jeudi 27 juin 2013

Héritages de l'hexagone (4): Gauche / Droite

Dans la plupart des pays, occidentaux mais pas seulement, la scène politique est polarisée. Coexistent et s'affrontent deux grandes tendances, entre lesquelles se décline une infinité de nuances et aux côtés desquelles existent des extrêmes.

Pour caricaturer, les valeurs du premier pôle sont la tradition, la religion, la famille, la compétition, l'économie libre, l'autorité, l'état arbitre.

Celles du second pole sont le progressisme social, l'ouverture, la redistribution, l'économie contrôlée, l'état interventionniste, protecteur et correcteur.

Partout dans le monde quand on parle du premier, c'est la droite, du second c'est la gauche.

Tout le monde utilise ces termes, mais bien peu savent d'où ils viennent. C'est en France bien sur que ces termes sont nés (d'où ce post).

Lorsque éclata la Révolution Française de 1789, l'assemblée nationale constituante se réunit sur le thème des pouvoirs à accorder au roi Louis XVI.

Les partisans d'un pouvoir royal fort se regroupèrent spontanément à droite du préside séance, tandis que ceux qui souhaitaient le limiter se rassemblèrent à gauche de ce même président.

Très rapidement, ces positions se pérennisèrent, les groupes se définissant par leur position dans l'assemblée.
 
D'autres noms d'emplacements, plus métaphoriques, apparurent (les montagnards pour les gens du haut des gradins...) mais ce sont les termes gauche et droite qui furent finalement adoptés sur le long terme, s'enracinant à l'époque de la Restauration.

Au final, les noms finirent par désigner les partis et les idées, et cette distinction s'étendit au reste de l'Europe, puis du monde.


Et  c'est ainsi que, quand un socialiste japonais, brésilien ou burkinabé se dit "de gauche", il fait référence sans le savoir à un groupe de Français qui, au XVIIième siècle, devaient décider du sort de leur dernier monarque absolu...

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vendredi 21 juin 2013

Le temps des yéyés

Mes parents, nés dans les années 40, ont eu pour jeunesse les Trente Glorieuses et ont commencé leur vie d'adulte dans les "sixties".

A entendre les gens qui l'ont connue, cette époque semble bénie. Au-delà de la simple nostalgie d'une jeunesse révolue, normale quelle que soit la génération considérée, il est vrai que c'est un moment particulier de notre histoire.

D'abord, la France d'alors était jeune. En effet, alors que la dénatalité avait angoissé nos dirigeants pendant de longues années, le baby boom, commencé aux alentours des années noires, avait complètement changé la donne.

Les enfants étaient nés très nombreux, et l'arrivée à l'âge adulte de cette classe majoritaire était en passe de changer le pays.

En effet, pour la première fois cette jeunesse devenait une génération propre, avec ses codes, ses ambitions, son envie de changement et son optimisme (le pays se reconstruisait de façon fulgurante, et son économie débordait de santé).

Pour la première fois apparaissait cette période qu'on appelle l'adolescence, cet entre-deux qui n'est ni l'enfance ni l'âge adulte et que les générations précédentes n'avaient pas connu, passant quasiment sans transition d'une période à l'autre.

Et l'un des codes de cette génération, peut-être le plus marquant, était la musique.

L'apparition de moyens individuels de diffusion (transistors et tourne-disques) avait permis l'éclosion de toute une génération de musiciens qui bousculaient le répertoire et les styles connus et dans lesquels se retrouvaient les jeunes de l'époque.

Leur inspiration anglo-saxonne, où le cri "Yeah!" était un classique, entraina le sociologue Edgar Morin à les baptiser, un peu par dérision pour cet espèce de mouvement apolitique et jouisseur, les yé-yés. Le nom est resté.

Lorsque j'étais enfant, mes parents regardaient souvent des émissions souvenir sur la musique de ces années-là, leur jeunesse. J'ai donc été vite familiarisé avec toute cette scène musicale, les Scopitones, le Golf Drouot, Salut Les Copains, les idoles, etc.

