lundi 30 septembre 2013

Scènes de métro (8): bureau, salle de bain, salon et cabine téléphonique

Le métro n'est pas qu'un moyen de transport. Pour certaines personnes, c'est carrément un lieu de vie, et on a l'impression que paradoxalement, le fait d'être entouré d'une foule transforme leur coin de wagon en un espace intime.

Je zapperai sciemment ceux qui travaillent, que ce soit avec papier, ordinateur ou téléphone, prolongeant leur bureau dans leur wagon.En effet, ils agissent bien souvent sous la contrainte.

En revanche, je pense notamment à toutes celles pour qui le métro devient une annexe de salle de bain.

Je suis toujours fasciné par ces femmes qui se maquillent consciencieusement à la vue de tout le monde, alors que je suis convaincu qu'au travail ou dans leur cadre familial ce rituel se fait dans l'intimité.

Ce n'est pas que ce soit indécent bien sur, ça me semble juste curieux.

J'ai même voyagé à côté d'une fille en train de se manucurer. Impeccablement vêtue, elle s'affairait avec ses petits ustensiles, jetant tranquillement bouts d'ongle taillés et peaux mortes dans l'allée centrale...

Plus nombreux encore sont les gens qui subissent "l'effet portable". C'est-à-dire que le fait de téléphoner les projette dans une bulle qui exclue tout leur voisinage, lequel profite pourtant des conversations, de gré ou de force.

J'ai ainsi entendu pèle-mêle des excuses à plat ventre, des négociations sur "ce que tu sais" entre personnages louches, des engueulades de mères courroucées, des compte rendus de visites familiales, une séance de remonte moral sur fond de "Dieu est avec toi" ou encore des debriefings de la rentrée du petit dernier.

Ça peut être particulièrement insupportable, surtout quand c'est accompagné d'une voix qui porte.

Le téléphone exacerbe ce comportement parce que très souvent les gens montent d'un octave et se concentrent, mais on peut également subir des conversations entre personnes IRL, notamment lorsqu'on se retrouve coincé au milieu d'un groupe.

Pour peu qu'on se laisse aller et qu'on refuse de lutter pour ne pas entendre, ça peut d'ailleurs être agréable et/ou intéressant pour faire passer un trajet trop long.

Voici quelques-unes des conversations qui m'ont marqué.

- Un groupe de filles-à-maman maghrébines tirées à quatre épingles, surlookées et maquillées parlaient de leur vie, du studio donné par Papa suite à la dernière crise de nerf, des frasques d'un(e)tel(le), etc. Et du dernier voyage au bled.

Le portrait qu'elles faisaient d'un village qu'elles avaient visité était marrante. On sentait qu'elles oscillaient entre un mépris citadino-bourgeois, voire français, et un espèce de respect obligé pour le pays d'origine.

Je me souviens qu'elles décrivaient les pieds nus des femmes et les pétards que fumaient les hommes, tellement forts que la simple odeur faisait planer...

- Dans le RER, j'ai également assisté à une revue de famille de la part d'une mère qui, après avoir parlé des uns et des autres, a commencé à s'appesantir sur l'ingratitude et l'égoïsme de sa fille, la démolissant méthodiquement, tout en gardant un sourire confondant.

- Plusieurs fois j'ai aussi eu droit aux plaintes de personnes que les obligations familiales forçaient à héberger qui un neveu, qui une cousine qui finissait par s'incruster et dont il devenait impossible de se débarrasser.

- Plus récemment, enfin, c'est un groupe de lycéennes africaines que j'ai eu comme bande son de mon trajet du soir. Elles parlaient de la mort d'un oncle et leur conversation dériva vite sur les obligations des unes et des autres (garder les plus petits par exemple) avec un intéressant passage sur les croyances.

Elles étaient notamment unanimes sur le fait que réciter la chahada avant de mourir garantissait automatiquement une place au paradis, et l'une d'elle a même conclu en disant que malheureusement on n'y pensait généralement pas quand on était en train de mourir (!).

Bref, quelques fois le métro peut remplacer une émission de télé ou de radio. Il est juste dommage qu'on ne choisisse pas le programme...

dimanche 29 septembre 2013

Cinéma (11) : Lacombe Lucien, collabo de circonstance

Il y a quelques années je me suis retrouvé pris dans une discussion sur l'Occupation pendant un repas au travail.

Je me souviens qu'une de mes collègues affirmait avec véhémence qu'elle n'aurait jamais collaboré. Elle en semblait extrêmement convaincue et cette certitude m'avait interpellé. En effet, je suis personnellement beaucoup plus mitigé par rapport à ce genre d'affirmation. 

En fait, je crois même que dire ce qu'on aurait fait dans un tel contexte revient à réécrire l'Histoire.

Pour commencer, il ne faut pas oublier qu'à l'époque on ne savait pas que les "bons" gagneraient à la fin. Ça parait très bête aujourd'hui, parce que tout le monde sait qu'après six ans la France a retrouvé sa souveraineté, mais il faut bien se dire qu'en 1940 c'était beaucoup moins évident.

On peut même affirmer que le ciel est tombé sur la tête des contemporains de la débâcle. Ils ont vu s'écrouler en trois semaines leur pays, pays jusque-là encore classé parmi les premières puissances de la planète, y compris au niveau militaire.

Il est donc un peu facile d'imaginer comment on aurait géré un tel traumatisme, une telle épreuve. D'autant que pour beaucoup il ne s'agissait pas que de mots, mais de maisons détruites, de bombardements, d'une fuite au hasard et d'une pagaille d'autant plus terrible qu'avec les média de l'époque il était difficile de savoir ce qui se passait réellement.

Aussi, quand le maréchal Pétain s'est adressé à la nation, on peut comprendre qu'en de telles circonstances ce personnage, immensément populaire et respecté par tout le pays pour son action lors de la Première Guerre Mondiale, soit apparu comme un sauveur et qu'il ait été suivi par tant de gens.

Le soulagement qu'a produit son annonce a pu faire illusion, et ses projets politiques sembler une solution à leurs débuts. Il était même parfaitement possible de travailler pour le gouvernement de Vichy en pensant de bonne foi servir son pays et lutter pour son salut, sans que ça implique des opinions fascisantes.

On a parfois parlé de "maréchalistes" pour désigner ces gens, convaincus que Pétain constituait la moins mauvaise solution, qu'il allait pouvoir limiter les dégâts pour la France, négocier avec les nazis, protéger le pays.

Une bonne partie de ces gens perdirent d'ailleurs rapidement leurs illusions, se rendant compte de la soumission du régime à Hitler, de l'absence du prétendu double jeu, et du caractère profondément réactionnaire et anti démocratique de la Révolution nationale.

Un certain nombre d'entre eux pervertirent les mouvements initiés par Vichy en les transformant en outil de résistance plus ou moins active: chantiers de jeunesse détournés en écoles d'un patriotisme plutôt ambigu, réseaux clandestins construits au sein même de l'appareil d'état français...

Le parcours de François Mitterrand est sans doute l'exemple le plus frappant de ces vichysto-résistants, dont certains payèrent cet engagement de leur vie.

A côté de ces maréchalistes, il y avait le groupe plus restreints des collaborateurs, ceux qui s'engagèrent à fond pour le régime du maréchal, soit qu'ils adhèrent à son corpus idéologique, soit qu'ils y trouvent un intérêt cynique.

Les membres de la Milice sont un bon exemple de ce mélange des genres: ils regroupaient des convaincus, à l'image de leur chef, le héros de guerre Joseph Darnant et des personnages sans foi ni loi. On pense aussi au sinistre Darquier de Pellepoix qui mit son antisémitisme fanatique au service de Vichy.

Enfin, il y avait les collaborationnistes. On désigne par ce nom ceux qui travaillèrent directement avec l'occupant.

Certains le firent en fondant des groupuscules politiques (Marcel Bucard, Marcel Déat, Jacques Doriot...) qui incitaient à toujours plus d'alignement sur l'Allemagne, allant jusqu'à vomir la tiédeur de Pétain.

D'autres servirent d'auxiliaires sans scrupules à l'ordre nazi. Henri Lafont, chef de la Gestapo française par goût du lucre et volonté de revanche sociale, donne une sinistre illustration de ce genre de personne.

Maintenant revenons à nos moutons, c'est-à-dire à la question lancinante du "Qu'aurais-je à l'époque?". Dans la majeure partie des cas, la réponse est "rien", puisqu'on se contentait de survivre en navigant à vue dans un monde devenu sans repères et douloureux.

Mais sur la question de l'engagement, la réponse est bien plus ambiguë. Le choix était-il si évident?

Le film Lacombe Lucien, de Louis Malle donne une vision extrêmement dérangeante de cette problématique, justement parce qu'elle sonne vrai.

Le héros est un jeune fils de paysan qui ronge son frein, coincé entre un job ingrat dans un hôpital de nonnes (il fait le ménage et nettoie les pots de chambre des malades) et une mère qui se console de l'absence du père, prisonnier ou mort, dans les bras d'un homme qu'il n'aime pas.

Par désir d'action, il va approcher son instituteur, dont tout le monde sait qu'il est en relation avec un maquis, pour tenter de rejoindre la résistance. Mais l'enseignant le renvoie en le prenant de haut, évoquant son manque de maturité et de plomb dans la cervelle.

Peu de temps après, alors qu'il rentre chez lui en vélo la nuit, il suit une voiture dont les occupants chantent et rient bruyamment jusqu'à un bâtiment où a lieu une fête.

Là, alors qu'il regarde les gens s'amuser, il est surpris, arrêté, puis conduit à l'intérieur de ce qui s'avère être le QG de la police auxiliaire des nazis.

Un policier, profitant de sa naïveté, le fait boire et parler, notamment de ce qu'il sait de la résistance. Le lendemain, il se réveille après une cuite carabinée et découvre qu'il est enrôlé de fait dans la police nazie quand il voit l'instituteur arrêté.

Le dandy dont il avait suivi la voiture, un fils de famille dévoyé au cynisme insupportable, le prend alors sous son aile et lui fait découvrir le petit monde des collabos de la ville.

Il y a sa concubine, une starlette frustrée qui l'accompagne dans ses séances de torture en rigolant, la secrétaire aigrie qui admire l'efficacité allemande, le flic anciennement cassé pour ses engagements politiques, le fanatique pur sucre qui théorise l'invasion juive à longueur de journée...

Son mentor l'emmène également chez un tailleur juif de grand renom qui s'est réfugié avec sa fille et sa mère dans le village, et qu'il prend grand plaisir à faire chanter, ironisant sur le renversement de situation et jouant au chaud et froid avec lui.

Lucien lui rendra de nombreuses visites, profitant de sa position de force pour s'inviter régulièrement et entamant une relation avec sa fille.

Au fur et à mesure de l'avancée des alliés, on sent la tension monter, mais Lucien s'entête dans son rôle et y crâne même, jouissant de l'effet produit sur les gens lorsqu'il sort sa carte et lance un "police allemande" rendu absurde par son accent chantant du sud-ouest.

Un jour, il finit néanmoins par tuer un soldat allemand qui lui manifestait ouvertement son mépris, puis par s'enfuir avec son amante et sa grand-mère (le père s'étant rendu aux autorités). Le film se termine sur l'annonce de sa capture puis de sa mort.

Lacombe Lucien a fait scandale à l'époque, provoquant une très grande levée de boucliers.

Le malaise qu'il procure vient du fait qu'il montre un monde non manichéen et que son personnage principal, qui semble instinctif et amoral, suscite un mélange de dégout et d'empathie particulièrement dérangeant.

Les détracteurs de Louis Malle se sont empressés de dénoncer ce portrait, censé ne correspondre à rien.

Je crois qu'au contraire il illustre bien la complexité de cette époque où s'il n'y eut pas forcément beaucoup de Lacombe Lucien, l’ambiguïté et les changements de parcours n'étaient pas si rares.

Et s'il existe un exemple bien réel de cette complexité, c'est Joseph Joanovici, dont le destin fut extraordinaire.

Juif de Bessarabie, ce ferrailleur illettré mais surdoué dans son domaine (on disait qu'il déterminait la composition d'un métal rien qu'en le mordant) avait développé une solide affaire lorsque la guerre éclata.

Il profita de celle-ci pour immensément s'enrichir, trafiquant avec les Allemands pour qui il était un Wirtschaftlich Wertvoller Jude, c'est-à-dire un juif utile, ayant des entrées partout, jusque chez la Gestapo française.

Une anecdote célèbre le fait répondre à Lafont qui lui disait qu'il n'était qu'un youpin "Et combien ça coûte de ne plus l'être?".

Là où l'histoire se corse, c'est qu'en parallèle il arma des résistants, protégea et sauva des gens recherchés par les nazis dès 1941.

Du fait de ces actions il n'écopa que d'une condamnation assez légère à la Libération, les gens qui le soutenaient étant aussi nombreux que ceux qui l'accablaient.

A sa sortie de prison la France ne réussit pas à l'expulser car aucun pays ne voulait de lui, et il tenta de reprendre les affaires. Mais le fisc lui réclamait des arriérés faramineux.

Il tenta alors de faire son alya en Israël pour y échapper, mais les autorités du pays le refoulèrent, à cause de son passé de collaborateur (seuls trois juifs ont connu ce sort).

Et c'est ainsi que cet étrange personnage, dont la vie a inspiré l'excellente bande dessinée Il était une fois en France, mourut ruiné en France en 1965.

Bref, tous ces détours pour dire que selon moi la personne qui dit qu'elle est sure de ce qu'elle aurait fait dans ce genre de circonstances me semble bien présomptueuse.

Précédent: Cinéma (10): Rambo
Suivant: Cinéma (12): Un jour sans fin

jeudi 26 septembre 2013

France-Algérie, une longue histoire (3): L'Algérie avant la France

Le territoire algérien est peuplé depuis longtemps, ainsi que l'attestent de nombreux vestiges, comme ces célèbres fresques découvertes dans des grottes en plein désert et qui décrivent une faune et une flore luxuriantes disparues depuis.

1. Berbères, Phéniciens et Romains

Les premiers occupants de l'Algérie sont les Berbères. Ces peuples occupaient l'ensemble de l'Afrique du nord et parlaient des langues issues d'une même famille. Au mot "berbère", parfois vu comme péjoratif puisqu'il a la même racine que le mot barbare, eux-mêmes préfèrent celui d'amazigh.

Les Berbères étaient divisés en plusieurs groupes, plus ou moins organisés et puissants. Les noms de certains d'entre eux sont parvenus jusqu'à nous: Numides, Gétules, Maures...

Dans toute l'Afrique, ils furent bientôt en butte à la colonisation de peuples venus du nord et de l'est, surtout sur le littoral, le Sahara constituant une frontière sud quasiment inviolable.

Parmi les conquérants les plus célèbres il y eut les Phéniciens, qui fondèrent la civilisation  carthaginoise autour de la cité éponyme située en Tunisie et entretinrent des liens avec les populations locales pendant plusieurs siècles.

Ensuite il y eut les Romains qui, une fois qu'ils eurent remporté les guerres puniques et détruit leur rivale, intégrèrent le territoire algérien à l'empire.

A partir de -25 av. J-C et pour de longs siècles, la Pax Romana régna en Algérie, où selon le modèle appliqué partout où Rome domina, des colons s'installèrent, l'aristocratie locale fut intégrée aux notables de l'empire, et des villes furent fondées, dont les traces sont encore visibles aujourd'hui (Camus a parlé de Tipaza dans un de ses livres). 

Parfaitement intégrée à l'empire, dont elle constituait l'un des greniers, l'Afrique du nord donna de grands hommes à Rome, tels Saint Augustin, l'un des plus grands penseurs chrétiens, reconnu par l'ensemble des confessions modernes, ou l'éphémère empereur Macrin.

Le passage au christianisme se fit également sur la rive sud de la Méditerranée. Toutefois, une des singularités de l'Afrique du nord fut sa perméabilité à de nombreuses doctrines considérées comme hérétiques, notamment le donatisme.

De nombreux juifs apportèrent également leur religion dans toute la province, où ils resteront présents jusqu'à leur exode à la fin de l'ère moderne.

2. Invasions barbares, Byzance et conquête arabe

Lorsque les invasions barbares eurent raison de la partie ouest de l'empire romain, plusieurs peuples débarquèrent en Afrique du Nord.

Le cas le plus célèbre fut celui des Vandales, groupe de tribus scandinaves qui connut un long périple, chassée de territoire en territoire dans toute l'Europe avant d'échouer en Algérie. Ils domineront la province pendant presque un siècle, emmenant avec eux le christianisme arien.

La période vandale, si elle a laissé peu de traces culturelles ou ethniques en Algérie, a constitué une longue rupture entre la région et un monde romain dans lequel elle était parfaitement intégrée, et par conséquence une montée des pouvoirs locaux.

La reconquête par les troupes byzantines commença vers 530, mais leur domination resta fragile et se heurta à de nombreuses résistances de la part de chefs berbères.

Cette parenthèse byzantine prit fin lorsque commença l'invasion qui allait être la plus marquante pour l'identité du Maghreb: sa conquête par les armées arabes musulmanes, à partir des années 640. 

Elle fut longue et difficile, dura presque un siècle et fut ponctuée par de nombreux affrontements entre les nouveaux arrivants et des pouvoirs berbères bien résolus à résister. On se souvient de la célèbre reine la Kahina.

Si l'islam fut assez rapidement adopté par les berbères, la langue résista plus longtemps.

Un vrai basculement dans la population commença à l'installation des Beni Hillal, tribus venues d'Arabie qui essaimèrent dans tout le Maghreb, assimilant la majeure partie des habitants en leur apportant leur langue et leurs noms en même temps que leur religion.

A partir de ce moment, et pour de longues années, l'histoire de l'Algérie va alors se confondre avec celle des entités héritières des conquêtes arabes, dépendant alternativement de Damas, du Maroc, de l'Andalousie.


L'Algérie accueillera aussi les réfugiés morisques et marranes lorsque la Reconquista espagnole les chassa d'Espagne, et également des branches minoritaires de l'islam comme le kharidjisme.

3. L'époque ottomane

Commença ensuite la longue période ottomane. Initiée par les frères Barberousse, pirates ayant conquis Alger avant de la donner en allégeance à la Sublime Porte, la domination turque dura de 1515 à 1830, date d'arrivée des Français.

Cette période structurera le pays pour la première fois, avec une façade maritime contrôlée par un régent dépendant de manière plus ou moins lâche du sultan et un arrière-pays mal tenu, aux mains de pouvoirs locaux à la vassalité incertaine.

Peu de gens s'installèrent en Algérie turque, mais suffisamment toutefois pour que naisse un peuple métis, les kouloughlis, produit d'unions entre janissaires ottomans et indigènes d'Algérie, qui tenteront à plusieurs reprises de jouer un rôle politique.

La Régence était connue et crainte de toute l'Europe pour ses actions de piraterie et la réduction en esclavage des chrétiens qu'ils capturaient.

En conséquence l'hostilité était de règle avec les pays du nord, déjà présente à cause de la rivalité religieuse. Plusieurs guerres ou expéditions contre la régence d'Alger furent ainsi tentées par les puissances européennes. Charles Quint notamment organisa un débarquement en 1541, qui échoua.

Par ailleurs, durant toute la période ottomane ont existé en Algérie des enclaves européennes, essentiellement espagnoles comme Oran, qui avaient été conquises ou négociées par les puissances.

Enfin, dans la Régence, les Juifs étaient nombreux et constituaient une minorité protégée et strictement soumise au statut de la dhimma.
 
Si l'on résume ce très court panorama, lorsqu'en 1830 la France débarqua sur le sol algérien, elle s'attaqua à une colonie turque, où les Ottomans dominaient depuis trois siècles des peuples aux identités fortes mais qui n'avaient jamais connu d'entité étatique indépendante les réunissant.

Ce point est important pour comprendre l'argumentaire qui fut développé lors de la colonisation française.

mardi 24 septembre 2013

Protestantisme français (1) : histoire des huguenots

Ce matin (enfin, un matin d'il y a quatre ou cinq ans: je mets beaucoup de temps à terminer mes posts), j'ai lu dans deux journaux différents le portrait de deux personnes très différentes.
 

La première était Lothar de Maizière, le seul premier ministre de la RDA qui ait été démocratiquement élu, et dont le mandat a consisté à gérer la réunification des deux Allemagne.
 

Le second était Eugène Terre'Blanche, leader de l'AWB, formation afrikaner radicale d'Afrique du sud, célèbre dans les années 90 pour son radicalisme pro-apartheid.

Ces deux personnes vivaient à des milliers de kilomètres l'une de l'autre, ne parlaient pas la même langue et ne s'étaient sans doute jamais rencontrées.


Pourtant elles avaient un point commun: toutes deux descendaient de huguenots français, exilés après la révocation de l’Édit de Nantes, et toutes deux avaient gardé patronyme français et mémoire de leurs ancêtres.


Ce constat m'a inspiré la série de post suivante, qui aura pour but de présenter l'histoire de cette communauté française, ce qu'il en reste aujourd'hui dans notre pays et dans le monde, et également de dresser un modeste aperçu du protestantisme hexagonal, actuellement en pleine mutation.

1. La naissance du protestantisme français


Le protestantisme est apparu au sein d'une chrétienté occidentale inquiète.

Une partie du clergé catholique donnait en effet un exemple bien loin du message des écritures: prêtres mal formés, doctrine mal définie, dignitaires corrompus et vénaux...le spectacle qu'offraient ces membres de l'église romaine était propice à l'interrogation des fidèles sincères et soucieux de leur salut.
 

Le sentiment qu'il fallait réformer l'église pour retourner à un christianisme plus moral, plus "pur" était donc dans l'air, comme il le fut à différentes époques, initiant régulièrement des mouvements aux fortunes diverses.

En effet, certains d'entre eux étaient intégrés au sein de l'église (comme les franciscains), d'autres combattus comme hérésie (comme les disciples de Pierre Valdo ou de Jan Hus).
 

La demande de réforme du XVIième siècle se concrétisa lorsqu'un moine allemand, Martin Luther, aurait placardé en 1517 "95 thèses" sur la porte du château de Wittenberg.
 

Ces thèses prenaient à parti l'église catholique, indiquaient ce qu'il considérait être ses erreurs et en dénonçaient les dérives, telles que le commerce des indulgences et l'invention du Purgatoire.
 

C'est cet événement qui est considéré comme le début de la Réforme, le deuxième grand schisme qui déchira la chrétienté et modifia profondément la carte de l'Europe.

Pour rappel le premier grand schisme eut lieu en 1054, lorsque les églises d'orient et d'occident se séparèrent officiellement, donnant naissance à un monde catholique à l'ouest et un monde orthodoxe à l'est.

Jean Cauvin, dit Calvin, fut le second réformateur le plus important. Né en France, ayant suivi des études religieuses, il alla beaucoup plus loin que Luther dans sa remise en cause de l’église catholique et de ses dogmes.


Je ne vais pas donner ici le détail des différences entre les doctrines, mais indiquer que la sienne, exposée dans l’ouvrage retentissant « l’institution de la religion chrétienne » connut un succès assez rapide, les élites de certaines régions de France adoptant ses idées et les conversions se multipliant.
 

Installé dans la ville libre de Genève, il en fit sa vitrine et y imposa ses vues d’une poigne de fer, tentant d'y créer la Jérusalem de sa nouvelle foi.

2. Les guerres de religion

Un tel succès ne pouvait laisser indifférentes les royautés catholiques européennes, dont la légitimité était liée à celle de Rome.

Et bien sur la fille aînée de l’église, comme on appelait la France, était au premier rang de ces pouvoirs inquiets.

Le salut des âmes se conjuguant aux intérêts politiques, on vit très vite s’y affronter trois partis.

D’un côté, les catholiques intransigeants, pour qui les protestants étaient voués aux flammes de l’enfer, la royauté catholique le seul horizon et dont le fer de lance deviendrait la Sainte Ligue.

De l’autre, les protestants, attachés à convertir le pays et ou/à prendre le pouvoir.


Enfin, le troisième parti était celui de ceux que l’on appelait les politiques, généralement des catholiques modérés qui espéraient un arrangement au profit du royaume.


Celui-ci allait en effet connaitre, dans une moindre mesure, ce qui allait détruire l’Allemagne pendant la guerre de Trente ans, c’est-à-dire l’ingérence des puissances étrangères dans le conflit.
 

D'un côté les ultra catholiques s’appuyaient sur une Espagne qui combattait elle-même l’hérésie sur ses terres (notamment aux Pays-Bas). De l'autre, les protestants tentaient de négocier une alliance avec l’Angleterre, une partition du pays étant même envisagée (le sud devant devenir un état protestant).

Pendant une décennie, les forces armées s’affrontèrent, ponctuant les combats d’horribles massacres.


Citons l’indépassable Saint-Barthélemy, véritable pogrome qui décima les élites protestantes venues assister au mariage d’Henri de Navarre avec Marguerite de Valois, ou, à une échelle plus modeste, la Michelade, un massacre de catholiques qui eut lieu à Nîmes.


3. De l'édit de Nantes à l'illégalité

Henri de Navarre, qui installa la dynastie des Bourbons à la tête de la France et mit en place les prémices de l’absolutisme, parvint à clore la période de guerre civile en publiant le célèbre édit de Nantes.

Celui-ci reconnaissait et acceptait l’existence de protestants dans le royaume.


Il leur garantissait le droit à leur religion, mais leur donnait une place inférieure, sorte de dhimma inter chrétienne, place qu'ils ne pouvaient garder qu'au prix d’interdictions et de vexations (comme l’obligation d’assister annuellement à une messe de conversion).
 

Par ailleurs, les possessions des protestants devaient rester celles qu’ils avaient à l’époque de la signature de l'édit, sans espoir d’expansion ultérieure.
 

Ce compromis boiteux ramena néanmoins la paix, paix garantie côté protestant par un réseau de places fortes et une puissance militaire encore respectable.

Le successeur d’Henri IV, Louis XIII, fit une première entorse à cet équilibre précaire en assiégeant et réduisant La Rochelle, principale ville protestante et en désarmant le parti protestant, qui se vit désormais à découvert.


Et ce fut le Roi Soleil, son successeur, qui mit fin à la cohabitation en déclarant la R.P.R. (Religion Prétendue Protestante) hors-la-loi par l'édit de Fontainebleau, et en envoyant ses dragons convertir de force les récalcitrants, qui leur devaient gîte et couvert jusqu’à signature de leur abjuration.
 

Cet épisode horrible, qui fut dénoncé par nombre de contemporains, étrangers mais aussi français et catholiques, s’accompagna d’exactions sans nombre.
 

4. Résistance et Désert

Apparurent alors les camisards, protestants cévenols qui formèrent des bandes armées résolues à combattre le roi et sa politique.

Fanatisés par leur foi, connaissant le terrain, ils réussirent à défaire plusieurs armées et à inquiéter le pouvoir, attaquant leurs ennemis en chantant des psaumes.
 

Peu reconnu en France, ce mouvement l'est bien plus dans le monde anglo-saxon, qui leur a consacré de nombreuses études et publications.

Le dernier leader camisard, le possédé Abraham Mazel, finit toutefois par périr et les camisards par être vaincus.


Commença alors la période la plus noire du protestantisme français, celle du « désert ».


Les protestants désignent ainsi le long siècle où il leur fallut pratiquer leur foi en se cachant, dissimulant leurs bibles (en posséder une était interdite, leur lecture étant réservée au seul clergé), se réunissant de nuit en forêt pour communier.


S’ils se faisaient prendre, la sanction était lourde : galère, séparation, enlèvement des enfants donnés à d’autres parents, enfermement…
 

5. L'émigration huguenote

Une partie d’entre eux choisit l’exil, vers ce qu’on appelait « le refuge », c’est-à-dire les pays où ils étaient tolérés ou bienvenus : Suisse, Hollande, états calvinistes d’Allemagne, Angleterre et ses colonies, Pays-Bas et ses colonies.
 

Cette émigration fut la plus importante que connut la France, à la fois par le nombre et par la qualité des gens qui émigrèrent.
 

En effet, il s’agissait souvent de gens cultivés, détenteurs d’un certain savoir que perdit alors la France, un peu comme l’Espagne lorsqu’elle expulsa ses juifs.
 

Et comme dans le cas de ces juifs, l'arrivée des huguenots et leur dynamisme eurent des conséquences bénéfiques pour les pays qui les accueillirent.
 

L’ex-président sud-africain Frédéric De Klerk (Leclerc), tout comme Eugène Terre’Blanche tiennent leurs noms de huguenots qui après avoir fui la France pour les Pays-Bas, allèrent s’installer dans la colonie du Cap, la future Afrique du sud.

La-bas, ils emportèrent leur foi intransigeante, mais aussi leur connaissance du vin. Aujourd'hui leur souvenir est inscrit dans la géographie (il y a une vallée des huguenots).

Plus près de nous, Berlin fut conçue par des huguenots exilés, et de Mézières fait partie de leurs nombreux descendants, tout comme le militaire Adolf Galland, qui œuvra dans la Luftwaffe pendant la Seconde Guerre mondiale.


Enfin, l’horlogerie suisse ne serait pas la même sans les nombreux artisans français qui s’y investirent.


6. La reconnaissance


Par l’Édit de Versailles, Louis XVI assouplit la législation anti protestante de manière significative, mais c’est la Révolution qui permit aux huguenots, comme aux Juifs, de devenir des Français à part entière et égaux avec les autres citoyens du pays.

Suite à ça, on assista à une sur représentation des protestants dans le monde politique français, presque toujours du côté républicain et à gauche, et à une normalisation de leur présence.


Le post suivant, Protestantisme français (2) : intégration à la nation, mémoire et état des lieux, décrira la situation actuelle du protestantisme en France, les dynamiques qui le traversent et ses positions.

vendredi 20 septembre 2013

Héritages de l'hexagone (5): Japon, lunettes et mangas

Si l'influence française au Japon n'est pas très connue dans l'Hexagone, elle existe pourtant bel et bien. Notre culture y a été une source d'inspiration certaine, et le français a même longtemps été la deuxième langue étrangère étudiée dans l'archipel.

On retrouve cette influence dans certains mangas, notamment des œuvres qui ont été importées en France a posteriori.

Comme exemples, je donnerais les trois séries suivantes, toutes connues par les gens de mon âge:

1. La rose de Versailles est un manga de 1972. L'histoire est celle d'Oscar, la fille d'un général qui, désespéré de n'avoir pas eu de fils, l'a élevée comme un homme.

Éprouvée à l'art du combat et de l'escrime, elle gravite dans l'entourage de la reine Marie-Antoinette, personnage important de l'histoire, dont elle devient la responsable de sa protection. En grandissant, Oscar découvre les problèmes du pays qui aboutiront à la Révolution.

Le succès de cette œuvre au Japon fut très important et entraina une hausse des visites du château de Versailles par les touristes japonais.

En France, il faut surtout connu par son adaptation en dessin animé sous le nom de Lady Oscar.

2. Lupin III est un manga créé en 1967. Il raconte l'histoire d'un petit-fils d'Arsène Lupin, le célèbre gentleman cambrioleur, qui lui aurait indirectement légué ses secrets dans l'art de la cambriole.

Les ayants-droits de Maurice Leblanc n'ayant pas été consultés, le nom de Lupin ne fut pas autorisé à être utilisé, ce qui entraina l'usage de différents pseudonymes plus ou moins explicites. Ainsi la série est arrivée chez nous sous le nom d'Edgar le détective cambrioleur.

Peu à peu, le nom de Lupin III s'est cependant imposé partout à l'étranger, et depuis l'an dernier il est libre de droits, ce qui va simplifier son identification.

L'histoire est celle des aventures de ce voleur hors du commun, avec ses associés, sa jolie maitresse et rivale, et le tenace et malchanceux policier qui essaye épisode après épisode de l'arrêter. Ce dernier est identifié comme le petit-fils de Heiji Zenigata, héros de romans policiers connus au Japon.

Au moins un long métrage a été tiré de la série.

3. Enfin il y a l'excellente série Cobra, créée en 1978 et rendue célèbre chez nous par la série télé (dont plus jeune j'étais un grand fan).

Le héros, Cobra, est un aventurier dont la guilde des pirates de l'espace a juré la mort et qui dispose d'une arme sans équivalent: le psycho gun (bizarrement traduit par "Rayon delta" en VF), un canon à la puissance dévastatrice dissimulé dans son bras et dont il guide le rayon par son esprit.

Il vit dans un vaisseau avec son androïde féminin Armanoïde, enchainant les aventures au gré des rencontres.

L'influence française dans Cobra est indirecte mais bien réelle puisque l'auteur reconnait que le style de son personnage lui a été inspiré par Jean-Paul Belmondo dont il était un grand fan. 

Et c'est vrai que Cobra a la gouaille, le flegme humoristique, le côté séducteur et même un peu des traits de notre Bebel national.

Et c'est avec un autre acteur français très apprécié au Japon que je terminerai ce post: Alain Delon. 

Très connu en Asie, celui-ci a même donné son nom à une marque de lunettes de soleil, qui a inspiré cet étrange site où l'auteur a photographié chaque jour une personne portant les lunettes de la célèbre star.

mardi 17 septembre 2013

Religieux = réac?

Avec les débats sur le mariage pour tous sont ressortis les vieux clivages français: gauche contre droite, progressistes contre réactionnaires, humanistes contre bigots, etc.

On a notamment encore réactivé l'image d’Épinal d'une église forcément conservatrice, complice de la réaction, au projet de société inhumain et inégalitaire, etc. Est-ce si vrai?

Poser la question est déjà y répondre, et l'idée de ce post est de souligner qu'en fait le rôle de l'église n'est pas toujours si uniformément noir.

Mieux, à plusieurs reprises des chrétiens (nous parlerons ici des catholiques), ont été à l'avant-garde sur les questions de mœurs ou de politique, voire un moteur pour lutter contre les inégalités ou les injustices.

La première époque fut le Moyen Age, quand l'église catholique reprit le legs de l'empire romain.

Cette perpétuation de l'héritage romain concerna l'écriture et l'étude, même si c'était bien entendu biaisé par la doctrine.

Puis ce fut à l'initiative de l'église qu'un certain nombre de garde-fous sociaux furent mis en place: droit d'asile dans les églises, canalisation de la violence dans les duels et tournois, assistance aux miséreux par la charité, recueil des orphelins et enfants abandonnés, etc.

Bien sûr, le clergé avait aussi une position de force, collectait ses propres impôts et réprimait les déviances doctrinales ou les tièdes. Bien sûr on y faisait carrière et les abus étaient légion.

Mais cela n'enlève rien au fait que c'est de cette institution que vinrent les réponses les plus organisées aux misères du temps, et que cette aide n'avait pas de but mercantile.

Deuxième point, on associe aussi souvent la colonisation avec l'évangélisation.

C'est vrai que la conquête des âmes constitue une motivation puissante du christianisme et que les ecclésiastiques profitèrent sans trop de scrupules des conquêtes militaires les plus sanglantes.

Elles laissèrent même instrumentaliser leurs martyres pour faire intervenir des puissances, comme au Vietnam où la France intervint sous le prétexte d'y protéger les missions catholiques.

Mais c'est également vrai que la convergence des intérêts était circonstanciel et que, si de nombreux prélats avaient pour but la puissance temporelle, il y en eut toujours pour penser que leur magistère consistait à protéger toutes les créatures de dieu, et à convertir par la persuasion plutôt que par la force.

Sur ce sujet, l'histoire des reducciones du Paraguay est édifiante. Les jésuites créèrent là-bas de véritables villes indigènes, dont la population était recrutée par la persuasion et l'exemple, et soustraite à la brutalité des colons et des chasseurs d'esclaves.

Leur évangélisation était bien sûr le but, mais elle se faisait par le biais d'une intégration à la vie moderne, apprentissage de métier, soins, alimentation, et également protection.

Ces espèces d'états théocratiques et utopiques finirent démantelés suite aux pressions des colons ibériques. On peut naturellement contester la finalité de la conversion, mais les bienfaits apportés furent réels, et la méthode pacifique.

Le personnage de Bartolomé de Las Casas est également un exemple des deux facettes de la religion. Ce prélat passa sa vie à lutter pour la défense des Indiens d'Amérique et contre les abus de la colonisation, basant cette lutte sur le message chrétien.

Plus tard dans le temps, l'abbé Grégoire fut un autre des ces religieux aux idées généreuses. A l'époque révolutionnaire, il prônait l'égalité totale des citoyens, l'émancipation des esclaves et métis des colonies, à une époque où le débat était loin d'être tranché et où ces positions étaient novatrices.

