vendredi 12 décembre 2014

Thatcher / Mitterrand

J'ai récemment lu un article sur l'héritage de Margaret Thatcher.

L'auteur, un britannique qui se souvenait très bien de l'époque, s'interrogeait sur ce qu'il allait effectivement rester de la Dame de Fer dans l'histoire et concluait que ce serait finalement ce pour quoi elle ne voulait pas être distinguée, c'est-à-dire le fait d'être une femme.

Pour qui se souvient du tumulte de l'époque, de sa violence, des débats passionnés et d'à quel point c'était un personnage clivant, cela parait fou.

Et pourtant.

Son nationalisme sourcilleux n'a pas empêché un afflux sans précédent d'immigrés extra européens dans les îles britanniques.

Sa volonté de retour aux valeurs victoriennes n'a pas empêché une puissante libéralisation des mœurs, l'explosion des divorces, les désordres et la violence.

Son isolationnisme n'a pas empêché une adhésion finalement plus étroite à l'UE, son intransigeance n'a pas désarmé l'IRA.

Sa vision d'un capitalisme besogneux et d'un free market réformant une puissance publique dégénérée et inefficace a abouti à des enrichissements douteux, à un service rendu plus que médiocre et à l'apparition de yuppies aux valeurs bien éloignées de la morale victorienne (le livre Testament à l'anglaise de Jonathan Coe dresse un portrait grinçant de l'époque).

Alors oui, à cette époque, le Royaume-Uni a connu des changements brutaux, une désindustrialisation profonde et des mutations sociales violentes. Mais au final est-ce que sans Thatcher tout cela ne serait pas de toute façon arrivé?

Pour répondre, regardons de l'autre côté du channel, dans un Hexagone qui prenait à peu près à la même époque la direction opposée en élisant François Mitterrand.

Ici, la nouvelle majorité, imprégnée de marxisme et d'esprit libertaire, arrivait au pouvoir avec un programme de nationalisations, d'intervention massive de l'état dans la culture et la vie en général, de changements profonds dans l'organisation du pays.

Ils voulaient "changer la vie" et commencèrent à le faire dès 1981.

L'élan initial n'allait cependant durer que peu de temps, suivi par le tournant de la rigueur puis par le ni-ni. Et comme en Angleterre, les changements n'allaient pas être ceux qui étaient souhaités.

En fait, des deux côtés de la Manche, les années 80 ont été celles de la fin de l'ère industrielle et minière, avec la destruction d'un monde ouvrier séculaire et la poursuite de la concentration/disparition du monde agricole.

Elles ont vu l'enracinement difficile d'une immigration extra européenne massive, le début du vieillissement de la population, la financiarisation et la tertiairisation de l'économie.

La différence n'a finalement résidé que dans la façon de réagir à ces mouvements de fond, le paradoxe étant que ces réactions ont abouti à peu près au même résultat.

En effet, si l'on compare objectivement les indicateurs économiques, sociaux et de puissance des deux pays, on constate qu'ils sont assez proches aujourd'hui.

Malgré la persistance de choix politiques différents (il n'y a qu'à voir la politique européenne britannique, encore à l'écart de Schengen et de l'euro), malgré des aires d'influence différentes, malgré l'avantage objectif de parler la langue des actuels maitres du monde pour le Royaume-Uni, et malgré la tendance permanente d'ériger l'autre en contre modèle, l'état de la France et celui du Royaume-Uni ne sont guère différents.

France et UK ont connu les mêmes défis, ils ont vécu les mêmes bouleversements économiques, culturels ou démographiques, ils ont perdu tous deux le statut de grande puissance qu'ils avaient il y a cent ans et au final ils se ressemblent.

Ce constat nous montre que les grandes forces à l’œuvre sont finalement plus subies et accompagnées par les pays que résultant de leur politique, du moins au sein de l'Europe. Et cet espèce de double échec devrait nous faire réfléchir sur ce qu'il est réellement possible de faire d'un point de vue politique.

Il devrait aussi nous inciter à comprendre que si l'on veut continuer à compter dans un monde où la part relative de notre continent ne cesse de baisser, cela ne pourra se faire qu'avec une collaboration plus étroite avec ceux qui nous ressemblent le plus, notamment le Royaume-Uni pour la France, et la France pour le Royaume-Uni.

Pas gagné...

Livres (9): Meursault, contre-enquête

Plus jeune, dès que j'ai su lire, je me suis rué sur tout ce qui pouvait me tomber sous la main, tapant dans les bibliothèques familiales, municipales, scolaires, etc, lisant tant des livres obscurs que des classiques ou des magazines.

C'est ainsi qu'un jour, je devais être au collège ou au début de mon lycée, je suis tombé sur l’Étranger, de Camus.

Je me souviens que ce livre me fit une impression très forte. Son ambiance étrange, son héros au détachement si anormal, les descriptions cliniques, l'absurdité...

Sans la comprendre, sans connaitre le contexte si particulier de l'Algérie française, je fus touché par l’œuvre et marqué par ce livre.

