vendredi 27 juin 2014

Livres (7): Le camp des saints

En 2011, les printemps arabes ont vu la chute de trois dictateurs nord-africains que l'on avait fini par croire inamovibles.

En Tunisie, suite au renversement de Ben Ali, des milliers de personnes ont fui vers l'Europe pour atterrir dans la petite île italienne de Lampedusa, dont la maigre population s'est brutalement trouvée submergée par des migrants dépourvus de tout.

Cet événement a été très médiatisé et a réveillé deux sentiments dans toute l'Europe.

Le premier, assumé, détaillé, affiché dans les média, a été la volonté d'aider de pauvres gens, la compassion, l'envie d'agir, qu'elle soit mue par la culpabilité ou la charité (chrétienne ou non), qu'elle relève de l'idéologie ou non.

Le deuxième, plus souterrain et souvent caché, c'est la peur de "l'invasion" par une population autre et nombreuse.

Même s'il n'échappait à personne que ladite invasion n'en était pas une, qu'elle était pacifique et mue par une situation dramatique, il y avait la crainte de ne plus être chez soi, d'autant plus vive qu'il s'agissait de musulmans maghrébins, déjà très présents en France et population la plus décriée, stigmatisée et redoutée.

C'est à ce moment-là que j'entendis parler pour la première fois du livre Le camp des saints, écrit par Jean Raspail en 1973 et dont l'histoire faisait singulièrement écho avec ces événements.

Jean Raspail est un vieux monsieur qui a passé une grande partie de sa vie à voyager, étudiant les peuples dits premiers en voie de disparition (notamment les Amérindiens), avant de se mettre à l'écriture, commençant à 48 ans par le livre dont je vais parler.

La trame en est très simple. En Inde, des gens décident un jour de s'embarquer pour aller vers le paradis européen.

Encouragés par les missionnaires et les humanitaires, suivant un leader improvisé en la personne d'un colosse et de son fils infirme, ils convergent tous vers les ports indiens, s'entassent dans une flotte hors d'âge et prennent la mer. Ils sont à ce moment-là un million.

Commence alors un périple étonnant, les bateaux se dirigeant au jugé, en fonction notamment des réactions imprévisibles de l'enfant infirme.

L'Occident entier manifeste son soutien, à l'exception de l'Australie, aux premières loges, et de l'Afrique du sud (alors sous le régime de l'apartheid) les deux se faisant copieusement insulter et dénigrer par le reste du monde.

Puis, au fur et à mesure de la progression de la flotte, qui, bénéficiant de conditions météorologiques exceptionnelles, s'approche inexorablement de l'Europe, certains commencent à s'interroger sur ce qu'il convient de faire.

Au final, c'est sur les côtes provençales que le million de miséreux va venir s'échouer et poser le pied au paradis.

Je ne raconterai pas ici la fin, mais au fond elle importe peu.

Dans ce livre Raspail, qui est certes un conservateur, catholique royaliste et plutôt opposé au grand métissage tellement à la mode aujourd'hui, pose de manière abrupte et prophétique (nous sommes en 1973, alors que ces thématiques sont assez nouvelles) des questions dérangeantes.

Quand des millions de malheureux arrivent dans un pays prospère, comment celui-ci doit-il réagir?

Peut-il moralement les refouler et les condamner à une mort certaine?

Ou bien doit-il les accueillir et partager avec eux ce qu'il a, sachant que ce faisant il va forcément altérer de manière profonde et irréversible sa propre identité, sa civilisation?

Sur cet aspect-là, Jean Raspail est en effet à des kilomètres de la vision optimiste d'une intégration naturelle et en douceur, où le nouvel arrivant se fond rapidement dans le paysage et y disparait.

D'ailleurs, s'il y a des gens avec lesquels il est impitoyable, c'est justement ces "droits-de-l'hommistes" pour lesquels il n'a pas de mots assez durs. Ceux qu'il décrit sont soit d'une naïveté confinant à la bêtise, soit roublards, revanchards, nihilistes ou calculateurs.

Pour Raspail, les peuples existent, on ne les choisit pas et les nier est illusoire car au pied du mur c'est vers eux qu'on est renvoyés, surtout quand la couleur ou les traits trahissent une origine.

Sur ce plan-là, je ne peux qu'être d'accord, moi qui suis "devenu blanc" comme je l'expliquais dans un précédent post. L'actualité, avec l'explosion des revendications identitaires dans notre pays, va également dans ce sens.

En revanche, sa vision me semble trop essentialiste, nostalgique. C'est évident que la France, et l'Europe, ne sont plus les mêmes suite à l'afflux constant et massif d'immigrants venus de l'extérieur du continent.

Mais il est tout aussi évident que la France et l'Europe d'hier n'étaient pas celles d'avant-hier, que chaque génération amène des changements et que les pays fournisseurs de migrants changent eux aussi.

L'immigration de masse est un fait aujourd'hui, comme le vieillissement des pays riches, comme précédemment les colonisations ou la révolution industrielle, et nul ne peut prédire ce qu'il en sortira exactement.

Pour en revenir au livre, il est très bien écrit, la tension dramatique étant temporisée par un côté farce et une langue truculente.

Il est également truffé de références bibliques (son titre est une citation de l'apocalypse de Saint-Jean) et l'on y retrouve des lieux et des personnages publics sous de faux noms qui ne trompent personne.

Le camp des saints, qui est devenu un classique mondial même si chez nous il a une odeur de souffre et qu'il a valu à son auteur bien des ennuis (il tire aujourd'hui gloire du fait qu'il ne pourrait plus être publié à cause des lois mémorielles), est un livre marquant.

Il évoque le fait que les civilisations sont mortelles, que les puissants du jour ne sont pas ceux du lendemain, et que les identités existent.

Liens:
Interviews de Jean Raspail
- en 1973 : 1 puis 2
- en 2011

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