mardi 30 mai 2017

Livres (27): L'aimé de juillet

Je n'arrive plus à me souvenir quand et où j'ai lu une critique de L'aimé de juillet de Francine de Martinoir.

Toujours est-il que je l'ai commandé et lu et qu'il m’a fait une forte impression.

La narratrice de ce roman très intimiste est une femme, Octavie, qui, depuis la chambre d'hôpital où elle se remet d'une opération, raconte un épisode marquant de sa jeunesse.

Ce souvenir lui revient lorsque la télévision annonce la mort de celui qui fut brièvement son mari, du temps où fraîchement agrégée, elle avait été envoyée en poste dans la capitale de l’Algérie française finissante.

Membre d’un milieu enseignant de gauche plutôt pro indépendance, elle vécut cette affectation comme une corvée et s’intégra rapidement à un petit cercle d’Algérois d’opinions similaires, pour la plupart métropolitains et activistes de salon.

Et puis un jour elle rencontra Tancrède. Cet homme, beaucoup plus âgé qu’elle, était un officier de l’armée française au lourd passé, puisqu’il avait connu les camps de concentration pour faits de résistance et la guerre d'Indochine, avant d'atterrir en Algérie.

Rapidement ils se revirent et s'aimèrent, puis se marièrent.

L’irruption soudaine de cet homme changea du tout au tout la vie de la jeune fille.

D’une part elle découvrit l’amour et la vie de couple alors qu'elle avait été jusque-là solitaire et isolée.

Et d’autre part, en tant qu’épouse de soldat, elle dut vivre en permanence sous la protection d’un chauffeur-garde du corps arabe, et ce nouveau statut lui valut d’être rejetée par ses anciens amis, qui lui reprochaient d’avoir choisi le mauvais camp.

Ce point était d'autant plus injuste que son mari ne communiquait en rien avec elle sur le rôle qu'il jouait dans cette guerre, une guerre qu’elle-même n’appréhendait jusque-là que comme une sorte de décor, une extension un peu abstraite du jeu politique de ses amis parisiens.

Il se refusait en effet à lui faire partager ses actions, disparaissait pendant de longues périodes, accueillait le soir des gens qui parlaient passionnément de politique puis se taisaient dès qu’elle arrivait dans la pièce.

Un peu perdue et tiraillée, elle finit par nourrir des soupçons envers son mari, qu’elle décida de quitter après la mort violente d'un de ses anciennes fréquentations activistes.

Ils divorcèrent donc, aussi rapidement qu’ils s’étaient mariés et sans s’être vraiment connus, puis elle rentra à Paris, fermant cette étrange parenthèse algéroise de sa vie.

Jusqu’à ce que l’annonce de la mort de son ex-mari ressuscite tout ce passé.

A partir ce moment-là, mille et une questions se posent à elle, la replongeant dans l'état d'esprit de la jeune fille amoureuse d'une énigme qu'elle était à l'époque.

Elle revit leur rencontre, ou plutôt leur non rencontre puisqu’elle se rend compte avoir tout de suite senti chez Tancrède un côté perdu, brisé, insaisissable et lointain.

Le bref reportage télévisé sur lequel elle tombe nous fait comprendre que cet étrange mari fit partie de ces officiers qui mirent leur peau au bout de leurs idées (comme le dirait Pierre Sergent), et choisirent le putsch pour respecter ce qu'ils considéraient être la parole donnée.

En fait, comme beaucoup de membres de l'armée, il rêvait d’une Algérie toujours française mais rénovée, égalitaire et offrant ses chances aux indigènes.

Plus tard, Octavie découvre aussi qu’après le putsch il avait continué à s’impliquer dans l’Algérie, notamment en sauvant des harkis.

Au final, lorsque ce livre se termine, il laisse l'impression d'un malentendu, d'un amour un peu raté, inachevé.

Le style de Francine de Martinoir, qui naquit à Damas, vécut à Marseille et a elle-même été enseignante pendant les dernières années de l'Algérie française (l’ont-elles inspirée ?), est très fin, léger, nostalgique.

Avec pudeur et délicatesse, elle nous fait entrer dans la psyché passée et présente de cette femme, dans son histoire intime.

On parvient à voir à travers ses yeux le portrait de cette guerre d’Algérie à la fois si atroce et si irréelle pour la majorité de ses contemporains français.

Et l'on voit aussi celui d'un homme aussi fort que brisé, aussi dépourvu d’illusions qu’idéaliste, cet aimé de juillet incompris qu'elle évoque dans un mélange de remords et de regrets.

Ce livre dégage une atmosphère intense et nostalgique, et il se lit magnifiquement bien.

mercredi 24 mai 2017

Mistral gagnant

Mon aîné vient d’avoir 11 ans.

Il entre bientôt au collège, a des grilles aux dents, commence à bien s’intéresser aux filles, veut sortir avec ses copains, ne rêve que de fringues et de smartphone.

Il trouve beaucoup de dessins animés et de jouets ridicules, se moque de l’intérêt que son cadet a encore pour eux, commence à avoir un peu honte de nous devant ses amis...

Plus que jamais s’annoncent les joies de l’adolescence.

C’est tout à fait normal et souhaitable.

Mais comme tant de parents avant et après moi, j'ai le sentiment que c'est arrivé très vite, trop vite. Et quand je revois les photos de son enfance, encore si proche, je ne peux m’empêcher d’être profondément triste.

Mistral gagnant, la célèbre chanson de Renaud que je n’aimais pas quand j’étais jeune me revient alors aux oreilles, avec notamment ce vers si juste dont je ne comprenais pas la profondeur « Le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants ».

L’enfance est un moment de la vie relativement court, puisqu’il dure je dirais entre 10 et 15 ans selon la maturité de l'enfant concerné (je parle bien sûr de nos pays riches), mais dont la marque est profonde, certains disent déterminante, irréversible.

Elle n’est pas qu’insouciance et douceur comme on l’idéalise bêtement, sans doute pas mal à cause du tri des mauvais souvenirs qu’on fait tous avec le temps.

Elle est aussi pleine de découvertes parfois déconcertantes, d’apprentissages, de conflits, de peurs à apprivoiser, de frustrations et de douleurs.

Dans la majeure partie des cas, c’est toutefois une période de spontanéité, d'illusions, de sentiments à fleur de peau, de frontières mal définies entre le jeu, le rêve et la réalité.

C'est aussi le temps de la confiance absolue, des mythes un peu ridicules du Père Noël, de la petite souris, de l'invincibilité des parents.

Cette période où l’on est tout pour eux ne peut évidemment pas durer (sauf dans le cas d'un handicapé mental mais ce n'est pas mon sujet).

C’est d'ailleurs rassurant puisque avec le temps qui passe nos capacités baissent aussi, jusqu'au moment où l'on "retombe en enfance" justement, inversant les rôles avec ceux que l’on a élevés.

Mais pour la plupart des adultes, l’enfance reste une période fondatrice, une nostalgie puissante, avec ses instants de magie, ses moments initiatiques, ses souvenirs d’autant plus importants que notre regard ne peut plus être le même qu'en ce temps où tout était neuf, vierge et à découvrir.

Notre vision du monde doit aussi beaucoup à ces premières années, qui nous donnent des réflexes et des bases dont on n’a pas conscience jusqu’au moment où l'on a soi-même des enfants…c'est en tout cas ce qui m'est arrivé.

Aujourd’hui je connais peu de choses aussi merveilleuses que le sourire de joie d’un de mes fils devant une surprise insignifiante, leur tendresse quand ils croient que je vais mal, leur façon de me serrer dans les bras sans calcul et de toutes leurs forces, l'abandon confiant dans lequel ils glissent quand on leur dit que ça va aller, qu'on le croit ou non.

Mais cela va finir, comme tout le reste, et ça a bel et bien commencé comme le souligne ce post.

Oui, le temps est assassin, et ce ne sont pas seulement les rires des enfants qu'il emporte avec lui, mais les siens aussi, en même temps que les décors, les époques et les gens que l'on a croisés, aimés ou détestés.

Joies et surprises des doublages/traductions

J’ai toujours été attiré par les langues étrangères, commençant bien entendu par l’anglais, tellement présent aujourd'hui.

J’ai ainsi très vite voulu comprendre ce qui se cachait derrière les mots inconnus et étrangers, à traduire tout ce sur quoi je tombais, en commençant par les titres de films ou de livres, généralement venus du monde anglo-saxon.

Or, avec l’âge et mon apprentissage de l’idiome de Shakespeare, je me suis rendu compte avec étonnement que ces traductions n’avaient parfois que peu à voir avec l’original.

C’est notamment le cas pour les titres de films, dont certaines VF valent leur pesant de cacahouètes.

Le présent post va donner quelques exemples de ces intéressantes divagations, qui ne sont d’ailleurs pas forcément liées à une méconnaissance de l’anglais, mais bien plus souvent à des considérations marketing.

« The deer hunter » (le chasseur de cerf), le classique de Cimino sur la guerre du Vietnam est ainsi devenu le plus spectaculaire « Voyage au bout de l’enfer » en traversant l’Atlantique, sans doute pour être plus percutant.

Le célèbre « Les dents de la mer » qui lança Steven Spielberg s'intitulait plus sobrement à l'origine « Jaws », c'est-à-dire Mâchoires.

Le long-métrage pro-Amérindien « Clearcut » (dont je ne suis pas sûr de la traduction), du Polonais Ryszard Bugajski, est connu en français et pour des raisons que j'ignore sous deux titres différents « La vengeance du loup » et « Terre rouge ».

Dans les films noirs nous avons « The asphalt jungle », où Marylin Monroe fit l'une de ses premières apparitions, devenu « Quand la ville dort » et le « North by Northwest » d'Hitchcock rebaptisé « La mort aux trousses ».

Etc.

Quelque fois on choisit d'alambiquer ou de compléter un titre, comme « Brokeback Mountain » qui se voit flanquer d'un « Le secret de (Brokeback Mountain) » en arrivant chez nous, ou les « Twelve monkeys » qui sont regroupés dans une armée en VF, devenant « L'armée des douze singes ».

D'autre fois, c'est parce qu'il y a une référence culturelle difficile à traduire, comme pour l'excellent « Un jour sans fin » qui s'appelle au départ « Groundhog day », soit le jour de la marmotte, du nom d'une coutume nord américaine inconnue sous nos cieux.

Notons que ce cas-là marche dans les deux sens puisque notre « 37°2 le matin » est devenu « Betty blue » dans le monde anglo-saxon, sans doute parce que les degrés Celsius n’y ont pas cours.

Enfin il y a un type de traduction un peu absurde, qui consiste à remplacer un titre anglais par un autre titre anglais, jugé plus compréhensible ou plus vendeur.

Je me souviens de deux exemples dans les années 90 : « Sexe intentions », adaptation un peu neuneu de nos Liaisons dangereuses nationales, et « Sex crimes », sympathique polar à tiroirs qu'une scène de partie à trois a rendu célèbre.

Et bien les titres originaux respectifs de ces deux films étaient « Cruel intentions » et « Wild things » ! Inutile d'expliquer le choix de ces pseudo traductions utilisant le mot « Sex »...

Le doublage peut également complètement changer une œuvre.

L'esprit de la mythique série « Starsky et Hutch » a ainsi été modifié par Jacques Balutin qui doublait le personnage de Starsky. Il semble qu’il ait en effet pris un malin plaisir à ajouter des blagues et des traits d’humour là où il n’y en avait pas, apportant à la série une dimension comique bien moindre dans l'original…

On peut trouver une autre bizarrerie dans « L’homme qui valait trois milliards » (qui ne valait que six millions en VO, à cause du rapport dollar/franc de l’époque). Le héros Steve Austin y est en effet décrit comme un homme bio-ionique, terme fantaisiste qui n’existe que dans la série et parce qu’en anglais on dit « BA-IO-NIQUE », soit une syllabe de plus que le « bionique » du français normal !

Autre élément intéressant: les voix des doubleurs et l’effet qu’elles provoquent.

Lorsqu’on regarde des films doublés on associe spontanément un acteur à la voix de son doubleur, qui est souvent le même dans tous les films.

Ces associations peuvent être si fortes et certaines signatures vocales si spécifiques que si le doubleur change on peut en être perturbé.

Ainsi que seraient Sylvester Stallone sans la voix d'Alain Dorval, Robert De Niro sans celle de Jacques Frantz ou encore les « noirs cool » d'Hollywood -comme Eddy Murphy- sans celle de Med Hondo ?

Terminons en soulignant ce paradis des traductions de titres qu’est le Québec, qui met en français absolument tous les titres de film, générant son lot de moments hilarants.

A lire :
- Dans ce post je parle de l'histoire hors du commun de la doubleuse roumaine Margareta Nistor
- Quelques tops de traductions ICI et ICI
- Quelques doubleurs célèbres ICI

vendredi 12 mai 2017

Le fantasme du village

Le Monde a fait un article sur ce que représente le village dans la psyché française d'aujourd'hui.