Cette musique me plaisait à l'époque, comme tout gamin aime ce que ses parents lui montrent par défaut. Puis quand je suis devenu adolescent, mon opinion a commencé à changer.

Tout d'abord, les paroles des titres de l'époque me faisaient rire par leur mièvrerie. Ensuite lorsque j'ai découvert que 90% des hits yéyés n'étaient que des reprises de titres anglais ou américains déjà amortis avec des paroles en français, cela m'a semblé la pire des trahisons et une pratique profondément méprisable.

A cette période de ma vie, j'écoutais surtout des chansons en anglais, de l'"authentique", du "vrai rock", enterrant bien vite les yéyés au rayon des anachronismes ridicules et honteux.

Et puis peu à peu je suis revenu sur ces opinions un peu trop tranchées.

La première pierre dans mon jardin fut de découvrir que les Anglais, mes authentiques Anglais!, avaient fait exactement la même chose que les yéyés hexagonaux.

En effet, les hits qui ont lancé les Animals, les Rolling Stones ou tant d'autres n'étaient que des reprises de succès américains, généralement écrits par des noirs et parfois déjà passés par une première relecture par des Américains blancs (qu'on se souvienne d'Elvis Presley, dont la renommée fut lancée par la reprise du blues "That's all right, Mama").

Et comme nos yéyés, nombre de groupes britanniques de l'époque ne dépassèrent pas la période des années 60, faute d'avoir su se recycler et faire autre chose.

Je me suis aperçu que ce processus de nationalisation des hits américains avait d'ailleurs touché la plupart des pays européens.

Cette intuition s'est confirmée le jour où je suis tombé, dans un ferry de la mer Baltique, sur un orchestre grisonnant qui reprenait tous les tubes chéris par mes parents...mais en suédois!

Autre point, le succès de "My way" de Frank Sinatra, basé sur la mélodie du "Comme d'habitude" de Claude François, tout comme celui de "If you go away" de Ray Charles, repris du "Ne me quitte pas" de Brel, montrent que les échanges ne se faisaient pas que dans un sens.

Enfin, de cette époque sont sortis de vrais artistes, qui ont su transformer l'essai et passer à autre chose, murir. Les carrières de Johnny Hallyday, de Claude François, de Dalida, de Serge Gainsbourg et de tant d'autres ont commencé par quelques hits yéyés.

Aujourd'hui, lorsqu'on écoute des titres yéyés, il en ressort un parfum d'optimisme un peu niais, une sorte de joie qui a bien disparu de tout ce qu'on a pu entendre ensuite, laissant l'image un peu lénifiante d'une époque tranquille et à l'eau de rose.

C'est oublier un peu vite la ferveur qu'ils suscitaient à l'époque, ferveur qui s'accompagnait de débordements de fans dignes de ceux qui viendraient plus tard écouter Bérurier noir ou Booba.

On peut citer les villes interdisant Johnny Hallyday parce que ses fans cassaient les fauteuils dans les salles de spectacle.

On peut aussi parler de la "folle nuit de la nation" du 22/06/1963, où le concert gratuit organisé par Salut les Copains place de la Nation a vu converger une foule énorme, dont certains membres se sont mis à vandaliser le mobilier urbain, à bruler des voitures et à combattre les forces de l'ordre.

En fait, cette musique c'est finalement la BO des Trente Glorieuses hexagonales, la version française d'une pop / rock à base américaine qui commençait à s'imposer au monde et accompagnait la naissance de la jeunesse en tant que groupe social à part entière. Ni plus ni moins.

jeudi 20 juin 2013

Petite et grande histoire

Comme nombre de mes posts le soulignent, je suis fasciné par les effets secondaires des grands événements, par les rencontres improbables et par ces moments où la petite histoire rejoint la grande.

Dans cet ordre d'idée, je voudrais ici parler de ces quelques gens ordinaires qui ont fait une découverte importante, que ce soit par les répercussions qu'elle a pu avoir sur l'économie, l'histoire ou encore la culture, et cela sans que rien ne les ait prédestiné à ça.

