vendredi 26 mars 2010

Etat de la France (2): Ghettoïsation planifiée?

Attentif aux revendications des minorités et aux problèmes liés à l'organisation de nos villes, avec notamment l'architecture fonctionnelle dont les grands ensembles sont les modèles, je voudrais tordre le coup à un cliché un peu trop répandu.

Non, les "cités" n'ont pas été créées et pensées pour parquer les noirs et les arabes.

Dans ce post, je vais essayer de montrer la logique qui a prévalu lors de la construction de ces grands ensembles et expliquer la dynamique qui en a fait des ghettos, ces ghettos étant à la base plus socio-économiques qu'ethniques, même si les apparences semblent dire le contraire.

Une crise du logement sans précédent

Après la seconde guerre mondiale, la France a connu un problème de logement très important, pour différentes raisons.

D'abord, suite aux bombardements et aux actions de guerre, de nombreuses villes avaient été détruites, laissant énormément de gens dans la rue ou dans des taudis.

A la même époque le pays connaissait une très forte pression démographique.

Celle-ci était d'abord liée à une natalité en hausse (c'est ce qu'on a appelé le baby boom), mais aussi à une immigration très importante, encouragée par des employeurs à la recherche de main d’œuvre peu coûteuse, et également par un État soucieux de faire baisser les tensions dans ses colonies.

Dans celles-ci en effet, la natalité "indigène" connaissait une véritable envolée, l'arrivée de nombreux jeunes sur le marché du travail et dans les villes ajoutant aux tensions inhérentes au modèle colonial. Leur trouver un travail en métropole permettrait de contenir, croyait-on, les velléités indépendantistes ou anti-françaises.

(NB: j'ai récemment lu dans plusieurs sources, notamment ICI, des opinions plus nuancées sur ce sujet, à savoir que l'immigration coloniale n'a pour ainsi dire jamais été encouragée et que l'offre a toujours été supérieure à la demande).

Enfin, toujours à propos des colonies, l'indépendance de l'Algérie en 1962 a causé en quelques mois le débarquement sur le sol français de plus d'un million de Pieds-Noirs et Harkis, arrivés la plupart du temps avec seulement leurs deux yeux pour pleurer et aucune adresse (la plupart ne connaissaient que l'Algérie).

Bien rares étaient les dirigeants qui avaient anticipé un tel exode, et la question du relogement de tous ces gens s'ajouta à la pression déjà existante.

On peut noter d'ailleurs que toutes les décolonisations entrainèrent l'arrivée de rapatriés, même si c'était sans commune mesure avec l'exode pied-noir.

Une volonté de développer l'hygiène et les infrastructures

L’État français avait également de grandes ambitions en terme d’aménagement du pays. A cette époque on voulait éradiquer les taudis, électrifier l'ensemble du territoire, assainir les zones insalubres, installer un téléphone digne de ce nom, l'eau courante, le tout à l'égout...mes grands-parents, issus d'une vieille province rurale, me racontaient les conditions d'entassement et de saleté où devaient vivre un tas de gens.

On a aussi voulu aussi résorber les bidonvilles d'immigrés, devant lesquels beaucoup de gens s'indignaient, à juste titre. Pour mémoire, dans ces bidonvilles il y avait autant d'immigrés européens qu'africains. Le plus célèbre d'entre eux, celui de Nanterre, se partageait entre Algériens et Portugais.

Il y avait enfin une volonté de limiter l'étalement urbain.

La réponse: les grands ensembles

Pour relever ces défis impressionnants, l’État a choisi d'adopter l'architecture dite des "grands ensembles", construisant de gigantesques tours d'habitation un peu à l'écart des villes, et théorisant la séparation nette des activités dans l'espace urbain: des zones d'habitation, des zones de travail, des zones de loisir.

A l'époque ces barres d'immeubles, qui aujourd'hui nous semblent si hostiles, étaient bien souvent vues comme un progrès, aussi bien par l’État que par les habitants, parce qu'ils assuraient l'accès à l'hygiène et au confort à des gens de toutes origines qui ne connaissaient pas ça.

Pour se replonger dans le contexte, je conseille la lecture du livre Les petits enfants du siècle de Christine Rochefort, on encore celle de l'excellent Le gone du chaaba d'Azouz Begag.

L’adoption de cette solution des grands ensembles n'était d’ailleurs pas propre à la France, mais à beaucoup de pays, surtout les économies à tradition dirigistes (les pays ex-communistes ont fait la même chose, par exemple). Cela ne posait pas trop de problèmes à l'ère du plein emploi et de l'énergie bon marché.

D'ailleurs ces HLM étaient pensées comme des tremplins pour les familles avant qu'elles ne puissent accéder à la propriété.

La crise économique

Lorsque la crise est arrivée, à partir du milieu des années 70, les choses ont commencé à mal tourner. Petit à petit ces endroits sont devenus des zones de relégation cumulant tous les problèmes.

Progressivement, ces logements vite construits dans des matériaux peu pérennes ont commencé à se dégrader, leurs habitants, de condition modeste et aux emplois peu qualifiés ont été les premières victimes du chômage, avec le cortège de problèmes qu'il entraine: baisse du pouvoir d'achat et de l'autorité parentale, déprime, alcoolisme, drogue, délinquance. L'explosion du coût de l'essence a également rendu les distances plus longues et augmenté l'isolement.

Le cercle vicieux de l'écrémage a alors commencé: tous les gens qui le pouvaient ont quitté ces endroits, remplacés par d'autres plus pauvres, plus marginaux, cette spirale accélérant la dégradation et la marginalisation de ces zones. Et aujourd'hui il n'est pas rare de passer une vie entière en HLM (souvent par obligation) ce qui n'avait pas du tout été la mission initiale de ce type d'habitation.

Dans ce processus, aucun lien direct avec la couleur ou l'origine. On retrouve cette même évolution dans tous les pays de l’Est, qui sont à peu près vides d'immigrés mais ont connu une histoire similaire, leurs villes ayant aujourd'hui les mêmes quartiers délabrés pleins de chômeurs et à l’écart de tout que chez nous.

Il est vrai qu’il y a parfois eu -et qu'il y a encore- des "arrangements" pour réserver tel palier ou tel immeuble à telle population, par facilité ou calcul cynique.

Souvent d'ailleurs les populations en question, qu'elles soient françaises ou immigrées, étaient ou sont demandeuses de cette séparation, car le vivre ensemble n'est pas inné, et les tensions pas rares.

Mais au début ces barres étaient bel et bien pleines de Français de souche, et n'ont pas été initialement conçues pour y parquer les immigrés.

Je ne dis pas que les problèmes ne sont pas là aujourd'hui : il faut les regarder en face et ne pas les nier, mais il est dangereux de réécrire l'histoire, et la ghettoïsation que l'on constate n'a certes pas été le but initial.

D’ailleurs on peut se demander quel intérêt un état peut avoir à construire des ghettos de chômeurs d’origine étrangère.

Lien:
- Film sur l'évolution du regard médiatique porté sur les grands ensembles


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