dimanche 29 septembre 2013

Cinéma (11) : Lacombe Lucien, collabo de circonstance

Il y a quelques années je me suis retrouvé pris dans une discussion sur l'Occupation pendant un repas au travail.

Je me souviens qu'une de mes collègues affirmait avec véhémence qu'elle n'aurait jamais collaboré. Elle en semblait extrêmement convaincue et cette certitude m'avait interpellé. En effet, je suis personnellement beaucoup plus mitigé par rapport à ce genre d'affirmation. 

En fait, je crois même que dire ce qu'on aurait fait dans un tel contexte revient à réécrire l'Histoire.

Pour commencer, il ne faut pas oublier qu'à l'époque on ne savait pas que les "bons" gagneraient à la fin. Ça parait très bête aujourd'hui, parce que tout le monde sait qu'après six ans la France a retrouvé sa souveraineté, mais il faut bien se dire qu'en 1940 c'était beaucoup moins évident.

On peut même affirmer que le ciel est tombé sur la tête des contemporains de la débâcle. Ils ont vu s'écrouler en trois semaines leur pays, pays jusque-là encore classé parmi les premières puissances de la planète, y compris au niveau militaire.

Il est donc un peu facile d'imaginer comment on aurait géré un tel traumatisme, une telle épreuve. D'autant que pour beaucoup il ne s'agissait pas que de mots, mais de maisons détruites, de bombardements, d'une fuite au hasard et d'une pagaille d'autant plus terrible qu'avec les média de l'époque il était difficile de savoir ce qui se passait réellement.

Aussi, quand le maréchal Pétain s'est adressé à la nation, on peut comprendre qu'en de telles circonstances ce personnage, immensément populaire et respecté par tout le pays pour son action lors de la Première Guerre Mondiale, soit apparu comme un sauveur et qu'il ait été suivi par tant de gens.

Le soulagement qu'a produit son annonce a pu faire illusion, et ses projets politiques sembler une solution à leurs débuts. Il était même parfaitement possible de travailler pour le gouvernement de Vichy en pensant de bonne foi servir son pays et lutter pour son salut, sans que ça implique des opinions fascisantes.

On a parfois parlé de "maréchalistes" pour désigner ces gens, convaincus que Pétain constituait la moins mauvaise solution, qu'il allait pouvoir limiter les dégâts pour la France, négocier avec les nazis, protéger le pays.

Une bonne partie de ces gens perdirent d'ailleurs rapidement leurs illusions, se rendant compte de la soumission du régime à Hitler, de l'absence du prétendu double jeu, et du caractère profondément réactionnaire et anti démocratique de la Révolution nationale.

Un certain nombre d'entre eux pervertirent les mouvements initiés par Vichy en les transformant en outil de résistance plus ou moins active: chantiers de jeunesse détournés en écoles d'un patriotisme plutôt ambigu, réseaux clandestins construits au sein même de l'appareil d'état français...

Le parcours de François Mitterrand est sans doute l'exemple le plus frappant de ces vichysto-résistants, dont certains payèrent cet engagement de leur vie.

A côté de ces maréchalistes, il y avait le groupe plus restreints des collaborateurs, ceux qui s'engagèrent à fond pour le régime du maréchal, soit qu'ils adhèrent à son corpus idéologique, soit qu'ils y trouvent un intérêt cynique.

Les membres de la Milice sont un bon exemple de ce mélange des genres: ils regroupaient des convaincus, à l'image de leur chef, le héros de guerre Joseph Darnant et des personnages sans foi ni loi. On pense aussi au sinistre Darquier de Pellepoix qui mit son antisémitisme fanatique au service de Vichy.

Enfin, il y avait les collaborationnistes. On désigne par ce nom ceux qui travaillèrent directement avec l'occupant.

Certains le firent en fondant des groupuscules politiques (Marcel Bucard, Marcel Déat, Jacques Doriot...) qui incitaient à toujours plus d'alignement sur l'Allemagne, allant jusqu'à vomir la tiédeur de Pétain.

D'autres servirent d'auxiliaires sans scrupules à l'ordre nazi. Henri Lafont, chef de la Gestapo française par goût du lucre et volonté de revanche sociale, donne une sinistre illustration de ce genre de personne.

Maintenant revenons à nos moutons, c'est-à-dire à la question lancinante du "Qu'aurais-je à l'époque?". Dans la majeure partie des cas, la réponse est "rien", puisqu'on se contentait de survivre en navigant à vue dans un monde devenu sans repères et douloureux.

Mais sur la question de l'engagement, la réponse est bien plus ambiguë. Le choix était-il si évident?

Le film Lacombe Lucien, de Louis Malle donne une vision extrêmement dérangeante de cette problématique, justement parce qu'elle sonne vrai.

