vendredi 3 juin 2016

Livres (19): Le pauvre christ de Bomba / Une vie de boy

La colonisation, dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui, c'est-à-dire le siècle où l'Europe a dominé à peu près tous les pays des autres continents, représente un événement assez court à l'échelle du monde, mais ses conséquences et ses stigmates sont toujours bien présentes.

Les guerres de mémoire, les abrutis revanchards de tout bord et les idéologies qui imprègnent le moindre débat rendent ce sujet, rabâché à longueur d'année, un peu toxique.

A force, on est souvent blasés, overdosés et lassés, un peu comme pour tout ce qui a trait à l'envahissante Seconde Guerre Mondiale.

Il reste néanmoins intéressant de se pencher sur le legs de ce moment particulier, à commencer par le chemin qu'il a fallu faire -et qui n'est pas encore terminé- pour sortir des rapports que cet épisode a créés entre les peuples et les personnes concernés.

La colonisation commença pour ses perdants par une nouvelle forme de guerre, plus technique et des défaites militaires.

Cela aurait pu en rester là, mais il y eut la suite, peut-être encore plus traumatisante.

En effet, les conquérants amenaient avec eux un kit de "prêt-à-vivre", de nouveaux modèles radicalement différents, et ils les plaquèrent de manière autoritaire et arbitraire sur les sociétés préexistantes.

De nouvelles langues et fois furent imposées, des régions entières furent intégrées à marche forcée dans l'économie mondiale, des valeurs inconnues dominèrent, concurrençant ou mettant à bas les forces traditionnelles.

Face à cela, comment ne pas se sentir impuissants, dévalorisés, réduits à néant?

Sans le sursaut démographique du 20ième siècle et l'absence globale d'immigration de peuplement, les indigènes auraient pu connaitre le sort des Amérindiens ou des Maoris, c'est-à-dire devenir des étrangers négligeables sur leur propre sol.

Mais, du fait qu'ils gardaient la majorité, ils apprirent à composer avec la nouvelle réalité et à se l'approprier.

Certains en profitèrent pour prendre leur revanche. On sait par exemple que bon nombre de convertis au christianisme ou d'auxiliaires de la colonisation furent recrutés parmi ceux qui étaient tout en bas de l'échelle sociale avant l'arrivée des blancs.

Parmi eux il y en eut même pour croire au projet colonial officiel, à la possibilité de s'assimiler totalement aux maîtres et de faire intégrer leurs territoires à la métropole, comme une région supplémentaire de celle-ci.

Certains s'enfermèrent dans le passé, se repliant sur la sphère privée, la religion.

Cette attitude fut souvent encouragée par les colonisateurs, qui préféraient un bigot se préparant à l'autre monde à un moderniste avide de justice dans celui-ci.

Car d'autres se révoltèrent.

Une partie le fit avec une violence désespérée, tentant d'entretenir la flamme, de frapper leurs pairs par leur exemple ou de provoquer un miracle.

Une autre partie tenta d'arriver à ses fins par tous les moyens, la guerre, la diplomatie, les appels à l'étranger.

Dans les deux cas, ce fut en vain.

Enfin, certains tentèrent d'analyser ce qui se passait, de trouver dans la culture des nouveaux arrivants ce qui était bon à prendre, d'y retremper leurs racines afin de les revaloriser en les modernisant, de lutter avec les armes qui les avaient vaincus, de mettre les conquérants en face de leurs contradictions.

Je trouve le parcours de ces intellectuels fascinant et admirable.

Aujourd'hui il reste intéressant de lire leur œuvre, d'effectuer une espèce de retour aux sources pour comprendre de l'intérieur ce que pouvait être le système colonial vu par un indigène, bien loin des interprétations trop souvent fumeuses de gens qui n'ont pas connu cette époque.

Ferdinand Oyono est un parfait exemple de ceux dont je parle.

Indigène camerounais, il devint un pur produit de la méritocratie française, passant par la Sorbonne et l’ENA avant de servir son pays après l'indépendance dans divers ministères.

Dans son livre Une vie de boy, il fait raconter sa vie à un boy, un de ces domestiques à tout faire mis au service des blancs des colonies.

On voit cet homme arriver chez un maitre blanc, qu'il étudie avec curiosité et avec qui se mettent en place des relations certes hiérarchiques, mais plutôt cordiales et respectueuses.

Cela dure jusqu'au moment où arrive sa femme. Celle-ci s'avère être une personne volage et mesquine, et elle change du tout au tout l'atmosphère de la maison, qui finit par être irrespirable.

Et c'est le boy, témoin impartial et silencieux qui en fera les frais, de façon parfaitement injuste mais logique.

La critique y est fine et puissante, et le déséquilibre cruel entre le dominant et le dominé est bien mis en évidence, ainsi que la mesquinerie humaine qu'un tel terreau favorise forcément.

Le deuxième auteur que je vais évoquer est Mongo Beti, lui aussi un Camerounais devenu sorbonnard et infatigable anticolonialiste.

Dans son célèbre Le pauvre christ de Bomba, c'est encore un boy qui parle.

Mais cette fois-ci il s'agit d'un gamin naïf et et crédule, dévoué corps et âme au Révérend père supérieur (R.P.S.) Drumont, l'infatigable dirigeant français de la mission catholique de Bomba, un petit village du Cameroun situé au bord d'une route.

Ce prêtre a dédié vingt ans de sa vie à l'évangélisation des Camerounais.

Il a fait bâtir des églises, des chapelles, formé des catéchistes, pourfendu les sorciers et les polygames, et instauré le système de la "sixa", un bâtiment où les jeunes filles catholiques viennent passer quelques mois avant leur mariage, durant lesquelles elles s'acquittent de travaux manuels tout en recevant une instruction chrétienne.

Tout cela roule bien, même si le narrateur nous laisse entendre que certains employés du R.P.S. ont tendance à abuser du système.

Au début du livre, le prêtre décide d'une tournée dans une région plus à l'écart qu'il n'a pas visitée pendant deux ans, comptant ainsi la punir de son manque de ferveur. Il y part donc, flanqué de ses deux boys, mais cette visite le fait aller de déconvenue en déconvenue.

Peu à peu, en constatant que ces gens sont revenus à leurs premières coutumes et le tiennent bien souvent pour quantité négligeable, il va commencer à douter.

Est-ce que sa mission n'est pas au fond un échec?

Est-ce que ce n'est pas la politique des administrations coloniales qui pousse les gens vers lui, sachant qu'il peut intercéder et leur éviter les épouvantables corvées telles que la construction de route qui fauche des centaines de vies et désorganise familles et villages?

Est-ce qu'il n'existe pas finalement une spiritualité indigène, aussi réfractaire à la conversion que l'islam dans d'autres colonies?

Au fur et à mesure que le livre avance, le malheureux boy, spectateur engagé, nous dépeint de manière souvent cocasse l'envers du décor que découvre le vieux missionnaire de plus en plus désabusé.

Avec stupeur, il s'aperçoit que ses plus fidèles auxiliaires se sont servis de lui pour asseoir leur pouvoir et s'enrichir, détournant les dons des fidèles et allant jusqu'à abuser des femmes de la sixa en leur faisant du chantage sexuel.

Le comble est atteint lorsqu'un médecin venu inspecter le bâtiment des femmes le décrit comme dans un état d'insalubrité avancé, et constate que ses pensionnaires sont ravagées...par la syphilis!

Le pauvre Christ de Bomba constitue un réquisitoire impitoyable de ce système prédateur qui a détourné les bonnes volontés, comme celle du père, au profit de quelques-uns.

Les colons y sont décrits comme des capitalistes avides, sans scrupule ni respect, et la colonisation se fait à leur seul profit, bien loin du projet idéaliste d'élever les indigènes au niveau de la civilisation européenne (pour reprendre les termes officiels).

Beti déclare d'ailleurs dans sa préface que le révérend Drumont est un personnage de fiction car il n'y a hélas jamais eu de prêtre de ce genre sur le continent.

Ces deux livres, parus en 1956, soit quelques années avant la grande vague des indépendances africaines, sont très marquants.

Leurs deux auteurs ont su utiliser les armes du colonisateur, sa littérature et ses idées, pour dénoncer l'injustice faite à leurs peuples, et ces brûlots illustrent bien les séquelles que la politique coloniale a laissées sur des peuples entiers.

Et en même temps, ils ont été les défricheurs de ce qui est devenu la francophonie: dans leur sillage apparaissent bien d'autres écrivains (comme leur compatriote Léonora Miano), dont les liens avec cette époque cruelle sont de plus en plus ténus et qui font vivre la langue française.

Mais leur témoignage reste essentiel.

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