mercredi 31 mars 2010

Sympathy for fascism

Ce post m'a été inspiré par le constat que plus de soixante ans après la défaite d'Hitler, on n'a jamais autant parlé de nazisme.

Ça va de la pléthore de films, téléfilms et séries traitant de l'occupation aux insultes entre politiques en passant par le fameux "Reductio at hitlerum" et le "point Godwin", théories stipulant que toute discussion un peu animée est susceptible d'arriver à une référence à Hitler.

En fait, tout se passe comme si le nazisme était aujourd'hui pour l'occident le symbole du mal, remplaçant ce bon vieux Diable cornu par Hitler et ses sbires.

Et tout comme le diable, le nazisme peut exercer une sorte de fascination sur les gens, être "sexy", comme me le disait un ami.

Après une petite introduction sur les différents types d'extrême droite et le totalitarisme, je vais donc essayer de faire un bilan de la perception du fascisme/nazisme depuis leur invention, avant de détailler différents aspects de cette fascination/répulsion et leur héritage dans nos sociétés.

Plusieurs extrêmes droites

Je crois tout d'abord utile de préciser un peu les différentes typologies de l'extrême droite. On englobe en effet trop souvent derrière le terme "fascisme" des idéologies très différentes.

Il existe deux grands types d'extrême droite.

Je désignerais la première sous le terme d'extrême droite conservatrice ou réactionnaire.

Celle-ci se caractérise par un rejet de la modernité politique, une exaltation d'un passé mythifié vers lequel il faut retourner, un attachement à la religion dominante, à la terre.

Se définissant comme une réaction par rapport à des mouvements "progressistes" (notamment le républicanisme) qui sont vus comme des distorsions artificielles d'un "état naturel" des sociétés, elle n'est pas nécessairement expansive, militariste ou raciste. Elle se veut un retour vers cet ordre naturel et s'appuie généralement sur la religion et sur des notables enracinés.

On peut rattacher à cette forme d'extrême droite le National-Catholicisme de Franco, l'Estado Novo de Salazar, l’État français de Pétain, le régime grec des colonels ou le Chili de Pinochet.

La deuxième forme d'extrême droite, celle qui nous intéresse et dans laquelle s'inscrit le nazisme, est dite révolutionnaire.

Ce type d'idéologie est né après la première guerre mondiale, sur les décombres de l'expérience traumatisante des tranchées.

Il est radicalement différent des régimes conservateurs dans le sens où il ne propose pas le retour à un ordre ancien, mais la création de quelque chose qui, s'il peut s'appuyer sur un passé mythique, est totalement nouveau.

En ce sens, l'extrême droite révolutionnaire est donc bien plus proche de l'autre forme de totalitarisme, les régimes communistes, que de l'extrême droite conservatrice. Elle partage d'ailleurs un certain nombre de techniques avec eux.

Le premier régime d'extrême droite révolutionnaire est né en Italie, c'est le fascisme de Benito Mussolini.

Il se caractérisait par un rejet du parlementarisme, une violence assumée et revendiquée, par une militarisation de la société, la glorification de la guerre et de l'action volontaire, le regroupement derrière un chef, la négation de l'individu, l'endoctrinement de masse.

On a du mal à l'imaginer aujourd'hui, mais l'Italie mussolinienne a suscité une véritable fascination dans le monde entier. Ce nouveau régime, qui semblait prometteur et plus efficace que la démocratie, a été admiré par des gens aussi divers que Winston Churchill, Juan Péron ou même les Birionim, un sous-groupe des sionistes de droite. L'attirance qu'il suscitait était égale à celle que le communisme pouvait exercer.

L'URSS ne s'y est d'ailleurs pas trompée, puisque devant la montée de l'extrême droite, Staline changea son fusil d'épaule et encouragea la création de fronts populaires, c'est-à-dire les unions entre communistes et gauche parlementaire qu'il avait précédemment violemment condamnées.

Cependant, le plus célèbre admirateur de l'Italie fasciste était Adolf Hitler. Celui-ci allait s'inspirer des idées du Duce pour créer son parti national-socialiste, y ajoutant toutefois une nouveauté essentielle, la lecture raciale du monde qui était absente à l'origine des idées de Mussolini (il y avait ainsi des juifs parmi les fascistes historiques).

Le nazisme allait être incomparablement plus "efficace" que le fascisme dans l'atteinte de ses objectifs, à tel point que Mussolini finira comme simple vassal d'Hitler, qui lui gardera toutefois son admiration jusqu'à la fin sordide qui fut la sienne.

Et le nazisme devint le diable

La défaite du nazisme à l'issue de la seconde guerre mondiale allait marquer la rétrocession de l'extrême droite au rang des idées infréquentables.

La chute du régime, le procès de Nuremberg, la condamnation à la face du monde des crimes du Troisième Reich, notamment l'innommable Shoah, allaient marquer le nazisme du sceau de l'infamie.

Cette condamnation sans appel allait servir d'alibi au communisme de Staline, sorti vainqueur de la guerre. Cet autre totalitarisme s'engouffra dans la brèche en taxant de "fasciste" et en accusant de collusion avec les régimes passés tous ceux qui s'opposaient à son régime, aussi bien en URSS que dans les "pays frères".

Cette condamnation allait aussi permettre de repeindre durablement en noir et blanc un monde complexe, où personne n'était vraiment blanc, les ex-collabos n'étant pas les derniers à hurler au loup nazi.

Bref, dans les années 50 l'extrême droite commença son long purgatoire, une histoire officielle pesante et manichéenne en faisant durablement la personnification du mal.

Le retour des idées

Cependant peu à peu le temps passa, et la lecture monolithique du nazisme et de l'histoire commença à se fissurer, présageant le retour de l'extrême droite auquel on assiste.

Le communisme et ses variantes, notamment "exotiques" (parti baas, guevarisme, sandinisme, castrisme) avaient exercé sur la génération d'après-guerre une attirance très forte, une grande séduction, et imposé au plus grand nombre sa vision du monde et du "fascisme", épithète de plus en plus utilisé dans des contextes hors de propos pour disqualifier toute opposition.

Le début de la crise économique, l'arrivée d'une nouvelle génération, désœuvrée, un peu "cassée" et révoltée fit que punks et skinheads ressortirent croix gammées, looks militaires et saluts nazis du placard, comme provocation à l'égard de leurs parents dont ils prenaient l'absolu contrepied.

En ce sens, on peut dire que le nazisme joua justement ici le même rôle que le satanisme dans les Rolling Stones (d'où le titre que j'ai donné à ce post, n'ayant personnellement aucune sympathie pour le nazisme !).

Mais une fois passé l'effet de mode, une partie d'entre ceux qui avaient joué avec finit par ressortir la vraie idéologie nazie. On les retrouva chez les skinheads nazifiants, dits "boneheads", et dans les versions nationalistes des mouvements de supporters de football, comme les hooligans anglais ou les membres du virage Boulogne au PSG.

Ces mouvements, finalement assez marginaux sur le long terme, furent très médiatisés dans les années 80 du fait de quelques actions retentissantes.

En même temps apparurent chez les plus anciens des nostalgies de mieux en mieux assumées, notamment chez les Italiens qui se souviennent du fascisme comme une époque d'ordre.

Il y a quelques années, lors d'un voyage en Sicile, j'avais été très étonné de trouver des statues du Duce en vente comme souvenirs.

Je m'étais alors entendu dire par une amie locale que ses grands-parents regrettaient cette époque où l'on pouvait dormir la porte ouverte et où le gouvernement italien s'était attaqué frontalement à la Mafia pour la première (et dernière?) fois.

Un autre moment clé de la réhabilitation des idées d'extrême droite fut la chute des dictatures communistes de l'est.

Dans ces pays, écrasés pendant cinquante ans par une propagande quotidienne pleine de mensonges et un régime dont la faillite matérielle et morale était patente, le temps s'était figé dans l'avant-guerre, et les régimes et mouvements d'extrême droite qui avaient généralement précédé la satellisation par l'URSS étaient et sont encore plutôt bien vus et populaires.

En fait, on se retrouve là-bas dans la situation inverse de la France par exemple, où notre coupable indulgence vis-à-vis du communisme vient de son importance dans la résistance face au fascisme. Chez eux, c'est exactement l'inverse.

La faillite du communisme eut aussi des effets en Occident. Sur un fond de mondialisation et de libéralisation des échanges, le PC, déjà privé des fonds d'un URSS bien occupé par sa propre sauvegarde, perdit toute sa crédibilité, et beaucoup de personnes perdirent avec la fin de ce parti une communauté qui les structurait et les protégeait, voire une sorte d'autorité morale.

Parallèlement, on assistait à l'augmentation de la visibilité des enfants des immigrés des Trente Glorieuses. En effet, devant l'absence de perspective dans des pays d'origine qui ne tenaient pas les promesses de leurs indépendances, la plupart des hommes venus travailler temporairement en Europe avait fini par faire jouer le regroupement familial et par s'installer avec femmes et enfants.

Ces communautés furent au premier rang des victimes de la crise, se trouvant en quelque sorte en concurrence avec les déshérités "de souche".

De plus, ces nouveaux migrants présentaient des caractéristiques différentes des précédentes vagues migratoires. Venues de l'extérieur du continent européen, elles étaient plus visibles, et leurs religions, modes de vie ou de pensée étaient ou semblaient plus différents.

Devant la crise et le rejet, une partie d'entre elles se réfugièrent dans une forme de revendication identitaire, une volonté d'entre soi, de garder ses références, même au prix d'un conflit avec la société d'accueil, volonté d'autant plus importante quand la communauté était issue d'un pays anciennement colonisé.