Je le retrouvai quelques années plus tard parmi ceux qu'il me fallait étudier pour le bac de Français. Cela me donna l'occasion de le relire, et c'est d'ailleurs sur son premier chapitre que je fus interrogé à l'oral.

Enfin je croisai une dernière fois l’Étranger lorsque je commençai mon exploration des diverses branches du rock et de ses sous-genres.

En effet le premier titre du groupe The cure Killing an arab est une référence directe à l’Étranger (et non un titre raciste comme le crurent certains nazis à l'époque !).

Bref, tout ça pour dire que ce bouquin fait partie de ces quelques classiques qui m'ont marqué, et que je l'ai lu plusieurs fois.

Cette introduction un peu longuette m'amène au livre d'aujourd'hui, Meursault, contre-enquête, écrit par le journaliste algérien d'expression française Kamel Daoud.

Cet auteur, que les lecteurs de SlateAfrique connaissent déjà pour ses articles percutants et profonds sur son pays, fait là une sorte de relecture de l’œuvre de Camus.

L'idée, qui m'a tout de suite séduite, est simple: il reprend l'histoire de l’Étranger, mais racontée par le frère de celui que Camus appelle simplement "L'Arabe" et que son héros assassine sur une plage un jour de grosse chaleur.

L'auteur donne une identité à cette victime en le nommant Moussa, pour la proximité de ce prénom avec Meursault, nom du héros de Camus.

Le narrateur de Daoud est vieux, amer, marginal. Il raconte sa vie à un mystérieux interlocuteur qu'il rencontre jour après jour dans l'un des derniers bars d'Algérie (dont il déplore au passage la disparition), se livrant de plus en plus à chaque entretien.

On comprend vite que le meurtre de son frère est l'événement qui a conditionné toute sa vie. On sent sa difficulté à exister en vivant seul avec sa mère dans l'ombre d'un disparu qui fut omniprésent, ainsi que son inadaptation à la société dans laquelle il vit.

Il évoque l'Algérie coloniale, ce décor de l’Étranger, mais cette fois du point de vue indigène.

Par son discours, Daoud y montre la frustration d"une population figée dans l'attente de la revanche, sa mise à l'écart et sa chosification par des colons pour lesquels ils sont plus une partie du décor que des personnes à part entière.

Cependant, là n'est pas l'essentiel puisque la vie de l'auteur se déroule aussi après l'indépendance et qu'il s'y pose les mêmes questions.

En fait, on finit par réaliser qu'il est un double du Meursault de Camus, son miroir indigène en quelque sorte.

Confronté aux mêmes questionnements et épreuves que lui, vivant le même rejet des conventions et obligations, il a lui aussi pleinement conscience de l'absurdité de l'existence.

Ce livre fascinant se lit très rapidement et donne envie de se replonger dans l’œuvre de Camus (ce que j'ai d'ailleurs fait).

vendredi 28 novembre 2014

Cinéma (1): Radu Mihaileanu

Né dans une famille juive de Roumanie, Radu Mihaileanu a quitté ce pays et son régime communiste totalitaire pour Israël, avant d'émigrer en France et de s'y consacrer au cinéma.

J'ai rencontré cet auteur particulier en allant voir son film Va, vis et deviens, intéressé par la singulière tranche d'Histoire sur laquelle il se basait.

Ce film raconte l'épopée dramatique d'un petit chrétien d’Éthiopie au destin hors du commun. Réfugié dans un camp comme tant d'autres victimes de la guerre, il est confié par sa mère à une réfugiée juive dont le fils vient de mourir, afin que les Israéliens l'emmènent vers un avenir meilleur (l'histoire se passe pendant l'Opération Moïse).

Arrivé dans l'état hébreu le cœur brisé par la séparation, il doit immédiatement affronter la mort de celle qui l'a adopté, se retrouvant désemparé et encore plus seul.

D'autant que son déracinement n'est pas que physique: quitter la campagne d’Éthiopie pour Israël, c'est aussi passer de l'âge de pierre à la modernité occidentale.

Là-bas il est adopté par une famille moderniste pleine d'amour et de compassion. On le voit grandir, toujours partagé entre la culpabilité, l'amour pour sa famille et son pays d'adoption d'une part, les pensées pour sa vraie mère et sa vraie culture d'autre part, jusqu'au jour où il parvient à se réconcilier avec son parcours.

Ce film, malgré quelques longueurs, m'avait profondément touché.

J'ai ensuite vu Le concert.

Les héros de ce film sont d'anciens employés d'un orchestre classique soviétique. Licenciés suite à l'effondrement de l'URSS, ils vivotent tant bien que mal.

Jusqu'au jour où l'un d'entre eux réussit, par un tour de passe-passe, à les faire passer pour leurs successeurs et à décrocher un concert dans un théâtre parisien.

Tous ces vieux un peu cassés par la vie et qui n'ont plus joué ensemble depuis longtemps vont alors se jeter à corps perdu dans cette aventure.

