lundi 7 décembre 2009

(Petit) aperçu de la littérature roumaine (2): quelques auteurs

Du fait de l'histoire complexe précédemment exposée, les écrivains roumains sont donc d'origines très variées.

Parfois leur langue d'écriture n'est d'ailleurs pas le roumain, mais l'allemand ou le français, le premier parce que c'était leur langue maternelle, le second choisi par commodité ou intérêt, parce que c'était la langue internationale, et aussi par francophilie.

Il existe aussi des roumains de langue magyare, mais je n'ai pas eu l'occasion d'en lire.

Voici donc ceux que j'ai pu rencontrer:

- Emil Cioran: On ne présente plus cet écrivain, essentiellement d'expression française, qui chante l'absurdité du monde avec un désespoir classieux...je n'ai lu que "Syllogismes de l'amertume", et je n'en suis toujours pas remis (!).

- Ion Creanga: Cet écrivain, que je n'ai pas encore lu, est un classique de la Roumanie. Il a écrit "Souvenirs de mon enfance", dont j'ignore s'il est traduit en français, où il raconte sa jeunesse de petit moldave. Il est aussi l'auteur de contes, je crois, très populaires.

- Mircea Eliade: Érudit, historien des religions, philosophe, polyglotte (il parlait huit langues, dont l'hébreu et le sanscrit) Eliade est un monstre de la littérature roumaine. Il a écrit en roumain, en français et en anglais, de magnifiques romans.

De lui j'ai lu "Le serpent", un conte fantastique, et "La nuit bengali", un roman magnifique, qui serait une autobiographie déguisée et qui parle de l'amour impossible d'un européen et d'une indienne dans l'Inde coloniale.

- Virgil Gheorghiu: Ce pope et fils de pope (la religion orthodoxe roumaine autorise les popes à avoir des enfants) a vécu la majeure partie de sa vie en France, ayant fui les dérives de son pays, où il est assez peu connu. Proche des idées de Soljenitsyne, il a écrit le magnifique "La vingt-cinquième heure".

Ce livre dénonce avec violence les perverses idéologies nazie et communiste, ainsi que la bureaucratisation et la déshumanisation d'un monde moderne qui classe les gens selon des catégories abstraites et que la technologie éloigne de l'humain.

- Panait Istrati: Encore un étonnant personnage. Né dans la petite ville cosmopolite de Braila d'un père grec et d'une mère roumaine, Istrati a passé une grande partie de sa vie à assouvir ses deux passions: la lecture et le voyage.

Ayant atterri en France, il y a commencé, dans notre langue, une œuvre passionnante dont la pièce majeure est le cycle des mémoires d'Adrian Zograffi, qui est en quelque sorte son autobiographie ainsi que sa profession de foi politique.

Toujours du côté des pauvres gens et épris de justice sociale, il a été communiste jusqu'à un voyage en URSS où, après avoir échappé aux circuits officiels, il s'est baladé quelques temps pour en revenir horrifié et sortir des livres dénonciateurs qui lui ont valu d'être rejeté par l'intelligentsia française.

Rejeté par notre pays et déjà ostracisé dans le sien, dont le régime était alors très à droite, il est mort oublié et dans la misère.

Ses livres ont l'aspect de contes, un côté très oriental et dépaysant, et sont aussi profondément humains. Je conseille la lecture de "Kyra Kyralina" et "Codine".

- Florin Lazarescu: C'est un jeune écrivain roumain dont j'ai acheté le roman "Notre envoyé spécial" sur son simple nom.

Je ne peux pas dire que j'ai vraiment aimé le style, mais c'est un livre très malin, dans le sens où des chapitres qui semblent n'avoir rien à voir les uns avec les autres finissent par s'emboiter.

Ça montre le Bucarest déjanté d'aujourd'hui, avec sa société speedée et les fantômes omniprésents de l'ère Ceausescu.

- Dan Lungu: Encore un écrivain contemporain, que j'aime vraiment beaucoup. Ses deux livres "Le paradis des poules", et "Je suis une vieille coco" se suivent vaguement, mais on peut les lire indépendamment.

Ils racontent tous les deux l'histoire de gens qui ont du mal à se situer dans l'époque actuelle, très dure, et soulignent toute l’ambiguïté des relations que les roumains entretiennent avec leur passé communiste.

Accessoirement, c'est très drôle et très bien vu, surtout le second ("Je suis une vieille coco").

- Norman Manea: Juif moldave, Norman Manea a connu les déportations en Transnistrie, puis le régime communiste et toutes ses pesanteurs.

Émigré de Roumanie à la fin du communisme, il est apparemment le roumain le plus traduit au monde, bien que peu connu en Roumanie et en France.

J'ai lu "L'heure exacte" de lui, que j'ai eu un mal fou à avaler, tant le style me rebutait. Son roman le plus encensé est "Le retour du hooligan", que je pense lire un jour. Il a dit que la langue roumaine était sa patrie.

- Gib I. Mihaescu: Cet écrivain de l'entre-deux-guerres, période qui fascine les roumains d'aujourd'hui, a connu un long purgatoire pendant le régime communiste avant d'être réhabilité.

De lui j'ai lu "La femme russe", histoire des déboires sentimentaux et psychologiques d'un lieutenant roumain affecté au contrôle de la frontière russe dans la région qui a donné l'actuelle république moldave. Le personnage attend avec impatience et fascination l'arrivée de la femme russe, fantasme absolu, tout en gérant l'afflux quotidien de réfugiés quittant l'URSS et en vivant des amours plus prosaïques avec la femme d'un contrebandier.

Ce livre vaut surtout pour l'ambiance et l'introspection du héros, mais il parait que ce n'est pas son meilleur.

- Camil Petrescu: Encore un auteur classique de la Roumanie. J'ai lu son livre le plus connu, "Dernière nuit d'amour, première nuit de guerre", un excellent roman, qui s'articule en deux parties.

La première raconte la naissance, l'apogée puis le naufrage d'un amour, la seconde parle de l'entrée de la Roumanie dans la première guerre mondiale, quand les armées roumaines ont envahi la Transylvanie autrichienne.

Le regard de Petrescu est très lucide, voire cynique, aussi bien sur le sentiment amoureux que sur la guerre, décrite de façon réaliste et à des kilomètres du discours héroïque et ronflant qu'on peut entendre ailleurs.