Le héros est un jeune fils de paysan qui ronge son frein, coincé entre un job ingrat dans un hôpital de nonnes (il fait le ménage et nettoie les pots de chambre des malades) et une mère qui se console de l'absence du père, prisonnier ou mort, dans les bras d'un homme qu'il n'aime pas.

Par désir d'action, il va approcher son instituteur, dont tout le monde sait qu'il est en relation avec un maquis, pour tenter de rejoindre la résistance. Mais l'enseignant le renvoie en le prenant de haut, évoquant son manque de maturité et de plomb dans la cervelle.

Peu de temps après, alors qu'il rentre chez lui en vélo la nuit, il suit une voiture dont les occupants chantent et rient bruyamment jusqu'à un bâtiment où a lieu une fête.

Là, alors qu'il regarde les gens s'amuser, il est surpris, arrêté, puis conduit à l'intérieur de ce qui s'avère être le QG de la police auxiliaire des nazis.

Un policier, profitant de sa naïveté, le fait boire et parler, notamment de ce qu'il sait de la résistance. Le lendemain, il se réveille après une cuite carabinée et découvre qu'il est enrôlé de fait dans la police nazie quand il voit l'instituteur arrêté.

Le dandy dont il avait suivi la voiture, un fils de famille dévoyé au cynisme insupportable, le prend alors sous son aile et lui fait découvrir le petit monde des collabos de la ville.

Il y a sa concubine, une starlette frustrée qui l'accompagne dans ses séances de torture en rigolant, la secrétaire aigrie qui admire l'efficacité allemande, le flic anciennement cassé pour ses engagements politiques, le fanatique pur sucre qui théorise l'invasion juive à longueur de journée...

Son mentor l'emmène également chez un tailleur juif de grand renom qui s'est réfugié avec sa fille et sa mère dans le village, et qu'il prend grand plaisir à faire chanter, ironisant sur le renversement de situation et jouant au chaud et froid avec lui.

Lucien lui rendra de nombreuses visites, profitant de sa position de force pour s'inviter régulièrement et entamant une relation avec sa fille.

Au fur et à mesure de l'avancée des alliés, on sent la tension monter, mais Lucien s'entête dans son rôle et y crâne même, jouissant de l'effet produit sur les gens lorsqu'il sort sa carte et lance un "police allemande" rendu absurde par son accent chantant du sud-ouest.

Un jour, il finit néanmoins par tuer un soldat allemand qui lui manifestait ouvertement son mépris, puis par s'enfuir avec son amante et sa grand-mère (le père s'étant rendu aux autorités). Le film se termine sur l'annonce de sa capture puis de sa mort.

Lacombe Lucien a fait scandale à l'époque, provoquant une très grande levée de boucliers.

Le malaise qu'il procure vient du fait qu'il montre un monde non manichéen et que son personnage principal, qui semble instinctif et amoral, suscite un mélange de dégout et d'empathie particulièrement dérangeant.

Les détracteurs de Louis Malle se sont empressés de dénoncer ce portrait, censé ne correspondre à rien.

Je crois qu'au contraire il illustre bien la complexité de cette époque où s'il n'y eut pas forcément beaucoup de Lacombe Lucien, l’ambiguïté et les changements de parcours n'étaient pas si rares.

Et s'il existe un exemple bien réel de cette complexité, c'est Joseph Joanovici, dont le destin fut extraordinaire.

Juif de Bessarabie, ce ferrailleur illettré mais surdoué dans son domaine (on disait qu'il déterminait la composition d'un métal rien qu'en le mordant) avait développé une solide affaire lorsque la guerre éclata.

Il profita de celle-ci pour immensément s'enrichir, trafiquant avec les Allemands pour qui il était un Wirtschaftlich Wertvoller Jude, c'est-à-dire un juif utile, ayant des entrées partout, jusque chez la Gestapo française.

Une anecdote célèbre le fait répondre à Lafont qui lui disait qu'il n'était qu'un youpin "Et combien ça coûte de ne plus l'être?".

Là où l'histoire se corse, c'est qu'en parallèle il arma des résistants, protégea et sauva des gens recherchés par les nazis dès 1941.

Du fait de ces actions il n'écopa que d'une condamnation assez légère à la Libération, les gens qui le soutenaient étant aussi nombreux que ceux qui l'accablaient.

A sa sortie de prison la France ne réussit pas à l'expulser car aucun pays ne voulait de lui, et il tenta de reprendre les affaires. Mais le fisc lui réclamait des arriérés faramineux.

Il tenta alors de faire son alya en Israël pour y échapper, mais les autorités du pays le refoulèrent, à cause de son passé de collaborateur (seuls trois juifs ont connu ce sort).

Et c'est ainsi que cet étrange personnage, dont la vie a inspiré l'excellente bande dessinée Il était une fois en France, mourut ruiné en France en 1965.

Bref, tous ces détours pour dire que selon moi la personne qui dit qu'elle est sure de ce qu'elle aurait fait dans ce genre de circonstances me semble bien présomptueuse.

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