lundi 7 décembre 2009

(Petit) aperçu de la littérature roumaine (2): quelques auteurs

Du fait de l'histoire complexe précédemment exposée, les écrivains roumains sont donc d'origines très variées.

Parfois leur langue d'écriture n'est d'ailleurs pas le roumain, mais l'allemand ou le français, le premier parce que c'était leur langue maternelle, le second choisi par commodité ou intérêt, parce que c'était la langue internationale, et aussi par francophilie.

Il existe aussi des roumains de langue magyare, mais je n'ai pas eu l'occasion d'en lire.

Voici donc ceux que j'ai pu rencontrer:

- Emil Cioran: On ne présente plus cet écrivain, essentiellement d'expression française, qui chante l'absurdité du monde avec un désespoir classieux...je n'ai lu que "Syllogismes de l'amertume", et je n'en suis toujours pas remis (!).

- Ion Creanga: Cet écrivain, que je n'ai pas encore lu, est un classique de la Roumanie. Il a écrit "Souvenirs de mon enfance", dont j'ignore s'il est traduit en français, où il raconte sa jeunesse de petit moldave. Il est aussi l'auteur de contes, je crois, très populaires.

- Mircea Eliade: Érudit, historien des religions, philosophe, polyglotte (il parlait huit langues, dont l'hébreu et le sanscrit) Eliade est un monstre de la littérature roumaine. Il a écrit en roumain, en français et en anglais, de magnifiques romans.

De lui j'ai lu "Le serpent", un conte fantastique, et "La nuit bengali", un roman magnifique, qui serait une autobiographie déguisée et qui parle de l'amour impossible d'un européen et d'une indienne dans l'Inde coloniale.

- Virgil Gheorghiu: Ce pope et fils de pope (la religion orthodoxe roumaine autorise les popes à avoir des enfants) a vécu la majeure partie de sa vie en France, ayant fui les dérives de son pays, où il est assez peu connu. Proche des idées de Soljenitsyne, il a écrit le magnifique "La vingt-cinquième heure".

Ce livre dénonce avec violence les perverses idéologies nazie et communiste, ainsi que la bureaucratisation et la déshumanisation d'un monde moderne qui classe les gens selon des catégories abstraites et que la technologie éloigne de l'humain.

- Panait Istrati: Encore un étonnant personnage. Né dans la petite ville cosmopolite de Braila d'un père grec et d'une mère roumaine, Istrati a passé une grande partie de sa vie à assouvir ses deux passions: la lecture et le voyage.

Ayant atterri en France, il y a commencé, dans notre langue, une œuvre passionnante dont la pièce majeure est le cycle des mémoires d'Adrian Zograffi, qui est en quelque sorte son autobiographie ainsi que sa profession de foi politique.

Toujours du côté des pauvres gens et épris de justice sociale, il a été communiste jusqu'à un voyage en URSS où, après avoir échappé aux circuits officiels, il s'est baladé quelques temps pour en revenir horrifié et sortir des livres dénonciateurs qui lui ont valu d'être rejeté par l'intelligentsia française.

Rejeté par notre pays et déjà ostracisé dans le sien, dont le régime était alors très à droite, il est mort oublié et dans la misère.

Ses livres ont l'aspect de contes, un côté très oriental et dépaysant, et sont aussi profondément humains. Je conseille la lecture de "Kyra Kyralina" et "Codine".

- Florin Lazarescu: C'est un jeune écrivain roumain dont j'ai acheté le roman "Notre envoyé spécial" sur son simple nom.

Je ne peux pas dire que j'ai vraiment aimé le style, mais c'est un livre très malin, dans le sens où des chapitres qui semblent n'avoir rien à voir les uns avec les autres finissent par s'emboiter.

Ça montre le Bucarest déjanté d'aujourd'hui, avec sa société speedée et les fantômes omniprésents de l'ère Ceausescu.

- Dan Lungu: Encore un écrivain contemporain, que j'aime vraiment beaucoup. Ses deux livres "Le paradis des poules", et "Je suis une vieille coco" se suivent vaguement, mais on peut les lire indépendamment.

Ils racontent tous les deux l'histoire de gens qui ont du mal à se situer dans l'époque actuelle, très dure, et soulignent toute l’ambiguïté des relations que les roumains entretiennent avec leur passé communiste.

Accessoirement, c'est très drôle et très bien vu, surtout le second ("Je suis une vieille coco").

- Norman Manea: Juif moldave, Norman Manea a connu les déportations en Transnistrie, puis le régime communiste et toutes ses pesanteurs.

Émigré de Roumanie à la fin du communisme, il est apparemment le roumain le plus traduit au monde, bien que peu connu en Roumanie et en France.

J'ai lu "L'heure exacte" de lui, que j'ai eu un mal fou à avaler, tant le style me rebutait. Son roman le plus encensé est "Le retour du hooligan", que je pense lire un jour. Il a dit que la langue roumaine était sa patrie.

- Gib I. Mihaescu: Cet écrivain de l'entre-deux-guerres, période qui fascine les roumains d'aujourd'hui, a connu un long purgatoire pendant le régime communiste avant d'être réhabilité.

De lui j'ai lu "La femme russe", histoire des déboires sentimentaux et psychologiques d'un lieutenant roumain affecté au contrôle de la frontière russe dans la région qui a donné l'actuelle république moldave. Le personnage attend avec impatience et fascination l'arrivée de la femme russe, fantasme absolu, tout en gérant l'afflux quotidien de réfugiés quittant l'URSS et en vivant des amours plus prosaïques avec la femme d'un contrebandier.

Ce livre vaut surtout pour l'ambiance et l'introspection du héros, mais il parait que ce n'est pas son meilleur.

- Camil Petrescu: Encore un auteur classique de la Roumanie. J'ai lu son livre le plus connu, "Dernière nuit d'amour, première nuit de guerre", un excellent roman, qui s'articule en deux parties.

La première raconte la naissance, l'apogée puis le naufrage d'un amour, la seconde parle de l'entrée de la Roumanie dans la première guerre mondiale, quand les armées roumaines ont envahi la Transylvanie autrichienne.

Le regard de Petrescu est très lucide, voire cynique, aussi bien sur le sentiment amoureux que sur la guerre, décrite de façon réaliste et à des kilomètres du discours héroïque et ronflant qu'on peut entendre ailleurs.

- Eginald Schlattner: C'est un écrivain roumain issu de la communauté des allemands de Transylvanie. Je n'ai rien lu de lui, mais j'ai vu le film "Le coq décapité", adapté de son livre du même nom.

Ce livre raconte l'histoire de quatre jeunes allemands de Roumanie nés avant la seconde guerre mondiale, et montre à travers leur parcours les déchirements de cette communauté qui va disparaitre après des siècles d'histoire.

- Rina Frank: Ça, c'est le bonus. En effet, cette femme est un écrivain israélien, mais de parents roumains. Son livre "Chaque maison a besoin d'un balcon", raconte sa jeunesse dans un quartier pauvre d'Haïfa, et sa famille et son caractère sont vraiment très roumains, c'est pourquoi je rajoute ce livre dans la liste.

Voilà, c'était mon partage d'aujourd'hui. La Roumanie a beaucoup à offrir, c'est un trésor méconnu et c'est bien dommage.


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