La grotte de Lascaux, site préhistorique majeur tellement connu que ses dessins figurent sur toute publication qui se respecte sur l'âge des cavernes, a été découverte en 1940.

Ce ne fut ni par des spécialistes ni par des chercheurs, mais par une bande d'enfants dont le chien, poursuivant un lapin, tomba sur un trou étrange. Intrigués, les jeunes essayèrent de le visiter, avant de tomber devant ces incroyables peintures.

La vie de Marcel Ravidat, le propriétaire du chien et le principal découvreur du site, fut profondément marquée par cet événement.

Qumran est un site de Cisjordanie, désertique et très difficile d'accès. Toujours dans les années 40, Muhammed edh-Dhib Hassan, un pâtre bédouin, y trouva en recherchant l'une de ses bêtes entrée dans une grotte, de grandes jarres.

Ces jarres contenaient des rouleaux très anciens dont la valeur s'avéra inestimable: il s'agissait en effet des manuscrits de la mer morte, soit les plus anciens manuscrits hébraïques connus à ce jour.

Le plus vieux d'entre eux est une version du livre d'Isaïe qui date du 2ième siècle avant Jésus-Christ.

Cette découverte fut un événement majeur pour les sciences bibliques, et en vendant ces documents à un antiquaire, lequel le revendit à un historien israélien, Muhammed edh-Dhib Hassan ne pensait sans doute pas à l'importance de ce qu'il avait trouvé. Je n'ai par contre aucune idée de ce qu'il est devenu...

Le site de Hassi Messaoud, berceau de la puissance pétrolière algérienne, a également été découvert par un berger au début du vingtième siècle.

Celui-ci, cherchant de l'eau dans cette région saharienne, trouva un puits et également un site pétrolier (qui ne l'intéressait évidemment pas).

Un village portant son nom fut fondé, qui vécut une vie sans histoire jusqu'à ce qu'en pleine guerre d'Algérie, une compagnie pétrolière française redécouvre le potentiel du lieu, puis qu'à l'indépendance l'état algérien nationalise ce qui deviendrait sa principale source de revenus jusqu'à nos jours.

Le destin du clan Messaoud est par contre plus triste puisqu'ils ont été écartés des gains colossaux générés par leur puits, traités par le pouvoir comme des indiens ou des aborigènes. A l'heure actuelle, leurs protestations semblent n'avoir pas donné grand-chose...

A Tres Zapotes, au Mexique, c'est encore des paysans qui mirent à jour la première tête colossale olmèque, découverte qui donna le point de départ de l'étude de cette fascinante civilisation précolombienne, à l'époque inconnue.

Enfin, je terminerai en revenant en France pour parler de la personne à l'origine de la résolution du mystère de la mort d'Antoine de Saint-Exupéry, disparu en avion à la fin de la seconde guerre mondiale.

Il s'agit du patron pêcheur marseillais Jean-Claude Bianco, qui ramena dans ses filets une gourmette au nom de l'illustre auteur du petit prince.

Sa vie fut changée par cet événement car il fallut pas moins de quatre ans pour trouver l'épave de l'avion, quatre ans pendant lesquels sa bonne foi fut mise en doute, y compris dans la presse, entachant sa réputation.

Blessé, il reconnait néanmoins que cet événement lui permit de découvrir l'auteur, dont il se déclare même assez proche...

mardi 11 juin 2013

Etat de la France (3): Neuilly, capitale de la France politique

Votant consciencieusement depuis ma majorité, jamais militant mais ayant eu des convictions et étudié les programmes, je suis comme beaucoup de gens de plus en plus désenchanté par notre classe politique.

Plus le temps passe, et plus j'ai l'impression que la politique reste une affaire de famille, de "caste" et aussi une sorte de carrière.

Un simple examen des élections auxquelles j'ai pu assister ou participer le souligne aisément.

Je distinguerais plusieurs profils.

Tout d'abord, il y a les familles de politiques.

On sait ainsi que Martine Aubry est la fille de Jacques Delors et qu'elle occupe au sein du PS une place aussi importante que son père.

