mercredi 9 décembre 2015

L'innocent

Il y a un petit handicapé mental dans la classe de CM1 où est actuellement mon aîné.

Un peu plus âgé que les autres élèves, il suit un programme spécial mais passe son temps scolaire au milieu d'autres enfants.

Je l'ai tout de suite repéré sur la photo de classe.

De même taille que ses collègues, il est mignon mais quand on le regarde de près, ses traits et ses mains indiquent la trisomie.

C'est son air un peu perdu et extrêmement sérieux qui m'a attiré l’œil, et aussi sa posture.

En effet, malgré son corps de dix ans, il se tient comme mon autre fils sur sa photo de maternelle, bien loin du style pré ado de ses collègues, et ses vêtements lui donnent l'aspect attendrissant d'un petit que ses parents auraient endimanché.

Cette ressemblance est renforcée par le fait que les deux portent des lunettes, et qu'en dépit de leur cinq ans de différence d'âge ils ont le même air naïf et concentré sur la photo.

Ce petit homme m'a curieusement bouleversé. Il m'a paru fragile, gauche et faible, impression confirmée lorsqu'un jour je l'ai croisé dans la rue et qu'il a réagi avec une grande timidité au bonjour de mon fils.

Même s'il à la chance d'être né dans un milieu et à une époque où la société fait beaucoup pour que sa vie soit le plus agréable possible, il aura fatalement plus de limites que les autres. Et il sera sans doute dépendant jusqu'à sa mort de gens qui partiront avant lui sans qu'il comprenne.

J'ai pensé à ses parents, qui auront un petit qui ne grandira jamais complètement dans sa tête et pour lequel ils seront toujours un peu inquiets, à sa crise d'adolescence qui sera seulement physique et à ce titre plus dure à maîtriser.

J'ai aussi pensé à ce qu'il va ressentir et à toutes les fois où il sera dépassé et le vivra comme un échec, à ses difficultés prévisible pour étudier, trouver un travail ou avoir des relations amoureuses.

Pour moi il illustre une nouvelle fois le fait que non, la nature n'est pas bien faite, qu'elle peut au contraire être extrêmement cruelle, inégale et injuste.

Tous ces gens qui naissent avec une déficience plus ou moins grave, un handicap qui va les ostraciser et les faire souffrir... Trisomiques, intersexuées, guevedoces, voire les cas tragiques des myopathes ou des progériques, pourquoi? Quelle farce cruelle, quel dieu mesquin, quel destin provoque cela?

Je me souviens que dans mon village il y avait un "innocent" comme on disait avant, de l'âge de mon père. Ses parents s'étaient dévoués pour lui, avaient réussi à lui donner des rudiments scolaires et à le faire embaucher chez les cantonniers du coin.

On croisait sa silhouette au coin des chemins, quasi immobile et appuyé sur sa faux (il ne se foulait pas trop !). Ses collègues lui donnaient des petits travaux, des accotements à faucher, etc.

Il s'exprimait mal mais avec beaucoup de conviction et répondait toujours "tout droit" aux touristes égarés, ce qui nous faisait bien rire.

Cette figure de ma jeunesse, morte depuis et dont je ne sais quel était précisément son handicap, provoquait déjà chez l'enfant que j'étais de la compassion et de la tristesse, comme le provoquent en général l'injustice et la faiblesse.

Un autre souvenir marquant était une dame que ma grand-mère avait amenée de l'institut pour handicapés où elle travaillait et qui avait un peu joué avec moi.

J'étais très petit mais je me rappelle encore ma stupéfaction d'avoir découvert que j'étais plus intelligent qu'elle et que je pouvais la rouler!

Dans les villages ce genre de personnes avaient souvent une place, symbolique, vivotant à droite à gauche, aidé par les uns et les autres ou par l'église, moqués par les gens mais quand même intégrés.

Ils pouvaient et peuvent aussi être les souffre-douleur, exploités de toutes les façons ou plus simplement laissés de côté.

Dans leurs délires eugénistes, les immondes nazis avaient même voulu les supprimer, tout simplement. Et l'on dit que Boko Haram aurait utilisé des enfants handicapés pour leurs attentats dans les marchés.

Il n'y a pas de mots pour décrire ce que ces pratiques abominables m'inspirent. Et je suis entièrement d'accord avec ceux qui disent que le degré de civilisation d'une société se mesure à la façon dont elle s'occupe de ses membres les plus faibles.

Personne ne choisit jamais ce qu'il est, avec quoi et sous quelle forme il vient au monde, et chaque personne mérite le respect et le bonheur. Puisse ce petit bonhomme avoir une vie heureuse et être aimé comme les autres enfants...


Je terminerai mon post par quelques liens:

Tout d'abord l'appel émouvant à la générosité des Français qu'avait lancé en 1965 le grand Lino Ventura, lui-même papa d'une petite fille handicapée. Il avait mis sa notoriété au service de l'association Perce-neige.

En ensuite deux chansons:

- La première, Ceux que l'on met au monde, est de Lynda Lemay et raconte, avec peut-être un peu trop de pathos mais de façon très touchante, l'expérience d'une mère d'un enfant handicapé mental.

- La deuxième, L'innocent, est de Fernandel, qui en plus d'être l'amuseur que l'on connait savait aussi être émouvant. Il y fait parler un idiot du village de ses tourments et difficultés.

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