Il décrit l'espèce de rêve villageois qui est désormais un lieu commun pour une grande partie des habitants de notre pays très majoritairement urbanisé.

Beaucoup d'idées se mélangent dans ce rêve, parfois basé sur la nostalgie de ceux qui associent au village des souvenirs d'enfance, généralement des vacances chez les grands-parents.

Il y a l'idée de nature préservée de la pollution, un côté Éden retrouvé.

Il y a celle d’un supplément d'espace, avec la possibilité d'avoir une maison, de la terre, des mètres carrés en plus (surtout lorsqu'on vient de Paris).

Il y a l’idée d’un rythme plus humain, moins trépidant, de gens qui "prennent le temps de vivre", comme on dit.

Il y a souvent le côté communauté, vue comme une protection, un cocon rassurant par rapport à l'anonymat des grandes villes et leur insécurité.

Pour certain enfin, il y a aussi l’idée de marginalité, d’une possibilité de se mettre à l’écart, de rompre avec le monde dominant.

Moi qui ai grandi dans un village, un vrai, un qui est actuellement moribond, qu’est-ce que je peux dire de tout ça ?

J’ai déjà parlé du monde paysan dans un vieux post, je vais plutôt m’attarder sur le côté village et les arguments cités.

Premier point, la nature préservée de la pollution.

En fait, beaucoup de gens n'en ont pas conscience, mais les paysans ne sont pas forcément écolos.

Je dirais presque au contraire.

En effet, la Nature est leur décor mais aussi leur outil de production, à travers lequel ils construisent leur revenu, et elle représente également un ensemble d'aléas qu'il faut réduire au maximum.

Aussi la millénaire catégorisation des espèces entre utiles et nuisibles y reste souvent d'actualité.

Tuer les ours ou les loups pour préserver son cheptel, les sangliers et les chevreuils pour préserver ses cultures, utiliser des pesticides et des engrais pour minimiser les pertes et maximiser la production, des médicaments en pagaille pour éviter le drame des épizooties, tout cela reste des réflexes pour bon nombre d'entre eux.

Et si l'on réfléchit, c'est justifié, car les conséquences d'un raté sont souvent dramatiques pour des gens qui se sont très généralement endettés à haut niveau et dont les revenus, naturellement plutôt bas, dépendent également de cours volatils alors que leur travail se fait sur le long terme.

J'ai ainsi pu voir à la campagne beaucoup de choses qui feraient rougir n'importe quel urbain à sensibilité écolo: décharges sauvages, cruauté sur les animaux, déchets toxiques brûlés ou enterrés...pas plus de respect religieux d'une Sainte Nature ici qu'ailleurs.

J'ajouterai que contrairement auxdits urbains écolos qui en ont complètement perdu le contact, les paysans savent que la Nature n'est pas la puissance bienfaitrice dont on peint si souvent un tableau idyllique.

L'idée qu'elle est au contraire fréquemment cruelle, arbitraire, difficile et peut devenir une ennemie reste dans la psyché.

Deuxième point, le supplément d’espace.

Il est réel, le prix au mètre carré en zone rurale faisant sangloter tout Parisien de passage. Mais ce que ces derniers oublient, c'est que plus grand espace veut aussi dire plus grandes distances et offres de soins, de commerces ou de culture plus restreintes.

Le premier médecin est à plusieurs kilomètres, les supermarchés également, les infrastructures, les lieux culturels, etc.

C'est d'autant plus marqué avec le désengagement de plus en plus fort de l’État, qu'on constate avec les fermetures de lieux emblématiques comme l'école, la poste, la gendarmerie, etc.

Et du coup sans voiture on n'est rien. C'est déjà vrai en province, c'est encore plus vrai en campagne.

Et donc cette dispersion induit, outre un surcoût inattendu pour qui est habitué à faire ses courses à pied et à utiliser une carte orange pour aller au concert ou au resto à l'improviste, un véritable changement de mode de vie.

Il faut optimiser les déplacements, stocker plus, s'organiser différemment. Qui se retrouve à gérer le centre aéré des enfants réparti sur plusieurs communes sait de quoi je parle.

Troisième point, le rythme plus humain.

