mercredi 19 juillet 2017

Livres (28): Révolution sous le voile - Une expatriation dans l'Empire du mal

La journaliste française Clarence Rodriguez vit à Riyad depuis une quinzaine d’années. Elle s’y est installée avec ses enfants dans le cadre des activités professionnelles de son mari.

De nature curieuse et désireuse de continuer à travailler, elle s’est employée à y devenir une sorte de correspondante locale, enquêtrice sur cette société où les étrangers permanents ne sont pas légion, et les femmes encore moins.

Elle semble être parvenue à ses fins, jouant finement le jeu des règles écrites et non écrites du royaume, et a sorti de ses expériences un livre très intéressant, intitulé Révolution sous le voile.

Ce recueil d’interviews de Saoudiennes qu’elle a rencontrées, et parfois suivies de près, lui permet de brosser un portrait de l’intérieur de la condition féminine dans ce pays si particulier.

Elle a su le faire en restant humble, sans tomber dans le travers si commun de la généralisation et également sans faire dans la thésarde donneuse de leçons, ce qui rend son témoignage d'autant plus agréable à lire.

Le monde qu'elle y dépeint est fascinant d’absurdité par son mélange d’archaïsmes délirants et de niveau de vie moderne, et sa conviction est qu’il est travaillé en profondeur par des pressions tant extérieures qu’intérieures.

Elle confirme au passage ce que dit Gilles Kepel de ce pays, à savoir que les gens y sont souvent cultivés et bien plus au fait du reste du monde que leur idéologie extrémiste officielle ne pourrait le laisser supposer.

Celle-ci, le wahhabisme, est une version fermée, mortifère, fanatique, exclusive et hostile de l’islam.

Elle imprègne toute la société et l'Arabie Saoudite tente de l'imposer au monde comme la seule véritable version de l'islam.

A cette fin, forte de la légitimité que lui donne la présence des lieux les plus saints de l'islam sur son territoire et grâce à des moyens financiers colossaux liée à la manne pétrolière, elle finance un prosélytisme international qui connait un succès certain et a donné à ce pays périphérique un rôle semblable à celui qu’a pu connaitre Moscou du temps du communisme roi.

Au fond, comme le disent certains, s’il y a un autre modèle sur le globe aujourd’hui, c’est eux. Et le nouvel « empire du mal », l’actuel négatif de notre Occident ouvert, relativiste et capitaliste, c’est le monde vu par Ryad.

Pour souligner cette idée il suffit de rappeler que les lois qui ont cours dans le royaume recoupent à plus de 90% celles promues par Daesh (ICI et ICI) et que le deuxième budget du pays est consacré à la formation d’imams venus du monde entier apprendre et diffuser le wahhabisme.

Toutefois, le vent du changement souffle aussi sur l’Arabie Saoudite, malgré tout connectée au reste du monde.

Petit rappel.

Ce pays très jeune a connu des changements sociaux-économiques vertigineux depuis le Pacte du Quincy, accord signé en 1945 entre le président américain Roosevelt et le roi Ibn Séoud, fondateur du pays qui porte son nom.

Schématiquement, ce traité garantissait aux USA un approvisionnement pétrolier pérenne, en échange d'un soutien sans faille aux dirigeants du royaume.

A partir de là et en quelques générations, les Saoudiens passèrent du mode de vie frugal des austères bédouins à un consumérisme débridée, financé par des revenus pétroliers colossaux (première réserves mondiales connues) et sans cesse croissants, notamment grâce aux chocs pétroliers.

Ils se mirent à vivre dans le confort le plus moderne et connurent à la fois une forte croissance démographique et un développement sans précédent.

L’originalité de ce développement fut d’être basé sur une immigration pléthorique, les dirigeants décidant de recruter une foule d’étrangers pour faire tourner la machine économique, des Occidentaux pour les jobs à valeur ajoutée, des Asiatiques et des Africains pour toutes les autres tâches : construction, commerce, voierie, garde d’enfants, etc.

Ce choix de s'appuyer sur une immigration extérieure fut partagé par la plupart des pays du Golfe, dans les sources de migrants comme dans la politique de non intégration de populations, dont l’absence de droits et la rotation accélérée étaient sciemment entretenues. Les justifications en sont multiples.

D’abord ces pays ont une vision très ethnique et tribale de leurs sociétés, ce qui oblige à tout faire pour que les nationaux ne soient pas débordés par une classe immigrée s’enracinant sur leur territoire, surtout quand elle est aussi nombreuse (dans les petits pays elle est même majoritaire).

