vendredi 3 octobre 2014

Vie professionnelle et entonnoir

A bientôt 40 ans au compteur, j'ai désormais passé un gros tiers de ma vie dans le monde du travail. Et je constate aujourd'hui que pour la plupart des gens de mon âge, le travail est une source de frustration, d'insatisfaction et d'angoisse.

Une très grande partie d'entre eux se pose des questions sur sa légitimité, ses possibilités d'évolution, la pertinence de ses choix. Beaucoup passent l'étape du bilan de compétences, parlent de changer de voie, etc.

Il ne s'agit pas là de la fameuse "midlife crisis", proprement dite, mais bien de la vie professionnelle, de la carrière.

Je précise que dans ce post j'évoquerai le monde que je connais, c'est-à-dire celui des cadres intermédiaires, souvent de profil ingénieur, et travaillant sur des projets.

Il s'agit d'un milieu relativement privilégié, bien loin des précaires et autres chômeurs dont les préoccupations sont plus forcément plus pragmatiques.

I - Le modèle

Dans le monde du travail actuel, on est censé fonctionner d'une manière bien précise: on fait des choix et on se donne les moyens de les assumer.

On a des envies professionnelles, qui nous mènent logiquement vers une orientation scolaire/universitaire puis vers une carrière dont les étapes sont bien définies.

Puis au cours du temps, on évolue, c'est-à-dire qu'on progresse en responsabilités, en tâches à accomplir, en postes, etc, et cela à des âges déterminés.

En clair le modèle c'est de faire des études, de commencer à un niveau N, monter les échelons, puis finir par diriger une équipe, voire un service.

II - La mise en oeuvre du modèle

De prime abord, la première étape de ce modèle, c'est-à-dire le choix, semble un progrès par rapport à l'époque où c'était l'activité parentale et/ou la pression familiale qui décidaient du destin professionnel de quelqu'un.

Pourtant, si l'on réfléchit un peu, on voit que ce libre choix a aussi quelques implications qui peuvent être des problèmes.

Premièrement, si l'on est responsable de ses choix, on est aussi responsable de ses échecs. Donc si ça ne marche pas, c'est notre faute, on n'a pas su "s'adapter", "se remettre en question", "évoluer".

Il y a, du moins dans la culture française, une condamnation quasi morale de l'échec, qui peut le rendre douloureux à vivre et angoissant à envisager.

Deuxièmement, cette idée de choix repose sur un fait qui n'est pas forcément vérifié: le postulat que tout le monde a des envies professionnelles.

Or c'est faux. Tout le monde n'a pas de projet professionnel, qu'il soit clairement défini ou plutôt vague. Tout le monde n'a pas d'envie irrépressible d'aller vers tel ou tel job, ni de gagner en responsabilités.

J'irais même jusqu'à dire qu'il y a un paquet de gens qui naviguent à vue, qui suivent le mouvement sans vraiment avoir d'idée très précise. Il n'y a qu'à voir le pourcentage de ceux qui finalement font la même chose que leurs parents ou qui choisissent ce qui semble dans le vent à l'instant t.

III - Élus et recalés

L'autre remarque qu'on peut faire sur ce modèle, c'est qu'il repose sur un véritable système de Ponzi. Je m'explique.

La nécessaire évolution peut être grosso modo de deux types.

On peut tout d'abord devenir expert sur un sujet, un domaine. Les places sont toutefois forcément limitées: l'intérêt d'une entreprise n'est jamais d'avoir 50 experts par sujet.

On peut également devenir manager, c'est-à-dire encadrer des subordonnés. Dans ce cas aussi, il n'y a jamais autant de managers que de débutants, même avec les organigrammes aplatis et non plus strictement hiérarchiques d'aujourd'hui.

Conclusion logique : pour que tout le monde ait sa progression, c'est-à-dire devienne soit manager soit expert, il faut qu'à chaque fois qu'une personne est promue il y ait au moins deux personnes d'un des niveaux inférieurs qui soient embauchées ou également promues.

En résumé, la base doit s'élargir de façon exponentielle à chaque promotion d'une personne. Il est évident que ça ne peut pas fonctionner, même en tenant compte des retraites du Papy boom, car aucune boite n'a une expansion continue tout le long de la carrière de chacun de ses salariés. Ce constat est également vrai à l'échelle d'une économie impliquant plusieurs employeurs.

IV - Conséquences

La première conséquence de tout cela est une compétition accrue entre les gens, qui commence insidieusement dès l'école et dont chacun s'imprègne très tôt.

Ne pas rentrer dans ce jeu nécessite une force de caractère peu commune et/ou d'autres valeurs et centres d'intérêts suffisamment forts pour compenser.

C'est d'autant plus vrai que tout nous y pousse.

Le discours ambiant ne parle que de réussite personnelle, du fait que le succès est à portée de la main et ne dépend que de sa volonté (d'ailleurs cela ne touche pas que le travail, mais la santé, la sexualité, la vie de couple, la vie sociale, etc.).

Le monde de l'entreprise, quant à lui, ne parle que de dépassement, de passion, d'investissement, de "Do what you love, love what you do" culpabilisant. L'évolution permanente est ce qu'on doit viser, et -pire encore- ce qu'on DOIT souhaiter.

La deuxième conséquence de cette pression, c'est qu'on ne pense qu'au coup d'après et que les premiers échelons d'une carrière ne sont vus que comme des étapes dont il faut se débarrasser au plus tôt parce que l'heure tourne.

