mercredi 2 décembre 2015

Exécuteur des basses oeuvres et des hautes oeuvres

Aujourd'hui, la peine de mort existe encore dans l'arsenal pénal d'un peu plus de la moitié des pays du Globe, même si elle est finalement assez peu appliquée pour une grande majorité d'entre eux.

En France, elle a été abolie par François Mitterand en 1981, suite à une campagne menée par Robert Badinter qui occasionna des débats houleux et moult prises de position.

Je ne vais pas ici faire l'apologie de cette décision ni argumenter en faveur d'un rétablissement, mais poser une question qu'implique la mise en place de la peine de mort, la question du bourreau.

En effet, si dans l'absolu on peut affirmer que certaines personnes méritent d'être tuées pour leurs crimes, concrètement il faut un moyen pour qu'elles trépassent, et donc une ou des personnes dont la fonction est de les tuer.

Le présent post va parler de ces gens, de leur condition, leur place dans la société et le problème que peut poser leur existence, nécessaire en cas de peine de mort. J'évoquerai aussi les méthodes utilisées.

La fonction de bourreau a été nécessaire dès lors qu'une organisation supérieure s'est mise à rendre la justice pour le compte d'une communauté et que l'on est sortis de la loi du talion.

Pour appliquer les peines, il devint alors nécessaire d'avoir à disposition des gens qui donnaient la mort et/ou pratiquaient la torture, celle-ci faisant longtemps partie intégrante de l'enquête et de la punition.

Un bon bourreau devait ainsi savoir faire souffrir et maîtriser la durée du supplice des condamnés, ce qui impliquait une certaine connaissance du corps et de la résistance humaine.

Il devait aussi maîtriser l'usage de quantité d'instruments plus ou moins horribles (brodequins, pal, etc) dont il avait la responsabilité de l'entretien.

C'était également lui qui s'occupait du corps après le supplice, l'enterrant ou le vendant à des médecins/alchimistes.

Longtemps, ce n'était pas forcément un métier ou une spécialisation.

Les Romains y dédiaient certains esclaves, dits carnifex. Cela pouvait également être des soldats ou des animaux dans le cadre des jeux du cirque.

Ailleurs, la mise à mort pouvait être collective: on connait la lapidation, largement utilisée dans la Bible et encore prônée de nos jours dans plusieurs pays.

Dans certaines paroisses (en Europe du nord, je crois) l'exécuteur pouvait être tiré au sort parmi ses membres. Il y eut même des cas où cette tâche était réservée aux jeunes mariés (sinistre !).

Puis peu à peu apparurent des spécialistes, des personnes dédiées à cet office, qu'on désignait par les "hautes œuvres".

Très souvent, ces gens avaient également pour tâches les "basses œuvres", c'est-à-dire les activités sales ou considérées comme telles, celles dont personne ne souhaitait s'acquitter mais dont la collectivité avait besoin.

Parmi celles-ci, il y avait l'équarrissage des charognes, la tannerie, le nettoyage des latrines et des égouts, l'enterrement des morts et le creusement de leurs tombes, la chasse aux animaux errants, etc, ainsi que la bourrellerie, dont on pense qu'est issu le mot bourreau.

Dans le monde traditionnel, toutes ces tâches étaient considérés comme viles, et leurs exécutants étaient méprisés.

L'ajout de la torture et de la mise à mort à cette liste de basses besognes était finalement assez logique, et eut pour effet de rendre le bourreau encore plus détesté et mis à l'écart de la société.

Il est d'ailleurs assez étrange de noter que le rejet de ceux qui pratiquaient ces activités se retrouve dans d'autres sociétés, comme en Inde ou au Japon.

Dans ce dernier pays, la caste des burakumin fit l'objet d'un rejet quasi officiel jusqu'à très récemment, et donna elle aussi beaucoup de yakuzas et de bourreaux.

A l'instar de ces derniers, des mystérieux cagots du Sud-Ouest français ou des intouchables en Inde, les bourreaux étaient donc en Europe de véritables parias.

Ils devaient vivre hors des villes, porter un signe distinctif (mais apparemment pas le costume rouge popularisé dans les media), et l'on fuyait leur compagnie.

Devant le refus de la population de leur vendre de quoi se nourrir, les autorités créèrent le droit de havage: les marchands étaient obligés de fournir à manger au bourreau, qui se servait dans les étals, mais sans toucher la nourriture et en utilisant un outil particulier. Ce droit était souvent précieux en un temps où tout le monde ne mangeait pas à sa faim.

Quant aux boulangers, ils mettaient le pain du bourreau à l'envers, de façon à ne pas le confondre avec celui des autres (la superstition disant qu'un pain présenté à l'envers attire le diable viendrait de là).

L'horreur qu'ils inspiraient entraîna la naissance d'une véritable caste, dont les membres, obligés d'être bourreaux de père en fils, formèrent de véritables dynasties (la plus célèbre est celle des Sanson, dont l'un des membres exécuta Louis XVI).

Ce rejet les poussa aussi à pratiquer des mariages consanguins, pour lesquels l'Église, qui leur permettait par ailleurs de communier, levait l'interdiction habituelle.

A cause de ce statut peu enviable les volontaires étaient rares, et il arriva que des bourreaux soient désignés d'office ou recrutés parmi des criminels en échange de l'annulation de leur peine.

Ailleurs la charge s'achetait, comme celle de notaire par exemple, et le bourreau devenait un officier du roi. Mais pour marquer son statut d'infamie ses lettres de provisions, c'est-à-dire le document matérialisant sa charte, étaient jetées sous la table où il devait les ramasser.

Au fur et à mesure du temps, la torture fut moins systématique et la peine de mort fut rationalisée.

A cet égard la Révolution marqua un véritable changement puisque à partir de là tout le monde mourut de la même façon: par la guillotine. Cela mettait fin aux différences de supplice selon l'origine sociale et rendit la chose plus clinique, plus humaine dirait-on presque.

Toujours pour rationaliser, il n'y eut bientôt plus qu'un seul bourreau par département. Il avait toutefois droit à plusieurs aides, parmi lesquels était parfois recruté son successeur.

A la fin, il n'y eut plus qu'un seul exécuteur pour l'ensemble du territoire.

Son statut était celui de contractuel, il touchait des gages avec lesquels il devait payer l'entretien de son outil de travail et ses adjoints.

Il semble d'ailleurs que l'on n'ait pas fait fortune avec ce métier, et sur la fin les bourreaux avaient tous une autre activité rémunérée.

Le dernier exécuteur français fut Marcel Chevalier, qui travaillait également dans une imprimerie et avait récupéré la charge de son beau-père. Dans une interview donnée à Libération il semblait ne rien regretter et être en paix avec sa conscience.

A contrario, on a des témoignages de bourreaux ayant grandement souffert de leur métier, auxquels ils avaient été assignés par obligation (ICI le témoignage d'une petite fille ayant fréquenté le bourreau d'Évreux au 19ième siècle, un pauvre homme qui n'avait vraiment pas la vocation).

Le bourreau allemand Johann Reichhart fut sans doute le plus prolifique de l'histoire puisqu'il exécuta pas moins de 3165 personnes entre 1924 et 1947. Travaillant à tour de bras sous le régime nazi, il aida également le bourreau américain de Nuremberg...

Aujourd'hui, si la peine de mort existe toujours, il n'y a plus de bourreau professionnel qu'en Arabie Saoudite, qui est l'un des pays qui tuent le plus par voie légale (récemment ils ont même lancer une campagne pour en recruter).

L'un d'entre eux, Muhammad Saad al-Beshi, a donné une interview remarquée il y a quelques années, où il disait rencontrer les familles des victimes avant l'exécution pour se donner du courage.

En plein 21ième siècle, il pratique toujours la décapitation, l'amputation, la flagellation et la crucifixion. Il semble toutefois qu'une anesthésie locale soit pratiquée aux parties du corps sur lesquelles il intervient...

Les autres pays procèdent différemment: au Bangladesh ce sont des détenus qui pratiquent l'exécution, en Chine ou au Japon cela fait partie des tâches de la police, en Indonésie c'est un peloton d'exécution dont certains ont des balles à blanc de façon à ce qu'on ne sache pas qui a tué, etc.

Si la peine de mort peut se concevoir comme la peine suprême d'un point de vue intellectuel, la question de savoir qui va l'administrer pose un dilemme moral qu'il est impossible de trancher. C'est ce qui explique que la figure du bourreau soit si dérangeante.


Quelques liens sur ce sujet (qui semble inspirer pas mal de monde): ICI, ICI et ICI

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