C’est ce qui les a poussés à arrêter de recruter d’autres Arabes (Egyptiens, Palestiniens…) plus politisés et suffisamment proches culturellement pour s’acclimater et contester le pouvoir : ils furent vite remplacés par des populations plus « neutres ».

Ensuite il y a les impératifs religieux très stricts qui prohibent les contacts et le mélange, tout particulièrement celui des femmes, avec des étrangers à la communauté : la rotation rapide permet de les limiter au maximum.

Enfin il y a une vision très capitaliste et décomplexée de l’économie où la main d’œuvre la moins chère possible est toujours privilégiée (ICI un article intéressant sur la gestion des migrations dans la région).

Mais cette politique a eu comme conséquence que les Saoudiens, et encore plus les Saoudiennes, ne travaillent guère, ou se contentent d’emplois fictifs et sans valeur ajoutée.

Ainsi, en 2013, il y avait 27.000.000 d’habitants en Arabie Saoudite, dont 9.000.000 d’étrangers et 75% de moins de 30 ans, parmi lesquels 1/3 était au chômage.

Avec le temps cette configuration devient de moins en moins tenable, et les contestations du Printemps Arabe ont également touché le pays.

Ses dirigeants furent pris de court par ces événements et stupéfaits par le lâchage rapide de l’Égyptien Moubarak par leurs Américains, alors qu’il était l'autre plus fidèle allié de l'Oncle Sam dans la région : cet électrochoc leur fit brutalement prendre conscience de leur fragilité.

Immédiatement, ils désamorcèrent la crise en injectant des millions de dollars dans l’économie, achetant la paix pour une fois encore.

Mais les temps ont changé. La population a augmenté et son mode de vie largement subventionné coûte de plus en plus cher, surtout dans cet environnement hostile (la péninsule arabique reste désertique).

La donne énergétique elle aussi n’est plus la même : la crise a réduit la consommation de pétrole mondiale, le gaz de schiste a fait passer l’Amérique du nord de cliente à concurrente, et le retour de l’Iran sur les marchés a entrainé une surproduction et donc une baisse du baril.

Tout cela fait donc que l’argent arrive moins facilement dans les caisses des Séoud, qui semblent avoir pris conscience que leur modèle s’essouffle.

Ils ont donc décidé de corriger le tir, notamment en lançant une politique de saoudisation des emplois visant à remplacer progressivement la main d’œuvre étrangère par des nationaux.

Profitant de ce contexte, les militantes saoudiennes de la cause féminine tentent de s’insérer économiquement et de faire progresser leurs droits. Clarence Rodriguez se fait le témoin de leurs combats, et regroupe dans son livre les interviews de beaucoup de femmes, emblématiques selon elle des changements en cours.

Dire qu’elles partent de très loin est un euphémisme.

Les Saoudiennes ont besoin d’un tuteur pour tous les actes de leur vie. Par exemple, quand elles veulent sortir du pays non accompagnées, un SMS est envoyé à leurs pères, maris, frères ou fils, bref à l’indispensable responsable masculin qui donnera son autorisation.

Elles n’ont pas non plus le droit de conduire : c’est le dernier pays du monde à l’interdire (un imam a dit que c’est pour ne pas corrompre leurs ovaires !) ce qui, en l’absence de transports en commun, les empêchent de travailler, ou alors en les obligeant à utiliser les services d’un chauffeur qui leur mange quasiment leur salaire.

C’est d’autant plus absurde qu’un tiers des Saoudiennes possède aujourd’hui un diplôme du supérieur et qu’une grande partie d’entre elles, ayant étudié et vécu à l’étranger, sait conduire.

Aussi, depuis les années 90, des activistes font le buzz en conduisant et en se filmant au volant, suscitant hostilité comme sympathie et se faisant connaitre dans le monde entier, sans pour autant que la loi ait changé.

Ces conductrices militantes sont les premières interviewées du livre, et leurs témoignages sont mi-hilarants, mi-glaçants.

Autre interdit : le sport. Jusqu’à il y a quelques années les Saoudiennes n’avaient en effet tout simplement pas le droit de pratiquer quelque sport que ce soit.

Depuis, les choses se sont un peu débloquées, notamment sous la pression du comité olympique qui menaça le pays d’une exclusion s’il ne présentait pas d’athlètes féminines aux JO.

Le gouvernement a donc dû en trouver en catastrophe, et c’est ainsi que la fille d’un arbitre saoudien de judo s’est retrouvée à concourir sous les couleurs de l’Arabie Saoudite après…trois mois de pratique seulement !