- Eginald Schlattner: C'est un écrivain roumain issu de la communauté des allemands de Transylvanie. Je n'ai rien lu de lui, mais j'ai vu le film "Le coq décapité", adapté de son livre du même nom.

Ce livre raconte l'histoire de quatre jeunes allemands de Roumanie nés avant la seconde guerre mondiale, et montre à travers leur parcours les déchirements de cette communauté qui va disparaitre après des siècles d'histoire.

- Rina Frank: Ça, c'est le bonus. En effet, cette femme est un écrivain israélien, mais de parents roumains. Son livre "Chaque maison a besoin d'un balcon", raconte sa jeunesse dans un quartier pauvre d'Haïfa, et sa famille et son caractère sont vraiment très roumains, c'est pourquoi je rajoute ce livre dans la liste.

Voilà, c'était mon partage d'aujourd'hui. La Roumanie a beaucoup à offrir, c'est un trésor méconnu et c'est bien dommage.


Suivant:  (Petit) aperçu de la littérature roumaine (3): quelques auteurs

mardi 22 septembre 2009

Allons enfants

En ces temps incertains, je me suis penché sur l'idée de patrie, sur ce que je mettrais derrière ce mot dont le sens semble moins évident que jadis, à tort ou à raison.

Derrière "patrie", je mettrais deux concepts différents.

Dans le premier concept, la patrie n'est pas quelque chose qu'on choisit. La patrie, c'est au contraire quelque chose que l'on reçoit, comme la couleur des yeux, comme les parents, comme la langue dans laquelle on s'exprime spontanément, le climat sous lequel on grandit, etc.

La patrie on la traine avec soi toute sa vie, de gré ou de force. Elle est une sorte de continuité, de sédimentation d'histoire, de traditions, d'habitudes dont on a oublié l'origine, de liens entre les gens et le territoire...c'est une sorte d'équation sol + racines + langue + culture + héritage, qui construit les gens.

Tout ça fait que pour les gens comme moi, c'est une évidence que ma patrie est la France, la seule, l'entière, celle de "mes morts", pour reprendre un terme un peu dépassé.

Et que j'émigre aux USA, que je m'installe en Chine, en Roumanie ou en Nouvelle-Zélande, je resterais un Français, parce que c'est comme ça que je me suis construit, c'est mes gènes et mon héritage, que je l'aime ou pas.

Cela le sera aussi parce que où que je m'installe et quel que soit le degré d'assimilation auquel je pourrais parvenir, les gens me renverront à ça (je le vois bien avec mes proches ayant émigré), et que je suis "juste" français, d'une pièce.

Un ami marocain qui avait obtenu la nationalité française ne m'a pas dit autre chose. Marocain il est né, marocain il mourra, même s'il est honoré et content d'avoir la double nationalité après sa naturalisation. Pour lui comme pour moi, c'est simple.

Cette version de la patrie, ce truc "maurassien" est encore une réalité, quelque chose dont on doit tenir compte et qui a une forme de légitimité.

Et cela même si le vingtième siècle, l'urbanisation, les migrations et la complexification du monde font que cette version-là de la patrie est en train de disparaitre ou du moins de fortement se diluer.

Mais ça reste quand même une réalité pour un tas de gens que je qualifierais de "de base", c'est-à-dire ceux qui n'ont pas eu l'occasion d'acquérir autre chose que ce substrat-là, comme une autre langue, ou l'accès à une autre culture, des lieux de rencontre, un ou des déracinements (déménagements, migrations...), une famille extérieure, etc.

Ces gens-là, que l'élite appelle souvent les "beaufs" et méprise après les avoir glorifiés à une autre époque (et dont les pays d'émigration sont d'ailleurs remplis) représentent cette version ancienne de la patrie.

Elle porte en elle les dangers nationalistes, totalitaires, mais aussi une forme de paix, de stabilité, d'assise rassurante, de continuité. Elle est en voie de disparition parce que de plus en plus de gens ne rentrent plus là-dedans.

Jadis, seules les minorités religieuses (protestants, juifs) ou nomades (gitans) sortaient de cette grille, en le payant souvent.

Aujourd'hui les gens bougent au sein d'un même pays, des gens viennent d'ailleurs (amenant d'ailleurs leurs propres patries, avec leurs propres restrictions xénophobes), on ne se stabilise plus, on n'habite plus où habitaient ses parents et toute une parentèle éloignée qui se connaissait, parfois même on change de pays.

Les exemples de ce type sont nombreux, surtout dans nos villes. J'ai un ami dont les grands-pères étaient de pays différents, et dont les parents ont bougé toute son enfance. Quelle peut être sa patrie dans le sens de celle que j'expose?

Même chose pour les immigrés qui s'installent dans un pays à l'âge où l'on n'est pas encore "complet", qui y font les pas qui décident de la suite, s'y marient, etc. Quelle est leur patrie?

A mi-chemin entre celle d'origine, qu'ils ne reconnaissent plus, et celle d'arrivée, où leur origine les dénonce, leur situation n'est pas simple. Les enfants d'immigrés sont aussi un cas plus complexe qu'on le dit.

Vient ensuite ma deuxième définition de la patrie, celle du choix.

Une patrie je crois que ça peut aussi être une communauté de valeurs et d'idées, le tout dans un cadre géographique et institutionnel plus ou moins strict.

On peut ainsi se reconnaitre dans la France républicaine, laïque, sociale, dans son rapport à l'homme et aux religions, dans son respect des droits de l'individu, et en quelque sorte "signer le contrat moral" qui en donne l'accès, avec les symboles extérieurs qui en découlent (langue, drapeau...).

Cette France-là digère depuis des siècles des gens qui n'y étaient pas enracinés, et complète l'autre facette de façon plus ou moins conflictuelle ou discrète. Un tas de gens oscillent entre ces deux versions de la patrie, qui sont à mon sens aussi légitimes l'une que l'autre.

Mais à mon avis un Français devrait vérifier a minima la deuxième.

On doit aussi essayer de changer ceux qui vérifient la première sans la deuxième et se débarrasser de ceux qui ne vérifient ni l'une ni l'autre et rejettent les deux.

Bon, ces idées sont dures à exprimer, c'est forcément incomplet et mal écrit, mais j'espère avoir été clair.

Une fois cela posé, est-ce que ça vaut la peine de se battre pour ça?

Je crois que oui, si l'on essaye de détruire nos valeurs, de l'intérieur ou de l'extérieur, que le péril soit nazi, communiste, islamiste ou autre chose.

vendredi 18 septembre 2009

Ma vie halal

Au siècle dernier a commencé une évolution majeure en Europe: l'installation, sur l'ensemble du continent, d'importantes communautés musulmanes.

Cette installation s'est faite pacifiquement, en suivant les flux migratoires liés au boom industriel européen, ce qui la distingue de celle d'un islam européen plus ancien, enraciné suite à une série de conquêtes, et dont les flux et les reflux, tous liés au sort des armes, ont profondément marqué des régions entières du continent.

Suite à cette dernière vague, qui correspond grosso modo à l'après seconde guerre mondiale, l'islam est aujourd'hui présent, dans des proportions variables mais en augmentation constante, dans la plupart des pays européens. Et cette présence nouvelle pose un certain nombre de questions, à la fois pour les fidèles et pour les sociétés d'accueil.

Ce post sera découpé en trois parties. Les deux premières feront un bref historique de l'installation de l'islam en Europe, la seconde parlera du "musulman européen", identité en devenir.

L'islam en Europe: le temps de la conquête

L'islam est né dans la péninsule arabique, où il a peu à peu pris l'hégémonie, avant de se lancer à la conquête du monde. Le mot conquête est ici à prendre au sens propre, puisque l'islam a été dans un premier temps apporté dans les bagages des armées arabes, relayées ensuite par d'autres peuples (Turcs, Africains, etc...).

Concernant l'Europe, une première vague de conquêtes arabo-berbères a tout d'abord enraciné l'islam dans les îles de la Méditerranée occidentale (Sicile, Baléares, Malte...) ainsi que sur le continent, essentiellement dans la péninsule ibérique et dans le sud de la France.

L'arrivée de ces conquérants entraina partout l'installation de colons et des vagues de conversions, certaines forcées, d'autres non.

Cet islam-ci, s'il a profondément marqué toutes les régions où il est passé, que ce soit dans la langue, les mœurs, la nourriture ou l'architecture, a disparu, effacé par une reconquête chrétienne longue et chaotique. Il a toutefois laissé un souvenir vivace dans la mémoire collective, notamment dans les nombreuses fêtes commémorant la fin de la domination des Maures.

La deuxième expansion islamique en Europe est plus récente, et a été le fait des peuples turcs, que ce soient les seldjoukides, les Tatars de la Horde d'or ou bien sûr les Ottomans.

Si les Tatares ont marqué les pays du pourtour de la mer Noire et la Russie, ce sont les Ottomans qui ont laissé l'empreinte la plus longue et la plus profonde sur l'Europe.

Les armées de la Sublime Porte ont ainsi été jusqu'aux portes de Vienne, et pendant de longs siècles Istanbul a dominé directement ou sous forme de protectorats une partie notable de l'Europe centrale et orientale.

Puis, en un reflux progressif, l'empire ottoman s'est peu à peu retiré d'Europe, cédant ses possessions une à une avant de s'écrouler à la fin de la première guerre mondiale et d'être remplacé par la république kémaliste d'aujourd'hui. Il laissait toutefois derrière lui de nombreuses communautés turques et/ou musulmanes en Europe.

Ces communautés, devenues indésirables car témoin de la sujétion passée des nouveaux pays, ont été réduites par le traité de Lausanne, lorsque des millions de musulmans européens furent "échangés" contre des millions de chrétiens orientaux. Cependant, il reste aujourd'hui en Europe de nombreux musulmans dont l'histoire est liée à l'expansion passée l'empire ottoman.

On trouve ainsi des communautés turques à Chypre (une grande partie d'entre elle descendant toutefois des colons installés par Ankara après la partition de 1974) et en Bulgarie, où ils représentent une importante minorité.

Par ailleurs, de nombreux Européens sont devenus musulmans suite au passage des Ottomans, et le sont restés aujourd'hui.

Ainsi les Albanais, un des peuples les plus anciens du continent, sont musulmans aux deux tiers (le tiers restant se divisant entre orthodoxes et catholiques). Ces Albanais musulmans forment également d'importantes minorités dans les pays voisins: Serbie-Kosovo (selon que l'on reconnaisse ou non l'état) et Macédoine (ou FYROM pour les Grecs).

De même les Bosniaques, peuple slave, sont majoritairement musulmans (40% environ), et il existe une autre communauté de slaves convertis, les Pomaks de Bulgarie.

Enfin, il y existe une communauté de Tatars musulmans en Roumanie, issue de la Horde d'or, dont la majorité des descendants vit actuellement dans la province russe du Tatarstan. Certains tentent également de revenir en Crimée, d'où ils furent massivement déportés par Staline.

Ainsi donc, il existait déjà un islam "historique" en Europe, par opposition a celui qui fait l'objet de ce post.

L'islam en Europe: le temps de l'immigration

Les prémisses de l'installation récente de musulmans en Europe sont à chercher au 19ième siècle, lorsque l'Europe s'est partagée le monde, en une première version cruelle de la mondialisation.

Dès le début de cette période, des échanges se firent, culturels, linguistiques et de plus en plus économiques, notamment pour la France, qui vit assez vite le parti qu'elle pouvait tirer de sa main d’œuvre coloniale, que ce soit pour son industrie ou pour son armée (même si des sources plus récentes pondèrent cette idée et qu'il semble que les gouvernements de la France ait plutôt freiné qu'encouragé l'immigration de ses sujets coloniaux).

Ces mouvements s'amplifièrent après la seconde guerre mondiale, quand la reconstruction nécessita de plus en plus de main d’œuvre, et ils continuèrent après les indépendances des pays colonisés.

Il est à noter que la venue d'immigrés fut en partie souhaitée par les élites économiques, et organisées par les entreprises. Dans un premier temps, des hommes seuls ont émigré, puis les politiques de regroupement familial ont fait venir leurs conjointes et leurs enfants.