Et bien là encore ça dépend. Comme je le dis au paragraphe d'avant, il y a au minimum un surcroît d'organisation à prévoir. Et on peut travailler beaucoup à la campagne aussi.

Bon nombre de paysans continuent à ne pas compter leurs heures, les artisans et les commerçants doivent souvent faire de très longs trajets ou être ouverts sur de très grandes amplitudes horaires pour arriver à l'équilibre financier, et beaucoup peinent ou tirent la langue.

Quant au dernier point, la communauté, et bien ce n'est pas si simple non plus.

Dans un village, selon le cliché, tout le monde se connait. Mais ces vraies connaissances viennent du fond des âges, et les apparentements complexes des familles remontent généralement à très loin. Ce n'est pas quelque chose qui vient spontanément.

Et puis une communauté ce n'est pas une bande de potes bisounours. Cela comporte des haines, des rancœurs, des obligations, des héritages parfois lourds à prendre en bloc.

En vérité, une communauté existe souvent d'abord devant l'étranger, c'est-à-dire celui qui arrive et qui peut très facilement rester isolé du reste de la population pendant des années.

Et fréquemment les rurbains, comme on appelle ceux qui arrivent dans le monde rural, forment un groupe distinct des anciens habitants, des indigènes pourrait-on dire.

Cette séparation peut aller parfois jusqu'à l'hostilité, voire au conflit lorsque la vision du lieu n'est pas la même, et aussi, ce qui arrive bien souvent, quand les nouveaux arrivants n'ont pas le même capital culturel et financier que les villageois.

La cohabitation avec les hippies ne s'est pas toujours bien passée, surtout qu'à l'époque il y avait encore une jeunesse autochtone qui n'hésitait pas à en découdre au lieu de la majorité d'anciens qu'on voit aujourd'hui.

Un ami m'a rapporté l'anecdote d'un paysan écrasant le parterre de fleurs qu'une association avait fait pousser en bordure d'un chemin public, ce qui illustre bien le cas.

On a également tous en tête les altercations entre écologistes et chasseurs paysans du coin, qu'il s'agisse du bombardement de Sophie Marceau s'opposant à la chasse en 1991 ou des bergers excédés par le retour d'ours et loups qui se sont organisés pour les tuer, au grand dam des amoureux -urbains- de la nature qui en organisaient les lâchers.

Ou encore, plus récemment, les violences entre des habitants des Landes et des militants et les affrontements entre zadistes venus manifester contre le barrage de Sivens et les agriculteurs du coin qui soutenaient le projet.

Dans certains zones, c’est l'installation de riches Parisiens ou Britanniques qui font flamber les prix et remodèlent l'espace à leur image qui est vécue comme une agression, comme par exemple le Lubéron, dont la transformation en réserve de riches oblige les derniers autochtones à quitter les lieux.

D'une manière générale, le monde rural ne correspond donc pas du tout au tableau pastoral coloré et idéal qu'on fantasme.

Les villages ne sont pas des réserves indiennes dont les habitants seraient les dépositaires d'une quelconque "vraie vie" ou d'une sagesse particulière au sens mystico spirituel à la mode.

Ils sont au contraire partie prenante des changements sociaux économiques en cours dans le pays, qui se font rarement à leur bénéfice, et il y a là-bas aussi de la misère, de l'hostilité, de l'incompréhension, bref des changements et une vie propre, ainsi qu'un tas de problèmes qu'il ne faut pas sous-estimer.

En vérité, la ruralité est en perte de vitesse depuis des décennies, et le monde du Cheval d'orgueil, de Goupi mains rouges ou de La Horse n'existe plus qu'à l'état de vestiges.

Les rurbains qui arrivent s’intégreront moins à ces lieux qu'ils ne les transformeront. Ce n'est ni mal ni bien, il faut juste en avoir conscience.

Ecouter:

Lire:
Sur la gentrification de la campagne anglaise, Tamara Drewe dont a été tiré un film avec Gemma Aterton

dimanche 30 avril 2017

Livres (26): Lettre au père / L'homme qui m'aimait tout bas - Père et fils

Dans le post d'aujourd'hui, je vais évoquer deux livres marquants, chacun à leur manière, qui parlent de la relation père-fils.

Le premier des deux livres, (recommandé par mon beau-père), a été écrit par Franz Kafka et s'appelle justement Lettre au père.