Le voile étant interdit en judo car dangereux (on peut s’étrangler) on lui a confectionné un espèce de bonnet spécial, ce qui lui a permis d’aller se faire rétamer en quelques secondes par sa concurrente.

Le plus triste est que malgré toutes ces précautions et un chaperonnage de chaque instant (elle était en permanence entourée de tuteurs familiaux), elle a été trainée dans la boue et traitée de pute par une grande partie de la presse régionale.

Son interview et celle de son père sont à la fois amusantes, affligeantes et intéressantes.

Une autre absurdité notable est le cinéma. Il est interdit lui aussi, car haram, bien que la très grande majorité des Saoudiens soient de gros consommateurs de streaming et de DVD.

Une femme a quand même réussi à tourner un film sur place, à le sortir à l’étranger où il a été primé.

Ce prix a généré, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, la fierté de ses compatriotes, qui se sont arrangées pour le voir en douce. Cette réalisatrice fait partie des interviewées.

D’autres personnages défilent, comme une princesse œuvrant dans l’ombre pour la progression des femmes, une blogueuse un peu dépassée par le succès de son site, une femme d’affaire dont l’activité nécessite des arrangements alambiqués avec la loi, ou encore une de celles qui ont rejoint le Parlement (évidemment consultatif dans ce royaume absolutiste) depuis que celui-ci est mixte.

Cette mixité au travail ou dans les lieux de pouvoir est nouvelle et a suscité d’étranges aménagements: les individus des deux sexes y sont séparés par des murs et se parlent et débattent en utilisant des micros.

La dernière interview est celle d’un avocat ayant étudié à Nancy et parfaitement francophone. Cet homme sympathique il prendra même le risque –considérable- de raccompagner l’auteure en voiture à ses côtés (ça donne une idée de l’ambiance).

Dans une comparaison intéressante, il dit qu’avec le roi Abdallah et l’aristocratie éclairée qui patronne des intellectuels face à un clergé et un peuple bigots et conservateurs, l’Arabie Saoudite vit un peu sa propre version de notre 18ième siècle et de ses Lumières.

Malicieusement il ajoute que si pour nous rejoindre ils pouvaient zapper la Terreur et le sanglant 19ième ce serait sans doute mieux.

J’ai fermé ce livre avec des sentiments mitigés.

Ma répugnance pour ce système barbare reste intacte. L'Arabie saoudite parraine directement ou indirectement nos ennemis civilisationnels les plus mortels d’aujourd’hui, elle promeut le séparatisme et la supériorité des musulmans où qu’ils vivent et cherche à détruire au sein même de l’Oumma toute autre vision de ce qui est la deuxième religion du monde.

Mais en même temps, les personnes présentées dans le livre sont souvent sympathiques et de bonne volonté. On a le sentiment d’un pays qui va dans le bon sens, de gens de bonne volonté, faisant presque oublier d’où ils partent.

Au-delà de ce qu’on pense des impressions de Clarence Rodriguez, il est sûr que cette plongée à l’intérieur de ce bastion idéologique est passionnante. Et quelque part elle est rassurante car on y voit des êtres humains.

Je conseille donc Révolution sous le voile à tous ceux qui sont curieux et qui se demandent à quoi peut ressembler la vie dans le pays des wahhabites.

En revanche, indépendamment de ce livre, l’avenir ne semble pas forcément rose pour l’Arabie saoudite.

Crise démographique, problèmes avec la minorité chiite et les immigrés, factions islamistes luttant entre elles et œuvrant au renversement de la dynastie (plusieurs dizaines d’attentats par an), rivalités avec l’Iran, patronage d’une guerre aussi sanglante et destructrice que peu médiatisée au Yémen, les problèmes ne manquent pas.

Sans compter qu’il y aurait dans les 20.000 princes du sang, avec un système de succession compliqué où tous les enfants mâles du roi lui succèdent à tour de rôle avant de passer à la génération d’après.

Ibn Séoud ayant été très prolifique (Wikipédia dit qu’il a eu 53 fils et 36 filles !), ses héritiers directs sont aujourd’hui nombreux et très âgés, sans doute trop pour être efficaces, et en tout cas pour pouvoir régner plus longtemps que quelques années, ce qui risque d’empêcher les indispensables réformes et mettre en œuvre une vision.

Même s’il semble que le monarque actuel ait voulu changer ce système en désignant son héritier, on ne peut que craindre des querelles lorsqu’il mourra.

Il faudra donc garder l’œil sur le royaume pendant les années qui viennent. Et lire Clarence Rodriguez.

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