Les pays d'arrivée des migrants furent tout d'abord choisis en fonction des liens historiques et/ou coloniaux. Ainsi les Maghrébins choisirent-ils en masse la France et les Pakistanais le Royaume-Uni. Ainsi les Turcs allèrent-ils plutôt en Allemagne et les Albanais en Italie.

Toutefois, ces préférences se sont peu à peu atténuées et les flux ont eu tendance à s'élargir à l'ensemble de l'Europe.

Ainsi la diaspora marocaine s'étend-elle bien à l'extérieur de l'ancienne métropole, devenant même une minorité conséquente de l'Italie ou des Pays-bas. Ainsi des Pakistanais s'installent-ils beaucoup en Scandinavie, etc.

Le temps des grandes migrations économiques est désormais fini. La crise qui brisa l'élan des Trente Glorieuses en a entrainé l'arrêt, et désormais, dans tous les pays d'Europe, on joue au chat et à la souris avec des immigrants dont on cherche à limiter le nombre et à contrôler les flux.

Aujourd'hui, la grande majorité des musulmans qui immigrent en France le font par le biais du regroupement familial, ou par l'asile politique (dans cette catégorie on trouve des Bosniaques, des Afghans ou des Tchétchènes par exemple). Ce point n'est d'ailleurs pas spécifique aux migrants musulmans mais aux migrants en général.

L'islam en Europe: le temps de l'acclimatation

Ainsi donc, tous ces facteurs ont fait qu'aux quatre coins de l'Europe se sont installées des musulmans, qui ont eu des enfants, des petits-enfants, qui ont parfois entrainé des conversions de la part des "autochtones" et dont la présence s'est inscrite dans le paysage de toute les villes modernes, sans doute d'une façon indélébile.

Je précise volontairement "des" communautés musulmanes, car elles sont très diverses.

Elles sont diverses d'abord par les doctrines, habitudes et tendances religieuses: les Maghrébins sont généralement sunnites malékites, les Turcs sont plutôt sunnites hanoufites ou alévis, etc.

Elles sont diverses parce que même pour une branche de l'islam équivalente, la communauté et le pays d'origine constituent une différence essentielle.

Ainsi, tout comme un catholique français n'est pas la même chose qu'un catholique philippin ou péruvien, un musulman d'origine marocaine n'est pas la même chose qu'un musulman d'origine sénégalaise, ni qu'un musulman d'origine pakistanaise ou indonésienne.

Dans tous ces cas, le pays d'origine, son niveau de développement et la place que la religion y occupe, le contexte culturel et socio-économique, l'organisation de la communauté, la langue constituent souvent des différences plus marquantes que la religion.

Elles sont diverses enfin par le rapport que le pays d'accueil a avec la religion. Ainsi on oppose classiquement la France laïque, ou la religion est affaire privée et se veut discrète et apolitique, et le Royaume-Uni, où l'état discute avec les communautés, religieuses inclus.

En tous les cas, quels que soient pays d'origine, pays d'accueil et doctrine de l'islam concernés, le musulman se trouve confronté au même défi: comment vivre sa foi dans un pays où celle-ci est minoritaire, peu connue car récente, et où le modèle dominant est largement sécularisé, voire anti-religieux.

Si un certain nombre de musulmans s'occidentalise sans heurt et trouve son compte dans les sociétés européennes, une partie d'entre eux se sent écartelée entre mœurs et habitudes du pays d'accueil et schémas mentaux et modes de vie traditionnels, les deux étant parfois franchement antagonistes.

Le dilemme semble même s'accentuer ces dernières années, avec le raidissement général que connait le monde musulman depuis le grand tournant des années 70, quand l'humiliante défaite de la guerre des six jours marqua l'échec du nationalisme arabe, que l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeiny inventa un nouveau type de régime et que l'invasion soviétique de l'Afghanistan propulsa les moudjahidines sur le devant de la scène.

Pour le résoudre est peu à peu apparue, pour le musulman d'Europe déchiré entre une vie "impie" en terre occidentale et les valeurs auxquelles il aspire, une véritable contre-société, dont le but avoué semble être de concilier les deux mondes (et dont le but non avoué est sans doute pour certains de faire du business avec une communauté grandissant autant que son pouvoir d'achat...).

Ainsi après les magasins de produits halal et la presse, sont apparus des produits hybrides, mélange de modernité occidentale et de culture religieuse.

Quelques exemples:
- les burqini. Nés en Australie, ces maillots de bain intégraux se veulent trait d'union entre la culture plage du pays des kangourous et la pudeur islamique.
- la finance islamique, qui après s'être développée dans les pays musulmans, fait une arrivée remarquée en Europe. Les écoles et facs l'intègrent à leurs programmes, et après l'Angleterre, la France l'autorise depuis février 2009.
- mecca cola, un cola islamique, se veut une alternative halal à l'universelle marque préférée des jeunes (sommée récemment de justifier son caractère halal suite à un buzz dans le monde musulman). Son créateur affirme par ailleurs verser une partie des bénéfices en Palestine.
- un magazine de news online a également été créé.

Le domaine de l'amusement n'a pas non plus été laissé en jachère puisque sont également apparus:
- le premier comics halal, les 99, dont chaque héros représente une des 99 attributs d'Allah.
- un site d'humour spécifiquement musulman.
- un browser internet halal, concurrent de Google autorisé par les instances islamiques.
- un sex shop en ligne halal, fondé par un Néerlandais musulman.

Bref, on a l'impression que comme il a existé dans les banlieues rouges françaises une contre-société communiste, comme il existe en France un circuit d'institutions catholiques depuis la rupture révolutionnaire, il existe désormais une contre-société musulmane qui vise à offrir au musulman européen la possibilité d'une vie plus proche de ses convictions, traditions et croyances.

Une "vie halal", si l'on peut dire.

lundi 14 septembre 2009

(Petit) aperçu de la littérature roumaine (1): Introduction

Je vais dans ces deux posts, offrir un petit panorama de mes modestes connaissances sur la littérature d'un pays auquel je suis très attaché pour des raisons personnelles: la Roumanie.

En guise d'introduction, je ferais un petit rappel historique que je crois important, notamment parce qu'en dehors des clichés sur Ceausescu, Dracula et les gitans, en France on connait très peu la Roumanie. Ce qui est franchement dommage car la Roumanie, sœur latine éloignée, a longtemps regardé la France comme un modèle dont s'inspirer.