Il s'agit d'un courrier que le célèbre Tchèque aurait voulu faire à l'auteur de ses jours et qu'il ne lui a jamais envoyé.

Commencé sur un ton déférent, il se transforme peu à peu en une sorte de réquisitoire et dessine deux portraits saisissants.

D’abord celui du père, qui apparaît comme tyrannique, moqueur, débordant, cruel, contradictoire et plein de colère, voire de mépris pour son fils. Il le critique, interfère dans sa vie, le juge, dénigre ses choix, sans qu’il ne se semble jamais se remettre jamais en question.

Ensuite celui de Franz Kafka lui-même, enfant sensible écrasé par cette personnalité, prenant des coups, tentant de s’adapter à l’image attendue, convaincu de sa propre culpabilité, plein de complexes et de souffrances, puis peu à peu de colère, mais sans jamais arriver à vraiment se rebiffer.

On sent qu’une inépuisable rancœur l’a façonné, et que ce rendez-vous manqué avec l’auteur de ses jours, son incapacité à lui plaire comme à lui dire son fait a constitué un fardeau dans sa vie, une entrave et un regret inépuisable.

C’est très triste, touchant et très profond.

Ce livre est sorti à titre posthume, longtemps après la mort de Kafka, et l’on dit qu'il a éclairé son œuvre d’un jour nouveau.

L'écrivain semble avoir été obsédé par l’idée d’autorité arbitraire, absurde et destructrice, ce qu’on lie à ce père difficile (n’ayant rien lu d’autre de lui, je ne fais que répéter).

Le second livre est un peu le contraire.

Intitulé L'homme qui m'aimait tout bas, il s'agit de l'hommage ému d'un fils adoptif à celui qui l'avait choisi alors qu'il avait déjà une dizaine d'années, pour le meilleur et pour le pire.

Eric Fottorino, son auteur, est l’enfant naturel d’une jeune française et d’un juif marocain qu’il n’a longtemps pas connu.

En effet ses grands-parents s’étant opposés au mariage, ils furent séparés et la malheureuse envoyée dans un village isolé pour éviter le scandale (nous sommes en 1960).

L’écrivain grandit donc seul avec sa mère, jusqu’au jour où celle-ci se mit en couple avec M. Fottorino, un dentiste pied-noir de Tunisie qui un jour vint le trouver dans sa chambre et lui proposer humblement d’être son papa.

L’écrivain dit avec pudeur que ce moment constitua pour lui une deuxième naissance, et que rapidement il se tissa entre les deux hommes un lien de cœur puissant et profond, qui n’avait rien à envier à bien des familles génétiques.

Deux petits frères vinrent compléter la fratrie, les parents se séparèrent à leur tour, le père génétique réapparut dans la vie d'Eric Fottorino, mais rien n’altéra l’amour qui s'installa entre l’auteur et l’homme qui l’aima tout bas.

Ce livre est un magnifique et touchant hommage à ce père choisi, d'autant plus touchant qu'il fut écrit après que ce dernier se soit tiré une balle dans la tête, surprenant tous ses proches.

Comme pour Kafka, je n’ai rien lu d’autre de cet auteur, mais l’on dit que la question de la paternité et des origines est centrale dans ses romans.

Sans donner dans la psychanalyse de bazar, je pense que le lien père-fils a un poids certain dans la vie d'un homme.

Le père est en effet le premier modèle masculin, la première référence, la figure par rapport à laquelle on va se construire, soit en essayant de la suivre et de l’imiter, soit en cherchant à s'y opposer, soit, le plus souvent, dans un mélange de ces deux attitudes.

Mon histoire avec mon propre père n’est ni celle de Kafka ni celle de Fottorino, mais elle ne fut jamais simple. Nous sommes extrêmement différents et j’ai toujours ressenti cette différence comme un manque.

Depuis la vie m’a fait père de garçons à mon tour, m’obligeant à envisager cette relation de l'autre côté.

Retrouver dans leurs yeux l’admiration et l’amour sans calcul que je pouvais ressentir enfant a été un sentiment indescriptible, mélange de bonheur insondable, de craintes et de vertige devant la responsabilité que cela implique.

L’approche de l’adolescence avec ses conflits et mon inéluctable découronnement m’inspire quelques angoisses, même si une part de moi s’en sentira aussi soulagée.

J’espère au final être dans leurs vies quelque chose comme une ancre, un appui, et je serais honoré d’être le lien entre leur futur et leurs souvenirs d’enfance.