Je pense par exemple à la communauté algérienne de France et à la situation schizophrénique qui faisaient que des gens ayant été privés de pays pendant plus d'un siècle venaient s'installer chez l'oppresseur au moment où ils acquéraient l'indépendance.

La manifestation la plus éclatante de cette revendication identitaire est l'entrée de l'islam dans l'espace public, avec des remises en cause de la mixité sexuelle et de la place de la religion dans des sociétés sécularisées, cet islam dérivant parfois en islamisme et terrorisme.

Et donc, ce cumul de différences culturelles et religieuses parfois difficiles à vivre avec la fin de la cohabitation dans le travail, sépara encore plus des communautés d'autochtones et d'immigrés que rien ni personne n'avaient incité au rapprochement.

La conjugaison de ces facteurs, importance démographique des immigrés et montée de l'intégrisme chez eux d'une part, fin du PC et hausse du chômage d'autre part, entraina une hausse de la xénophobie et du rejet de l'autre, et une réapparition d'idées de séparation, de différences irréductibles, voire de hiérarchie des "races".

Cela se matérialisa en France par le passage de toute une catégorie sociale du PC au FN, et un peu partout en Europe par le retour de partis d'extrême droite se réclamant pour tout ou partie et de moins en moins discrètement des régimes des années 30.

Ainsi, en ce début de XXIième siècle on peut dire que l'extrême droite, même si elle sent toujours officiellement le souffre, a retrouvé une partie de son pouvoir de séduction, et qu'elle a singulièrement le vent en poupe sur notre continent.

Je terminerai ce post par la question de "l'héritage" de l'imagerie nazie dans notre culture.

Héritage et imagerie nazie

L'Allemagne d'Hitler maitrisait à la perfection les outils de propagande. Elle s'appuyait de manière novatrice sur les médias pour vendre son idéologie, et bénéficiait des techniques les plus avancées.

On peut citer l'utilisation de la radio par Goebbels et les films de Leni Riefenstahl, "Le triomphe de la volonté" (sur les congrès nazis de Nuremberg) et "Les dieux du stade" (sur les jeux olympiques de Berlin). Ces deux films utilisèrent des techniques révolutionnaires, à commencer par la couleur.

La couleur était également utilisée dans le magazine "Signal", journal à l'intention des pays occupés qui contenait un cahier de photos couleur, ce qui était unique à l'époque.

Il est aussi ironique de constater que dans les années 30, les nazis avaient certaines préoccupations de notre époque qui n'étaient pas partagés par le monde libre.

Ainsi les nazis ont promulgué la législation de protection des animaux la plus avancée de l'époque, et le Troisième Reich fut le premier pays à mener une campagne anti-tabac.

La violence brutale et assumée du nazisme, l'approche de l'humanité comme un corps en combat où seuls les forts méritent de survivre, la sélection naturelle opposée à la charité et à l'humanisme comportent également un aspect qui fascine. Le "nous sommes des barbares" provocateur a un côté transgressif qui peut séduire.

Toute cette esthétique nazie a bel et bien fonctionné et quelque part est toujours présente dans notre inconscient.

Un bon exemple est l'étude du cinéma. J'ai noté que dans la plupart des films traitant de cette époque, les SS sont joués par des acteurs vérifiant les caractéristiques de l'homme nouveau souhaité par les nazis: blonds, athlétiques mais raffinés, ils sont souvent des exemples de parfaits aryens.

Toujours dans le cinéma, le film "Portier de nuit", qui raconte une relation sado-masochiste entre un ex-bourreau et son ex-victime du temps où ils étaient dans un camp nazi a fait date. Il a montré pour la première fois une forme de complaisance avec une version fantasmée de ce que fut le nazisme.

A sa suite est apparu le courant de cinéma B dit Nazisploitation, où le régime hitlérien sert d'alibi pour enrober du porno et de l'horreur dans une pseudo-dénonciation.

Dans le même ordre d'idée on peut citer l'épouvantable "Salo ou les cent vingt jours de Sodome" de Pasolini.

Ainsi, peu à peu, le nazisme a fini par se "folkloriser", et sa dénonciation systématique et à tout propos nous éloigne de ce qu'il était réellement et pragmatiquement.

On peut constater un peu le même genre d'approche vis-à-vis du communisme, mais dans l'autre sens, dans ce que les médias appellent "l'Ostalgie", courant regardant avec une bienveillance amusée l'ex-bloc de l'Est, dont les régimes sont vus comme des systèmes incongrus, voire drôles.

Tout cela n'est pas sans danger, car cette folklorisation, qu'elle soit dans la diabolisation ou l'indulgence, peut préparer aux réhabilitations, aux négationnismes.

L'histoire n'est qu'un éternel recommencement, ne l'oublions pas.

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