Cette introduction a pour but de permettre de mieux situer les auteurs dans leurs communautés respectives et dans leur contexte historique.

Peuples de Roumanie

Tout d'abord, il faut savoir que si les roumains sont un peuple ancien, la Roumanie est un pays jeune.

On fait traditionnellement naitre le peuple roumain de la conquête romaine de la Dacie, en roumain Dacia (nom qui a d'ailleurs donné la marque de voiture rachetée par Renault), la Dacie étant un peu leur Gaule à eux.

Une fois les romains partis (ils sont restés un petit siècle), le pays a vu déferler successivement des dizaines de conquérants: Goths, Huns, Slaves, Hongrois, Bulgares, Turcs, Russes, Autrichiens, j'en passe et des meilleurs.

Si ces conquérants n'ont pas effacé l'héritage linguistique (le roumain reste une langue à base latine) ils ont néanmoins tous laissé des traces, qu'elles soient génétiques, architecturales, culturelles (par exemple la religion orthodoxe ou les voyelles slaves), ou bien qu'elles se manifestent carrément sous la forme de communautés installées en Roumanie.

Un grand nombre de ces communautés est toujours là aujourd'hui, chacune d'entre elles étant reconnue par l'état et bénéficiant d'un tas de droits, souvent plus que ce que recommande l'Union Européenne, d'ailleurs.

J'insiste sur ce point car c'est une des caractéristiques marquantes de la Roumanie, qui conditionne forcément sa littérature et sa contribution à la culture mondiale. J'y reviendrai.

Construction de l'état roumain

L'état roumain dans ses frontières actuelles est né après la seconde guerre mondiale, après bien des soubresauts. Historiquement, il est divisé en trois régions: la Moldavie au nord-est, la Valachie au sud, et, coincée entre les deux, la Transylvanie, chacune de ces régions ayant connu des destins assez différents.

La Moldavie et la Valachie ont été des régions un peu archaïques, avec un système féodal figé, quelque chose dans le style de la Russie profonde telle qu'on l'imagine.

Ces deux régions ont longtemps été des protectorats ottomans, dirigés par des gouverneurs grecs, les phanariotes, du nom du quartier grec d'Istanbul, le Phanar, qui étaient réputés pour leur rapacité et leur corruption (certains ont toutefois laissé un bon souvenir).

Avec la montée en puissance de la Russie, le destin des deux provinces a cependant divergé.

- La Moldavie

La Moldavie a en effet quitté le giron ottoman pour être longtemps disputée entre roumains et slaves, principalement les russes, cette lutte aboutissant après un tas de conquêtes-reconquêtes (c'est un peu leur Alsace Lorraine), à la situation actuelle: aujourd'hui la moitié sud-ouest de la province est restée roumaine et l'autre est passée du statut de République Socialiste Soviétique intégrée à l'URSS à celui d'état indépendant.

Une des spécificités de la Moldavie était la présence d'une très importante communauté juive. Les juifs étaient nombreux en Roumanie, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d'abord il faut savoir que les empires qui ont dominé la Roumanie (austro-hongrois et turc) ont longtemps été religieusement bien plus tolérants et accueillants que les pays d'Europe de l'ouest. Ainsi les turcs ont-ils recueilli une grande part des juifs expulsés d'Espagne.

Ensuite, la Moldavie a accueilli de très grandes communautés quand elle était russe. Elle faisait partie de la "zone de résidence autorisée pour les juifs", c'est-à-dire de la partie de l'empire russe où les juifs ont été refoulés quand les tsars ont commencé à prendre des mesures antisémites très dures (ils n'avaient pas le droit de s'établir ailleurs).

Du coup, cette région de Roumanie était très juive (on parle de 10% de la population), et dans des villes comme Chisinau/Kisinev, ou Cernauti/Czernowicz/Tchernivtsi, la communauté pouvait même être majoritaire.

Cette communauté a bien évidemment décru pendant la seconde guerre mondiale (la Roumanie était alliée des nazis jusqu'en 44), mais la grande saignée a surtout eu lieu après la fin du régime communiste.

En effet, si après guerre il en restait finalement pas mal (les roumains nés dans les années 40 que j'ai rencontrés ont connu beaucoup de juifs, qui étaient même majoritaires dans certains villages) ils sont ensuite partis en masse pour la terre promise.

Ils ont d'abord été littéralement "achetés" au régime communiste par Israël (le gouvernement roumain faisait payer ses visas par Israël), puis quand celui-ci s'est écroulé en 1989, ils sont partis de leur plein gré.

En Israël, les descendants de roumains sont très nombreux, d'autant que de nombreux pionniers du sionisme étaient originaires de Roumanie.

- La Valachie

La Valachie, quant à elle, a pour première spécificité d'avoir Bucarest pour capitale, ville qui est devenue capitale de la Roumanie et qui est énorme par rapport au reste du pays.

Elle a également pour caractéristique son ouverture sur la mer noire, ce qui lui a valu la présence de communautés grecque, turque, tatare et "lipovène", qui sont des orthodoxes russes ayant refusé la réforme du patriarche Nikon et fui en Roumanie pour continuer à vivre à leur façon (ils sont un peu les équivalents des amish dans le monde orthodoxe).

Valachie et Moldavie se sont unifiées en 1859 (avec notamment le soutien de Napoléon III) pour former la première ébauche de la Roumanie moderne, royaume dirigé par une branche de la famille des Hohenzollern-Sigmaringen après l'abdication du roi de l'unification, Alexandru Ion Cuza.

- La Transylvanie

La Transylvanie, quant à elle, a eu une histoire tout à fait différente.Tout d'abord cette région est à la base multi-ethnique. Très tôt s'y sont en effet installés des conquérants hongrois et de très nombreux colons allemands.

Ces derniers y ont fondé des villes, dominé le commerce, les sciences et le pouvoir politique, et ils ont constitué une communauté florissante qui vivait en vase clos, avec mariages endogames et conservation de leurs langue et religion. Pour eux, la Transylvanie s'appelle Siebenbürgen et leurs traces s'y retrouvent partout.

Après une présence multiséculaire, ces allemands de Transylvanie, qu'on appelait "saxons", sont eux aussi partis en masse à la fin du régime communiste, pour aller repeupler l'Allemagne (sous le communisme, eux aussi étaient vendus à la RFA). Les roumains, qui les enviaient et les admiraient, les regrettent souvent.

Au niveau politique, la Transylvanie a également eu un destin à part: hongroise, puis royaume vassal des turcs, puis austro-hongroise, puis de nouveau hongroise, elle n'a été rattachée à la Roumanie qu'en 1918, après la fin de l'empire des Habsbourg.

La Transylvanie a été la plus riche région de Roumanie, la plus cultivée et la plus intégrée au monde, d'un point de vue économique et culturel. Deux exemples modernes: Bela Lugosi, l'acteur qui a donné son visage à Dracula, est un hongrois de Transylvanie, et Johnny Weissmuller, le Tarzan le plus célèbre, est un allemand de Transylvanie...

Conclusion: un pays multi culturel

Une autre communauté est à signaler en Roumanie, où elle est incontournable: les rroms. Aujourd'hui ils représentent officieusement dans les 10% de la population roumaine, pays où ils ont une histoire bien spécifique.

Arrivés de l'Inde par l'Iran puis l'Anatolie, certains se sont établis en Roumanie, où ils ont fini par être réduits en esclavage, propriété des nobles ou des monastères, et ce jusqu'au milieu du XIXième siècle.

Ils sont restés majoritairement nomades jusqu'à l'avant-guerre, travaillant le cuir, vendant des chevaux, faisant des bijoux, animant des fêtes (ils étaient souvent montreurs d'ours notamment), avant que les communistes ne les sédentarisent de force, les obligeant à avoir un emploi, à aller à l'école, etc. Tout cela s'est écroulé en 89, une grande partie d'entre eux retournant alors à un semi-nomadisme miséreux.

Leur place en Roumanie est ambigüe. Ils sont haïs, mais ultra présents dans la musique, dans le folklore, et si officiellement il n'y a pas mélange, beaucoup de visages roumains ont des traits sombres, et beaucoup de tsiganes ne se reconnaissent qu'à leurs vêtements.

Par ailleurs, ils ont des représentants officiels au parlement, leur langue, d'origine sanscrit, est encore parlée et enseignée, etc. En tout cas, ils sont incontournables.

Bon, ce point (finalement pas si petit que ça !) me paraissait important pour introduire les écrivains que je vais lister dans le post suivant: (Petit) aperçu de la littérature roumaine (2): quelques auteurs.


Post scriptum :

Un ami roumain m’a fait remarquer que ce post faisait l’impasse sur quantité d’événements importants de l’histoire du pays et donnait l’impression qu’en Roumanie les Roumains était finalement une sorte de minorité.

C’est tout à fait vrai.

Quand j’ai écrit cet article, je voulais juste donner un aperçu de ce pays pour en introduire les auteurs, et expliquer pourquoi la Roumanie a produit tant d’écrivains s’exprimant dans d’autres langues que celle du pays.

Cette particularité est en effet très étonnante pour un pays jacobin comme la France, tout comme l’est l’existence de communautés reconnues par l’état et vivant dans leur langue et leurs espaces.

Et ce coup de projecteur n’enlève bien évidemment rien au fait que la Roumanie est d’abord l’état où vivent la majorité des Roumains, qui représentent presque 90% de la population totale, sont de langue roumaine et principalement de religion orthodoxe.

Je confirme donc que ce post est bien écrit sous l’angle particulier et réducteur du côté multiculturel de la Roumanie et qu’il ne faut pas le prendre pour autre chose, et surtout pas pour une histoire exhaustive du pays (pour laquelle il faudrait d’ailleurs bien plus d’un article !).

vendredi 11 septembre 2009

Réflexions sur la Foi...

Il y a quelques temps, j'ai assisté à une messe catholique traditionnelle, dite selon le rite grégorien et en latin à 99%, Cette messe avait lieu dans une chapelle au fond d'une abbaye normande, et était dite par des moines.

Seules concessions à l'époque, une citation biblique était dite en français, et les manuels mis à disposition comportaient une traduction.

Mis mis à part ça, tout était latinisant et chanté.

La ritualisation extrême de cette célébration était fascinante. L'installation des bougies, l'ordre d'entrée des moines, l'enchaînement des chants, le balancement de l'encensoir, les vêtements et les pas de chacun, tout avait l'air calculé, pesé, maitrisé, rien ne semblait laissé au hasard, tout paraissait avoir un sens.

Ce spectacle (bien sur ce mot n'est pas à prendre dans le sens divertissement) allié aux vieux murs de la chapelle, donnait un sentiment d'éternité, d'importance extrême. Par bien des aspects c'était bouleversant. Bien que n'étant pas catholique et ne comprenant pas le latin, j'ai parfois senti une étrange émotion me toucher.

Quelque part, cela m'a fait aussi penser au Japon, aux codes du Nô, à la cérémonie du thé, à tous ces rituels où l'on se dit que la forme a finit par supplanter le fond.

Mais au fond, je crois que c'est justement cette sophistication, ce rituel, ces règles dogmatiques, cette "forme" qui finissent par faire sens.

Cela fait sens parce que le rite est essentiel dans une croyance. Le rite joue avec le besoin humain de solennité, de mystérieux, de "magique".

Ce besoin, essentiel mais sous-estimé dans notre occident rationnel, se retrouve pourtant dans toutes les sociétés organisées, dans tous les systèmes: la chevalerie, la république, les grandes écoles, les régimes communistes ou d'extrême droite, la franc-maçonnerie...voire même dans des domaines où on ne l'attend pas, comme les arts martiaux ou les médecines traditionnelles.

Au final, à quelques exceptions près, la solennité et le sacré sont aussi naturels à l'homme moyen que respirer ou manger.

Je pense que l'angoisse diffuse de nos sociétés modernes vient beaucoup de la fin de ça, de l'excès de rationalisation, du fait qu'on a voulu rendre la vie fonctionnelle avant tout, en évacuer le sacré, le rituel.

J'ai toujours été frappé de constater que dans les villages traditionnels, quelle que soit la civilisation considérée, on sent une sensation d'harmonie qui a disparu de nos villes modernes. Malgré la pauvreté des moyens, il semble qu'on ait toujours cherché un équilibre, dans lequel les considérations métaphysiques n'étaient jamais absentes.

Chez nous, pas le moindre village qui n'ait son église au centre, par exemple. Nos lotissements de pavillons modernes ont perdu ça, tout comme les villes scientifiquement construites pour coller exclusivement aux besoins matériels de leurs habitants.

Dans ce contexte de déséquilibre, le retour du religieux auquel on assiste n'est pas étonnant. Le refuge dans un islam ostentatoire, dans un judaïsme orthodoxe exigeant ou dans la version entière du christianisme que représentent les églises évangéliques sont autant de façons de rééquilibrer un monde angoissant, technique, où tout semble se définir par sa seule valeur marchande, et d'y remettre du sacré, du sens, du désintéressement.

Cette expérience m'a amené à me poser la question de la nature de la Foi, à travers mon expérience, à travers celle d'autres personnes et tout ce que j'ai pu voir ou étudier.

Qu'est-ce que la Foi? Qu'est-ce que "croire" signifie, indépendamment de la croyance considérée? J'ai jeté ici en vrac les idées et images qui me viennent quand je pense à ce concept...

La Foi c'est un étrange sentiment, un mélange d'exaltation et de sérénité, de fébrilité et de plénitude. C'est la sensation d'être en communion avec quelque chose qui nous dépasse, en harmonie avec la création et les secrets du monde.

La Foi c'est le bonheur de s'abandonner à une force surnaturelle, c'est être persuadé qu'il y a autre chose que le décor dans lequel on évolue, autre chose que les rapports matérialistes et/ou animaux qui régissent nos vies, c'est savoir qu'on ne subit pas "tout ça" pour rien.

La Foi c'est un espoir, que ce soit celui d'une compensation dans un autre monde, celui de rétablir un équilibre ou celui d'échapper à un infernal cycle de réincarnations.

La Foi, c'est se mettre en paix avec l'injustice de ce monde, en se convainquant qu'elle a un sens, une explication et/ou qu'une revanche attendra les fidèles.

La Foi ça peut aussi être l'envie également de se retrouver "entre élus", entre gens qui savent.

La Foi est un puissant moteur, une motivation pour se détacher de ce monde ou s'y jeter à corps perdu dans l'action, qu'elle doit destructrice comme le terrorisme ou admirable comme ces gens qui consacrent toute leur énergie aux déshérités de toute sorte.

La Foi peut aussi être la source de névroses, quand l'impossibilité d'atteindre un modèle ou un idéal trop éloigné de la vie qu'on mène, trop difficile à atteindre entraine l'angoisse, la culpabilité et le désespoir.

La Foi peut enfin être un fond de commerce, quand des personnes utilisent celle des autres pour leur propre réussite matérielle.

Banlieusard

Depuis quatre ans, j'habite dans ce qu'on appelle "la banlieue", dans un de ces entre-deux qui suscitent tant de fantasmes et de commentaires. La banlieue, quel concept étrange, qui définit un endroit qui n'existe jamais tout seul, mais par la ville à laquelle il se rattache.

La banlieue où je vis est populaire, comme on dit, et ancienne, avec une histoire, des vestiges, des racines, rien à voir donc avec les cités-dortoir uniformes et désolées de l'après-guerre.

N'en étant pas originaire, j'ai sur elle un regard un peu détaché, un peu "anthropologue".

Cet endroit est en fait une juxtaposition d'habitats d'âge et de type bâtards, avec des populations tout aussi diverses et bariolées. Comme j'aime me promener au hasard et regarder, j'ai noté une foule de détails.

Derrière chez moi, quand on s'enfonce loin des grands axes, on tombe sur un lacis de ruelles étroites, où les petits pavillons construits de bric et de broc (ciment, brique, trucs pas finis, courettes microscopiques) alternent avec des immeubles "boite à chaussure" vieillissants et des friches, anciennes usines ou entrepôts, voire avec des maisons à l'abandon, des ex-cinémas, des terrains vagues...

On trouve aussi quelques vieux rades (repaires de petits vieux arabes, portugais ou français) et commerces qui sentent bon les années 50 ou la France rurale, ainsi bien sur que les supérettes tenues par les Arabes ou Indiens du coin.

On tombe également sur des trucs improbables.

Une baraque de parpaings (devant laquelle on voit une voiture polonaise) qui pousse par à-coups, sans doute en fonction de rentrées de pognon qu'on imagine aléatoires (dernièrement une cour lui a été ajoutée).

Des caravanes aux roues prises dans le ciment où des gens vivent à demeure.

Un grand immeuble isolé sur une route où tout le reste n'est que friche et entrepôts, qui sent la misère et le Marcel Carné, avec ses murs lépreux, ses fleurs et son linge aux fenêtres (on dirait qu'il est le seul rescapé d'une démolition).

Dans une maison à demie démolie, un antique camion publicitaire rouillé, avec son "nez" caractéristique qui me rappelle les type H Citroën.

Une église évangélique chinoise avec sa croix en néon fluo.

De ci de là des ruelles quasi-piétonnes avec des maisons de poupée pleines de fleurs qui sont comme une respiration et une enclave villageoise dans la ville.

Une série de maisonnettes à l'anglaise au pied d'un gros immeuble qui pue et à côté de l'entrée vers l'axe routier principal perpétuellement congestionné.

Une gigantesque usine désaffectée qui borde le côté de l'avenue principale et coupe en deux le cimetière qu'on voit de chez moi (on a commencé à détruire cette usine il y a trois ans).

En face d'une laverie antédiluvienne, un immeuble en ciment, (entouré hier par des mini-décharges sauvages où fouillait une vieille à foulard), avec un balcon en fer forgé tout à fait incongru...

Sous la crasse des bâtiments fatigués de l'avenue principale, derrière les boucheries halal et les magasins de pâtisseries du Maghreb, derrière les vendeurs de bagages, de literie, de surplus de l'armée, entre les Tati et les clones locaux de KFC, But et Darty (dont les enseignes s'inspirent gaiement des modèles), à côté de la banque marocaine, des kebabs et des bazars on note des pavillons qui furent sans doute pimpants et des immeubles ouvragés qui ont du être jadis cossus, et laissent imaginer une période plus prospère.

Etc.

Et tout ça n'est pas figé, cette zone bouge énormément, est constamment entourée de travaux et pleine d'une grande vitalité.

Ainsi, au moins quatre ensembles ont été détruits depuis mon arrivée, et des bâtiments modernes ont poussé, souvent des résidences bien sur, mais aussi des placettes, des centres commerciaux, voire de nouvelles rues.

Du coup, le contraste est encore plus grand avec les semi-décharges, le vieux bâti et/ou les maisons échappées du passé.

Hier en me baladant sur mon circuit habituel, j'ai emprunté une nouvelle ruelle apparue entre les résidences nouvellement construites sur l'emplacement d'une ancienne zone d’entrepôts. La rue se terminait en une venelle étroite.

Devant moi est apparu un tsigane avec un caddy à la main, que j'ai reconnu comme faisant partie de cette vague de Roumains qui est arrivée en France après la fin des visas obligatoires.

Il s'est gentiment écarté pour me laisser passer et a disparu derrière une barrière. Intrigué, j'ai jeté un œil, et en fait il y avait là un petit village de bungalows où apparemment on a relogé un camp entier de gitans qui zonaient avant je ne sais pas où! C'est marrant, j'étais passé tout près plein de fois, sans jamais rien voir...

En fait, ma banlieue est pauvre, moche, sale, parfois mal famée et aussi surpeuplée que le reste de la région, mais on y trouve une certaine poésie dans la déglingue qui peut me rappeler mon village d'origine ainsi que les villes des pays du sud (Malte, Chypre, Sicile...) où je suis passé.

Tout en étant souvent repoussant et pas un cadre idéal pour des gamins, car pauvreté rime avec délinquance, cet endroit a quand même plus d'identité que ces villes nouvelles, proprettes et tellement standard qu'on a l'impression de vivre chez Disney.

Je pense à tous ces lotissements qui poussent en marge de Paris et des grandes villes, et que je trouve finalement bien plus repoussants...

jeudi 10 septembre 2009

Musique (2): French Hip-Hop

Il parait que la France est le deuxième pays du hip-hop, même les anglo-saxons le disent (en l'occurrence, The Economist).

Notre pays est étonnant. 

Sous le couvercle historico-classique qu'on se vend et qu'on vend encore plus aux étrangers semble bouillonner une sous-culture très vivante, animée par tout un tas de jeunes et moins jeunes issus de nos Banlieues, qui paraissent partagés entre le rejet de tout cet héritage et l'envie de s'y rattacher.

Au final, y a pas mal de rappeurs (et peut-être surtout de rappeuses) qui se raccrochent sans complexe à la variété. On en trouve qui samplent des classiques français ou européens (Gainsbourg, du traditionnel italien, Iglesias, Claude François...), et même certains qui revendiquent une filiation avec la chanson contestataire et réaliste française.

Par exemple Joey Starr, co-leader quadragénaire des légendaires NTM, a appelé un de ses albums "Gare au jaguarr" (je sais plus combien de "r" y avait) en hommage à Brassens, et a aussi intitulé une de ses chansons "Avec ma gueule de métèque" en référence à Moustaki... 

Je suis un peu perplexe devant tout ça. 

Le hip-hop m'est complètement étranger, même si certains titres peuvent me toucher. Je n'aime pas leur look, leurs phrasés et gestes m'agacent, leur américanophilie m'irrite...mais est-ce que je ne réagis finalement pas comme mes grands-parents devant Johnny Hallyday?  Est-ce si différent?

Au fond se joue là sans doute l'éternelle question de la succession des générations, et mon irritation indique peut-être simplement que j'ai vieilli.

Certains points tranchent cependant entre cette génération et la/les précédentes, je trouve. 

Déjà, les thématiques des rockeurs et des punks, si elles traitaient de l'injustice, de la rue, de l'oppression et de la lutte des classes, étaient presque totalement en dehors des questions ethniques et raciales qui bercent le rap. Il n'y avait pas ce côté "culture du ghetto" où nos immigrés se voient comme un équivalent des noirs des US.

D'ailleurs même si les passerelles sont nombreuses (et heureusement) on peut dire qu'on a initialement le rock, le punk et le gothique pour les blancs, et le rap pour les non blancs. 

Ensuite, le rapport à la religion aussi est différent.

Alors que les rockeurs et les punks chiaient sur l'église et le christianisme, s'en moquaient ou le condamnaient, bon nombre de rappeurs musulmans dédient leur album au Très-Haut, font de l'islam des thèmes de chanson ou le revendiquent comme source d'inspiration.

Enfin, il y a un autre point de divergence très marquant: la langue. 

En effet, alors que rockers et punks furent/sont très nombreux à chanter dans la langue de Shakespeare (ou dans un yaourt s'en approchant !), l'écrasante majorité des rappeurs semble avoir choisi le français, leur langue d'expression naturelle (je dis semble car je ne suis quand même pas un exégète).

Ce choix est à noter car comme pour le rock et le punk, le rap est originaire du monde anglo-saxon, et donc aurait pu susciter l'envie de chanter comme eux. C'est d'autant plus étonnant quand on sait que la majorité de nos rappeurs est d'origine étrangère ou ultramarine: Italiens, Portugais, Comoriens, Chypriotes, Turcs, Antillais, Tchadiens, Camerounais, Maliens, etc, on retrouve toute l'histoire de l'immigration dans le rap français.

The Economist insistait sur le fait que l'émergence de cette scène avait certainement été favorisée par la loi des quotas de diffusion imposée aux médias dans les années 80: depuis cette date il est interdit de diffuser moins de 40% de musique française (un truc dans le genre). 

Bref, on a à la fois un truc vieux comme le monde et quelque chose de nouveau, puisque avec le hip-hop est apparue en France une culture ethnique, une musique de "non-blancs" qui est une sorte de pendant de la communauté afro-américaine, bien sur écoutée voire pratiquée par la jeunesse blanche, mais avec la même connotation.

Un "céfran" blanc de souche qui fait du rap suscitera souvent suspicion et raillerie (j'ai plusieurs exemples dans mon entourage), tout comme un punk ou un rockeur antillais ou africain surprendrait.

En attendant, les rappeurs sont bel et bien là, et font désormais partie de la culture de notre pays, qu'on aime ou qu'on n'aime pas...

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