Les protagonistes sont tous des archétypes caricaturaux (parfois même un peu trop caricaturaux) il y a le juif, le tzigane, le commissaire politique... On sent que leur leader a fait ce coup de folie avec une idée derrière la tête. Il semble obsédé par l'idée de jouer avec une certaine violoniste parisienne.

Après mille et une péripéties rocambolesques, le concert aura bien lieu et l'on découvrira à cette occasion le lien secret qui les lie tous, sur fond de tragédie soviétique.

Nettement plus brouillon que le précédent, parfois lourd et non maitrisé, "Le concert" est rattrapé par la bouleversante scène qui donne son nom au film et par l'émotion de l'interprétation.

Enfin, j'ai dernièrement vu La Source des femmes.

Le scénario, basé sur des faits réels arrivés en Turquie, est l'histoire d'un village marocain dont les femmes décident de faire la grève de l'amour afin de forcer les hommes à construire une fontaine qui les dispenserait d'une corvée d'eau harassante.

Ce portrait est un peu le prétexte pour montrer le Maroc rural, la position de la femme, l'islam, les traditions, l'envie de modernité et surtout l'amour, la solidarité et le dépassement de soi pour une cause juste.

Il y a là trois films, trois univers ethnoculturels très différents, trois projets ambitieux (il a tourné la source des femmes en arabe dialectal marocain...). Mais on retrouve dans chacun une patte reconnaissable tout de suite et un même fil conducteur, qui est l'amour de l'humain.

Ça fait un peu gnangnan de dire ça, mais la magie de Mihaileanu, le petit plus de ses films, celui qui fait passer les imperfections de son cinéma, est une humanité profonde. On sent qu'il a l'amour de ses personnages, de ses histoires, des gens en général.

Dire ça n'en fait pas pour autant candide ou un auteur à l'eau de rose. Non, il montre bien les failles, les petitesses et les méchancetés des uns et des autres, les archaïsmes et les injustices des sociétés visitées, le tout sans complaisance.

Mais il préfère toujours s'attacher à montrer le bon plutôt que le mauvais, le positif, le merveilleux, et il le fait avec un talent indéniable.

Je dirais même que c'est cet attachement qui fait que tous ses films sont trop longs. Il aime tellement ses scènes et ses personnages qu'il a du mal à monter (lui-même le reconnait en interview).

Et c'est vrai qu'ils sont magnifiques, car humains dans le bon sens du terme.

Voir un film de Mihaileanu est toujours pour moi l'assurance d'un coup de boost au moral et d'une réconciliation avec la nature humaine.

Montrer la beauté est en fait beaucoup plus difficile que montrer la noirceur, c'est ce talent qui fait de ce réalisateur quelqu'un de spécial que je continuerai à suivre.


Suivant: Cinéma(2): La horse

lundi 17 novembre 2014

Les vieux cons de 68

Alain Resnais est mort récemment (ce post a été commencé il y a un certain temps).

J'ai aimé plusieurs de ses films, mais ce n'est pas de ça dont je veux parler aujourd'hui.

En fait, c'est un article sur sa carrière qui m'a inspiré ce post.

En le lisant, j'ai eu le sentiment d'une litanie crachotée par un de ces petits vieux qu'on caricature et qui disent "de mon temps" en ressassant toujours la même chose.

En effet, tous les mots-clés indispensables à tout hommage aujourd'hui étaient là: "jeune", "moderne", "engagé", "rebelle", "contre l'établissement", "révolté", "anticonformiste", etc.

Son virage d'un cinéma purement engagé (mot qui dans la presse signifie engagé à gauche) vers quelque chose de plus intime et attaché à l'humain était excusé, comme s'il était regrettable en soi.

J'ai vraiment eu l'impression d'avoir lu ça cent fois.

Le discours de cette intelligentsia établie, bien nourrie, bien installée au cœur de la société, ayant bien verrouillé ses positions professionnelles, immobilières et/ou politiques mais qui se revendique encore et toujours d'une prétendue subversion est une caricature, pénible dans le meilleur des cas, insupportable quand on regarde les faits.

Car au fond, qu'a-t-elle fait de si extraordinaire cette génération? En quoi cet espèce de libertarisme dont elle se revendique est-il si méritant et révolutionnaire? Et qu'en est-il sorti de concret et de si différent?

Ils sont nés à une époque révolue, où l'emploi n'était pas un souci, où le monde était encore à l'Occident et plein de promesses pour leur pays, où contrairement aux générations qui les avaient précédés ils n'avaient pas de guerre à faire, où le sexe était à peu près sans danger.

Ils ont donc pu faire des expériences, discuter, rêver. Tant mieux pour eux. Ils avaient même raison et ce serait être aigri et malvenu de leur en vouloir pour ça. Mais où est le mérite?

Et puis quand ils racontent cette période et parlent de "leur génération", est-ce si vrai? Tout le monde a-t-il été concerné? Tout le monde était-il sur les barricades ou dans un combi en partance pour Katmandou?

Évidemment non, et j'ai connu plus de gens de cette génération occupés à travailler dur et pour qui cet événement n'évoque rien d'autre qu'une période de troubles plus ou moins inquiétants comme le pays en connaissait régulièrement.

Le mai 68 "rebelle" et "subversif" dont on nous rebat les oreilles, les coopératives, l'amour libre et le retour à la terre furent l’œuvre d'un petit pourcentage de la bourgeoisie, pas du peuple, lequel, comme d'habitude, avait d'autres chats à fouetter et pensait amélioration de ses conditions de vie, augmentations pour suivre l'inflation, etc.

Le "Rentrez chez vous: un jour, vous serez tous notaires!" que leur lança Ionesco à l'époque (ce qu'ils ne lui pardonnèrent jamais) était visionnaire.

Depuis 68, le temps a passé, le monde a changé, d'autres gens sont arrivés, le contexte n'est plus le même, les choix non plus.

Les soixante-huitards ne sont plus rebelles mais bourgeois, établis, installés.

Aujourd'hui ce sont eux les conservateurs qui veulent continuer à jouir sans entraves, quel que soit le prix à faire payer à leurs successeurs, ce sont eux qui donnent dans l'auto-référence et voient le monde avec des lunettes d'un autre âge.

Rien de bien original, au fond, ils rejouent la même pièce que leurs parents, et on peut parier que leurs enfants connaitront la même évolution.

Mais ce qui agace dans tout cela est le refus de reconnaitre que leur seul mérite est d'être nés au bon moment, dans le bon milieu, dans une phase d'ascension, d'avoir été la première génération sans guerre, la plus importante numériquement, celle du boom de la consommation et des progrès sociaux qui ont peu à voir avec eux.

Leur "de mon temps" n'a pas la même nature que celui qu'ils reprochaient à leurs parents puisque eux prétendaient vouloir changer le monde, mais ils n'en sont pas moins les nouveaux "vieux cons".

vendredi 14 novembre 2014

Auteurs(5): Svetlana Alexievitch

En 1991, après quasiment 70 ans d'existence, l'URSS annonçait sa dissolution.

Cet événement majeur mettait un point final à la désagrégation du "bloc de l'Est" qui s'était engagée lors de la décennie précédente.

Par bloc de l'Est, on désignait la partie du monde, asiatique mais surtout européen, qui avait suivi de gré ou de force l'ex Russie tsariste dans le système communiste.

Il était grosso modo organisé en trois cercles.

Le premier cercle était constitué par le Pacte de Varsovie.

Celui-ci regroupait dans une alliance les pays dans lesquels les troupes soviétiques avait imposé le système communiste après les avoir "libérés" du nazisme à la fin de la seconde guerre mondiale.

Ses membres étaient l'Allemagne de l'Est, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie et la Tchécoslovaquie.

Il existait par ailleurs en Europe deux pays communistes qui n'en faisaient pas partie: la Yougoslavie qui l'avait refusé, et l'Albanie qui l'avait quitté en 1968 pour suivre sa propre voie.

Le deuxième cercle, le plus important, était l'URSS.

Cet ensemble, qui constituait le plus vaste état du monde, était composé de 15 républiques européennes, caucasiennes ou asiatiques, dont certaines étaient elles-mêmes des fédérations.

En principe associées, elles étaient de fait toutes dominées et contrôlées par la RSFS de Russie.

C'est cette république, qui a donné la Russie d'aujourd'hui, qui constituait le troisième cercle. 

Elle était de loin la plus vaste et la plus peuplée de l'URSS et se composait elle-même de plusieurs entités fédérées.

Dans les années 80, le bloc communiste et le système soviétique étaient à bout de souffle.

Les sociétés étaient bloquées, les économies exsangues, les populations démoralisées, le climat étouffant. Les Soviétiques ne croyaient plus en leur système, aspiraient au changement, rêvaient de liberté.

C'est dans ce contexte qu'une nouvelle équipe de dirigeants, menée par Mihail Gorbatchev, décida de lancer une autre politique pour sortir le système de l'impasse.

La période de réformes massives qu'ils initièrent est passée à la postérité sous le nom de perestroika.

Le succès fut colossal mais finit par dépasser ses instigateurs.

En effet, alors que ceux-ci pensaient réformer le système, les populations du bloc de l'Est le comprirent comme la possibilité de le mettre à bas.

Du coup, les choses s'emballèrent et toutes les aspirations maintenues jusqu'alors sous le boisseau par l'armée rouge s'exprimèrent au grand jour.

Le mouvement commença dans les pays du Pacte de Varsovie, qui les uns après les autres changèrent d'orientation politique et économique, rejetèrent la tutelle de Moscou et choisirent résolument -et naïvement- le modèle occidental.

Au début, le monde retint son souffle, chacun se souvenant de l'épilogue sanglant des précédentes tentatives (Hongrie en 1956 et Tchécoslovaquie en 1968), mais cette fois-ci Moscou laissa faire.

Dans un deuxième temps, les forces centrifuges atteignirent les républiques fédérées composant l'URSS, puis finalement touchèrent les entités de la Fédération de Russie elle-même.

