lundi 23 mai 2016

Auteurs (7): Hermann

J'ai découvert les bédés du Belge Hermann Huppen (qui signe ses oeuvres de son seul prénom) par hasard, à l'époque où je lisais de la BD au kilomètre en tapant au hasard dans ce que je trouvais dans les médiathèques.

Le premier album que j'ai lu était le tome 2 de Jérémiah, Du sable plein les dents. Je ne sais plus pourquoi je l'avais pris, mais ce n'était certainement pas pour le graphisme, les trognes des héros ne m'attirant pas plus que ça.

Néanmoins, l'histoire me fit d'entrée de jeu une forte impression, suite à laquelle je lus petit à petit tous les autres tomes disponibles de cette série, dont je devins fan.

A la même époque, je tombais sur une autre de ses séries, Les tours de Bois-Maury, qui me conquit également.

Depuis, je suis de loin en loin ce que fait cet auteur/dessinateur, dont je lis aussi les one-shot avec plaisir. Je vais ici présenter ce que j'aime de lui.

Jérémiah

L'histoire de Jérémiah se déroule aux USA, dans un futur proche.

La première planche du premier album suggère qu'une guerre civile raciale opposant des noirs devenus aussi nombreux que les blancs a ravagé le pays et qu'elle s'est terminée par une catastrophe nucléaire.

Par la suite, ces événements, appelés "La grande lessive" par les gens, ne sont jamais totalement expliqués, même si quelques fois on revient sur tel ou tel détail.

On sait notamment que les Amérindiens se sont réunis pour créer un territoire devenu inviolable et suscitant tous les fantasmes.

Dans Simon est de retour, on apprend aussi que New York existe toujours...mais jamais plus. Hermann laisse ce point volontairement flou, sans doute pour se donner plus de latitude, pour laisser une plus grande part à l'imagination du lecteur.

Au début de la série, le monde est âpre, violent, quasi moyenâgeux. Des communautés vivotent dans des villes ou des villages faits de bric et de broc sur des ruines, les chevaux sont redevenus le moyen de locomotion par excellence et le monde est plein d'errants.

Jérémiah, dont on ne connait pas le nom de famille, est un adolescent naïf élevé dans le village fortifié de Bends Hatch par sa tante et par un oncle par alliance qui le déteste.

Une nuit, il se retrouve bloqué par un concours de circonstances en pleine nature, et c'est ce qui va lui sauver la vie.

En effet, des pillards viennent attaquer le village, dont ils tuent ou emmènent en esclavage tous les habitants.

Paniqué et désorienté, le jeune homme va finalement se retrouver pris en charge par Kurdy Malloy, un errant roublard et sans scrupules venu faire le charognard dans les ruines de Bends Hatch.

Kurdy est un vrai voyou, anarchiste, violent, cupide, individualiste et cruel, mais une amitié va s'instaurer entre les deux hommes, qui erreront ensemble dans cette Amérique redevenue sauvage.

Chaque aventure est basée sur cette errance. Les deux hommes arrivent dans un nouvel endroit, y cherchent du travail et y trouvent une situation donnée, qu'ils subissent ou dans laquelle ils interviennent.

Très souvent il s'agit d'un potentat local qui abuse de sa position. On croise aussi des sectes, des pédophiles, des trafiquants de drogue, des politiciens véreux prêts à tout, des gangs, des savants fous...parfois on va sur des terrains plus fantastiques avec des extraterrestres et des monstres non identifiés.

On voit évoluer le caractère de Jérémiah au fur et à mesure des épisodes. Il grandit, devient moins naïf, plus cynique, plus dur, tout en gardant une droiture et un côté redresseur de torts qui le rendent sympathique.

Il s'avère aussi que c'est un cogneur de premier ordre et qu'il plait énormément aux femmes. Pendant quelques épisodes, il vit une histoire d'amour puis la perd et en a le cœur brisé. Kurdy semble la cause de cette rupture, mais on comprend qu'en fait il y a aussi le goût de l'aventure.

Kurdy, lui, ne bouge pas, mais on devine parfois une humanité qu'il cache sous sa carapace de dur.

Tireur hors pair, que ce soit à l'arc ou à l'arme à feu, il est toujours prêt à se battre, à se lancer dans un coup fourré qui lui rapportera de l'argent et ne résiste pas à un bon mot, sa grande gueule lui valant des ennuis plus qu'à son tour.

Son point faible est l'attachement qu'il porte à sa mule Esra, qu'il devra troquer la mort dans l'âme contre une moto.

Ce personnage à l'allure particulière, avec ses plaques militaires et son casque flanqué d'une plume, sa longue veste sans manches, ses bottes à lacets et sa tresse, apporte parfois une touche comique aux histoires.

Car celles-ci sont assez sombres. Les gens sont racistes, lâches et vénaux, si un tyran tombe, il est remplacé, les flics manipulent sans remord et ce sont toujours les petits qui trinquent.

Des personnages secondaires font des apparitions régulières, à commencer par Martha, la tante de Jérémiah, une femme dure et puritaine qui cherche sans cesse à séparer les deux compères et qui dirige d'une main de fer sa bonne pâte de nouveau mari.

Il y a aussi Stonebridge, un voyou malchanceux qui est un peu le double de Kurdy, et Léna, l'amour compliqué de Jérémiah.

Régulièrement, les deux héros reviennent dans la ville de Langton, qu'on voit se transformer au cours des albums, des maisons en dur remplaçant les bidonvilles, à l'image d'une Amérique qui se reconstruit.

On croise aussi souvent la Milice, espèce d'organisation militaro-policière inter-étatique.

Avec Jérémiah, Hermann a créé un univers peu cadré, idéal pour enchaîner des aventures picaresques et originales à chaque album, même si je trouve qu'il a fini par se répéter.

Les tours de Bois-Maury

Cette deuxième série, que j'ai particulièrement aimée, fonctionne un peu sur le même modèle, mais elle se passe au Moyen Age. On y suit le chemin d'Aymar de Bois-Maury, un chevalier qui à l'âge de huit ans perdit son fief, conquis par un rival du voisinage.

Depuis cette époque il n'a de cesse de trouver les moyens de reconquérir son bien.

Flanqué de son écuyer Olivier, il erre dans toute l'Europe, visitant les châteaux amis, participant aux tournois et vendant ses services quand il le peut, par exemple pour escorter des pèlerins.

Comme pour Jérémiah, les pérégrinations des deux héros permettent à Hermann de brosser un portrait du monde de l'époque, peignant un Moyen Age dur, injuste et violent avec un grand talent.

La société d'ordres y est décrite sans fard, à commencer par la relation entre Aymar et Olivier, qui ne passe jamais le cap de la véritable amitié, surtout du fait du chevalier, qui considère le dévouement sans faille de son écuyer comme un simple dû.

Au sein de la noblesse dont il est membre, l'honneur n'est pas négociable, et les duels sont fréquents, entraînant des moments dramatiques.

La religion, omniprésente, est également convoquée, l'ignorance (comme le jugement dit de Dieu) et le fanatisme étant soulignés sous toutes leurs formes.

Hermann cite notamment l'épisode peu glorieux du pillage des églises orthodoxes d'Europe centrale par les pèlerins catholiques partis en Palestine. Il évoque aussi le sort des derniers païens scandinaves.

De nombreux personnages secondaires peuplent et colorent le cycle. Il y a le détestable Reinhardt, un croisé prétentieux et imbu de son rang, une troupe de baladins voleurs habiles et retors, Hendrik, un chevalier errant aussi dénué de scrupules qu'Aymar est noble, ou encore Germain, le maçon malheureux devenu bandit.

La série se clôt magistralement sur un dixième tome émouvant et tragique.

Plus tard, Hermann a créé avec son fils Yves H., lui-même scénariste de BD, une suite qui met en scène les descendants d'Aymar, mais je n'ai pas tellement accroché.

One shots

Outre ces deux cycles phare, j'ai lu plusieurs one shots d'Hermann, parfois créés en collaboration avec d'autres scénaristes.

En voici trois que j'ai particulièrement aimés:

- On a tué Wild Bill, un western magnifique sur un pied-tendre découvrant la rude vie de l'ouest.

- Lune de guerre, au scénario signé par un autre poids lourd, Jean Van Hamme, qui raconte comment le mariage du fils d'un infect potentat de province dégénère complètement. J'aime beaucoup ce livre atroce.

- Une nuit de pleine Lune, scénarisée par son fils, qui narre l'histoire d'une bande de petits voyous qui tombent sur un os en tentant de racketter un couple de riches vieillards.

Je connais peu ses oeuvres de jeunesse, mais il a collaboré avec beaucoup de grands (notamment Michel Greg).

Style et thématiques

Le dessin d'Hermann est nerveux et précis, et ses couleurs ont évolué au cours du temps. Ses personnages ne sont pas beaux, dans le sens où il ne cherche pas à les faire ressembler à des super héros ni à les esthétiser, au contraire même.

C'est également vrai pour leurs caractères: ils sont le plus souvent ambivalents et ni noirs ni blancs.

Cela en augmente le réalisme, et naturaliste est un adjectif qui me vient à l'esprit. 

Dans ses livres, Hermann fait aussi montre d'un pessimisme certain sur la nature humaine, dont il semble qu'il y ait bien peu à racheter à ses yeux. Cette espèce de misanthropie un peu ironique me rappelle quelques fois Patricia Highsmith.

A plusieurs reprises, et notamment dans Jérémiah, on le sent aussi partisan de la manière forte, avec un côté un peu Un justicier dans la ville, qui trouve l'indulgence hors de propos. On sent qu'il a également une dent contre les religieux et les sectes, et l'embrigadement en général.

Enfin ses bédés ont souvent un côté drôle, avec des réparties savoureuses et une utilisation fine du comique de situation.

Aujourd'hui proche de 80 ans, Hermann est reconnu comme un auteur majeur tant par les amateurs que par la profession, puisqu'il a obtenu le grand prix du festival d'Angoulême en 2016.

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