jeudi 16 avril 2026

Vie professionnelle (7): L'importance de la mode

Lorsque j'ai commencé ma vie professionnelle, fort de ce qu'on m'avait raconté à l'école et devant l'exemple de mon père travaillant à son compte, j'étais un peu naïf.

Je croyais qu'un salarié orienterait ses efforts dans le sens de l'intérêt de l'entreprise, qui coïncidait toujours nécessairement avec les siens: l'entreprise va bien, le salarié aussi, les coups durs sont partagés, les résultats aussi, etc.

C'est évidemment une vue de l'esprit.

Les entreprises se soucient bien plus de leurs actionnaires que de leurs salariés, et ces derniers se soucient bien plus de leur carrière que de leur entreprise.

Ce fait peut amener à de sérieuses distorsions où certains choix absurdes finissent par s'imposer au détriment de la logique et du bien commun.

Je me suis aussi rendu compte de l'existence d'un autre paramètre, auquel je ne m'attendais pas, et qui intervient très souvent dans les choix et décisions d'une entreprise: la mode.

Dans le domaine informatique où je sévis, c'est assez flagrant, mais je suppose que c'est la même chose dans d'autres secteurs.

Dans ma carrière, j'ai vu ainsi fleurir -et parfois faner- un certain nombre de modèles, d'outils et d'idées vers lesquels se sont rués commerciaux et managers.

J'ai notamment vu se développer le principe de la modélisation tayloriste de l'ingénierie informatique à l'échelle du monde.

Elle s'inscrivait dans la grande phase de globalisation qui eut le vent en poupe ces trente dernières années, avec cette idée qu'il fallait mettre en place des programmes mondiaux intégrant dans un système unique toute l'informatique des différents pays.

Cela implique bien sûr des projets colossaux, mais cette idée d'homogénéité finale était vendue comme la solution parfaite, et tout le monde suivait.

Il semble qu'on arrive au bout du cycle (politiquement aussi d'ailleurs), et que l'on commence à redécouvrir les vertus de l'autonomie et du local.

Dans ces nouveaux principes on voit la méthode Agile, que l'on met actuellement à toutes les sauces et partout, y compris quand son usage n'est pas justifié, et qu'on voit à son tour comme la panacée à tous les problèmes.

Autre solution miracle du moment, plus technique cette fois-ci, c'est le recours à l'Intelligence Artificielle.

Je vois énormément d'engouement et des achats souvent irréfléchis et sans calcul pour cette technologie. On achète d'abord, et on réfléchit après.

Cela fait penser à l'obsession de la sous-traitance d'à peu près tout, dont là encore on commence à revenir, parfois après des dégâts très lourds.

Suivre la mode part souvent d'un souhait de ne pas se laisser distancer.

Lorsque l'internet est apparu, certaines entreprises ont ainsi créé un site par principe, pour dire qu'elles en avaient un. En l'occurrence ce n'était pas forcément idiot d'anticiper pour ne pas rater le coche.

Plus douteux est l'exemple de cette région de France qui voulait équiper ses écoles de tablettes, dans le souci apparemment louable de former ses enfants à l'informatique.

On leur proposa la tablette BIC, expressément conçue pour l'école, mais elle a été délaissée au profit des produits Apple, suréquipés pour un besoin scolaire, beaucoup plus chers mais sans doute plus glamour et plus à la mode.

On voit cette obsession d'être dans le coup chez un certain modèle de manager, toujours prompt à dégainer le dernier concept comme à exhiber le dernier gadget du moment.

L'exemple le plus banal ce sont les anglicismes, dont l'usage immodéré et quelque fois à contre-emploi peut produire un décalage ridicule, un peu comme les célèbres publicitaires des Inconnus dont le téléphone avait l'international mais pas encore le national.

Les concepts tendance qui se succèdent sont d'ailleurs presque toujours dans la langue de Shakespeare (une preuve de plus de la puissance du sof power made in USA).

Et comme dans toute mode, la roue est réinventée périodiquement, que ce soit en termes d'organisation (je parie sur un retour prochain de l'idée hiérarchique) ou de technos, voire de politique d'entreprise.

Il est facile de constater cet aspect cyclique dans le domaine du CV: chaque période a son modèle, plus ou moins long, accompagné ou non d'une lettre de motivation, avec telle ou telle recommandation, tel look. Alors que le but reste le même: il s'agit toujours de faire coller un profil à un besoin.

Plus le temps passe, plus j'acquiers d'expérience et plus j'ai le sentiment que la mode est quelque chose de beaucoup plus important qu'on ne veut le dire dans le monde du travail, et pas seulement dans celui du consommation.

Ceux pour qui l'économie et le marché priment et sont sacrés de par leur nature pragmatique et logique se plantent, et l'entreprise n'est absolument pas l'espace rationnel que l'on nous vend.

C'est même parfois tout le contraire, qu'on s'en réjouisse ou non.

Et c'est finalement logique, l'homme étant une créature versatile et complexe, incapable de se couler complètement dans un moule pré déterminé, pour qui le changement est un moteur et qui, grégaire, suit la mode dans tous les domaines, y compris celui de l'économie.


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mardi 14 avril 2026

Cinéma (32): The walkabout

L'Australie est un monde particulièrement étrange pour le Français que je suis.
 
Bien que relativement proche de l'Asie, cette immense terre a longtemps vécu isolée.
 
Sa position géographique y assura le développement d'une faune et d'une flore uniques.
 
C'est le paradis des marsupiaux en tout genre, et d'animaux locaux semblables à nul autres. 
 
Qu'on pense aux kangourous, aux diables de Tasmanie, aux crocodiles marins, aux koalas, aux 
émeus, aux ornithorynques...
 
D’autres espèces ont rejoint l’île-continent, essentiellement du fait des colons européens, où elles firent souche et déséquilibrèrent l'écosystème.

On pense à la catastrophe des lapins, toujours pas résolue aujourd'hui malgré l'extraordinaire barrière mise en place contre eux, mais il y eut aussi des renards, introduits pour lutter contre lesdits lapins, des buffles asiatiques, des dromadaires, des crapauds buffles, des chevaux, et aussi plus anciennement les dingos, ces chiens sauvages dangereux dont on pense qu'ils furent amenés par les aborigènes.
 
Les humains qui s'y installèrent les premiers étaient semble-t-il au moins partiellement connus des habitants de l'Indonésie, mais ils y vécurent très largement déconnectées du reste du monde, et leur habitat était très clairsemé.

Dans cet environnement unique se développèrent des cultures indigènes de chasseurs cueilleurs très spécifiques, qu'il s'agisse du rapport au temps, à la propriété, à la nature ou de l'organisation de la vie.
 
Ce monde entra en collision directe avec la modernité occidentale lorsque celle-ci débarqua dans la grande île en 1788, sous la forme d'un premier établissement anglais, et les Aborigènes rejoignirent bien vite la longue liste des victimes du colonialisme, refoulés, massacrés directement ou indirectement par le choc microbien, et désorientés par les maux modernes, comme l'alcoolisme, apportés dans les cartons des Européens.
 
Ceux-ci virent d'ailleurs longtemps leurs prédécesseurs comme à peine plus que des kangourous, puisqu'ils ne furent officiellement considérés comme des citoyens du pays et recensés qu'en 1967.
 
Pour les Britanniques aussi, l'Australie était un bout du monde, "down under" comme ils désignent eux-mêmes ce pays loin de tout.
 
Cette position géographique en faisant le pénitencier le plus sûr du monde, le Royaume-Uni assura dans un premier temps le peuplement de l’île-continent par la déportation de ses criminels, parfois envoyés là-bas pour des peccadilles.
 
Cette installation de bagnards et ces contraintes géographiques créèrent une culture originale, dans cette une annexe lointaine de l'Europe, avant qu'elle ne connaisse dans la phase contemporaine une sorte d’intégration au monde, notamment en accueillant des migrants de partout et en devenant plus accessible grâce à l’avion.
 
C'est dans ce pays si particulier que prend place le film dont je vais parler aujourd'hui, The walkabout, tourné en 1971 par l’anglais Nicolas Roeg.
 
L'histoire est celle de deux jeunes Anglais, un petit garçon et une adolescente, qui se retrouvent suite à des circonstances dramatiques livrés à eux-mêmes dans le bush.

L'aînée essaye courageusement de faire face, cherche son chemin et de l'eau, mais ils se perdent inexorablement dans l’immensité hostile.
 
Au moment où l'on pense qu'ils vont mourir apparait un adolescent aborigène, à peu près de l’âge de la fille, qui fait ce qu’on appelle son "walkabout", c’est-à-dire qu’il doit vivre seul dans le bush pendant un certain temps, suivant une sorte de rite d’initiation (ce n’est pas vraiment expliqué dans le film).

Son intervention va les sauver. Il les aidera à se nourrir, à se protéger du soleil, à se repérer.
 
Le courant passe très vite avec le petit garçon, sans préjugé comme c’est souvent le cas à cet âge, un peu plus difficilement avec sa sœur, sans qu’on sache dans quelle mesure c’est dû à la différence raciale ou sexuelle.
 
Au final, le jeune homme ramènera les deux Anglais dans une zone habitée, et connaitra lui-même un destin tragique.
 
Les derniers plans du film montrent la fille dans un appartement moderne d’une zone urbaine, accueillant celui qu’on devine être son mari rentrant du travail.
 
Dans ses yeux passent une ombre de tristesse, et l’on devine une pensée pour cette parenthèse de sa vie et l’étrange garçon qu’elle a rencontré un jour dans le bush.
 
Ce film est très marquant pour plusieurs aspects.
 
Le premier point c’est une sorte de réalisme qui serait inacceptable aujourd’hui.
 
Ainsi, l’acteur aborigène David Gulpilil est filmé sans trucage lorsqu’il chasse et tue brutalement des animaux. Il le fait naturellement, selon les méthodes et avec les outils de son peuple.
 
Pour la plupart d’entre nous, ces images sont très violentes et peuvent choquer. Je pense même qu’aujourd’hui cela ne passerait plus et que le réalisateur risquerait des poursuites.
 
On est en tout cas très loin de la théâtralité écolo aseptisée des Amérindiens type Danse avec les loups ou des nobles sauvages d’Avatar, et à mon avis dans une peinture bien plus proche de la réalité.
 
Gulpilil est aussi souvent nu, et les autres acteurs également, alors qu’ils étaient mineurs au moment du tournage.
 
Dans la scène la plus emblématique du film, ils nagent tous les trois dans un point d’eau, le paysage magnifique et la nudité partagée évoquant un Eden hors du temps, mais là encore ce genre de plan ne serait sans doute plus possible en 2026.
 
Le deuxième point frappant, c’est l’atmosphère d’étrangeté qui émane de ce long métrage.
 
Elle est à la fois liée à la beauté visuelle de l’Australie, avec ses paysages écrasés de chaleur, ses animaux étranges, cette immensité sans fin, mais aussi à la façon de filmer de Roeg.

Celui-ci semble en effet improviser, se laisser porter sans forcément avoir de fil conducteur, un peu comme dans un reportage amateur.
 
Il parle et explique peu, comme s’il attendait de ses spectateurs une réaction plus instinctive, plus animale et plus sensuelle.
 
Je pense que sur grand écran, l’impression doit être magique.

Enfin, il y a le propos lui-même du film, qui parle finalement autant de beauté que d’incommunicabilité.
 
On ressent en effet l’impossibilité de concilier les deux mondes, et Roeg veut peut-être aussi évoquer le destin tragique des premiers habitants de l’île, bien que ceux-ci soient montrés sans fard et sans artifice, aussi loin de la sauvagerie et du mépris des westerns ou des films coloniaux que de la noblesse et la supériorité morale de ceux qui ont suivi.

Les Aborigènes sont les Aborigènes et les Blancs sont les Blancs, et ça se passe de commentaires.

J’ai quitté ce Walkabout avec un sentiment de tristesse, de fatalité.
 
Et aussi celui d’avoir vu quelque chose de très juste et très beau.

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