélioration à court terme.

Je n'ai pourtant pas l'impression que ce sujet ait été au cœur de la dernière campagne présidentielle (assez lamentable pour ce que j'en ai vu d'ailleurs).

Je suis peut-être à côté de la plaque, mais la question de ces gens me semble pourtant essentielle.

Il y a évidemment l'aspect humanitaire, le côté choquant de voir des gens dans une telle misère et un tel dénuement, condamnés à la survie. Mais ce n'est pas sous cet angle émotionnel que j'évoquerai ce sujet.

En fait je voudrais plutôt parler de l’impact qu'ont ces arrivées sur le pays, à mon avis aussi structurantes pour lui qu'ont pu l'être l'ouverture des marchés ou le passage à l'euro.

A chaque fois que j'achète chez IKEA, Leroy-Merlin ou tout autre magasin de bricolage de banlieue, une nuée de types me tombe dessus, luttant pour essayer de me vendre un remplissage de coffre, un montage d'armoire ou n'importe quel autre travail qui leur permettra de gagner leur journée.

Devant ces gens et leur situation, je me dis que les questions de contrat de travail ou d'apprentissage sont bien dérisoires: quel sens ont-elles quand on a sous la main un tel sous-prolétariat, digne des tâcherons de notre littérature du 19ième siècle?

D'ailleurs une bonne partie de mes connaissances en fait bosser -au noir bien sûr- et un tas de boîtes ne tourne que grâce à eux.

Un Roumain de ma connaissance m'a même proposé de m'envoyer quatre ou cinq compatriotes refaire mon appartement, prêts à vivre sur le chantier le temps qu'il faudrait et payés -bien moins cher que des Français déclarés- en liquide.

Depuis mon ancien logement j'ai aussi vu trois ou quatre fois pousser des campements de grévistes africains: c'était les sous-sous-traitants sans papier de l'entreprise voisine (qui conduisaient quand même des camions avec la raison sociale de la boîte) qui réclamaient leur régularisation.

Et chez mon employeur actuel, ce sont les sous-traitants de la boite qui assure la sécurité qui faisaient une grève (symbolique puisqu'ils étaient présents) pour être payés.

Bref, toute cette main d’œuvre précaire et déracinée est bénie pour les réducteurs de coûts et autres réformateurs du marché de l'emploi à sens unique.

Cette situation est scandaleuse. Et pas seulement à cause de la vie que mènent ces gens.

En fait, j'ai le sentiment que cette pression porte en elle la dislocation non pas de la Nation une-indivisible-et-aux-racines-blanches-catholiques-et-immuables qui n'existe pas, mais celle du système dans lequel on a grandi.

Ce système est basé sur des équilibres finalement pas si solides que ça, car s'appuyant sur des rapports de force État-employeurs-employés et aussi et peut-être surtout sur une adhésion individuelle de la majorité des gens.

La Sécurité sociale, les bourses, la CAF, les retraites, l’Éducation Nationale, Pole Emploi, etc. reposent sur la solidarité tacite qui se trouve à la base de toute redistribution.

Et cette adhésion repose sur l'idée de citoyenneté, de pays, sur cette espèce de tronc commun basé sur un mélange d'héritage et de contrat qui oppose ceux du dedans et ceux du dehors (et dont j'ai parlé dans un très ancien post).

Or, aujourd'hui les dehors et dedans sont de plus en plus flous. Le nombre de candidats et d'entrants -légaux ou non- explose, et leur vision du dedans est bien différente.

Fort logiquement elle est pour beaucoup à l’image des pays qu’ils fuient et qui ne sont souvent que des assemblages faibles et hétéroclites de groupes qui se tirent dans les pattes et cherchent à ramener la couverture à eux. C’était le cas en Syrie, en Libye ou en Irak justement, où, faute d'autre chose qu'un grand méchant loup impitoyable pour tout verrouiller, il y a eu implosion.

Tous ces gens amènent ces réflexes avec eux. C'est logique mais dangereux et délétère, surtout quand les autorités ne font rien d'autre que bouger un peu les gens quand les riverains gueulent trop ou qu'ils veulent se faire mousser. Et c'est aussi contagieux.

Lentement mais surement, quelque chose se délite, qui profite à quelques-uns au détriment et de ces gens, et du reste de la population. La généralisation du "eux et nous" casse le "nous" et finira peut-être par enterrer l'idée de solidarité nationale en une sorte de retour à la tribu.

C'est en tout cas l'avis de Christophe Guilluy, qui rejoint tous ceux qui disent que le multiculturalisme est une facette du libéralisme économique et qu'il fait que l’État providence pourrait bien être finalement détruit par ceux-là même qui en auraient le plus besoin.

Il y a bien un problème migratoire à adresser, un problème de court et de long terme, un dilemme quasi existentiel où il n'est pas question que d'humanité et qu'on pourrait tenter de résumer ainsi:
- Impossible et/ou immoral de faire comme si cela ne nous concernait pas ou de dire tout le monde dehors.
- Suicidaire de clamer qu'on doit faire rentrer tout le monde et que tout ira bien tout de suite et dès que la frontière est franchie.
- Et cynique et irresponsable de laisser faire comme actuellement, cette situation ne profitant qu'aux marchands de viande salariale, aux professionnels de l'indignation et de la bonne conscience pas chère, aux trafiquants et aux fachos verts et bruns qui récupèrent les victimes.

Maintenant que faire? Je n'en sais hélas rien, mais je sais que la solution ne peut être seulement franco-française mais internationale.


(*) Quelques articles sur ce sujet ICI, ICI et ICI