Indépendamment de la question coloniale, il fut aussi une figure importante dans la rédaction des droits de l'homme, la tolérance religieuse et l'édification de la république, affirmant lui aussi s'appuyer sur le message chrétien.

Plus près de nous, le théologien Albert Schweitzer, un protestant cette fois-ci, fut aussi célèbre pour ses missions humanitaires que pour sa condamnation du colonialisme.

Enfin, il faut citer la doctrine sociale de l'église, qui fut une prise de position élaborée par le Vatican dénonçant les excès du capitalisme dès le XIXième siècle.

Cette doctrine a été une source d'inspiration pour une branche, évidemment plus discrète en France que l'obédience marxiste, du Parti Socialiste, comme d'ailleurs pour une partie de la droite, notamment gaulliste.

Et pour terminer, qui peut condamner le combat de l'Abbé Pierre, qui se base lui aussi sur sa foi catholique?

Tout ceci pour montrer que réduire l'église au fameux goupillon, à une puissance de l'ombre et un pouvoir cruel opposé à une gauche bienfaitrice est très réducteur.

Je finirai ce post par une remarque.

L'émergence médiatique (car je ne doute pas qu'il en existe) d'un équivalent musulman à l'Abbé Pierre ou au Dalaï-lama ferait beaucoup plus pour l'image de l'islam que toutes les manifestations du monde...puisse-t-il en apparaître un dans les années qui viennent, pour contrebalancer les Merah et autres Ben Laden qu'on nous montre à longueur de JT.

lundi 16 septembre 2013

La bise

J'ai un problème avec la coutume française de faire la bise aux filles au travail. C'est quelque chose qui m'a toujours agacé et mis dans l'embarras.

Ce qui me gêne n'est pas tant l'acte en soi, encore que poser ses lèvres sur certaines peaux ne m'attire pas forcément. Non, ce qui m'embête c'est que ce n'est absolument pas carré, pas égalitaire, pas systématique.

Je m'explique: déjà, à chaque fois qu'on salue une fille, il faut se poser la question de savoir si on doit ou non lui faire la bise. Et si on décide que oui, il faut déterminer combien de bises on fera (généralement entre 2 à 4).

Ensuite, là où ça se complique et où pour moi la gêne est grande, c'est que faire la bise induit une hiérarchie.

En effet, quand on entre dans le système de la bise, il y a les filles à qui on la fait, et celles à qui on ne la fait pas. Cela peut devenir compliqué lorsque les deux sont mélangées: il faut alors gérer l'exception.

Par exemple, si on arrive dans un groupe de filles où l'on fait la bise à une seule personne, cela sous-entend une familiarité avec la personne.

Les autres peuvent se dire "ils se connaissent, ils sont potes", alors que si ça se trouve, cette bise n'est que la simple continuation du fait qu'on a fait la bise une fois et qu'on continue mécaniquement (une reculade pourrait être mal prise).

Autre cas: si on arrive dans un groupe de filles où l'on fait la bise à une majorité et qu'il en reste une à qui l'on ne la fait pas, il risque d'y avoir un moment de gêne quand après avoir fait le tour des joues on devra lui tendre la main, ce qui revient quelque part à l'exclure.

Nouvelle figure problématique: on arrive dans un groupe de filles qu'on embrasse d'habitude mais où se sont greffées d'autres filles. Que doit-on faire avec elles? Les embrasser, créant un précédent? Ne pas les embrasser, créant une cassure?

A ce problème s'ajoute celui des biseurs fous, c'est-à-dire ces mecs un peu lourds qui frétillent à l'idée de faire la bise aux filles, qui n'ont aucune gêne et qui, lorsqu'on se retrouve à saluer un groupe de filles avec l'un d'eux, mettent par terre toutes les stratégies péniblement mises en place.

Bref, quand on a une tendance à la prise de tête comme moi, on peut très vite se trouver à calculer, à hiérarchiser, quasiment à tenir un fichier de bises ou à éviter les gens pour n'avoir pas à gérer cette situation.

Dans mon job actuel, mes collègues sont essentiellement féminines, ce qui multiplie les soucis de ce genre. D'autant qu'une des personnes avec qui je travaille m'a fait la bise dès le premier jour, alors que les deux autres non.

De plus mon unique collègue masculin embrassant tout le monde, je me sens en porte à faux et ne sais pas comment "gérer" mes deux autres collègues femme...

Je sais aussi que j'ai déjà froissé plusieurs personnes par cette incapacité à gérer. Une secrétaire m'a fait une fois la bise, et je lui ai serré la main la fois d'après, ce qui l'a très visiblement vexée. Du coup je me suis mis à l'éviter, d'autant qu'elle gravite avec une quantité d'autres filles, donc un fort potentiel de cas complexes à gérer...

Et je parle pas du cas du nouvel an, où les compteurs sont brutalement remis à zéro!

Pour toutes ces raisons, j'envie grandement les pays, entre autres les anglo-saxons, où les contacts de ce genre sont prohibés et où un "hi !" asexué est de rigueur.

A la limite, je peux même préférer les endroits où la bise est systématique (comme dans ma première boîte), et où donc l'on n'a pas à s'embêter avec toutes ces subtilités.

La prochaine fois que j'aurais envie de parler complexes, j'évoquerai le tutoiement, qui me pose le même genre de problème (!)