vendredi 27 juin 2014

Etre noir quand je le veux

Récemment j'ai lu un excellent livre, La condition noire de Pap Ndiaye.

Dans cet ouvrage de 2008, souvent décrit comme fondateur de l'équivalent français des Black studies américaines, l'auteur, lui-même métis de père africain, dresse un portrait passionnant et très complet de la "communauté noire" (j'expliquerai les guillemets plus loin) de notre pays.

Partant de différents angles, il raconte l'Histoire et les histoires, très variées, de ces gens que le hasard a fait naître avec la peau noire et en France métropolitaine. Il parle de l'esclavage, du commerce triangulaire, de la colonisation, des guerres et des migrations, et compare avec l'incontournable continent américain, USA en tête.

Il décrit également l'état actuel de cette communauté, qu'il estime aux alentours de 4 ou 5% de la population totale, estimation forcément grossière puisque notre pays interdit tout dénombrement sur critère ethnique.

En moyenne, les noirs de France sont plus jeunes, plus masculins, moins diplômés et plus pauvres que leurs compatriotes d'une autre couleur.

Ils ont aussi des positions sociales différentes selon qu'ils sont plus ou moins métissés et qu'ils sont originaires des Antilles ou d'Afrique.

La finalité de ce livre n'est toutefois pas que de transmettre un portrait, aussi passionnant et documenté soit-il.

Ndiaye insiste sur le fait que ce qui rassemble ces gens si disparates dans une seule communauté, c'est l'expérience vécue du fait de leur couleur, un regard biaisé des autres qui peut aller de simples remarques agaçantes jusqu'à des pratiques discriminatoires, voire au racisme franc.

Les anecdotes rapportées sont toutefois très difficiles à analyser, car elles comportent toutes à la fois la dimension raciale et la dimension sociale, et faire la part entre les deux est un exercice difficile, sinon impossible.

Premier exemple: il cite le cas d'un homme devenu l'un des deux seuls cadres noirs d'une entreprise, et qui s'interdisait toute familiarité avec l'autre noir afin de désamorcer les inévitables accusations de communautarisme.

Je connais le cas de deux Roumaines, donc des blanches, qui connaissent exactement le même dilemme.

Deuxième exemple: il parle de la recherche d'emploi, citant la difficulté extrême d'obtenir des entretiens et des postes.

Là encore, je connais plusieurs personnes dans ce cas, qui ne sont pas noires mais seulement issues de milieux populaires, parfois Français dits de souche. Mais ces personnes n'ont ni les manières, ni le fameux "réseau" qui permet d'entrer dans le monde de l'emploi sans coup férir.

Je me souviens moi-même de l'extrême difficulté à décrocher un stage, dont je ne suis sorti que grâce à l'intervention de quelqu'un issu d'un milieu mieux intégré économiquement et socialement que moi.

Ndiaye ne conteste pas cela, mais dénonce le travers qui consiste à vouloir nier l'aspect racial en se réfugiant derrière une généralité sociale, héritage de notre modèle et aussi, dit-il, de la marxistophilie qui a profondément marqué notre pays. En disant cela, il souligne bien que le risque est de tomber dans l'excès inverse.

Je ne peux qu'acquiescer.

Mais de toute façon, il existe bel et bien une spécificité noire qui la distingue des autres communautés socialement positionnées au bas de l'échelle.

Cette différence réside dans le fait que la mélanine se transmettant génération après génération, leurs descendants connaitront potentiellement le même problème, alors que dans le cas des Roumains précités, ou le mien, les enfants n'auront a priori pas le problème rencontré par leurs parents.

De ces constats, l'auteur en arrive au CRAN, le Conseil Représentatif des Associations Noires, dont il est un membre.

Cette espèce de supra-association créée en 2005 se veut l'équivalent français de la NAACP américaine. A ce titre, elle se donne pour but de mesurer les discriminations pour faire pression sur les pouvoirs publics et la société afin de les corriger, de façon à "rétablir une égalité réelle et non théorique" entre les citoyens français.

C'est là où je suis un peu plus sceptique.

A sa création, ce mouvement a fait beaucoup de bruit. On pensait tout de suite aux idées de communautarisme, de lobby noir, de discrimination positive, etc. Cela a fait tiquer les républicains traditionnels partisans de l'assimilation et anti-multiculturalisme.

J'ai moi-même été un peu choqué quand j'ai entendu parler de cette création (tout comme je peux trouver la participation du président de la république au fameux dîner du CRIF finalement assez dérangeante).

Je comprend évidemment l'idée que l'expérience minoritaire pousse à se réunir, qu'on veuille partager des choses communes, se soutenir, se retrouver, voire rester de manière plus ou moins exclusive entre soi.

C'est pourquoi les associations régionalistes, religieuses, communautaires me semblent normales, à un petit bémol près sur lequel je reviendrai plus tard.

Je trouve également normal et même très souhaitable qu'on veuille mesurer les discriminations, essayer de comparer les situations, classer, dénoncer les abus de position ou les mises à l'écart fondés sur des critères raciaux, d'origine, etc.

Je suis enfin d'accord pour dire que chacun d'entre nous a plusieurs facettes, plusieurs caractéristiques et qu'on ne doit pas obliger à en gommer une pour rentrer dans un moule. On peut être français ET noir ET musulman ET homosexuel, etc.

A partir du moment où les lois et les usages sont respectées, rien à redire.

Mais la dérive est rapide vers une demande d'un traitement spécifique, qu'il s'agisse de "réparations", de demandes d'adaptation de la société d'accueil à des caractéristiques réputées intangibles, ou à la compétition/dénonciation d'autres communautés.

Le CRAN s'est ainsi illustré par une dénonciation du racisme pied-noir, corrélant le racisme d'une ville à l'importance de sa communauté de rapatriés d'Algérie.

Je doute qu'ils se soient permis ce genre de dénonciation vis-à-vis d'autres communautés, par exemple en parlant du racisme maghrébin.

Chaque communauté a ses racistes, et racismes pied-noir et maghrébins existent bel et bien, mais pour une association qui revendique une égalité de traitement des individus, cela me semble dérangeant et stigmatisant.

En faisant ce genre de raccourci, ils font précisément ce que par ailleurs ils dénoncent, de l'essentialisation.

Ce qui me ramène au bémol que j'ai évoqué plus haut.

Dans quelle mesure notre état doit-il reconnaitre des groupes constitués, qu'il s'agisse d'indigènes, de fidèles d'une religion donnée, d'un groupe ethnique ou d'une association? Quels droits spécifiques peuvent-ils leur être légitimement concédés? Cela ne lèsera-t-il pas d'autres groupes?

Cela me rappelle les requêtes d'organisations rroms demandant la prise en compte de leurs spécificités. Il est certes généreux de vouloir les aider à mieux s'intégrer dans leurs pays, mais dans quelle mesure est-il légitime de demander au reste de la population de financer ce qui est finalement un choix de vie?

On a parfois l'impression que ce que demandent ces groupes, c'est d'être reconnus officiellement comme égaux ou comme différents selon que ça les arrange ou non, être noir quand je le veux et si je le veux en somme.

En attendant, lisez La condition noire, vous apprendrez beaucoup.

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