Certaines républiques réussirent à quitter totalement le giron soviétique et/ou russe, comme les Pays baltes. D'autres sombrèrent dans la guerre civile, comme la Moldavie, l'Arménie, la Géorgie ou l'Azerbaïdjan.

La désagrégation fut cependant stoppée lorsque des entités de la Fédération de Russie, comme la Tchétchénie ou le Tatarstan, commencèrent à réclamer leur indépendance. Moscou réagit alors pour préserver l'intégrité territoriale du pays.

Néanmoins, la Russie qui émergea des décombres de l'Union Soviétique suivit elle aussi le mouvement d'abandon de ses anciens idéaux au profit d'un capitalisme vu comme LA solution.

Le premier président du nouvel état, Boris Eltsine, choisit d'appliquer à l'économie une "thérapie de choc" (mais y en a-t-il d'autres en Russie?) pour rattraper en quelques années l'Occident et arriver à une prospérité partagée.

Mais le paradis promis ne fut pas vraiment au rendez-vous. Le désenchantement fut à la hauteur des espoirs, et c'est un monde chaotique et instable qui remplaça l'inertie soviétique.

Les privatisation sauvages entraînèrent l'apparition de fortunes colossales, une mafia violente et prédatrice tint le haut du pavé, et, surtout, les règles intégrées par trois générations de communistes volèrent en éclat.

Désormais le Parti tout-puissant n'était plus rien, l'état omniscient se désengageait de tout, la propriété redevenait privée (même s'il valait mieux ne pas être trop regardant sur les moyens d'y accéder).

La fin de l'économie planifiée eut pour conséquence une désorganisation du marché du travail, l'explosion d'un chômage inconnu jusqu'alors et une inflation à plusieurs chiffres.

Parallèlement, les produits, les idées, les médias, les devises venues de l'étranger envahissaient un pays jadis fermé.

C'est dans cette ambiance que Vladimir Poutine accéda au pouvoir, apportant avec lui ce à quoi la majorité des Russes déboussolés aspirait: l'ordre et le retour à une certaine politique de puissance, sans pour autant revenir au système précédent.

Ce petit point historique me semblait nécessaire pour donner une idée du contexte sur lequel travaille l'écrivain que je souhaite évoquer: Svetlana Alexievitch.

Cette auteure biélorusse, née juste après la Grande Guerre Patriotique, ainsi que les Soviétiques désignent la Seconde Guerre Mondiale, a connu la deuxième moitié de l'existence de l'URSS, et vécu l'effondrement dont je parle.

Ce n'est ni une romancière, ni une politique, plutôt une sorte de journaliste anthropologue.

Son oeuvre consiste à recueillir l'héritage de ce qu'elle appelle "l'homo sovieticus", c'est-à-dire celui de ces millions de personnes qui comme elle naquirent, grandirent et vécurent dans ce bloc et ce système disparus.

Tous ses livres sont construits à partir des témoignages de ces gens, nommés ou non, mais toujours écoutés avec soin et sans parti pris.

Ce travail lui a valu des menaces et la censure d'une partie de son oeuvre dans son pays, dont le pouvoir n'est hélas guère différent de celui d'alors.

Dans Les cercueils de zinc, elle a recueilli les souvenirs de ceux qui firent la guerre d'Afghanistan, soldats, mères de soldats, infirmières, regroupant leurs expériences, leur ressentis, souvent leur amertume.

Dans La supplication elle fait parler ceux qui subirent la catastrophe de Tchernobyl.

Et dans La fin de l'homme rouge, c'est le fantôme de l'Union Soviétique lui-même qui est convoqué.

L'URSS était une dictature bureaucratique, violente et souvent absurde, qui contrôlait et broyait ses citoyens autant que ses ennemis.

Il y régnait l'arbitraire, source d'injustice et de pauvreté, l'économie, planifiée, y était en faillite chronique, et la doctrine officielle y était aussi omniprésente qu'en décalage avec la réalité d'une vie quotidienne chiche, étouffante et étriquée.

Mais l'URSS c'était aussi l'ancien challenger des Américains et le vainqueur de Hitler, le pays qui avait envoyé le premier homme dans l'espace.

C'était le leader d'une moitié des pays du globe, le premier à s'être lancé dans cette expérience étatique et idéologique inédite que constituait le communisme. A ce titre, c'était un phare pour des millions de personnes à la recherche d'un système alternatif, le berceau d'une doctrine officielle censément plus juste.

Et c'était aussi le pays de tous les possibles, où la volonté de dirigeants mégalomanes lançait régulièrement des projets pharaoniques, des défis collectifs qu'on relevait quel qu'en soit le prix.

Les sentiments de ceux qui ont vécu en URSS semblent osciller entre ces deux visions opposées, entre d'une part le souvenir de la souffrance, de l'injustice, de la violence et du mensonge d'état et d'autre part un sentiment de perte, de regret, de nostalgie.

Cette nostalgie porte sur un monde vu comme plus égalitaire, sur la puissance perdue, et, peut-être le plus important, sur la naïveté d'une époque où tout étant filtré et censuré on pouvait s'imaginer des solutions simplistes, une sorte d'autre avenir radieux en somme.