C’est un peu ainsi que je vois la paternité.

vendredi 28 avril 2017

Réflexions sur la beauté

Qu'est-ce que la beauté?

Même si on dit qu'elle est relative et que les critères en sont différents selon le pays et l'époque, force est de reconnaître que partout et de tout temps il y a eu des gens beaux et d'autres qui l'étaient moins.

Et que la beauté est et fut toujours un facteur discriminant, qui hiérarchise, aide ou handicape.

Dans n’importe quelle collectivité, les beaux exercent une sorte d’attraction sur les autres, qui cherchent spontanément leur compagnie et/ou leurs faveurs.

Et a contrario, les gens au physique plus ingrat sont plus facilement isolés, mis à l’écart et ostracisés.

C’est assez flagrant lorsqu’on regarde une cour d’école, une colo ou n’importe quel groupe de jeunes : la hiérarchie y est aussi nette que cruelle.

Force est aussi de constater que les gens se fréquentent également selon ce critère, plus ou moins inconsciemment. Avec l’origine sociale, la religion ou la politique, la beauté fait partie des facteurs de regroupement.

Être beau ouvre indéniablement des portes. Par défaut, on est plus indulgent avec eux, plus enclin à la sympathie, on cherche à leur plaire, avec ou sans sous-entendus de séduction.

Je me souviens, lorsque j'étais étudiant, de m’être trouvé à travailler avec un fumiste je-m’en-foutiste insupportable, mais doté d’un physique d’Apollon: son sourire lumineux faisait passer nombre d'écarts qu'on n'aurait pas pardonnés à d'autres.

Plus tard, lors d'une mission professionnelle, il y eut aussi cette jeune Irlandaise, jolie blonde aux yeux bleus à qui tout le monde avait proposé de l’aide à son arrivée dans mon équipe. A côté d’elle une collègue plus ronde et au visage moins avenant avait dû se débrouiller seule.

On peut multiplier ces exemples, qu’on a tous à l’esprit, surtout quand on ne fait pas partie des beaux.

Pire encore, la beauté peut être associée à la vertu et la gentillesse, et la laideur au vice et à la méchanceté.

C'est flagrant dans les contes et les romans d'amour type Barbara Cartland, où l'héroïne est belle et la méchante laide.

Et il fut même un temps où l'on liait laideur physique et morale, affirmant qu'on pouvait voir les penchants criminels d'une personne en regardant son visage (théorie débile, bien sûr, comme l'illustra le cas du serial killer Ted Bundy).

La beauté peut pourtant être également difficile à vivre.

Être trop beau peut intimider, voire susciter l'hostilité, et les personnes très belles sont aussi souvent systématiquement résumées à ça.

Par exemple les réussites d'une femme intelligente et compétente seront souvent attribuées à des passe-droits et du favoritisme si en plus elle est belle.

Les rapports du beau avec les autres sont également faussés par l’attirance, toute marque de sympathie pouvant cacher un désir inavoué.

Il est clair en tout cas que, comme la richesse ou la force, la beauté est une donnée très importante dans les relations humaines et qu'elle fait partie de ce qui définit la place d'une personne dans la société.

Néanmoins il reste difficile de définir clairement ce qu’est la beauté.

Est-ce l'harmonie, la régularité, la jeunesse, la santé? Est-ce le corps, le visage, le maintien, l’attitude ? Quelle est la part de la mise en valeur (maquillage, vêtements…), la part de la nature, la part de l'attitude ?

Les canons de la beauté ont varié et varient encore.

Beaucoup de femmes d'aujourd'hui se plaignent du modèle unique incarné par la femme blanche occidentale.

Mais je ne suis pas convaincu qu’il soit si universel que ça, et qui regarde sans filtre peut trouver de la beauté sur n’importe quel type de physique.

Le métro est un excellent endroit pour vérifier ça, offrant le spectacle des mille et un exemplaires des types de beauté qu'il existe.

La photographe roumaine Mihaela Noroc (dont le nom signifie « chance ») a eu l’étrange et excellente idée de se lancer dans une sorte de tour du monde de la beauté.

Allant de pays en pays, elle y rencontre des femmes qu'elle convainc de poser pour elle dans les vêtements de leur choix.

De ces photos elle a fait un site qui montre de magnifiques exemples de ce mystère qu’est la beauté, si injuste et si fascinante.