La chanson Sinner man appartient au genre musical negro spiritual. Ce terme, qui en notre époque minée a peut-être été renommé pour ne plus utiliser le N-word, désigne un style de chants religieux interprétés par la communauté afro-américaine.
Il est né pendant l'abominable période de l'esclavage et de la ségrégation, et ses paroles s'appuient beaucoup sur les textes bibliques, singulièrement ceux de l'Ancien testament.
Cette appétence pour la première partie de la Bible est due au fait que la culture nord américaine a longtemps été très majoritairement protestante et que cette branche du christianisme y est particulièrement attachée.
Mais c'est aussi parce que les Afro-Américains faisaient une forme d'identification entre leur destin et les longues tribulations des Hébreux avant qu'ils n'arrivent à la terre que Dieu leur avait promis.
Ce message résonnait particulièrement pour ceux qui avaient été arrachés à leur sol et que leur peau désignait comme à peine plus que du bétail.
La première version de Sinner man que j'ai entendue était celle de Sixteen horsepower, un groupe d'alternative country (j'ai évoqué ce style dans un précédent post) que j'aime beaucoup.
J'ai ensuite découvert qu'il était une sorte de classique, et qu'il avait également été brillamment interprété par Nina Simone, dont il est devenu l'un des titres phare.
Comme pour beaucoup de chants traditionnels, la mélodie de Sinner man est répétitive et accrocheuse, plus ou moins sophistiquée ou épurée selon l'interprète, mais personnellement c'est surtout le texte qui m'a touché.
En effet ce morceau harangue l'homme pêcheur, lui demandant où il pourra se cacher quand Dieu viendra lui demander des comptes, sachant qu'à ce moment-là il sera trop tard.
Au fur et à mesure des couplets, le pêcheur en question fuit dans diverses directions, demande de l'aide aux rochers, à la rivière, à la mer, etc. puis à son créateur, lequel le renvoie vers le Diable, qui l'attendait.
Les mots sont simples mais ils décrivent puissamment le dilemme chrétien, la terrible peur de l'enfer et la difficulté de ne pas s'abandonner au Mal, même en sachant le terrible prix qu'il faudra payer ensuite.
J'ai retrouvé en l'écoutant toute la force du calvinisme dans lequel j'ai été éduqué, et ce que cette version intransigeante de la foi, avec son importance du devoir et son implacabilité divine pouvaient avoir de dur, bien loin du purgatoire ou des oeuvres que l'on peut trouver dans d'autres branches du christianisme.
Cette chanson me rappelle surtout ces moments, que sans doute tout le monde vit un jour ou l'autre, où l'on se rend compte que la vie n'a pas d'autre issue que la mort, que quoi que l'on fasse elle nous attend, et que le combat désespéré et quotidien que l'on mène quand même contre elle tant qu'on a des forces est bel et bien perdu d'avance.
On a alors envie d'implorer quelqu'un ou quelque chose pour nous sortir de cette angoissante impasse, pour nous délivrer de ce poids et nous permettre de fuir.
Les deux versions de Sinner man que je connais sont très différentes, mais chacune d'entre elles porte ce message de façon poignante, et magnifique.
Précédent: Chanson (36): Politiquement correct
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire