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vendredi 21 août 2026

Cinema (35) : Les Chinois à Paris

Un jour je suis tombé sur le pitch intriguant du film Les Chinois à Paris, de Jean Yanne, à savoir l’invasion puis l’occupation de la France par l’armée de Mao Tse Toung.

J'aimais bien le personnage truculent à l’humour vachard et froid qu’était Jean Yanne, et j'ai vu qu'il était accompagné par pas mal de grands acteurs, comme Nicolas Calfan, Michel Serrault ou Jacques François, donc ça m'a tenté.

Bon le fait qu'il y ait aussi Daniel Prévost et Paul Préboist, deux piliers du navet franchouillard (ah, la série des "mon curé" !) m'a un peu refroidi, mais j'ai quand même ajouté ce film improbable dans la liste des à voir, et hier je me suis lancé.

Après un début qui m’a fait un peu peur, je peux dire que j’ai bien aimé cette satire.

Yanne s'y moque du marxisme-léninisme fanatique de la Chine populaire, mais ce ne sont pas les Chinois qui sont sa cible: il vise plutôt ses compatriotes.

Dans le film on trouve en effet une double caricature des Français.

La première c'est celle de leur comportement pendant l’Occupation allemande.

Cela commence par un président incompétent (le toujours parfait  Bernard Blier) qui s’empresse de décamper aux États-Unis et par une armée dépassée et incapable d’organiser la défense et ça continue par cinquante nuances de collaboration.

On voit des prêtres convertis en commissaires du peuple, voire même naturalisés (entendre Préboist dire "Je suis Chinois" est particulier) qui encouragent la délation et propagent avec zèle le nouveau catéchisme marxiste, avec l'approbation d'une hiérarchie vaticane toute en courbettes.

On voit un commerçant cynique faire fortune en trafiquant avec les nouveaux maîtres, en les flattant et en s’adaptant à leurs besoins.

On voit  un industriel converti en militant  zélé qui n’oublie pas néanmoins d’aller s’empiffrer chez le trafiquant dès qu’il en a l’occasion.

On voit un gouverneur parfaitement servile se couper en quatre pour être aux petits soins avec les occupants.
 
On voit les résistants de la 25e heure tondre les collaboratrices horizontales.

Etc.

La deuxième caricature est plus contemporaine et du coup plus grinçante.

Ce film est en effet sorti alors que la France était en pleine fièvre maoïste et que nombre d’étudiants et d’intellectuels se prosternaient devant le boucher de Pékin qui n’avait guère à envier à Hitler ou Staline.

Sous son aspect parodique, Yanne montre bien ce qu'est la société qu'ils promeuvent.

La France est en effet écrasée sous les slogans placardés partout, les gens y ânonnent le petit livre rouge à la moindre occasion et sans crainte du ridicule, comme le faisaient alors les Sartre et autres Badiou.

Une émission de télé rappelle la Révolution Culturelle: le concept en est de mettre au pilori -au sens propre- une personnalité désignée comme ennemie du peuple et d'inviter les téléspectateurs à cracher sur leur poste.

C'est évidemment une version plus farce des lynchages bien réels orchestrés par Mao, mais le message est clair.

Un parallèle qui n'a pas dû plaire est même fait avec le nazisme, la personne exposée à la télé ayant un nom juif et l'animateur détaillant avec délectation et tel le premier Darquier venu, le nez crochu et le regard fuyant de sa victime.

Un personnage grotesque de résistant transformé en communiste parfait par trois mois de lavage de cerveau montre aussi ce que sont réellement les dictatures communistes.

Le film brocarde en outre le puritanisme communiste, les Chinois interdisant la fornication comme du temps perdu pour la productivité et la reconstruction du pays (!).

Enfin, je ne sais pas comment ils ont réussi mais dans le film a été tournée une version marxiste de l’opéra Carmen (Car Meng) qui est un morceau de bravoure en soi.

En résumé, ce film, qui fut un échec commercial malgré son budget, était parfois drôle et réjouissant, souvent très bien vu, mais au final moyen.

C’était en tout cas gonflé et courageux de le faire à cette époque, d’autant que tout le monde en prend pour son grade (l’église, la présidence et l’armée prennent cher) même si la réaction la plus violente est venue de la gauche.

En effet, le marxisme était alors son référent suprême et bon nombre de ses membres encensaient Mao et Pol Pot (les articles de l’époque sont extraordinaires avec le recul: on dirait Je suis partout).

La gauche s’est donc partagée entre mépris et indignation, les maoïstes allant jusqu’à manifester, attaquer les cinémas et interrompre la diffusion du film.

Cette histoire m’a d’ailleurs fait réfléchir sur cette famille politique et son avidité à avaler les couleuvres pourvu qu’elles aient la bonne étiquette.

L’hommage de Ségolène Royal à la mort de Castro, le refus de Sophia Chikirou de qualifier la Chine de dictature, ou encore la nostalgie complaisante des Fatal Picards ou de Renaud pour la culture communiste, bien qu'elle ait considérablement aidé des régimes épouvantables à se maintenir, prouvent bien que ce n’est pas fini.

Force est de constater également le silence assourdissant de ce camp politique quand il s’agit d’évoquer les atrocités des dictatures du Tiers Monde et/ou des régimes islamistes, sans doute parce qu’en sont issus les membres de la nouvelle classe qui sauvera le monde...

C'est sur ce constat un peu déprimant que je finirai cette chronique d'un film plutôt marrant.


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vendredi 23 mai 2025

Musique (17) : Noir désir

Le chanteur Bertrand Cantat refaisant malgré lui l'actualité, suite à un nouveau documentaire sur le meurtre de sa compagne de l'époque, je me suis retourné vers l'emblématique groupe de sa jeunesse, qui compta beaucoup pour moi: Noir Désir.

Je les ai croisés la première fois pendant mes années top 50, en 1989, grâce à leur hit Aux sombres héros de l'amer.

Son style un peu "chanson de marin" n'était pas mon truc, mais la voix puissante alternant avec un harmonica saturé m'avait interpelé, et plus encore les paroles, avec leurs jeux de mots poétiques et les petites incursions d'anglais (sans doute incorrect d'ailleurs) dans le refrain.

La suite de cette rencontre se déroula un mercredi après-midi, dans l'internat du lycée où je passais la semaine.

J'ai encore dans la tête l'image très nette du couloir vu de la pièce où j'étais tandis que résonnait Sweet Mary dans une autre chambre.

J'ai été violemment happé par le son, et épaté de voir un groupe chanter à la fois en français et en anglais (ce n'était pas encore la norme à l'époque). Et je sus immédiatement qu'il me fallait mettre la main sur toutes leurs œuvres.

Quelques temps plus tard ce fut chose faite. J'avais réussi à récupérer une cassette copiée appartenant à la sœur d'un ami.

Sur cette bande, 90 minutes de Noir Désir, sans photo, sans titre, sans rien.

Je l'ai écoutée en boucle, fasciné par ce rock brut au son marquant, par le chant shamanique de Cantat, et par les paroles ciselées et le mystère qui s'en dégageait.

Plus tard j'ai découvert qu'il s'agissait des albums Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient) et Du ciment sous les plaines, mais c'est longtemps resté à peu près tout ce que je savais d'eux.

Devenu étudiant, je me procurai leur premier opus Où veux-tu qu'je r'garde?, mini-LP au son quasiment new wave et je convertis à Noir Désir l'un de mes meilleurs amis, avec lequel nous nous sommes jetés sur Tostaky dès sa sortie.

Cet album fut pour Noir Désir celui de la vraie consécration. Le hit éponyme s'entendait partout, et je commençais à voir à quoi ressemblaient les gens du groupe, même s'ils restaient très discrets dans les medias.

Ainsi comme pour d'autres artistes, notamment Thiefaine, j'ai connu l’œuvre bien avant les interprètes, et finalement je me dis que c'est presque mieux, que ça donnait une autre dimension aux choses en permettant d'aller à l'essentiel.

Çà fait un peu vieux con de dire ça, et tout cela parait improbable à l'heure où en deux clics on trouve tout sur tout et sur tout le monde, mais je le pense.

Pour en revenir à Tostaky, ce n'était pas mon album préféré. Je crois que c'était surtout le son limite grunge et un peu trop saturé qui le mettait pour moi un cran en dessous des précédents.

Je l'ai toutefois beaucoup écouté et j'ai aussi acheté son successeur, 666.667 Club, dès sa sortie.

Musicalement ce dernier était à nouveau différent, avec le début d'une ouverture sur d'autres styles, et sur cet aspect il s'avéra être plus à mon goût. En revanche, l'aspect engagement politique était plus prégnant, ce qui commençait à m'agacer.

Ce trait fut encore accentué sur leur dernière œuvre, Des visages des figures, album étonnant où le groupe partait dans d'autres horizons, reprenant Ferré, invitant des musiciens d'Europe de l'Est, pondant un étrange duo d'une vingtaine de minutes avec Brigitte Fontaine... C'est aussi de celui-ci qu'est issu leur plus grand hit, Le vent nous portera.

Ce n'est qu'en 2001 que j'ai enfin réussi à les voir sur scène, aux Vieilles charrues et...j'avoue que j'ai été déçu.

En attendais-je trop?

Était-ce un mauvais jour?

Quelque chose ne s'est en tout cas pas passé et ce n'est pas le groupe qui me marqua le plus dans ce festival (et en plus j'ai pris un pain de la part d'un fan pogoteur crétin pendant qu'ils jouaient), alors qu'ils étaient réputés pour la scène.

Puis en 2003 se produisit le drame de Vilnius: Bertand Cantat assassina sa compagne d'alors, l'actrice Marie Trintignant pour laquelle il venait de quitter femme et enfants et qu'il avait suivie sur un tournage en Lituanie.

Cet horrible fait divers, qui nous stupéfia, sonna le glas de Noir Désir, qui se mit en suspens pendant la peine de prison de son chanteur, avant de dissoudre peu de temps après sa libération.

Cantat a ensuite repris sa carrière, dans d'autres groupes et/ou en solo, scandalisant tous ceux qui trouvaient qu'il n'avait pas payé assez cher pour son meurtre ou simplement ceux qui trouvaient ça indécent.

Le guitariste Serge Teyssot-Gay fonda un duo inattendu avec l'oudiste syrien Khaled Aljaramani dans le groupe Interzone que j'eus l'occasion de voir sur scène.

C'était dans une toute petite salle de province et je reconnais avoir passé un moment assez magique avec cette atmosphère mi-rock mi-orientale.

Pour les autres membres du groupe, je ne sais pas ce qu'ils sont devenus, mais même si comme beaucoup d'amateurs de Noir Désir je me suis senti un peu orphelin quand ils se sont séparés, je suis vite passé à autre chose.

En les réécoutant aujourd'hui, en prenant le temps de découvrir les multiples vidéos de concert, d'interviews ou de prise de parole du groupe, j'ai eu envie de faire une sorte d'inventaire de mes années Noir Désir et de ce que je trouvais chez eux.

D'abord si leur musique était brute et loin de la virtuosité de ce que j'aimais généralement à l'époque, elle se mariait très bien avec la voix puissante et chaude et les cris de shaman morrisonniens de Cantat.

Ensuite le groupe évoluait à chaque nouvel album, presque toujours différent du précédent: le style changeait, le son se transformait, d'autres instruments s'invitaient. 

Et puis aussi et surtout c'était un groupe de rock français, avec des paroles toujours très travaillées, pleines de jeux de mots et d'images, de références littéraires et culturelles.

Enfin l'esprit sans concession qui émanait d'eux parlait à l'adolescent épris d'absolu que j'étais.

Leur look épuré, leur discrétion médiatique, le mystère qu'ils entretenaient donnaient presque la sensation d'appartenir à un club d'initiés.

Bref, avec Noir Désir, j'avais le sentiment que je tenais enfin mon mouton à cinq pattes, un groupe qui faisait la synthèse entre mon goût pour la culture et la langue de mon pays et le rock anglo-saxon que j'aimais, avec en plus cette ouverture sur le large, cette sorte d'esprit américain qui soufflait sur leurs morceaux.

Bien sûr, tout cela était un regard d'ado. 

En vieillissant, et indépendamment de la fin tragique du groupe, je finis par voir ce que Noir Désir pouvait avoir de poseur, de caricatural.

Il y avait d'abord cet engagement politique de plus en plus marqué à partir de Tostaky, avec tous les cliché de l'extrême gauche.

La nostalgie du bloc de l'Est et le fétichisme pour les révolutionnaires sud-américains (tout ça depuis Paris bien sûr).

Les prises de position faciles comme l'accusation de Jean-Marie Messier, PDG de leur maison de disques (sans qu'ils aillent pour autant chez Boucherie Production par exemple).

La glorification du cosmopolitisme et la dénonciation des méchants fachos en suivant Charlie hebdo qui voulait alors faire interdire le FN (ironiquement ce n'est pas le FN qui a tué Charlie)

Etc.

Il y avait aussi l'originalité qui n'en était pas tant que ça, notamment quand j'ai découvert leur sources d'inspiration américaines type The gun club.

Tout cela m'avait déçu, un peu comme quand on se rend compte que sans son maquillage et sa gaine, sa copine n'est pas le magnifique top model qu'on croyait, même si elle est belle.

Cette déception était bien sûr tout aussi idiote.

D'abord les "modèles" américains ont eux-mêmes des influences et ne naissent pas de rien, et qu'ils inspirent la "copie" n'enlève rien au talent de celle-ci, qui n'en est évidemment pas une.

Ensuite, il y a cette indéniable plume, avec ces influences originales et ces textes poétiques et évocateurs qui sont pour le coup une vraie VF.

Quant à l'engagement à l'extrême gauche...jusqu'à une date récente c'était quasiment un prérequis dans le monde du rock voire dans la musique tout court (rappelons-nous le commentaire aussi sectaire que débile de Juliette Armanet sur un des plus grands hits de Sardou car "à droite").

Bref, il est aussi absurde de sacraliser Noir Désir que de le descendre: Cantat est un chanteur d'exception, le groupe était très bon et son succès mérité.

Mais quand je réfléchis, ce que je trouve le plus daté aujourd'hui, et peut-être ce qui m'avait refroidi aux vieilles charrues, c'est le sérieux de Noir Désir.

Ils n'ont pas l'autodérision qu'on peut trouver chez un Renaud pourtant au moins aussi engagé qu'eux.

Et malgré une présence très forte et un don total sur scène ils n'ont pas le côté hédoniste et populaire de ces prédécesseurs dans le Panthéon du rock français que sont Téléphone et Johnny Hallyday.

Chez eux on est avec des gens qui ne plaisantent pas, qui ont une mission, un statut.

Finalement, c'est plutôt cet espèce d'esprit-là qui m'a éloigné de Noir Désir, cette même impression que j'ai pu ressentir en voyant Miossec ou Thiefaine sur scène.

Çà rejoint mon post sur C. Jérôme, ce chanteur populaire à l'autre bout du spectre dont la démarche était tout simplement de donner du plaisir à son public: je me rends compte que c'est quelque chose que je recherche.

Ceci dit, je conclurai quand même en rappelant que Noir Désir est un groupe majeur, à l'originalité certaine et que j'ai adoré.

Je connais encore par coeur une partie de leurs chansons et Veuillez rendre l'âme fait indéniablement partie des albums que j'emmènerais avec moi sur l'île déserte.

Quelques titres de plus:

- La chaleur (1989)

- Ces gens-là (2005), magnifique reprise de Jacques Brel

- Charlie (1991)

- Lazy (1996)

- Long time man (1993), une reprise qui donne un aperçu de leur incroyable présence scénique 

- Marlene (1992)

- No no no (1991)

- One trip one noise (1992)

- Toujours être ailleurs (1987)

- What I need (1989)


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jeudi 1 mai 2025

Engagé

Un de ces dimanches j’ai passé un moment assez désagréable.

Durant le repas, je me suis retrouvé avec une personne d'extrême droite, du modèle "matrixée" comme disent mes enfants.

Elle est partie sur un discours structuré et argumenté à propos de la sinistre actualité mondiale pour en arriver à quelques discours intensément pro-Poutine, pour la tradition et exaltant la supériorité de la religion chrétienne, de préférence orthodoxe.

Passionnée, voire obsessionnelle, je sentais qu'elle croyait profondément à ce qu'elle disait, qu'il serait très dur de souligner les contradictions ou les prémisses fausses, voire que ça pourrait même être dangereux, dans le sens où ça risquait d'ébranler un équilibre personnel qu'on sentait largement construit sur ces idées (sans parler du conflit potentiel).

J'ai mollement répondu, laissant entendre que je n'étais pas franchement d'accord, et me suis échappé de ce sujet le plus rapidement que j'ai pu.

Cette personne est par ailleurs quelqu'un que j'estime beaucoup, courageuse et droite, impliquée dans sa famille et ses amis, et porteuse d'une grande intégrité morale.

En fait, c'était l'archétype de l'homme de conviction, dont j'ai croisé beaucoup d'avatars au cours de ma vie.

Celui-ci était d'extrême droite, mais le modèle peut se décliner à l'infini. Il aurait pu être écologiste, musulman, lutte ouvrière ou témoin de Jéhovah, cela importe peu, j'aurais retrouvé les mêmes caractéristiques.

Attention, je ne dis pas que toutes les idéologies et religions se valent, simplement qu'il y a un profil d'homme "engagé" que l'on peut retrouver partout.

Mon premier contact avec ce genre de personne a été religieux.

Les rituels de ma famille protestante étaient nombreux: culte dominical, prière ou chants avant le repas, magazines de lecture bibliques adaptés aux âges, disques de cantiques...

Il y avait des rites de passage aussi: camps de vacances, école du dimanche (autre nom du catéchisme), puis communion (une seule) ouvrant le droit à participer à la Sainte Cène.

Dans ma famille proche, ce protestantisme était paisible et non envahissant, une sorte de variante du catholicisme tranquille de mes amis du coin.

Mais une partie de ma famille était beaucoup plus impliquée et militante, avec une vie organisée autour de Dieu et des fidèles.

Ils n'étaient pas en conflit ouvert avec le reste du monde, mais détenant la vérité, ils leur étaient supérieurs, et avaient pour devoir de témoigner pour les amener à la vraie foi, et aussi de se préserver de la tentation en restant au maximum entre eux.

Avec le temps et les rencontres, j'ai pris mes distances avec cette vision des choses.

Je n'ai jamais heurté frontalement ni rejeté tous ces gens, d'abord parce que je crois à la liberté d'opinion tant que les autres sont respectés et que c'était le cas.

Et ensuite parce qu'une grande partie d'entre eux était réellement sympathique, et "faisait le bien" dans l'optique chrétienne certes, mais avec pour résultat tangible de donner aux pauvres, de garder des enfants handicapés, de monter des structures de charité, etc...de faire tous ces actes qui améliorent concrètement la vie des autres.

Parmi eux il y eut même des gens qui aidèrent des esclaves en fuite au début du 20ième siècle et d'autres qui cachèrent des Juifs pendant les rafles allemandes de la seconde guerre mondiale.

Quelle que soit l'idéologie ou la croyance qui les motivaient, ces actes courageux restent des actes courageux, qui méritent respect et admiration.

Pendant la période difficile où j'oscillais entre sortir du groupe et y rester, alors que je constatais que peu à peu la magie divine ne fonctionnait plus pour moi, j'ai ferraillé plus d'une fois avec de vrais croyants missionnaires convaincus qui désiraient me ramener au bercail.

C'était des moments pénibles et douloureux, et lors du "débat" qui m'a inspiré ce post, j'ai eu le sentiment de rejouer cette partition.

Ce n'était pas la première fois d'ailleurs, ça m'est même arrivé souvent, que ce soit avec une amie algérienne qui est aussi une pieuse musulmane au prosélytisme discret et aux convictions en béton, ou avec un collègue d'origine cambodgienne qui avait rencontré tardivement le Bouddha.

Curieusement, je ne crois pas avoir rencontré de catholiques prosélytes: plusieurs fois des croyants parfois très fermes, mais toujours avec une distance supplémentaire. L'effet majoritaire? La domination de la gauche culturelle dont l'anti catholicisme est un pilier?

L'état d'esprit que je décris se rencontre aussi côté politique.

Je l'ai souvent vu chez certaines personnes de gauche et d'extrême gauche ancienne version, dont j'ai côtoyé un grand nombre pendant la première moitié de ma vie et dont certains essayaient aussi de me convertir.

Enfin plus récemment je l'ai vu chez l'extrême droite et chez les "wokes", c'est-à-dire la gauche moderne. Mais cette dernière n'a pas cherché à me convertir vu qu'étant un homme hétérosexuel, blanc, chrétien et quinquagénaire j'appartiens à la catégorie irrécupérable de leur système.

Quels sont les points communs que je trouve entre tous ces gens, qui généralement se détestent entre eux et se considèrent comme diamétralement opposés?

Il y a tout d'abord une conviction très marquée, une idée centrale, qui constitue pour ainsi dire la racine et l'enjeu de leur vie.

Chacun à sa manière va essayer d'appliquer cette conviction dans sa vie. Ils ne se contentent pas seulement d'une adhésion intellectuelle, ils veulent pratiquer, montrer.

Les plus visibles de ces pratiquants sont aujourd'hui les musulmans et les écologistes, chez lesquels l'ostentation fait partie de la conviction.

Le deuxième point c'est que de leur croyance découle une mission, qui est de corriger le monde, de convaincre et/ou de combattre ceux qui sont dans l'erreur, de les "sauver" au sens biblique du terme, surtout lorsqu'il s'agit de personnes qu'ils aiment ou estiment.

Cette combinaison fait qu'il peut être douloureux de débattre avec ces personnes, parce que certaines d'entre elles débordent de bonne volonté et de sincérité, et veulent notre bien avec une telle force qu'on peut être gêné ou effrayé de refuser.

L'opposition frontale peut d'ailleurs ne pas être sans conséquences. On sait le sort réservé aux apostats par les musulmans, mais sans aller jusque-là les personnes convaincues ont souvent une vision binaire nous/eux très marquée.

Refuser de rejoindre le droit chemin sera payé par l'enfer, et ne pas prendre leur vérité avec suffisamment de sérieux peut constituer un affront et transformer l'amour en haine brutale.

J'ai personnellement un scrupule plus personnel à aller à l'affront, c'est la peur de convaincre.

La perte de la foi est un événement très dur, profondément déstabilisant. Un monde personnel s'écroule, et certains ne peuvent pas le supporter.

Un dernier point que j'ai pu noter chez les "engagés" c'est une dose plus ou moins grande sinon de paranoïa, du moins du sentiment d'être la victime des autres, d'une injustice, que leur groupe n'a pas la place qu'il mérite et qu'on lui fait du tort.

Je me rends compte que mon portrait est plutôt à charge, mais comme je le disais en parlant de l'homme qui m'a inspiré ce post, les gens de ce modèle sont souvent courageux, persévérants, entreprenants et moins sensibles au désespoir.

Je pourrais donner comme exemple les gens qui travaillent aux soins palliatifs et ceux qui accompagnent les condamnés à mort, que ces derniers le soient par la maladie ou la justice.

On sait que les croyants sont sur représentés parmi ces postes.

Il faut en effet une force peu commune pour se croire capable d'apporter quelque chose à des gens qui vont mourir, cette force s'appuyant en l'occurrence sur la conviction qu'il y aura autre chose après, que rien n'est joué, etc.

Dans le cadre des guerres, on peut aussi penser aux kamikazes, dont le sacrifie pour une cause s'appuie sur une croyance inébranlable en cette cause.

Je me souviens avoir lu un témoignage des révoltés syriens de 2011, admiratifs du mépris de la mort affiché par les mouvements jihadistes qui attaquaient sans ciller les troupes d'Assad.

Plus près de nous le gendarme Beltrame était un catholique convaincu, et ses proches disent que ça a joué dans son sacrifice héroïque lors de la prise d'otages.

Je terminerai par trois points.

Le premier c'est qu'il est souvent difficile de vivre avec des gens réellement engagés.

D'une part, ils ne pourront jamais plier le monde dans le sens qu'ils souhaitent mais n'y renonceront jamais: ils seront donc toujours insatisfaits.

D'autre part, ils vivent difficilement l'altérité, tellement au coeur de nos sociétés actuelles, et notamment l'altérité qui leur ressemble, les autres engagés.

Le second point c'est que j'ai souvent eu l'impression que certains sont pré disposés à l'engagement, que cette prédisposition soit innée ou liée à l'éducation (quelque part, je suis un peu concerné).

J'ai souvent été épaté par les parcours de maoïstes convertis à l'islam radical, ou de gens d'extrême gauche passés à l'extrême droite, etc, comme s'ils avaient besoin d'un absolu en béton pour être eux-mêmes, la nature dudit absolu ne comptant finalement pas tant que ça.

Enfin, le dernier point c'est que les vrais croyants ne sont pas si nombreux.

Beaucoup de militants ne font que suivre le mouvement, par conformisme, par intérêt, parce que ça leur apporte une gratification quelconque, parce que c'est à la mode, etc.

Et finalement je me dis que c'est sans doute mieux comme ça.

mardi 3 mai 2016

Le SS du Mossad

Dans cet article et dans celui-ci j'ai découvert l'histoire stupéfiante d'Otto Skorzeny.

Cet homme était un soldat d'élite de l'armée nazie, un SS impliqué dans nombre de coups audacieux, tels que l'enlèvement du Duce de sa prison italienne avant la création de la république de Salo, ou encore une mission d'infiltration derrière les lignes alliées pour y semer le trouble.

Brillant, intelligent, bagarreur (il était marqué d'une balafre obtenue pendant un combat d'escrime) il parlait plusieurs langues, était proche d'Hitler et suffisamment pourvu de lucidité pour préparer l'après-nazisme, aidant à fonder les célèbres réseaux d'exfiltration nazis qui permirent à beaucoup de ses pairs de refaire leur vie à l'étranger.

Jusque-là rien qui le singularise particulièrement, sauf que cet homme a ensuite travaillé...pour le Mossad!

Les célèbres services secrets israéliens cherchaient à l'époque quelqu'un pour infiltrer un groupe d'anciens nazis qui, réfugiés en Égypte, aidaient ce pays à se doter d'un programme de missiles susceptibles de détruire l'état hébreu. Quoi de mieux qu'un ex-nazi pour cela?

Ils contactèrent donc Skorzeny, et le SS, qui avait sinon participé du moins vu la mise en place de la solution finale, qui restait convaincu de la justesse de la cause qu'il avait servie et toujours impliqué dans l'extrême droite, accepta.

Travaillant efficacement, il parvint vite à éliminer ses anciens acolytes et rempila pour plusieurs autres missions avec les services secrets israéliens. Il semble qu'il n'y ait pas vraiment été contraint, ni qu'il ait ressenti de remord par rapport à sa carrière dans le Troisième Reich.

La contradiction flagrante entre l'aide - cruciale, réelle et répétée - qu'il fournit au Mossad et son profil interroge.

Au final, il se peut que sa motivation ait tout simplement été le goût de l'action et de l'adrénaline, denrées que les hommes d'Israël, ce pays dont la création et la lutte pour la survie étaient une extraordinaire aventure, lui procuraient en abondance.

Et peu importait au fond que l'état hébreu fut le réceptacle de ceux qu'avaient décidé d'éliminer ses anciens maîtres et qu'ils veuillent se venger.

Il existe en fait une race d'hommes qui se shootent à l'action, pour qui une vie "normale" est inconcevable, qui ont besoin d'émotions fortes comme d'autres de faire de la musique ou de peindre, et pour lesquels ce besoin n'est pas forcément lié à la conviction ou à la révolte.

Lorsque leurs routes croisent celles d'idéologues ou de personnes qui elles ont une vision, ils en deviennent la main.

Leurs commanditaires peuvent être des armées, des organisations de mercenaires, des groupes terroristes, des bandits...

Au fond ce n'est pas forcément si important, pourvu qu'ils leur fournissent de l'action, des défis, une adversité à briser, un combat, la possibilité d'en découdre, d'être loin du compromis.

C'est en quelque sorte une version du "Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse", et cela explique certains revirements étonnants.

Skorzeny semble avoir appartenu à ce groupe de personnes.

Ce goût de l'action peut aussi se coupler ou être remplacé par celui de la radicalité. Certaines personnes ont besoin d'action, d'autres d'être dans l'extrême, quel qu'il soit, dans l'opposition violente et frontale.

On sait que les transfuges sont relativement fréquents entre les groupuscules extrémistes (nazis, trotskistes, islamistes, etc.), comme si leurs membres cherchaient un engagement radical, quel qu'il soit pourvu qu'il soit farouchement "contre".

Le parcours d'Alain Soral, communiste passé au FN puis créateur d'un groupuscule antisémite, en est un exemple significatif.

Concernant les islamistes, le controversé Olivier Roy a donné une formule choc qui va dans le sens de cette idée.

Il dit que nos djihadistes ne sont "pas le produit de la radicalisation de l'islam mais de l'islamisation de la radicalité", indiquant par là que ces jeunes auraient pris l'idéologie de rupture la plus importante sur le marché, en l’occurrence l'islamisme, alors qu'ils seraient probablement devenus communistes ou fascistes les générations précédentes.

Le raccourci est certes facile mais il contient une part de vérité.

L'âme humaine est complexe, et ce qui relève de la décision et de l'impulsion, comme ce qui est inné ou acquis n'est pas toujours facile à démêler. Et c'est ainsi qu'un ex-SS a pu se retrouver en train de tuer pour le compte du Mossad.