L’œuvre de Svetlana Alexievitch est essentielle pour comprendre ce qu'était le communisme au quotidien, avoir la version populaire de cet autre système et comprendre l'empreinte profonde qu'il a eu sur tous ces gens.

En lisant ses livres, on comprend mieux ce qu'était l'Union soviétique du peuple et l'énorme traumatisme qu'a représenté la disparition brutale de cet univers pour des millions de personnes.

Et comme tout système de pensée vu de l'intérieur, c'est passionnant.

Merah Breivik, la poule et l'oeuf

En 2011, en Norvège, un inconnu du nom d'Anders Breivik exécutait à l'arme automatique presque soixante-dix jeunes sociaux-démocrates qui s'étaient regroupés sur une île pour l'université d'été de leur mouvement.

Son action, soigneusement planifiée, s'accompagnait d'un attentat à la bombe dans Oslo et de la diffusion d'un manifeste décrivant son geste.

Il l'expliquait par la volonté de défendre l'identité européenne, menacée par l'immigration et l'islam.

Ce type d'acte de la part de l'extrême droite était une première sur le continent et n'a pour l'instant pas fait d'émule.

Un an plus tard, en 2012, Mohammed Merah, un jeune Français d'origine algérienne, exécutait de sang-froid un groupe de militaires, puis plusieurs élèves d'une école juive avant de finir sous les balles de la police.

Ce n'était pas la première fois qu'un tueur fou frappait en France (on se souvient de Richard Durn en 2002).

Par ailleurs, les actes terroristes perpétrés par des islamistes sont hélas presque banals dans l'Hexagone depuis plus de 30 ans.

Mais le mélange des deux, sur fond d'antisémitisme, me semble avoir été assez nouveau (la tuerie de Mehdi Nemmouche à Bruxelles prouve hélas que ce n'était qu'un début).

Merah et Breivik, deux personnes aux parcours et profils différents, ont pour point commun d'avoir agi par croyance fanatique.

Comme beaucoup de jeunes musulmans européens, Merah avait fini par échouer sur les rives islamistes après de longues années d'errance, de délinquance et de frustration.

Il s'était convaincu qu'il était l'instrument de Dieu, voué à détruire tout ce qui n'était pas musulman, à commencer par les juifs.

Breivik, quant à lui, voyait sa civilisation comme menacée, assiégée par l'islam conquérant d'immigrés dont l'installation était favorisée et encouragée par les responsables politiques, à commencer par la gauche.

Son massacre avait pour but de châtier ces derniers et d'émettre un signal d'alarme auprès de la société.

Les Mohammed Merah de tout poil apportent indéniablement de l'eau à son moulin.

Combien de gens sont passés de l'autre côté devant les actions du tueur de Toulouse? Combien ont fini par désespérer de l'intégration des immigrés musulmans et/ou ont choisi Le Pen après ces tueries?

Et à l'inverse, les obsessions de Breivik vont forcément conforter les musulmans dans leur sentiment d'être exclus, rejetés et ostracisés, les encourager à rester soudés, à vivre entre eux.

Et cet isolement constitue évidemment un terreau idéal pour l'éclosion d'autres Merah.

La question du "Qui a commencé?" importe peu, Merah implique Breivik. Breivik implique Merah.

Dans la théorie du pire, dont l'Histoire nous dit qu'il est toujours possible, les Merah font des Breivik et les Breivik font des Merah, en une espèce de crescendo macabre dont l'aboutissement est un affrontement qui débouche au pire sur la disparition d'une des parties, au mieux sur une stricte séparation.

Cette cassure peut d'ailleurs être recherchée par des mouvements ou des leaders pour qui la victoire passe par l'anéantissement pur et simple de l'autre.

La tactique du FLN pendant la guerre d'Algérie, l'interminable guérilla nord-irlandaise, la stratégie des faucons israéliens, les combats sunnites-chiites qui ravagent la Syrie et l'Irak sont autant d'autres exemples de cette stratégie du pire.

Espérons que cette spirale saura être arrêtée chez nous et que nous n'aurais jamais à choisir entre les pestes brune et verte.

vendredi 3 octobre 2014

Vie professionnelle et entonnoir

A bientôt 40 ans au compteur, j'ai désormais passé un gros tiers de ma vie dans le monde du travail. Et je constate aujourd'hui que pour la plupart des gens de mon âge, le travail est une source de frustration, d'insatisfaction et d'angoisse.

Une très grande partie d'entre eux se pose des questions sur sa légitimité, ses possibilités d'évolution, la pertinence de ses choix. Beaucoup passent l'étape du bilan de compétences, parlent de changer de voie, etc.

Il ne s'agit pas là de la fameuse "midlife crisis", proprement dite, mais bien de la vie professionnelle, de la carrière.

Je précise que dans ce post j'évoquerai le monde que je connais, c'est-à-dire celui des cadres intermédiaires, souvent de profil ingénieur, et travaillant sur des projets.

