mardi 23 septembre 2014

La voix d'une époque

A notre époque de multimédia où les sons et les images arrivent de tout côté dans des quantités sans cesse croissantes, on a du mal à imaginer que ça n'a pas toujours été le cas.

Pourtant, il n'y a pas si longtemps, les médias visuels et sonores étaient une denrée rare, avec des points d'entrée uniques: l'émission de telle heure, par exemple.

Cette configuration a permis à certaines voix d'être familières pour des générations entières.

La voix de Philippe Henriot (EXTRAIT) est ainsi la BO de l'occupation pour la France, celle de Léon Zitrone (EXTRAIT) est associée aux débuts de la télévision hexagonale, etc.

Pour les gens de ma génération, celle des enfants de la télé, les voix marquantes sont plutôt celles des doubleurs de séries et de films.

Le post d'aujourd'hui s'attachera à deux de ces voix, une qui parle à tous les Français de mon âge, l'autre, dont l'histoire est encore plus extraordinaire, qui est attachée aux années 80-90 pour tous les Roumains ayant connu cette période.

Jackie Berger

Il est difficile de trouver des informations sur Jackie Berger. On sait qu'elle est née en Belgique et qu'elle a fait du théâtre quelques années avant de devenir une doubleuse professionnelle.

Sa voix particulière l'entraina à se spécialiser dans les rôles de petits garçons, le fait d'être une femme, et donc d'échapper à la mue, lui permettant de rester longtemps sur ce créneau.

Et si son visage est inconnu (nous aurions d'ailleurs été surpris de voir que c'était une femme!), sa voix restera pour les gens de mon âge celle des mercredis, de l'aventure et de l'évasion.

Elle est en effet celle d'un nombre incalculable de héros de ma jeunesse, de séries filmées comme de dessins animés ou de longs métrages, le plus célèbre étant le Esteban des mythiques Mystérieuses cités d'or.

Voici une liste non exhaustive de ses rôles: ça se passe de commentaires...

Irina Margareta Nistor

Avant la liquidation des Ceausescu, en 1989, la Roumanie était fermée sur elle-même et isolée par le régime du monde extérieur.

Néanmoins, l'Occident avait su s'infiltrer dans le pays par des voies détournées. Comme pour le reste de l'Europe, son pouvoir attractif était immense, et le cinéma n'était pas le moindre de ses attraits.

Des films occidentaux rentraient officiellement, mais ils étaient largement censurés. On y supprimait les scènes de sexe, de politique et aussi d'abondance (!). Au royaume de l'avenir radieux, il ne fallait en effet pas sous-entendre qu'on mangeait mieux de l'autre côté du mur.

Et c'est ainsi que si Tom et Jerry devaient traverser une salle à manger on coupait la partie de la scène où les mets tombaient de la table dressée...

Mais d'autres œuvres, non autorisées, entraient également dans le pays via des VHS qui circulaient sous le manteau. On se les passait entre heureux possesseurs de magnétoscope et on organisait des séances de visionnage entre amis.

Ce trafic était d'ailleurs globalement toléré par les autorités, ne serait-ce que parce que c'était d'abord eux qui possédaient des magnétoscopes.

Toutefois il y avait le problème de la langue, la majorité des films hollywoodiens étant en anglais, langue peu présente dans le pays. Il fallait donc doubler ces films clandestins. Et c'est là qu'intervient Irina Margareta Nistor.

Cette Roumaine, polyglotte et cinéphile, menait une double vie.

Légalement, elle travaillait comme doubleuse pour le gouvernement. Et à côté de ça, elle doublait aussi les films qui entraient clandestinement dans le pays. Mais ce qui rend la chose étonnante, c'est qu'elle doublait TOUS les personnages en même temps.

Qu'il s'agisse de Chuck Norris, de Demi Moore ou de Danny De Vito, c'était donc la voix d'Irina que les Roumains entendaient.

Dotée d'une capacité de travail peu commune, suffisamment agile intellectuellement pour doubler à la volée des oeuvres qu'elle n'avait pas toujours vues avant, on lui devrait le doublage d'à peu près 3.000 films, ce qui a fait d'elle un véritable phénomène de société pour tous ceux qui ont connu cette époque.

La réalisatrice roumaine Ilinca Călugăreanu retrace son histoire dans un film intitulé "Chuck Norris vs communism".

Quelques liens pour finir:

- Une interview de Jackie Berger sur la suite des Mystérieuses cités d'or
- Une interview d'Irina Margaret Nistor

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire