vendredi 20 mai 2016

Livres (18): Il est de retour - L'icône Hitler

Comme je l'expliquais dans un vieux post, dans notre Occident déchristianisé Adolf Hitler a remplacé le Diable, et le nazisme a pris le rôle du mal absolu.

En effet, même si c'est un peu en train de s'atténuer (ici comme ailleurs, la roue tourne), l'ex-Führer reste pour pour une majorité de citoyens de l'Ouest le repoussoir par excellence.

Il est le contre-modèle, celui devant lequel toute rationalité disparaît, celui que l'on doit conjurer à grands cris et de la manière la plus démonstrative possible (à une autre époque, on se serait signé ou on aurait sonné le tocsin).

Cette diabolisation a bien sûr des racines historiques, liées aux côtés monstrueux bien spécifiques de l'ère nazie.

Bien sur, la folie sanguinaire et conquérante du petit moustachu n'a rien eu d'originale. Rappelons-nous Tamerlan, Napoléon, Shaka Zulu ou tout simplement son contemporain et challenger Staline.

Bien sur aussi, les génocides qu'il a orchestrés n'ont été ni les premiers ni les derniers: Amérindiens, Arméniens (justement Hitler aurait concrétisé la solution finale en se basant sur l'absence de réaction face aux massacres des Turcs), Tutsis, etc, la liste est hélas longue.

Néanmoins, son régime constitua une sorte de paroxysme.

En effet, si le cynisme et les rapports de force sont de règle au niveau diplomatique, le nazisme les a employés avec une férocité confondante, décidant tout simplement quels peuples et personnes méritaient ou non de vivre.

En réalité, ils considéraient la force comme le seul argument valable et ils poussèrent cette idée vieille comme le monde aussi loin qu'il était possible de l'imaginer.

Le fait que ce soit en Allemagne que le nazisme apparut et se développa fut également inattendu, voire inexplicable, ajoutant à l'effroyable.

Depuis la fin du dix-neuvième siècle, ce pays était tout de même la première puissance industrielle, technique et démographique de l'Europe.

On comparait la modernité de Berlin aux villes américaines, et la capitale était le centre d'une activité intellectuelle foisonnante.

La culture allemande rayonnait et chacun reconnaissait à ce peuple un génie propre.

Et c'est ce génie qu'Hitler réussit à mobiliser. La sophistication, l'efficacité et la rationalité qui caractérisent la civilisation allemande furent mises toutes entières au service de son projet monstrueux et irrationnel.

C'est le spectacle de cette irrationalité prenant légalement les rênes d'un pays au sommet du développement et le conduisant méthodiquement vers le gouffre qui est si dérangeant.

Je crois que si ce régime jusqu'au boutiste, violent et nihiliste a imprimé une marque tellement profonde au continent, c'est parce qu'en fait il souligne que les instincts les plus sombres peuvent prendre le dessus au sein d'un pays, au sein de n'importe quel pays, y compris des plus avancés.

Tout cela, avec bien sûr le fait qu'il fut le perdant de la Seconde Guerre Mondiale, transforma peu à peu l'ex-chancelier en un monstre abominable, une entité maléfique devant laquelle la seule réaction envisageable est la violence purificatrice, cette vision déteignant sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à l'extrême droite.

Et ainsi, le Führer a peu à peu quitté l'Histoire pour devenir une sorte d'icône, un personnage de légende, un Croquemitaine des temps modernes.

Plus de 70 ans après sa mort, il conserve une aura qu'il n'avait peut-être même pas eue de son vivant.

Et il n'a jamais été aussi présent. On peut tomber sur un point Godwin dans n'importe quelle discussion un peu animée, et certains sont si obsédés par la résurgence du nazisme qu'ils le voient partout.

L'histoire de la lessive Ariel rebaptisée à cause du chiffre 88 en est un exemple particulièrement impressionnant.

Le personnage d'Hitler, sa silhouette, ses manies et ses tics sont devenus des archétypes connus de tous, et il est aussi le héros d'un nombre astronomique de fictions.

J'ai d'ailleurs lu quelque part que sa victoire ou sa fuite à l'étranger constituent le premier sujet d'uchronie de la planète.

Les livres Fatherland de Robert Harris et Le maître du haut château de Philip K. Dick, décrivent un monde où le nazisme a gagné.

La part de l'autre d'Eric-Emmanuel Schmidt imagine son destin s'il avait été pris aux Beaux-Arts.

Dans Le dragon de Cracovie, Frédéric Dard lui donne un petit-fils.

Et je ne parle pas des références au dictateur que l'on peut trouver dans le cycle de Dune (je me souviens d'en avoir été déçu), ou dans des séries comme V.

Mais le livre dont je vais parler aujourd'hui, Il est de retour, est sans doute le plus étonnant.

Son auteur, le germano-hongrois Timur Vernes, imagine en effet que le Führer se réveille un beau jour dans un terrain vague du Berlin de 2011.

Et bien à rebours de ce qu'on pourrait imaginer, ce postulat un peu bizarre fonctionne.

Rapidement Hitler réalise qu'il est en 2011, ce qui le plonge tout d'abord dans la stupeur et l'incrédulité. Mais bien vite, passé le premier abattement, il fait front et commence à essayer d'accepter la situation et de s'y adapter.

Au début il ne comprend évidemment rien au monde qui l'entoure, ce qui entraîne des situations cocasses, voire hilarantes. La plupart des gens le prennent pour un énième sosie, un provocateur, un comique, et les quiproquos s’enchaînent.

Mais son aplomb, la force de ses convictions -qui n'ont pas bougé d'un iota- et le mélange de culot, de rouerie et d'opportunisme qui lui valurent son ascension dans les années 30 lui permettent de naviguer dans cet étrange 21ième siècle et d'y trouver une place.

Je ne vais dévoiler ni la fin ni l'intrigue, mais ce livre m'a tenu jusqu'au bout.

A chaque chapitre je me disais que c'était trop énorme, que c'était pas possible, que ça allait s'enliser, mais en fait non. Vermes a réussi à faire un livre qui, s'il est invraisemblable par bien des aspects, n'en tient pas moins la route.

Entendre parler Hitler, le voir agir et entrer quelque sorte dans sa tête est une curieuse expérience. Le personnage décrit là est en fait très humain, pas caricatural comme d'habitude, et on se prend à le trouver plus d'une fois sympathique, voire à admirer ses capacités de résilience et d'adaptation.

C'est évidemment gênant et désagréable, même si c'est relativement logique puisque le Führer était également un homme.

Il est de retour n'est cependant ni révisionniste ni complaisant et le nazisme n'y est pas décrit avec sympathie ou indulgence (ce serait d'ailleurs curieux vu que l'auteur a des origines juives).

En revanche, les media en prennent pour leur grade, la classe politique et le système également.

Certaines des remarques d'Hitler semblent du bon sens (ce qui gêne aussi) et l'on a également l'impression de voir une nouvelle version de ce qui séduisit les masses allemandes dans les années 30.

Celles-ci ont d'ailleurs fait un triomphe à ce livre, malgré les nombreuses critiques et polémiques que sa sortie occasionna. Un film en a même été tiré.

Au final, je garde une impression étrange de cette histoire.

Au fond, quel rapport ont vraiment les Allemands avec cet épisode qu'on n'en finit pas de leur rappeler et qui a conditionné toute leur politique depuis plus de soixante ans?

Peut-être que l'ouvrage de Vermes est une espèce de catharsis, qu'il libère quelque chose, comme Trump peut le faire aux US ou Zemmour chez nous?

Je ne sais pas quel est le propos exact de Vermes, mais je sais que j'ai beaucoup ri et jubilé en le lisant, que je me suis senti aussi un peu mal à l'aise et que j'ai passé un bon moment.

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