On peut aussi citer le couple Royal / Hollande, qui se sont présentés successivement comme candidat PS à l'élection présidentielle, respectivement en 2007 et en 2012, affrontant chacun à leur tour le même Nicolas Sarkozy.

A propos de ce dernier, l'affaire de l'EPAD, où son fils, sans diplôme ni expérience, a failli se retrouver à la tête d'un des plus importants centres d'affaires du continent avait suscité un tollé, mal compris des intéressés tant cette pratique est courante (on se souvient du parcours de Jean-Christophe "Papa-m'a-dit" Mitterrand, par exemple).

Le summum dans le style est tout de même la dynastie Le Pen, Si le fondateur du FN, Jean-Marie, a un parcours atypique puisqu'il est vraiment sorti du rang, il a ensuite imposé sa fille à la tête de son parti, puis sa petite-fille est devenue la seule députée FN au parlement. Difficile de faire mieux!

Après les familles, il y a la caste, ce que certains appellent l'énarchie.

Entendons-nous bien, je ne remet pas en cause les compétences de ceux qui suivent cette école, dont l'enseignement est réputé dans le monde entier et donne des gens brillants.

Simplement, je suis choqué par le côté incontournable de ses diplômés dans notre classe politique, côté tellement incontournable qu'il donne l'impression que l'ENA est une caste, un passage obligé et que la direction du pays est réservée à ses titulaires.

On est arrivé à un tel stade que François Hollande, Ségolène Royal et Dominique de Villepin, trois personnalités de premier rang et de bord différent, étaient de la même promotion de l'ENA. Ça se passe de commentaire.

Imaginerait-on aujourd'hui un Pierre Bérégovoy, premier ministre sans baccalauréat à Matignon? Cela semble bien impossible.

Enfin, la dernière illustration de ce côté microcosme de notre classe politique est l'élection présidentielle de 2012:

- Le candidat sortant, Nicolas Sarkozy, était maire de Neuilly-sur-Seine.
- Son challenger, François Hollande, avait passé sa jeunesse à Neuilly-sur-Seine.
- La troisième candidate en nombre de voix, Marine Le Pen, est née à Neuilly-sur-Seine.

Que les trois principaux candidats à l'élection présidentielle d'un pays de plus de 60.000.000 d'habitants aient tous un lien direct avec une commune de 60.000 habitants (qui est aussi une des plus riches de France) interpelle un peu. Certes elle est francilienne donc proche géographiquement du pouvoir, mais tout de même.

Sans aller jusqu'au "Tous pourris", ces quelques exemples illustrent parfaitement bien le problème qui se pose à notre pays, avec une classe politique dont les compétences ne sont pas forcément à remettre en cause, mais qui vit isolée dans sa bulle, dans un cercle fermé et semble complètement déconnectée de la réalité du pays.

Dans ces conditions, qui peut encore s'identifier à eux? Qui peut se sentir représenté par eux?

Ce n'est certainement pas nouveau, cela ne concerne pas que la France (pensons à la dynastie Bush par exemple), mais c'est préoccupant.


dimanche 9 juin 2013

Gangs années 80-90

Quand j'étais au collège puis ensuite au lycée, on était en pleine montée de Le Pen et de SOS racisme, et la presse ne parlait que de skinheads, d'assassinats d'arabes, de profanation de cimetière juif (à Carpentras), etc. On avait vraiment l'impression d'une invasion fasciste dans la rue.

Parallèlement il y avait une scène musicale avec des punks d'extrême gauche très à la mode, dont le groupe emblématique était Bérurier noir et dont le message, très antifasciste, poussait dans ce sens.

De mon coin isolé de campagne, j'avais une vision très parcellaire de tout ça: ni skins, ni punks, ni immigrés sous la main! Quelques références toutefois, un type de ma classe de terminale qui se revendiquait chasseur de skins, un interne à Docs Martens qui se vantait de casser de l'arabe le week-end...

