mardi 14 avril 2026

Cinéma (32): The walkabout

L'Australie est un monde particulièrement étrange pour le Français que je suis.
 
Bien que relativement proche de l'Asie, cette immense terre a longtemps vécu isolée.
 
Sa position géographique y assura le développement d'une faune et d'une flore uniques.
 
C'est le paradis des marsupiaux en tout genre, et d'animaux locaux semblables à nul autres. 
 
Qu'on pense aux kangourous, aux diables de Tasmanie, aux crocodiles marins, aux koalas, aux 
émeus, aux ornithorynques...
 
D’autres espèces ont rejoint l’île-continent, essentiellement du fait des colons européens, où elles firent souche et déséquilibrèrent l'écosystème.

On pense à la catastrophe des lapins, toujours pas résolue aujourd'hui malgré l'extraordinaire barrière mise en place contre eux, mais il y eut aussi des renards, introduits pour lutter contre lesdits lapins, des buffles asiatiques, des dromadaires, des crapauds buffles, des chevaux, et aussi plus anciennement les dingos, ces chiens sauvages dangereux dont on pense qu'ils furent amenés par les aborigènes.
 
Les humains qui s'y installèrent les premiers étaient semble-t-il au moins partiellement connus des habitants de l'Indonésie, mais ils y vécurent très largement déconnectées du reste du monde, et leur habitat était très clairsemé.

Dans cet environnement unique se développèrent des cultures indigènes de chasseurs cueilleurs très spécifiques, qu'il s'agisse du rapport au temps, à la propriété, à la nature ou de l'organisation de la vie.
 
Ce monde entra en collision directe avec la modernité occidentale lorsque celle-ci débarqua dans la grande île en 1788, sous la forme d'un premier établissement anglais, et les Aborigènes rejoignirent bien vite la longue liste des victimes du colonialisme, refoulés, massacrés directement ou indirectement par le choc microbien, et désorientés par les maux modernes, comme l'alcoolisme, apportés dans les cartons des Européens.
 
Ceux-ci virent d'ailleurs longtemps leurs prédécesseurs comme à peine plus que des kangourous, puisqu'ils ne furent officiellement considérés comme des citoyens du pays et recensés qu'en 1967.
 
Pour les Britanniques aussi, l'Australie était un bout du monde, "down under" comme ils désignent eux-mêmes ce pays loin de tout.
 
Cette position géographique en faisant le pénitencier le plus sûr du monde, le Royaume-Uni assura dans un premier temps le peuplement de l’île-continent par la déportation de ses criminels, parfois envoyés là-bas pour des peccadilles.
 
Cette installation de bagnards et ces contraintes géographiques créèrent une culture originale, dans cette une annexe lointaine de l'Europe, avant qu'elle ne connaisse dans la phase contemporaine une sorte d’intégration au monde, notamment en accueillant des migrants de partout et en devenant plus accessible grâce à l’avion.
 
C'est dans ce pays si particulier que prend place le film dont je vais parler aujourd'hui, The walkabout, tourné en 1971 par l’anglais Nicolas Roeg.
 
L'histoire est celle de deux jeunes Anglais, un petit garçon et une adolescente, qui se retrouvent suite à des circonstances dramatiques livrés à eux-mêmes dans le bush.

L'aînée essaye courageusement de faire face, cherche son chemin et de l'eau, mais ils se perdent inexorablement dans l’immensité hostile.
 
Au moment où l'on pense qu'ils vont mourir apparait un adolescent aborigène, à peu près de l’âge de la fille, qui fait ce qu’on appelle son "walkabout", c’est-à-dire qu’il doit vivre seul dans le bush pendant un certain temps, suivant une sorte de rite d’initiation (ce n’est pas vraiment expliqué dans le film).

Son intervention va les sauver. Il les aidera à se nourrir, à se protéger du soleil, à se repérer.
 
Le courant passe très vite avec le petit garçon, sans préjugé comme c’est souvent le cas à cet âge, un peu plus difficilement avec sa sœur, sans qu’on sache dans quelle mesure c’est dû à la différence raciale ou sexuelle.
 
Au final, le jeune homme ramènera les deux Anglais dans une zone habitée, et connaitra lui-même un destin tragique.
 
Les derniers plans du film montrent la fille dans un appartement moderne d’une zone urbaine, accueillant celui qu’on devine être son mari rentrant du travail.
 
Dans ses yeux passent une ombre de tristesse, et l’on devine une pensée pour cette parenthèse de sa vie et l’étrange garçon qu’elle a rencontré un jour dans le bush.
 
Ce film est très marquant pour plusieurs aspects.
 
Le premier point c’est une sorte de réalisme qui serait inacceptable aujourd’hui.
 
Ainsi, l’acteur aborigène David Gulpilil est filmé sans trucage lorsqu’il chasse et tue brutalement des animaux. Il le fait naturellement, selon les méthodes et avec les outils de son peuple.
 
Pour la plupart d’entre nous, ces images sont très violentes et peuvent choquer. Je pense même qu’aujourd’hui cela ne passerait plus et que le réalisateur risquerait des poursuites.
 
On est en tout cas très loin de la théâtralité écolo aseptisée des Amérindiens type Danse avec les loups ou des nobles sauvages d’Avatar, et à mon avis dans une peinture bien plus proche de la réalité.
 
Gulpilil est aussi souvent nu, et les autres acteurs également, alors qu’ils étaient mineurs au moment du tournage.
 
Dans la scène la plus emblématique du film, ils nagent tous les trois dans un point d’eau, le paysage magnifique et la nudité partagée évoquant un Eden hors du temps, mais là encore ce genre de plan ne serait sans doute plus possible en 2026.
 
Le deuxième point frappant, c’est l’atmosphère d’étrangeté qui émane de ce long métrage.
 
Elle est à la fois liée à la beauté visuelle de l’Australie, avec ses paysages écrasés de chaleur, ses animaux étranges, cette immensité sans fin, mais aussi à la façon de filmer de Roeg.

Celui-ci semble en effet improviser, se laisser porter sans forcément avoir de fil conducteur, un peu comme dans un reportage amateur.
 
Il parle et explique peu, comme s’il attendait de ses spectateurs une réaction plus instinctive, plus animale et plus sensuelle.
 
Je pense que sur grand écran, l’impression doit être magique.

Enfin, il y a le propos lui-même du film, qui parle finalement autant de beauté que d’incommunicabilité.
 
On ressent en effet l’impossibilité de concilier les deux mondes, et Roeg veut peut-être aussi évoquer le destin tragique des premiers habitants de l’île, bien que ceux-ci soient montrés sans fard et sans artifice, aussi loin de la sauvagerie et du mépris des westerns ou des films coloniaux que de la noblesse et la supériorité morale de ceux qui ont suivi.

Les Aborigènes sont les Aborigènes et les Blancs sont les Blancs, et ça se passe de commentaires.

J’ai quitté ce Walkabout avec un sentiment de tristesse, de fatalité.
 
Et aussi celui d’avoir vu quelque chose de très juste et très beau.

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