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samedi 2 mai 2026

Chanson (37): Sinner man

La chanson Sinner man appartient au genre musical negro spiritual. Ce terme, qui en notre époque minée a peut-être été renommé pour ne plus utiliser le N-word, désigne un style de chants religieux interprétés par la communauté afro-américaine.

Il est né pendant l'abominable période de l'esclavage et de la ségrégation, et ses paroles s'appuient beaucoup sur les textes bibliques, singulièrement ceux de l'Ancien testament.

Cette appétence pour la première partie de la Bible est due au fait que la culture nord américaine a longtemps été très majoritairement protestante et que cette branche du christianisme y est particulièrement attachée.

Mais c'est aussi parce que les Afro-Américains faisaient une forme d'identification entre leur destin et les longues tribulations des Hébreux avant qu'ils n'arrivent à la terre que Dieu leur avait promis.

Ce message résonnait particulièrement pour ceux qui avaient été arrachés à leur sol et que leur peau désignait comme à peine plus que du bétail.

La première version de Sinner man que j'ai entendue était celle de Sixteen horsepower, un groupe d'alternative country (j'ai évoqué ce style dans un précédent post) que j'aime beaucoup.

J'ai ensuite découvert qu'il était une sorte de classique, et qu'il avait également été brillamment interprété par Nina Simone, dont il est devenu l'un des titres phare.

Comme pour beaucoup de chants traditionnels, la mélodie de Sinner man est répétitive et accrocheuse, plus ou moins sophistiquée ou épurée selon l'interprète, mais personnellement c'est surtout le texte qui m'a touché.

En effet ce morceau harangue l'homme pêcheur, lui demandant où il pourra se cacher quand Dieu viendra lui demander des comptes, sachant qu'à ce moment-là il sera trop tard.

Au fur et à mesure des couplets, le pêcheur en question fuit dans diverses directions, demande de l'aide aux rochers, à la rivière, à la mer, etc. puis à son créateur, lequel le renvoie vers le Diable, qui l'attendait.

Les mots sont simples mais ils décrivent puissamment le dilemme chrétien, la terrible peur de l'enfer et la difficulté de ne pas s'abandonner au Mal, même en sachant le terrible prix qu'il faudra payer ensuite.

J'ai retrouvé en l'écoutant toute la force du calvinisme dans lequel j'ai été éduqué, et ce que cette version intransigeante de la foi, avec son importance du devoir et son implacabilité divine pouvaient avoir de dur, bien loin du purgatoire ou des oeuvres que l'on peut trouver dans d'autres branches du christianisme.

Cette chanson me rappelle surtout ces moments, que sans doute tout le monde vit un jour ou l'autre, où l'on se rend compte que la vie n'a pas d'autre issue que la mort, que quoi que l'on fasse elle nous attend, et que le combat désespéré et quotidien que l'on mène quand même contre elle tant qu'on a des forces est bel et bien perdu d'avance.

On a alors envie d'implorer quelqu'un ou quelque chose pour nous sortir de cette angoissante impasse, pour nous délivrer de ce poids et nous permettre de fuir.

Les deux versions de Sinner man que je connais sont très différentes, mais chacune d'entre elles porte ce message de façon poignante, et magnifique.


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dimanche 11 mai 2025

Orthodoxes et schismatiques (9) - L'islam : le sunnisme

L’islam était uni pendant la vie de Mahomet.

Après son décès se posa la question de sa succession, puisque, s'il était un prophète, il était également un dirigeant politique.

Deux visions de sa succession s'opposaient.

Certains préféraient choisir le nouveau calife dans la famille de Mahomet, en la personne de son gendre et cousin Ali, d’autres étaient partisans de l’élire parmi ses compagnons.

Ces derniers eurent gain de cause, puisque c’est Abou Bakhr, un disciple historique (on dit qu’il fut le premier homme à suivre le nouvel enseignement) qui devint le nouveau calife.

Lorsqu’il mourut à son tour lui succédèrent deux autres califes que les traditions disent "bien guidés" : Omar puis Othman.

De nombreuses crises agitaient toutefois l’empire, qu’il s’agisse de tribus rebelles ou déjà de gens dont l'interprétation de la nouvelle religion divergeait (il existe quelques exemplaires de Corans alternatifs de l’époque, à l’instar des nombreux évangiles apocryphes que connut le christianisme avant de se stabiliser sur un canon).

C'est dans ce contexte qu'Othman fut assassiné, et c’est cette fois-ci Ali qui lui succéda.

Pendant son règne les divisions au sein du califat continuèrent à s’amplifier, s'accompagnant de guerres et de violences.

Une partie des musulmans, tenant Ali pour responsable de ces divisions, finit par contester son autorité.

Prônant une vision de l'islam détachée de toute idée dynastique ils constituèrent les kharidjites, la branche la plus minoritaire de l'Oumma (dont je parlerais dans un autre post). 

Un autre groupes s'opposa frontalement à lui, ce qui aboutit à son assassinat.

C'est cet événement qui scella la division de l'islam.

Les partisans d'Ali, reconnu par eux comme le vrai successeur de Mahomet , deviendront les chiites.

A contrario, d'autres souhaitèrent la poursuite du califat mais considérèrent que la doctrine, la sunna, devait être le socle de la croyance musulmane plutôt que le principe dynastique. 

Il fondèrent le sunnisme, qui regroupe 80% des musulmans aujourd'hui.

En plus du livre saint, les sunnites se basent donc sur la vie de Mahomet, son enseignement mais aussi ses faits et gestes, ce qu’il approuvait ou désapprouvait, etc.

Le Prophète reste en effet l’exemple du musulman parfait, et tout croyant a le devoir de s’en inspirer.

Comme l’islam en général, le sunnisme est largement décentralisé (rien de comparable à la hiérarchie catholique) et connait plusieurs subdivisions.

Il y notamment le découpage en quatre écoles, chacune portant le nom de l’imam qui la fonda.

Je ne sais pas trop à quoi elles correspondent d’un point de vue théologique, mais chacune est majoritaire dans une région du globe. Il s’agit de :

- L’école hanafite : c’est la plus ancienne et aussi la plus nombreuse en nombre d’adeptes (on les estime entre un tiers et la moitié des musulmans). Elle est majoritaire chez les peuples turcophones, du sous-continent indien, chez les Afghans et les Syro-Libanais.

- L’école malékite : deuxième en nombre de fidèles, elle domine largement en Afrique du Nord, à l’exception de l’Egypte, et dans la moitié nord de l’Afrique subsaharienne. De ce fait c’est aussi la principale école des musulmans de France.

- L’école chaféite : elle est la plus importante en Indonésie, premier pays musulman du monde, et dans les pays d’Asie du sud qui la jouxte (comme la Malaise) ainsi que sur la côte est de l’Afrique, avec d’importantes communautés en Irak, Turquie, Egypte et Yémen.

- L’école hanbalite : école la plus conservatrice, elle est prépondérante dans la péninsule arabique, et son plus important bastion est l’Arabie saoudite.

Chacune de ces écoles connait elle-même des subdivisions, certains points de doctrine ou théologiques sont partagés par plusieurs écoles, il existe des confréries, etc.

Mon impression est qu’on retrouve dans le sunnisme le même foisonnement décentralisé que dans le protestantisme, ce qui explique par ailleurs la difficulté pour nos états sécularisés de trouver un interlocuteur unique pour dialoguer avec les communautés musulmanes.

Dans toute cette diversité, certains groupes sont particulièrement connus en Occident.

1. Les salafistes

Les adeptes du salafisme ont une lecture littéraliste du Coran et pour but la restauration d’une société musulmane à l’image qu’ils se font de celle des premiers croyants.

Leur vie s’ordonne autour de principes très tranchés, séparant tout entre ce qui est licite et ce qui est illicite, et ils veulent se préserver des innovations de la modernité.

La première manifestation de cette doctrine est vestimentaire, mais cela peut descendre jusqu’à la position correcte pour dormir.

On distingue trois options dans le salafisme.

Il y a tout d’abord les quiétistes, qui, se concentrant sur la religion, veulent se retirer au maximum du monde pour se consacrer à Allah.

On pourrait les comparer aux amishs ou à certains ultraorthodoxes juifs.

Il y a les politiques, qui veulent peser sur le monde en entrant dans l’arène pour hâter l’état islamique, un peu comme le font les frères musulmans ou la moral majority chrétienne aux Etats-Unis.

Et il y a les plus connus, auxquels les salafistes sont souvent réduits : les terroristes, ceux qui veulent imposer leur loi par le fer et le feu et combattent au sens littéral du mot la mécréance sous toutes ses formes.

Malgré ces différences, il y a néanmoins une constante dans ces trois modèles, c’est la difficulté de cohabiter avec le monde qui les entoure, suscitant des frictions fréquentes et posant de véritables défis dans nos sociétés plurielles.

Les dernières années les ont en effet vu remporter d’importants succès un peu partout dans l’Oumma, où ils apparaissent pour beaucoup comme une sorte d’idéal, prescripteur de normes de vie.

Leur expansion est concomitante de l’importance du halal et de l'endogamie accrue qu'on peut tous constater.

2. Les soufis

Pour beaucoup de gens le soufisme est attaché une image orientaliste un peu réductrice : celle des derviches tourneurs, de leur vrai nom mevlevis, ces hommes habillés de blanc qui tournent sur eux-mêmes jusqu’à la transe et sont devenus une image d’Epinal de l’empire ottoman.

Au-delà de ce cliché, le soufisme est une branche ésotérique de l’islam sunnite.

Sans m’enfoncer dans la complexité foisonnante de leurs doctrines, j’ai retenu l’idée d’un chemin personnel vers Allah, d’une forme de renoncement aux aspects matériels du monde, un peu comme les sâdhus ou les moines mendiants, d’une initiation a des vérités cachées.

Pour atteindre leurs objectifs, les soufis utilisent plusieurs chemins, comme cette étrange danse, ou plus souvent une surenchère dans la prière et le jeûne.

Cet aspect mystique et ces pratiques un peu extrêmes les ont souvent rendus suspects à la fois auprès des autorités (la Turquie moderne les a un temps interdit) et des musulmans plus traditionnels.

On sait qu’aujourd’hui ils sont condamnés par les adeptes de l’islam littéraliste.

On sait aussi que cette variante de l’islam a fasciné plusieurs intellectuels occidentaux dont certains s'y convertirent, à l’instar de l'inclassable René Guénon.


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jeudi 1 mai 2025

Engagé

Un de ces dimanches j’ai passé un moment assez désagréable.

Durant le repas, je me suis retrouvé avec une personne d'extrême droite, du modèle "matrixée" comme disent mes enfants.

Elle est partie sur un discours structuré et argumenté à propos de la sinistre actualité mondiale pour en arriver à quelques discours intensément pro-Poutine, pour la tradition et exaltant la supériorité de la religion chrétienne, de préférence orthodoxe.

Passionnée, voire obsessionnelle, je sentais qu'elle croyait profondément à ce qu'elle disait, qu'il serait très dur de souligner les contradictions ou les prémisses fausses, voire que ça pourrait même être dangereux, dans le sens où ça risquait d'ébranler un équilibre personnel qu'on sentait largement construit sur ces idées (sans parler du conflit potentiel).

J'ai mollement répondu, laissant entendre que je n'étais pas franchement d'accord, et me suis échappé de ce sujet le plus rapidement que j'ai pu.

Cette personne est par ailleurs quelqu'un que j'estime beaucoup, courageuse et droite, impliquée dans sa famille et ses amis, et porteuse d'une grande intégrité morale.

En fait, c'était l'archétype de l'homme de conviction, dont j'ai croisé beaucoup d'avatars au cours de ma vie.

Celui-ci était d'extrême droite, mais le modèle peut se décliner à l'infini. Il aurait pu être écologiste, musulman, lutte ouvrière ou témoin de Jéhovah, cela importe peu, j'aurais retrouvé les mêmes caractéristiques.

Attention, je ne dis pas que toutes les idéologies et religions se valent, simplement qu'il y a un profil d'homme "engagé" que l'on peut retrouver partout.

Mon premier contact avec ce genre de personne a été religieux.

Les rituels de ma famille protestante étaient nombreux: culte dominical, prière ou chants avant le repas, magazines de lecture bibliques adaptés aux âges, disques de cantiques...

Il y avait des rites de passage aussi: camps de vacances, école du dimanche (autre nom du catéchisme), puis communion (une seule) ouvrant le droit à participer à la Sainte Cène.

Dans ma famille proche, ce protestantisme était paisible et non envahissant, une sorte de variante du catholicisme tranquille de mes amis du coin.

Mais une partie de ma famille était beaucoup plus impliquée et militante, avec une vie organisée autour de Dieu et des fidèles.

Ils n'étaient pas en conflit ouvert avec le reste du monde, mais détenant la vérité, ils leur étaient supérieurs, et avaient pour devoir de témoigner pour les amener à la vraie foi, et aussi de se préserver de la tentation en restant au maximum entre eux.

Avec le temps et les rencontres, j'ai pris mes distances avec cette vision des choses.

Je n'ai jamais heurté frontalement ni rejeté tous ces gens, d'abord parce que je crois à la liberté d'opinion tant que les autres sont respectés et que c'était le cas.

Et ensuite parce qu'une grande partie d'entre eux était réellement sympathique, et "faisait le bien" dans l'optique chrétienne certes, mais avec pour résultat tangible de donner aux pauvres, de garder des enfants handicapés, de monter des structures de charité, etc...de faire tous ces actes qui améliorent concrètement la vie des autres.

Parmi eux il y eut même des gens qui aidèrent des esclaves en fuite au début du 20ième siècle et d'autres qui cachèrent des Juifs pendant les rafles allemandes de la seconde guerre mondiale.

Quelle que soit l'idéologie ou la croyance qui les motivaient, ces actes courageux restent des actes courageux, qui méritent respect et admiration.

Pendant la période difficile où j'oscillais entre sortir du groupe et y rester, alors que je constatais que peu à peu la magie divine ne fonctionnait plus pour moi, j'ai ferraillé plus d'une fois avec de vrais croyants missionnaires convaincus qui désiraient me ramener au bercail.

C'était des moments pénibles et douloureux, et lors du "débat" qui m'a inspiré ce post, j'ai eu le sentiment de rejouer cette partition.

Ce n'était pas la première fois d'ailleurs, ça m'est même arrivé souvent, que ce soit avec une amie algérienne qui est aussi une pieuse musulmane au prosélytisme discret et aux convictions en béton, ou avec un collègue d'origine cambodgienne qui avait rencontré tardivement le Bouddha.

Curieusement, je ne crois pas avoir rencontré de catholiques prosélytes: plusieurs fois des croyants parfois très fermes, mais toujours avec une distance supplémentaire. L'effet majoritaire? La domination de la gauche culturelle dont l'anti catholicisme est un pilier?

L'état d'esprit que je décris se rencontre aussi côté politique.

Je l'ai souvent vu chez certaines personnes de gauche et d'extrême gauche ancienne version, dont j'ai côtoyé un grand nombre pendant la première moitié de ma vie et dont certains essayaient aussi de me convertir.

Enfin plus récemment je l'ai vu chez l'extrême droite et chez les "wokes", c'est-à-dire la gauche moderne. Mais cette dernière n'a pas cherché à me convertir vu qu'étant un homme hétérosexuel, blanc, chrétien et quinquagénaire j'appartiens à la catégorie irrécupérable de leur système.

Quels sont les points communs que je trouve entre tous ces gens, qui généralement se détestent entre eux et se considèrent comme diamétralement opposés?

Il y a tout d'abord une conviction très marquée, une idée centrale, qui constitue pour ainsi dire la racine et l'enjeu de leur vie.

Chacun à sa manière va essayer d'appliquer cette conviction dans sa vie. Ils ne se contentent pas seulement d'une adhésion intellectuelle, ils veulent pratiquer, montrer.

Les plus visibles de ces pratiquants sont aujourd'hui les musulmans et les écologistes, chez lesquels l'ostentation fait partie de la conviction.

Le deuxième point c'est que de leur croyance découle une mission, qui est de corriger le monde, de convaincre et/ou de combattre ceux qui sont dans l'erreur, de les "sauver" au sens biblique du terme, surtout lorsqu'il s'agit de personnes qu'ils aiment ou estiment.

Cette combinaison fait qu'il peut être douloureux de débattre avec ces personnes, parce que certaines d'entre elles débordent de bonne volonté et de sincérité, et veulent notre bien avec une telle force qu'on peut être gêné ou effrayé de refuser.

L'opposition frontale peut d'ailleurs ne pas être sans conséquences. On sait le sort réservé aux apostats par les musulmans, mais sans aller jusque-là les personnes convaincues ont souvent une vision binaire nous/eux très marquée.

Refuser de rejoindre le droit chemin sera payé par l'enfer, et ne pas prendre leur vérité avec suffisamment de sérieux peut constituer un affront et transformer l'amour en haine brutale.

J'ai personnellement un scrupule plus personnel à aller à l'affront, c'est la peur de convaincre.

La perte de la foi est un événement très dur, profondément déstabilisant. Un monde personnel s'écroule, et certains ne peuvent pas le supporter.

Un dernier point que j'ai pu noter chez les "engagés" c'est une dose plus ou moins grande sinon de paranoïa, du moins du sentiment d'être la victime des autres, d'une injustice, que leur groupe n'a pas la place qu'il mérite et qu'on lui fait du tort.

Je me rends compte que mon portrait est plutôt à charge, mais comme je le disais en parlant de l'homme qui m'a inspiré ce post, les gens de ce modèle sont souvent courageux, persévérants, entreprenants et moins sensibles au désespoir.

Je pourrais donner comme exemple les gens qui travaillent aux soins palliatifs et ceux qui accompagnent les condamnés à mort, que ces derniers le soient par la maladie ou la justice.

On sait que les croyants sont sur représentés parmi ces postes.

Il faut en effet une force peu commune pour se croire capable d'apporter quelque chose à des gens qui vont mourir, cette force s'appuyant en l'occurrence sur la conviction qu'il y aura autre chose après, que rien n'est joué, etc.

Dans le cadre des guerres, on peut aussi penser aux kamikazes, dont le sacrifie pour une cause s'appuie sur une croyance inébranlable en cette cause.

Je me souviens avoir lu un témoignage des révoltés syriens de 2011, admiratifs du mépris de la mort affiché par les mouvements jihadistes qui attaquaient sans ciller les troupes d'Assad.

Plus près de nous le gendarme Beltrame était un catholique convaincu, et ses proches disent que ça a joué dans son sacrifice héroïque lors de la prise d'otages.

Je terminerai par trois points.

Le premier c'est qu'il est souvent difficile de vivre avec des gens réellement engagés.

D'une part, ils ne pourront jamais plier le monde dans le sens qu'ils souhaitent mais n'y renonceront jamais: ils seront donc toujours insatisfaits.

D'autre part, ils vivent difficilement l'altérité, tellement au coeur de nos sociétés actuelles, et notamment l'altérité qui leur ressemble, les autres engagés.

Le second point c'est que j'ai souvent eu l'impression que certains sont pré disposés à l'engagement, que cette prédisposition soit innée ou liée à l'éducation (quelque part, je suis un peu concerné).

J'ai souvent été épaté par les parcours de maoïstes convertis à l'islam radical, ou de gens d'extrême gauche passés à l'extrême droite, etc, comme s'ils avaient besoin d'un absolu en béton pour être eux-mêmes, la nature dudit absolu ne comptant finalement pas tant que ça.

Enfin, le dernier point c'est que les vrais croyants ne sont pas si nombreux.

Beaucoup de militants ne font que suivre le mouvement, par conformisme, par intérêt, parce que ça leur apporte une gratification quelconque, parce que c'est à la mode, etc.

Et finalement je me dis que c'est sans doute mieux comme ça.

mercredi 24 avril 2024

Livres (36) La haine orpheline et le harcèlement - "Eux" et "nous"

Il y a peu je parlais avec une chrétienne pratiquante de ce qui m'avait éloigné de la religion et ce qui me faisait m'en méfier et souvent la rejeter.

Au final j'ai trouvé que le meilleur résumé de ma réticence était la formule "eux contre nous".

Les religions abrahamiques portent en effet en elles un germe totalitaire, qui s'épanouit plus ou moins selon l'époque et le contexte.

Le fait de détenir LA vérité, qui est unique, est lourd de conséquence. Cela implique une supériorité sur ceux qui ne la détiennent pas et sur ceux qui volontairement ou non, ne suivent pas les règles liées à cette vérité.

Plusieurs attitudes sont possibles vis-à-vis de ces derniers.

On peut souhaiter les convertir de gré ou de force, si la religion le permet ou l'encourage. Le christianisme et l'islam sont dans cette configuration, ce qui est une des explication de leur succès, tandis que la religion mère, le judaïsme, ne l'est pas (ou ne l’est plus selon certains historiens).

On peut les mépriser et les ignorer pour s’en préserver: les salafistes, les amish et les juifs orthodoxes donnent trois exemples de stratégie d'évitement et d’entre soi, évitement qui pose généralement tôt ou tard des problèmes à la société majoritaire.

On peut enfin les maudire et vouloir les détruire en tant que communauté. J’ai lu dans l'ancien testament des passages où Dieu demande explicitement au peuple élu d'exterminer telle ou telle tribu, allant jusqu'à punir toute indulgence à leur égard.

Ces passages ont été repris par beaucoup de "peuples élus" sur la planète pour justifier leurs conquêtes.

Il y a les sionistes religieux, évidemment, puisqu'ils considèrent que la Torah est leur histoire, que les ordres de Dieu sont toujours d'actualité et qu’eux seuls sont légitimes dans une Palestine plus ou moins élargie.

Mais il y en a aussi beaucoup dans le monde protestant, dont les membres sont de gros lecteurs de l'ancien testament.

On peut citer les Afrikaners dans leurs rapports avec les kaffirs qui les précédaient en Afrique du Sud, ou les Américains avec leur théorie de la destinée manifeste justifiant génocide et relégation des indigènes.

Je connais peu les textes et théories orthodoxes et je n'ai pas lu le Coran, mais le messianisme russe, porté par l'idée de Moscou la troisième Rome, et les conquêtes de l'islam procèdent aussi de cette nécessaire domination/destruction du monde païen/kouffar.

D’autres oppositions naissent lorsqu'au sein d'une même religion apparaissent des divergences d’interprétation. Chaque groupe défend alors sa vérité, la seule valable, naturellement.

Ainsi au cours des siècles l'église catholique a-t-elle été parcourue de schismes et d'hérésies, toutes farouchement combattues.

Certaines branches, comme les cathares ou les jansénistes, ont été tout simplement détruites.

D'autres ont donné naissance à des versions concurrentes du christianisme.

Ainsi le schisme de 1054 avec le monde orthodoxe n’a jamais été annulé : les deux blocs existent toujours aujourd'hui.

La Réforme fut une autre déchirure. Les guerres qui la suivirent ensanglantèrent l'Europe et ses dépendances pendant près d'un siècle, et la rivalité qui a remplacé les combats ne s'est un peu atténuée que très récemment, avec la déchristianisation et la concurrence de l'islam.

Cette dernière religion a elle-même connu ses propres schismes, le plus important étant l'apparition du chiisme, en guerre plus ou moins permanentes avec les sunnites jusqu'à nos jours.

L'islam est d'ailleurs aujourd'hui la proie de ce puissant mouvement de fermeture au reste du monde dont je parlais, la dichotomie halal/haram y devenant de plus en plus centrale, et de plus en plus problématique dans un monde où les contacts entre communautés vont croissants.

Au-delà du religieux à proprement parler, on trouve ce même phénomène de "eux contre nous" dans les religions civiles, censément détachées du sacré, que l'on trouve surtout à gauche. Le communisme était (est?) une forme de religion, dont le fanatisme, le sectarisme et les excès n'ont rien à envier aux gens du livre.

A l'image des Torquemada ou des sultans les plus rigoristes, les adeptes de Lénine pratiquèrent en effet l'excommunication, le contrôle de la pensée, combattirent impitoyablement les déviants et les tièdes et se donnèrent pour but d’exterminer leurs adversaires, les "mauvaises classes".

Des études suggèrent même que les gens de gauche cherchent plus spécifiquement leurs partenaires sexuels ou sentimentaux en fonction de leurs idées, un peu comme une musulmane s'interdit toute relation sentimentale avec un kouffar...

Ceci étant dit, est-ce que ce "eux et nous" est spécifiquement religieux/idéologique? Est-ce que ça ne va pas un peu plus loin que ça et que ça n'est pas tout simplement intrinsèque à notre espèce?

C’est cette réflexion qui m'amène à parler de La haine orpheline, l'étonnant livre de Peggy Sastre, auteure dont j'apprécie beaucoup les articles depuis plusieurs années.

Elle y expose la théorie aussi fascinante que dérangeante que nous sommes mus dans la plupart de nos comportements par la génétique et par notre état de primate se reproduisant sexuellement.

Via des articles de scientifiques (l'appendice est énorme) et des comparaisons avec nos cousins chimpanzés, gorilles et autres bonobos, elle souligne les réflexes conditionnés par la quête de perpétuation des gènes qui sous-tendrait nos existences.

Ce discours prend à rebrousse-poil les religieux pour qui la nature de l'homme est spéciale et les activistes modernes pour qui tout est construction, ces deux tendances ayant comme point commun de nier la biologie.

Avec Sastre, je pense que ces deux idéologies sont totalement fausses, et que l’existence de têtes de turcs, de dominants et de dominés, de violence expiatoire et d'intrigues chez les mammifères et singulièrement chez les primates prouvent bien que ces comportements nous sont communs.

Parmi les étonnants passages de ce livre, j’ai retenu le comportement des jeunes mâles chimpanzés.

Ceux-ci, lorsqu'ils étaient seuls, avaient tendance à raser les murs.

Lorsqu'ils se retrouvaient à deux ou trois, leur confiance augmentait et ils s'affirmaient plus facilement face à leurs congénères.

Enfin, lorsqu'ils étaient en bande, ils devenaient agressifs et querelleurs, roulant des mécaniques comme un vulgaire groupe de racailles, casquettes en moins.

Au final, c’est comme si l’agressivité était un besoin, une nécessité pour ces mammifères, et qu’étant grégaires et sociaux, l’existence de groupes d’adversaires était également indispensable pour que cette agressivité nécessaire puisse s'exprimer.

Ce livre est bien plus vaste que l'aspect "eux contre nous", mais il laisse entendre que le conflit est consubstantiel aux primates, si ce n'est aux mammifères, et qu'il a une utilité génétique.

Cela semble une donnée inévitable, et d'ailleurs le monde moderne ou moins moderne nous le prouve chaque jour.

Comme je le citais au début de ce post, les melting-pots ayant donné les Pieds-noirs, les Afrikaners et les États-uniens auraient-ils existé sans les Arabes, les Kafirs et les Amérindiens contre lesquels ces groupes se sont définis?

Israël réussirait-il à fédérer des juifs n'ayant que très peu en commun s'il n'y avait pas les Arabes contre lesquels se liguer? Et à l’inverse, qu’est-ce qui réunit de manière inconditionnelle les peuples arabes en dehors du combat pour la Palestine ?

Ce besoin d’un adversaire contre lequel tourner sa haine est utilisé par tous les régimes. Tutsis du Rwanda, Indiens de l’Ouganda, Ouïghours et Tibétains de Chine se sont tous retrouvés dans la peau de l’ennemi juré à détruire et les gens ont marché, indépendamment des intérêts sous-jacents (l'islam des Ouighours et le bouddhisme tibétain tombant à pic pour que Pékin justifie sa remise au pas de régions stratégiques).

Et en Europe, le nazisme avait besoin des juifs pour mettre en oeuvre sa vision du monde, comme le communisme utilisait les koulaks et assimilés pour faire passer la pilule.

Plus récemment et de manière plus policée, on constate qu’en Occident gauche et droite, qui correspondirent longtemps à des idées et modèles de société spécifiques, ont convergé et que leurs oppositions dogmatiques se sont émoussées.

A ce moment est apparue une nouvelle opposition entre localistes et mondialistes, et au retour de vieilles lunes nationalistes qu'on croyait avoir enterrées.

Et si un accord ou un équilibre entre ces deux tendances est trouvé dans le futur, gageons que de nouvelles oppositions, tout aussi existentielles, diviseront la société.

Avec La haine orpheline se posent les questions suivantes, lancinantes et dérangeantes.

Le conflit est-il une nécessité de notre espèce, qui ressurgira toujours de façon inévitable sous une forme ou une autre?

La haine est-elle un besoin au même titre que les autres interactions sociales entre êtres humains?

Un "eux" à haïr est-il indispensable pour bâtir un "nous"?

Sastre donne des pistes pour répondre à ces interrogations, qui en entrainent une autre, tout aussi essentielle: si c’est bien le cas et qu'elle est nécessaire, comment fait-on pour gérer cette haine?

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dimanche 17 mai 2015

Orthodoxes et schismatiques (8) - L'islam : introduction

L'islam est la troisième et la plus récente des religions abrahamiques.

Deuxième confession la plus répandue sur le globe, elle est aussi en pleine expansion depuis plusieurs années, essentiellement pour des raisons démographiques.

Comme je l'ai fait pour les autres religions, je ne vais pas ici parler théologie, mais plutôt d'histoire et de fait social.

L'islam nait dans la péninsule arabique au 6ème siècle après Jésus-Christ. Il se base sur un livre, le Coran, dicté par l'ange Gabriel au prophète Mahomet.

Comme le christianisme le fait avec le judaïsme, l'islam se reconnait un cousinage avec les adeptes de ces deux religions, qu'elle désigne comme "gens du livre".

En revanche, là où la Bible reprenait l'ensemble des livres de la Torah en les complétant par d'autres, le Coran considère ces deux révélations comme altérées, comme une parole divine mal interprétée.

Et donc, si l'on retrouve bien une partie des personnages et enseignements de ces deux autres religions, c'est avec des différences parfois très importantes.

Dès son apparition, cette nouvelle croyance connait bien vite le succès, les disciples de Mahomet se multipliant et finissant, à la suite de nombreuses batailles, par fonder un état religieux: le califat.

Cet état, qui recouvrait la quasi totalité de la péninsule arabique est un modèle de perfection pour les musulmans d'hier et d'aujourd'hui.

Après le décès de Mahomet, il fut administré par divers successeurs qui l'agrandirent énormément, conquérant peu à peu l'ensemble du monde arabe, la Perse, l'Espagne, et fondant des royaumes (ou en convertissant les dirigeants) le long des routes du commerce et de la guerre, en Afrique comme en Asie.

L'expansion arabe finit toutefois par marquer le pas, notamment du fait de la montée en puissance d'une chrétienté tout aussi belliqueuse.

Ce fut alors le monde turc qui prit le relais dans la diffusion de la foi musulmane.

Une partie des descendants de Genghis Khan s'était en effet convertie, et les empires qu'ils se taillèrent en Asie centrale, en Inde, en Anatolie et en Europe de l'Est installèrent cette religion dans les territoires nouvellement conquis.

Aujourd'hui l'islam continue à se développer, mais essentiellement via les migrations, le monde musulman connaissant une fécondité globalement plus forte que le reste du monde ainsi que bien souvent des situations de pauvreté poussant à l'exil.

A l'instar du christianisme, l'Oumma, la communauté des croyants, est également très divisée, et l'islam a généré bon nombre de syncrétismes et religions dérivées.

Les posts suivants vont décrire grossièrement cette complexité.

vendredi 11 octobre 2013

Orthodoxes et schismatiques (7) - Les autres christianismes

Outre les trois principaux rameaux que j'ai évoqués dans mes précédents posts, le christianisme comporte un très grand nombre de branches plus modestes et moins connues.

Ce post va en évoquer quelques-unes, avant de finir sur des mouvements dits restaurationnistes, c'est-à-dire qui se veulent restaurer la vraie église.

1. Les chrétiens d'orient

Sous ce vocable un peu générique, on regroupe un grand nombre d'églises, souvent très anciennes et issues de la partie byzantine de l'empire romain.

Très nombreuses et divisées, elles se distinguent de leurs homologues occidentales par différents aspects.

Je n'entrerais pas dans les détails théologiques (très souvent incompréhensibles pour le néophyte) mais on peut noter que ces différences portent sur la conception de la Trinité (certains nient la nature humaine du Christ, d'autres sa nature divine, certains hiérarchisent les natures, etc.) les rites, les langues, le rapport avec la papauté et parfois la traduction de la bible utilisée.

De plus les traditions de monachisme et d'érémitisme sont très présentes chez les chrétiens d'orient, qui furent les premiers chrétiens à les pratiquer, parfois dans des versions extrêmes qui peuvent rappeler les saddhus indiens.

Quelques exemples de chrétiens d'orient:

Les chrétiens arméniens

On dit que l'Arménie est le plus ancien état chrétien du monde. L'église arménienne a été rejetée par les catholiques et les orthodoxes pour un point de doctrine. Sa langue liturgique est le grabar, une forme ancienne de la langue arménienne.

Du fait de l'importante diaspora arménienne, cette confession est présente dans de nombreux pays.

Les coptes

C'est sans doute la communauté la plus nombreuse. Elle est présente essentiellement dans deux pays.

Premièrement en Égypte, où elle est la minorité religieuse la plus importante (de 7 à 10%) et où on la trouve aux deux extrémités de la société, chez les plus riches et les plus pauvres. Sa langue liturgique est le copte, langue héritée de l’Égypte pharaonique.

S'ils sont globalement tolérés, les différentes constitutions égyptiennes les discriminent en leur interdisant les postes de pouvoir et ils sont régulièrement l'objet de vexations allant jusqu'au pogrome.

Deuxièmement en Éthiopie, où elle représente un peu plus de 40% de la population. L'église orthodoxe éthiopienne s'est détachée de l'église copte proprement dite depuis les années 60, mais on continue à lui donner ce nom.

C'est la confession des classes dirigeantes, celle des ex-empereurs. Sa langue liturgique est le guèze, langue morte d'où est issue la langue principale du pays, l'amharique, et elle s'appuie sur une version particulière de la bible, qui comprend de nombreux livres considérés comme apocryphes par la plupart des autres confessions chrétiennes.

L’Éthiopie est considérée comme le deuxième pays le plus anciennement christianisé au monde.

Les maronites

Venus de Syrie en fuyant les invasions musulmanes, les maronites représentent la plus importante communauté chrétienne du Liban. Leur nom vient de Saint Maron, leur premier patriarche, celui qui élabora leur liturgie avant leur exil.

Leur langue liturgique est majoritairement l'arabe, mais le syriaque, langue ancienne apparentée à l'araméen, est également utilisé.

Les maronites, qui se sont rattachés à la papauté, ont joué et jouent un rôle moteur dans le pays, qu'ils ont très longtemps dominé et où ils ont servi de pont avec l'occident.

Mais l'augmentation de la population musulmane, notamment due à l'afflux de réfugiés palestiniens, ainsi que la guerre civile, l'invasion syrienne et l'instrumentalisation des chiites pilotée par le Hezbollah et l'Iran ont fait perdre aux maronites leur position de force.

A l'instar des autres communautés du pays, ils vivent désormais dans une sorte de "paix armée", gardant jalousement leurs positions et territoires.

Leur diaspora dans le monde est très importante.

Les chaldéens et les assyriens

Ces deux communautés, très anciennes (les assyriens sont les héritiers de l'antique église nestorienne), vivent essentiellement en Irak et en Syrie.

Elles utilisent le syriaque comme langue liturgique et les villages où vivent leurs membres ont parfois l'araméen comme langue maternelle.

Ces églises sont dans une situation tragique aujourd'hui, minorités coincées dans des pays livrés à la guerre civile et proie des fondamentalismes islamiques qui les persécutent.

Le nombre de leurs fidèles ne cesse de baisser, une partie sans cesse plus importante émigre (depuis la seconde guerre du Golfe, le nombre des chrétiens d'Irak a été divisé par deux), et leur langue, qu'on dit par abus être celle du Christ, n'aura probablement plus de locuteurs d'ici une ou deux générations.

2. Les anglicans

L'anglicanisme est le nom de la religion officielle du Royaume-Uni. Cette religion est née d'un conflit entre le roi Henri VIII et le pape qui refusait l'annulation de son mariage. Le roi décida alors la rupture avec Rome et devint le chef de l'église d'Angleterre.

(On peut noter que des conflits de ce type entre les pouvoirs temporels et papauté ont eu lieu un peu partout eu Europe: gallicanisme en France, querelle des guelfes et des gibelins dans le saint empire romain germanique et en Italie, etc.).

Suite à cette rupture, qui s'accompagna d'une violente répression des catholiques, une nouvelle église se structura, à mi-chemin entre le protestantisme, auquel elle emprunta nombre de points de doctrine et le catholicisme, dont elle conserva notamment la hiérarchie.

Son primat est l'archevêque de Canterburry, et son chef le souverain anglais, donc actuellement la reine d'Angleterre.

Aujourd'hui cette église, qui a essaimé dans le monde entier en suivant l'expansion britannique, fonctionne de manière très largement décentralisée: on parle d'églises anglicanes au pluriel.

Pour terminer, je citerai deux rameaux particuliers du christianisme, deux églises qui se revendiquent seules chrétiennes mais ne sont pas forcément reconnues comme telles par les autres confessions, ce qui ne les empêche pas d'avoir de nombreux fidèles de par le monde et une assise territoriale confortables.

- Les mormons

Cette religion, dont le nom officiel est "Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours", a été fondée au XIXième aux États-Unis par Joseph Smith.

Celui-ci aurait reçu la visite de Dieu et de Jésus qui lui auraient indiqué que l'église de son temps s'étant éloignée de la vraie doctrine chrétienne, il serait celui qui la rétablirait dans la vérité.

Quelques temps après, c'est un prophète, Moroni, qui lui serait apparu et l'aurait guidé vers un ouvrage caché sur une colline, le livre de Mormon.

Ce livre raconte l'histoire de juifs installés dans l'Amérique précolombienne, et celle de leur chef, le prophète et guerrier Mormon.

Ce manuscrit vient compléter la Bible et constitue l'une des bases de la théologie des mormons (on trouvera aussi ultérieurement des écrits d'autres prophètes).

En raison de leurs croyances et de leurs mœurs (jusqu'en 1889 ils furent notamment polygames) les mormons furent dans un premier temps persécutés par les autorités américaines, parfois massacrés.

Ils s'installèrent alors en Utah, près du Lac Salé qui a donné son nom à la capitale de l'état (Salt Lake City), dans une région désolée au climat extrême où ils réussirent à s'acclimater au prix d'efforts très importants et d'une solidarité sans faille.

L'église mormone a depuis prospéré et s'est insérée dans la société américaine au point d'avoir fourni le candidat républicain à la dernière élection présidentielle. Leurs chefs ont abandonné la polygamie (à part une petite minorité hors-la-loi) et la discrimination raciale des débuts.

Pour les mormons l'alcool, le thé, le café et le tabac sont strictement prohibés. Il faut œuvrer à la diffusion de la bonne parole (d'où un réseau de missionnaires particulièrement zélés), et donner 10% de ses revenus à l'église.

Un aspect insolite de leur doctrine est l'accomplissement des sacrements pour leurs ancêtres morts, ce qui pousse les mormons à baptiser post mortem tous leurs ascendants identifiés.

Cette tâche énorme a conduit la communauté à devenir l'un des spécialistes mondiaux les plus performants en généalogie.

En effet, une partie importante des ressources de l'église est consacrée à remonter dans le temps pour rendre mormone les familles défuntes de leurs membres.

Les mormons sont ainsi à l'origine d'une norme XML pour les fichiers informatiques de généalogie (la norme GEDCOM) et de FamilySearch, l'un des sites les plus populaires de généalogie.

Un peu comme les protestants évangéliques, les mormons sont une communauté très soudée, très impliquée dans le monde, très moderne dans ses moyens et prosélyte.

- Les témoins de Jéhovah

Le mouvement des Témoins de Jéhovah est lui aussi né aux États-Unis, dans la deuxième moitié du XIXième siècle (1870).

Fondé par un protestant influencé par l'adventisme sous le nom d’Étudiants de la Bible, le mouvement se veut une restauration de la vraie doctrine chrétienne.

Les témoins de Jéhovah ont pour caractéristique une fermeture extrême au reste du monde, considéré globalement comme l’œuvre de Satan. D'où une tendance à vivre en vase clos qui les fait régulièrement accuser de sectarisme.

La discipline au sein du mouvement est très stricte, la vie privée n'existe pour ainsi dire pas, toute contestation ou remise en cause est combattue, et toute sortie du mouvement s'accompagne d'un rejet total de la personne, de l'interdiction de garder des liens avec elle, y compris familiaux.

Neutres politiquement, ils refusent tout ce qui a trait à l'état, comme le service militaire, le vote ou l'hymne national, ce qui leur a longtemps valu des ennuis, ainsi que les transfusions sanguines.

Ils rejettent également les fêtes chrétiennes traditionnelles (Noël par exemple), les anniversaires, et d'une manière générale sont complètement opposés à tout œcuménisme ou rapprochement avec quelque autre religion ou idée que ce soit.

Convaincus de l'imminence du retour du Christ, ils ont annoncé plusieurs dates pour la fin du monde (la dernière fois c'était en 1975), le dépassement de cette date entrainant généralement une crise au sein du mouvement, mais jamais sa disparition.

Malgré leur rejet du monde, ils considèrent de leur devoir de transmettre leur message à leurs contemporains.

L'accent est donc mis sur un prosélytisme zélé, que chacun a pu constater en croisant un jour un ou plusieurs témoins de Jéhovah tentant de le convaincre ou de lui fournir un exemplaire de la revue "La Tour de Garde".

Le mouvement a sa propre traduction de la Bible, parfois contestée par les autres chrétiens, avec lesquels ils ne sont pas d'accord sur plusieurs points de doctrine (ils récusent notamment le dogme de la Trinité). Ils pratiquent le baptême biblique par immersion à l'âge adulte.

Du fait de leur intransigeance, de leur fermeture et de leur désintérêt vis-à-vis de "La grande Babylone" que représente le monde extérieur (ils n'ont jamais cherché à être reconnus comme une église par exemple), les témoins de Jéhovah sont la plupart du temps en butte à la méfiance ou à l'hostilité, voire à la persécution du reste de la population.

Après ce petit tour d'horizon des différentes façons d'être chrétien, je vais m'attaquer à la troisième grande religion abrahamique, l'islam.

mardi 17 septembre 2013

Religieux = réac?

Avec les débats sur le mariage pour tous sont ressortis les vieux clivages français: gauche contre droite, progressistes contre réactionnaires, humanistes contre bigots, etc.

On a notamment encore réactivé l'image d’Épinal d'une église forcément conservatrice, complice de la réaction, au projet de société inhumain et inégalitaire, etc. Est-ce si vrai?

Poser la question est déjà y répondre, et l'idée de ce post est de souligner qu'en fait le rôle de l'église n'est pas toujours si uniformément noir.

Mieux, à plusieurs reprises des chrétiens (nous parlerons ici des catholiques), ont été à l'avant-garde sur les questions de mœurs ou de politique, voire un moteur pour lutter contre les inégalités ou les injustices.

La première époque fut le Moyen Age, quand l'église catholique reprit le legs de l'empire romain.

Cette perpétuation de l'héritage romain concerna l'écriture et l'étude, même si c'était bien entendu biaisé par la doctrine.

Puis ce fut à l'initiative de l'église qu'un certain nombre de garde-fous sociaux furent mis en place: droit d'asile dans les églises, canalisation de la violence dans les duels et tournois, assistance aux miséreux par la charité, recueil des orphelins et enfants abandonnés, etc.

Bien sûr, le clergé avait aussi une position de force, collectait ses propres impôts et réprimait les déviances doctrinales ou les tièdes. Bien sûr on y faisait carrière et les abus étaient légion.

Mais cela n'enlève rien au fait que c'est de cette institution que vinrent les réponses les plus organisées aux misères du temps, et que cette aide n'avait pas de but mercantile.

Deuxième point, on associe aussi souvent la colonisation avec l'évangélisation.

C'est vrai que la conquête des âmes constitue une motivation puissante du christianisme et que les ecclésiastiques profitèrent sans trop de scrupules des conquêtes militaires les plus sanglantes.

Elles laissèrent même instrumentaliser leurs martyres pour faire intervenir des puissances, comme au Vietnam où la France intervint sous le prétexte d'y protéger les missions catholiques.

Mais c'est également vrai que la convergence des intérêts était circonstanciel et que, si de nombreux prélats avaient pour but la puissance temporelle, il y en eut toujours pour penser que leur magistère consistait à protéger toutes les créatures de dieu, et à convertir par la persuasion plutôt que par la force.

Sur ce sujet, l'histoire des reducciones du Paraguay est édifiante. Les jésuites créèrent là-bas de véritables villes indigènes, dont la population était recrutée par la persuasion et l'exemple, et soustraite à la brutalité des colons et des chasseurs d'esclaves.

Leur évangélisation était bien sûr le but, mais elle se faisait par le biais d'une intégration à la vie moderne, apprentissage de métier, soins, alimentation, et également protection.

Ces espèces d'états théocratiques et utopiques finirent démantelés suite aux pressions des colons ibériques. On peut naturellement contester la finalité de la conversion, mais les bienfaits apportés furent réels, et la méthode pacifique.

Le personnage de Bartolomé de Las Casas est également un exemple des deux facettes de la religion. Ce prélat passa sa vie à lutter pour la défense des Indiens d'Amérique et contre les abus de la colonisation, basant cette lutte sur le message chrétien.

Plus tard dans le temps, l'abbé Grégoire fut un autre des ces religieux aux idées généreuses. A l'époque révolutionnaire, il prônait l'égalité totale des citoyens, l'émancipation des esclaves et métis des colonies, à une époque où le débat était loin d'être tranché et où ces positions étaient novatrices.

Indépendamment de la question coloniale, il fut aussi une figure importante dans la rédaction des droits de l'homme, la tolérance religieuse et l'édification de la république, affirmant lui aussi s'appuyer sur le message chrétien.

Plus près de nous, le théologien Albert Schweitzer, un protestant cette fois-ci, fut aussi célèbre pour ses missions humanitaires que pour sa condamnation du colonialisme.

Enfin, il faut citer la doctrine sociale de l'église, qui fut une prise de position élaborée par le Vatican dénonçant les excès du capitalisme dès le XIXième siècle.

Cette doctrine a été une source d'inspiration pour une branche, évidemment plus discrète en France que l'obédience marxiste, du Parti Socialiste, comme d'ailleurs pour une partie de la droite, notamment gaulliste.

Et pour terminer, qui peut condamner le combat de l'Abbé Pierre, qui se base lui aussi sur sa foi catholique?

Tout ceci pour montrer que réduire l'église au fameux goupillon, à une puissance de l'ombre et un pouvoir cruel opposé à une gauche bienfaitrice est très réducteur.

Je finirai ce post par une remarque.

L'émergence médiatique (car je ne doute pas qu'il en existe) d'un équivalent musulman à l'Abbé Pierre ou au Dalaï-lama ferait beaucoup plus pour l'image de l'islam que toutes les manifestations du monde...puisse-t-il en apparaître un dans les années qui viennent, pour contrebalancer les Merah et autres Ben Laden qu'on nous montre à longueur de JT.

jeudi 2 septembre 2010

Orthodoxes et schismatiques (6) - Le christianisme: les protestants

La deuxième grande division du christianisme fut la Réforme. On désigne par ce terme un mouvement de contestation de l'église catholique, de son organisation, de ses dogmes et de ses pratiques.

La réforme partit en 1517 des thèses de Martin Luther, un moine allemand, pour aboutir, après des années de guerres, à l'apparition d'une troisième aire chrétienne en Europe. Le protestantisme s'est ensuite répandu hors d'Europe via le colonialisme anglais (et, dans une moindre mesure, hollandais), le plus grand pays à majorité protestante du monde étant aujourd'hui les États-Unis d'Amérique.

Le protestantisme est radicalement différent des deux autres grandes confessions. Il déclare se baser sur la seule bible, que chaque fidèle est tenu de lire et d'interpréter sans intermédiaire.

Cette obligation de lecture entraina un mouvement visant à diffuser au maximum le texte sacré. L’imprimerie naissante fut mise à contribution, et l’on traduisit la parole divine en langues profanes, prenant le rebours d’une église catholique qui réservait l’étude de la bible à ses ministres (les conflits furent nombreux).

Cette nécessité de lecture de la parole divine entraina également un intérêt pour l’alphabétisation, que les puissances protestantes encouragèrent largement.


Les protestants rejettent également toute hiérarchie, le monachisme, ainsi que la tradition. Cette absence d’intermédiaire entre Dieu et les hommes a eu de nombreuses conséquences.

La première fut de faire trembler les ordres établis, à commencer par la monarchie de droit divin qui devenait un blasphème.

La seconde, lourde de conséquence, fut la multiplication des scissions au sein du monde protestant.


Le premier groupe de protestants fut constitué par les disciples de Martin Luther, encore marqués par le catholicisme au moins dans la forme.

La deuxième naquit peu de temps après, lorsqu’un théologien français, Jean Calvin, poursuivit le questionnement de Luther et élabora une nouvelle doctrine (qui fut d’ailleurs combattue dans un premier temps par les luthériens).


Suite à cela, le calvinisme suscita la naissance d’innombrables branches, mouvements, obédiences, ainsi que des mouvements sectaires ou syncrétistes qui ne sont plus considérés comme protestants.

Le monde protestant connaît périodiquement ce qu’on appelle des « réveils », qui se traduisent par un nouvel élan religieux, l’apparition de nouvelles églises, un désir de retour vers les fondamentaux de la foi, de régénérescence.

Notre époque connaît un de ces moments, avec les mouvements dits « évangéliques », dont les doctrines mettent beaucoup l’accent sur un rapport direct et émotionnel avec Dieu, certaines branches, notamment les pentecôtistes, ayant recours à la transe ou à l’imposition des mains.

Les églises évangéliques sont en plein essor sur la planète et envoient des missionnaires aux quatre coins du monde, y compris dans des zones non protestantes et non chrétiennes.


Leur zèle et leurs impressionnants moyens financiers leur valent des succès certains. Ils ont ainsi notamment doublé en une dizaine d’années le nombre de protestants français et ont dépassé en nombre les catholiques au Guatemala.

Mais cette expansion entraine également de nombreuses frictions avec les autres religions, notamment en Inde ou dans le monde musulman.

Ainsi c’est suite à leur action que certains états musulmans du Nigeria ont imposé la Sharia et que des lois sanctionnant le prosélytisme ont été adoptées en Algérie.


Voici quelques exemples emblématiques du foisonnement des églises protestantes :

1. les amish

Rendus célèbres par le film « Witness », l’aspect le plus spectaculaire de la doctrine de cette branche du calvinisme est le refus de la modernité dans ce qu’elle a de technique.

Habillés comme à l’époque de leur émigration aux Etats-Unis d’Amérique, les amish (du moins la branche radicale) n’ont ni télévision, ni ordinateur ni voiture, vivent de façon rurale et communautaire, et parlent même souvent le dialecte hollandais que leurs ancêtres avaient amené avec eux.


2. les puritains

Avant de devenir un synonyme de bigot, sectaire, opposé au plaisir et à la jouissance, puritain désignait une forme de calvinisme apparue en Angleterre au début du 17ième siècle.

Le mouvement puritain, qui est à la fois religieux et politique et ne constitue pas vraiment une église (eux-mêmes ne se désignant pas ainsi), est né en réaction aux principes de l’église d’Angleterre affirmés par les souverains : les puritains jugeaient son organisation et ses dogmes trop proches de ceux du catholicisme honni. Cette opposition vira vite au conflit ouvert.

Une partie des puritains alla alors s’installer dans les colonies d’Amérique, notamment les célèbres « Pilgrim Fathers » dans leur navire le « Mayflower ». L’empreinte qu’ils laissèrent est une des composantes majeures de la mentalité et des mœurs politiques et religieuses des Etats-Unis.

L’autre partie se révolta et fit partie de ceux qui portèrent Oliver Cromwell à la tête de l’Angleterre, la fin de son règne initiant la paix religieuse et leur intégration dans le pays.

3. les quakers

Le mouvement quaker, où « Société religieuse des Amis », est également né au Royaume-Uni, comme une branche dissidente du protestantisme.

Les quakers refusent tout dogme et credo, considérant que la foi est une expérience personnelle, et rejettent tout clergé et même l'autorité absolue de la Bible, considérant qu'elle n'est qu'une partie de la révélation, laquelle est permanente. Pour cela, ils furent souvent en butte aux persécutions des autres protestants.

L’imagerie populaire connaît des quakers le costume noir et le large chapeau, mais celui-ci n’était que l’illustration du désir de modestie des quakers, qui rejettent toute mode ou ostentation au même titre que la hiérarchie ou les sacrements.

L’état américain de Pennsylvanie a été fondé par un quaker et s’est fait connaître pour son rejet précoce de l’esclavage des noirs et son égalitarisme vis-à-vis des amérindiens. Le pacifisme et la non violence sont également au cœur de leurs idées.

4. l'armée du salut

Plus qu’une église, l’Armée du salut est une œuvre de charité et d’aide aux pauvres.

Initiée en Angleterre par le pasteur William Booth, cette œuvre s’est organisée selon le modèle militaire, dans un souci d’efficacité, avec drapeau, uniformes, grades et règlement, et a « déclaré la guerre à la misère », intervenant partout où il y a des pauvres, offrant gite et couvert, collectant des fonds.


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