Du coup ces jobs, pourtant indispensables, sont systématiquement déconsidérés et on s'excuse presque d'en faire.

Combien de fois ai-je entendu des gens à qui je demandais ce qu'ils faisaient me faire des réponses du type "Je suis développeur (informatique) mais je ne compte pas faire ça toute ma vie" ou "mais c'est provisoire" ou encore "mais dans mon précédent projet j'encadrais une équipe", etc.

Les gens ont toujours les yeux rivés vers l'étape d'après.

Et c'est encore pire quand l'âge avance et que le poste/la progression espéré ne suit pas.

Soit l'on devient aigri parce qu'on estime être lésé, soit on est complexé parce qu'on n'y est pas arrivé, soit on n'assume pas de ne pas avoir voulu.

Dans tous les cas, on se justifie dès que le sujet vient sur le tapis.

On prétend que c'est un choix (pour peu qu'on ait des enfants, ils servent souvent de justification).

Si l'on se sent lésé, on incrimine telle injustice ou copinage, on idéalise les postes passés, on critique en permanence les décisions de sa hiérarchie, qu'elles soient juste ou non d'ailleurs, on s'enferme dans l'aigreur ou le stress...

J'ai souvent croisé ce genre de personne.

Pour les gérer, car bien souvent on a quand même besoin de leur expérience, les ressources humaines d'une entreprise inventent des titres honorifiques, des pseudo-responsabilités "transverses", des rôles creux qui transforment parfois les entreprises en véritables armées mexicaines.

Avec cette méthode on essaye d'adoucir les aigris, de valoriser les complexés, de sauver la face, ne serait-ce que pour qu'il apparaisse quelque chose de positif dans la grand-messe de l'entretien annuel, où l'on va parler objectifs et réalisations.

Comme lorsqu'on écrit un CV, on va alors scénariser son parcours pour qu'il paraisse mûrement réfléchi et logique, avec la fameuse progression en trame de fond.

V - La question de l'âge

Le dernier aspect que j'évoquerai c'est la question de l'âge.

L'idée c'est qu'à un niveau correspond aussi un âge, ce qui implique une marge d'erreur encore plus faible.

En effet, si l'on veut progresser en changeant de métier, de type de job (dans ce cas on ne parle pas forcément de progression, mais d'évolution), on doit recommencer à zéro.

Et débuter dans le premier échelon d'un nouveau poste dix ou vingt ans après ses homologues qui eux l'ont choisi tout de suite sera très souvent vécu comme un échec par la personne concernée.

D'autant que les "vrais" débutants ont parfois tendance à prendre le "vieux" de haut et à le considérer comme un raté.

Et cette question intervient également au niveau des employeurs.

Il arrive en effet qu'on refuse à la personne désireuse de recommencer la possibilité de le faire, invoquant des raisons plus ou moins bidon alors qu'il ne s'agit que de son âge, je l'ai fréquemment vu.

VI - Conclusion: l'entonnoir

Ce modèle type de la vie professionnelle ressemble donc à un entonnoir, les élus réussissant à suivre le modèle étant bien moins nombreux que ceux qui en sont éjectés, plus ou moins tard.

Les inégalités de niveau à l'issue d'une carrière n'ont rien de nouveau, je dirais même qu'elles sont naturelles. De tout temps et dans toutes les cultures, il y un petit groupe de gens qui vont plus haut que la grande masse, et plus on monte, moins ils sont nombreux.

La différence est la perception qu'on a de ça aujourd'hui.

J'ai le sentiment que les gens qui ont connu le monde du travail d'avant les années 80-90 avaient un autre rapport avec la carrière.

Bien sur certains étaient ambitieux voire carriéristes et désiraient avancer à tout prix. Mais on avait l'impression d'une vision du travail plus apaisée, avec des gens qui vous disaient avec fierté avoir fait 20 ans dans le même poste. Aujourd'hui ils s'en excuseraient, considérant avoir végété.

Car le problème, en vérité, c'est que ce malaise est totalement subjectif. Il est lié au modèle, à l'idée qu'on se faisait de soi-même et de sa carrière plutôt qu'au poste ou à la position incriminés.

En effet, par rapport à la majorité des gens dans ce pays, la plupart de ceux dont je parle ont de bonnes situations, que ce soit au niveau statut puisqu'ils sont en CDI ou au niveau salarial puisqu'ils gagnent généralement plus que le salaire médian.

Mais cette espèce d'obsession de la progression génère quand même un sentiment d'échec, d'inutilité. Et l'impression d'être en trop, d'avoir raté, de stagner prend finalement le dessus et on voit sa vie en noir.

Cette espèce de course à la Sainte Progression me semble à la fois absurde et contre-productive.

Je suis convaincu qu'on aura toujours besoin d'employés à différents niveaux, et que tous doivent être valorisés.

Il n'y a pas de job méprisable, il y a des jobs, bien faits ou mal faits, avec plus ou moins de responsabilités et de complexité, et donc plus ou moins de rémunération, mais tous doivent être reconnus.

N'oublions pas que même le PDG de la plus grosse multinationale est dépendant de ses agents d'entretien pour son approvisionnement en papier toilette.

N'oublions pas non plus que tout le monde ne peut pas devenir "chef", et aussi que tout le monde ne doit pas forcément vouloir devenir chef non plus. Ce n'est pas un mal de ne pas le souhaiter, de s'arrêter à un niveau donné.

Il est grand temps de décorréler l'idée de réussite de cette espèce de course absurde et sans but, et de faire sauter les frustrations qui vont avec.

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