Il s'agit d'un milieu relativement privilégié, bien loin des précaires et autres chômeurs dont les préoccupations sont plus forcément plus pragmatiques.

I - Le modèle

Dans le monde du travail actuel, on est censé fonctionner d'une manière bien précise: on fait des choix et on se donne les moyens de les assumer.

On a des envies professionnelles, qui nous mènent logiquement vers une orientation scolaire/universitaire puis vers une carrière dont les étapes sont bien définies.

Puis au cours du temps, on évolue, c'est-à-dire qu'on progresse en responsabilités, en tâches à accomplir, en postes, etc, et cela à des âges déterminés.

En clair le modèle c'est de faire des études, de commencer à un niveau N, monter les échelons, puis finir par diriger une équipe, voire un service.

II - La mise en oeuvre du modèle

De prime abord, la première étape de ce modèle, c'est-à-dire le choix, semble un progrès par rapport à l'époque où c'était l'activité parentale et/ou la pression familiale qui décidaient du destin professionnel de quelqu'un.

Pourtant, si l'on réfléchit un peu, on voit que ce libre choix a aussi quelques implications qui peuvent être des problèmes.

Premièrement, si l'on est responsable de ses choix, on est aussi responsable de ses échecs. Donc si ça ne marche pas, c'est notre faute, on n'a pas su "s'adapter", "se remettre en question", "évoluer".

Il y a, du moins dans la culture française, une condamnation quasi morale de l'échec, qui peut le rendre douloureux à vivre et angoissant à envisager.

Deuxièmement, cette idée de choix repose sur un fait qui n'est pas forcément vérifié: le postulat que tout le monde a des envies professionnelles.

Or c'est faux. Tout le monde n'a pas de projet professionnel, qu'il soit clairement défini ou plutôt vague. Tout le monde n'a pas d'envie irrépressible d'aller vers tel ou tel job, ni de gagner en responsabilités.

J'irais même jusqu'à dire qu'il y a un paquet de gens qui naviguent à vue, qui suivent le mouvement sans vraiment avoir d'idée très précise. Il n'y a qu'à voir le pourcentage de ceux qui finalement font la même chose que leurs parents ou qui choisissent ce qui semble dans le vent à l'instant t.

III - Élus et recalés

L'autre remarque qu'on peut faire sur ce modèle, c'est qu'il repose sur un véritable système de Ponzi. Je m'explique.

La nécessaire évolution peut être grosso modo de deux types.

On peut tout d'abord devenir expert sur un sujet, un domaine. Les places sont toutefois forcément limitées: l'intérêt d'une entreprise n'est jamais d'avoir 50 experts par sujet.

On peut également devenir manager, c'est-à-dire encadrer des subordonnés. Dans ce cas aussi, il n'y a jamais autant de managers que de débutants, même avec les organigrammes aplatis et non plus strictement hiérarchiques d'aujourd'hui.

Conclusion logique : pour que tout le monde ait sa progression, c'est-à-dire devienne soit manager soit expert, il faut qu'à chaque fois qu'une personne est promue il y ait au moins deux personnes d'un des niveaux inférieurs qui soient embauchées ou également promues.

En résumé, la base doit s'élargir de façon exponentielle à chaque promotion d'une personne. Il est évident que ça ne peut pas fonctionner, même en tenant compte des retraites du Papy boom, car aucune boite n'a une expansion continue tout le long de la carrière de chacun de ses salariés. Ce constat est également vrai à l'échelle d'une économie impliquant plusieurs employeurs.

IV - Conséquences

La première conséquence de tout cela est une compétition accrue entre les gens, qui commence insidieusement dès l'école et dont chacun s'imprègne très tôt.

Ne pas rentrer dans ce jeu nécessite une force de caractère peu commune et/ou d'autres valeurs et centres d'intérêts suffisamment forts pour compenser.

C'est d'autant plus vrai que tout nous y pousse.

Le discours ambiant ne parle que de réussite personnelle, du fait que le succès est à portée de la main et ne dépend que de sa volonté (d'ailleurs cela ne touche pas que le travail, mais la santé, la sexualité, la vie de couple, la vie sociale, etc.).

Le monde de l'entreprise, quant à lui, ne parle que de dépassement, de passion, d'investissement, de "Do what you love, love what you do" culpabilisant. L'évolution permanente est ce qu'on doit viser, et -pire encore- ce qu'on DOIT souhaiter.

La deuxième conséquence de cette pression, c'est qu'on ne pense qu'au coup d'après et que les premiers échelons d'une carrière ne sont vus que comme des étapes dont il faut se débarrasser au plus tôt parce que l'heure tourne.

Du coup ces jobs, pourtant indispensables, sont systématiquement déconsidérés et on s'excuse presque d'en faire.

Combien de fois ai-je entendu des gens à qui je demandais ce qu'ils faisaient me faire des réponses du type "Je suis développeur (informatique) mais je ne compte pas faire ça toute ma vie" ou "mais c'est provisoire" ou encore "mais dans mon précédent projet j'encadrais une équipe", etc.

Les gens ont toujours les yeux rivés vers l'étape d'après.

Et c'est encore pire quand l'âge avance et que le poste/la progression espéré ne suit pas.

Soit l'on devient aigri parce qu'on estime être lésé, soit on est complexé parce qu'on n'y est pas arrivé, soit on n'assume pas de ne pas avoir voulu.

Dans tous les cas, on se justifie dès que le sujet vient sur le tapis.

On prétend que c'est un choix (pour peu qu'on ait des enfants, ils servent souvent de justification).

Si l'on se sent lésé, on incrimine telle injustice ou copinage, on idéalise les postes passés, on critique en permanence les décisions de sa hiérarchie, qu'elles soient juste ou non d'ailleurs, on s'enferme dans l'aigreur ou le stress...

J'ai souvent croisé ce genre de personne.

Pour les gérer, car bien souvent on a quand même besoin de leur expérience, les ressources humaines d'une entreprise inventent des titres honorifiques, des pseudo-responsabilités "transverses", des rôles creux qui transforment parfois les entreprises en véritables armées mexicaines.

Avec cette méthode on essaye d'adoucir les aigris, de valoriser les complexés, de sauver la face, ne serait-ce que pour qu'il apparaisse quelque chose de positif dans la grand-messe de l'entretien annuel, où l'on va parler objectifs et réalisations.

Comme lorsqu'on écrit un CV, on va alors scénariser son parcours pour qu'il paraisse mûrement réfléchi et logique, avec la fameuse progression en trame de fond.

V - La question de l'âge

Le dernier aspect que j'évoquerai c'est la question de l'âge.

L'idée c'est qu'à un niveau correspond aussi un âge, ce qui implique une marge d'erreur encore plus faible.

En effet, si l'on veut progresser en changeant de métier, de type de job (dans ce cas on ne parle pas forcément de progression, mais d'évolution), on doit recommencer à zéro.

Et débuter dans le premier échelon d'un nouveau poste dix ou vingt ans après ses homologues qui eux l'ont choisi tout de suite sera très souvent vécu comme un échec par la personne concernée.

D'autant que les "vrais" débutants ont parfois tendance à prendre le "vieux" de haut et à le considérer comme un raté.

Et cette question intervient également au niveau des employeurs.

Il arrive en effet qu'on refuse à la personne désireuse de recommencer la possibilité de le faire, invoquant des raisons plus ou moins bidon alors qu'il ne s'agit que de son âge, je l'ai fréquemment vu.

VI - Conclusion: l'entonnoir

Ce modèle type de la vie professionnelle ressemble donc à un entonnoir, les élus réussissant à suivre le modèle étant bien moins nombreux que ceux qui en sont éjectés, plus ou moins tard.

Les inégalités de niveau à l'issue d'une carrière n'ont rien de nouveau, je dirais même qu'elles sont naturelles. De tout temps et dans toutes les cultures, il y un petit groupe de gens qui vont plus haut que la grande masse, et plus on monte, moins ils sont nombreux.

La différence est la perception qu'on a de ça aujourd'hui.

J'ai le sentiment que les gens qui ont connu le monde du travail d'avant les années 80-90 avaient un autre rapport avec la carrière.

Bien sur certains étaient ambitieux voire carriéristes et désiraient avancer à tout prix. Mais on avait l'impression d'une vision du travail plus apaisée, avec des gens qui vous disaient avec fierté avoir fait 20 ans dans le même poste. Aujourd'hui ils s'en excuseraient, considérant avoir végété.

Car le problème, en vérité, c'est que ce malaise est totalement subjectif. Il est lié au modèle, à l'idée qu'on se faisait de soi-même et de sa carrière plutôt qu'au poste ou à la position incriminés.

En effet, par rapport à la majorité des gens dans ce pays, la plupart de ceux dont je parle ont de bonnes situations, que ce soit au niveau statut puisqu'ils sont en CDI ou au niveau salarial puisqu'ils gagnent généralement plus que le salaire médian.

Mais cette espèce d'obsession de la progression génère quand même un sentiment d'échec, d'inutilité. Et l'impression d'être en trop, d'avoir raté, de stagner prend finalement le dessus et on voit sa vie en noir.

Cette espèce de course à la Sainte Progression me semble à la fois absurde et contre-productive.

Je suis convaincu qu'on aura toujours besoin d'employés à différents niveaux, et que tous doivent être valorisés.

Il n'y a pas de job méprisable, il y a des jobs, bien faits ou mal faits, avec plus ou moins de responsabilités et de complexité, et donc plus ou moins de rémunération, mais tous doivent être reconnus.

N'oublions pas que même le PDG de la plus grosse multinationale est dépendant de ses agents d'entretien pour son approvisionnement en papier toilette.

N'oublions pas non plus que tout le monde ne peut pas devenir "chef", et aussi que tout le monde ne doit pas forcément vouloir devenir chef non plus. Ce n'est pas un mal de ne pas le souhaiter, de s'arrêter à un niveau donné.

Il est grand temps de décorréler l'idée de réussite de cette espèce de course absurde et sans but, et de faire sauter les frustrations qui vont avec.