Une fois que je suis devenu étudiant et que ces mouvements ont été moins médiatisés, j'ai croisé mes premiers maghrébins, et j'ai rencontré un type étrange, qui se disait ex-NS (nazi skin).

Avec lui on parlait peu de politique et quand ces sujets venaient sur la table (pas très souvent), ça ne m'intéressait pas et je me moquais vaguement de lui.

J'ai cependant retenu des bribes de théorie, entendu parler de Batskin, etc. A l'époque tout ça me semblait loin et bête, un tas de neuneus dans leur monde répugnant.

De même, dans la boite de nuit où j'allais de temps à autre, les anciens racontaient que quelques années plus tôt, elle était la scène de bastons entre skinheads et punks, mais je n'ai rien vu de tout cela.

Le temps est passé, j'ai grandi et ma vie a continué...

Et puis, récemment, je suis tombé sur un article parlant d'un documentaire fait par Batskin en réponse à un documentaire sur les chasseurs de skins. J'ai donc regardé les deux (merci le net), j'ai appris l'existence d'un tas d'autres gangs, notamment de blacks, etc.

Et ainsi, de fil en aiguille, j'ai replongé dans ces années-là, qui, bien qu'aujourd'hui on en retienne les avancées mitterrandiennes, la culture frime et le côté fêtard, étaient vraiment un très sale moment pour une grande partie de la classe ouvrière de chez nous aussi.

Nous n'avons en effet pas eu de Thatcher de ce côté-ci de la Manche, mais ça n'a pas empêché des fermetures d'usine, une énorme désindustrialisation, du chômage et des conversions douloureuses.

Par exemple, la banlieue parisienne ex-ouvrière en pleine explosion démographique où j'ai vécu les huit dernières années perdait à l'époque des habitants, et nombre de bâtiments commençaient à y être laissés à l'abandon (ils finissaient souvent squattés).

Ce qui prouve au passage s'il en était encore besoin, que gauche ou droite, les mouvements économiques de fond sont subis plus qu'autre chose.

Mais pour en revenir au sujet de départ, j'ignorais complètement toutes ces histoires, et les témoignages que j'ai vus dans les reportages étaient très intéressants.

On y décrivait des rues parisiennes arpentées par des gangs aux looks très codifiés, aux noms et aux territoires bien identifiés (par exemple une bande de skinheads s'appelaient les Tolbiac Toads, du nom de la même rue), qui en décousaient à la première occasion, avaient des zones d'affrontement (par exemple les catacombes parisiennes), etc.

Il semble bien y avoir eu une heure skinhead (je prends le terme dans celui où on l'entend le plus dans les médias, c'est-à-dire dans sa variante d'extrême-droite), où ceux-ci tenaient apparemment le haut du pavé, jusqu'à ce que la médiatisation, la répression, la violence (et sans doute la fin de ce qui était aussi une mode) finissent par éclaircir les rangs.

Deux personnages marquants ont émergé de cette mouvance.

Le premier, Iman Zarandifar dit "Sniff", était chanteur dans le groupe de Oï! (musique des skinhead) Evil Skin, aux titres aussi charmants que "Zyklon B" (!). Devenu paralysé à la suite d'une bagarre qui avait mal tourné (où il y avait eu un mort), il a continué à chanter.

J'ai lu une interview récente où il disait avoir tourné la page et considérer que ceux qui étaient restés dans le trip étaient des attardés.

Il ne reniait toutefois rien, soulignant qu'être skin à l'époque, c'était aussi voire surtout une mode, agressive, violente, provocatrice, basée sur la rage bien plus qu'un mouvement organisé, politisé, etc. Un peu comme une partie des gauchistes des années 60-70.

Le deuxième personnage, beaucoup plus célèbre, est Serge Ayoub, dit Batskin (en référence à son arme de prédilection, la batte de base-ball).

Ce type, une légende du mouvement skinhead, est un vrai dur, avec un casier judiciaire, etc.

Doté d'un physique impressionnant, revendiquant la violence dont il parle comme du seul moyen d'expression laissé à ses pairs, il a tenté de structurer le mouvement skinhead pour en faire une force politique, créant notamment les Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires.

Batskin n'a pas bougé d'un pouce quand les skins sont passés de mode et que c'est devenu dangereux: bande de chasseurs et d'arabes ou noirs de plus en plus nombreux et violents, pouvoir politique beaucoup moins tolérant, etc. On a dynamité son bar, par exemple.

Après les années 80, il a vécu un temps à l'étranger avant de revenir en France. Il est aussi une bête de télé, rameuté à chaque fois qu'on évoquait le mouvement skin. Quand il parle, il a une certaine logique, un vocabulaire, un charisme, etc. Ce n'est pas le premier buveur de bière venu, c'est ça qui est un peu dérangeant.

Un détail curieux pour ces deux leaders: le premier est nés de parents iraniens, le second a un nom libanais. Assez étonnant pour des mouvements racistes français!

A l'autre bord maintenant, il y a aussi eu une culture punk très ancrée (ça je connais plus) dans la mouvance des "bérus", véritable phénomène de société organisé autour de ce groupe mythique, avec des squats, des fanzines, des festivals, etc. dont l'écho résonne encore longtemps après leur dissolution.

Ce punk à la française fut la véritable bande-son de l'extrême gauche de l'époque, fédérant énormément de gens, dans les banlieues et à l'université, et se prolongea dans le rock dit alternatif, avec des groupes emblématiques: la Mano Negra, les Garçons bouchers, etc.

Cette créativité musicale fut stimulée par le ministère de la culture de l'époque, généreux en subventions et lieux mis à disposition.

Néanmoins, les deux mouvements s’essoufflèrent conjointement pour retomber dans une marginalité plus importante. Les gangs qui allaient avec disparurent également du paysage.

Peut-être était-ce d'ailleurs seulement du paysage médiatique: leur importance était-elle si grande?

En tout cas, je n'ai personnellement jamais croisé de skinheads, et les punks que j'ai pu voir sont en général des proto clochards qui ne semblent pas avoir l'ombre de la moindre pensée politique.

Parmi les raisons de cette disparition, outre le fait que les modes d'une génération ne sont pas celles de la précédente, il y a à mon avis le fait que la jeunesse populaire a profondément changé.

Il y a d'abord eu rupture avec le monde qui la structurait, la culture ouvrière, syndicale, le PCF, une espèce de moule communautaire qui a craqué en même temps que le monde du travail. L'élection de 1981 a été la dernière où le PCF a eu encore quelque importance.

Ensuite cette jeunesse populaire a également changé ethniquement. L'immigration et le différentiel de fécondité ont fait que la part de jeunes d'origine africaine est devenue très importante, structurante dans nombre de quartiers où, devenus majoritaires, c'est eux qui donnent le la, la référence.

La transmission de la culture ouvrière au sens large ne s'est donc pas faite comme elle avait pu se faire avec les vagues précédentes d'immigration (l'absence de travail y étant bien sur pour beaucoup, mais pas seulement).

Cette nouvelle jeunesse s'est inventé d'autres référents, a créé une autre musique, le rap, pour s'exprimer, et ne se sent pas concernée par le punk et -bien évidemment- par les mouvements skinheads.

C'est ainsi que de nouvelles expressions ont remplacé les gangs des années 80, leurs musiques et leurs positionnements politiques.


Postface: l'affaire Clément Méric

Le récent et sinistre fait divers qui a vu l'assassinat de Clément Méric m'a incité à terminer ce post.

On y revoit en effet Batskin, vieilli mais toujours politisé et bien vivant. Son groupe, les JNR, est devenu confidentiel, mais il est toujours là, aussi virulent et dur.

Quant aux chasseurs de skins, il semblerait que la malheureuse victime ait été proche de la variante universitaire de ces milieux.

Bref, ce lamentable meurtre, conjugué au retour de la Gauche aux affaires en France, a un petit parfum des années Mitterrand, un côté décalé si on peut dire, comme une réminiscence de ces gangs des années 80, politisés et blancs, qu'on croyait disparus...