lundi 20 juin 2016

Réflexions sur la démographie (6): le vieillissement

Le monde vieillit.

C'est-à-dire qu'un peu partout sur le globe l'espérance de vie a tendance à monter et la fécondité à baisser, ce qui a pour effet de faire augmenter l'âge moyen du Terrien.

Si cette tendance est générale, c'est bien sur extrêmement disparate et les situations sont très différentes selon le pays considéré.

Pour simplifier on peut dire qu'à une extrémité il y a l'Afrique subsaharienne où une fécondité très forte et une baisse constante de la mortalité entraînent un boom démographique exceptionnel (il n'y aurait jamais eu d'équivalent au cours de l'histoire).

Et qu'à l'autre extrémité il y a le monde développé qui connait fécondité et mortalité basses et vieillit tout aussi vite.

Au sein de celui-ci, le continent asiatique est pour partie concerné. Le pays le plus vieillissant du monde, le Japon, s'y trouve, et le problème du vieillissement accéléré touche aussi Singapour, la Corée du sud, bientôt la Chine, etc.

Mais le continent le plus vieux et le plus vieillissant de notre planète est l'Europe.

La première cause de ce phénomène est la croissance inégalée de l'espérance de vie qu'on peut y constater.

Cette hausse a été favorisée par une couverture médicale et un état providence sans équivalents sur la planète, par une paix qui dure globalement depuis 70 ans et par une très grande richesse économique.

Du coup elle n'a cessé de progresser, entraînant une très forte augmentation du pourcentage de seniors dans la société.

La deuxième cause est l'effondrement du taux de fécondité.

Celui-ci est si marqué que dans aucun pays du continent il ne permet d'atteindre le taux de renouvellement de la population, au mieux frôlé par certains pays comme la France où l'Irlande.

En fait, les Européens font beaucoup moins d'enfants, et quand ils en font ils les font de plus en plus tard.

Certains n'ont pas d'enfant par contrainte, d'autres par choix. Les raisons sont complexes et variées (j'en avais déjà parlé dans ce post), mais le fait  est que le taux de natalité est en deçà des 2,10 enfants par femme qui sous nos cieux sont nécessaires au maintien d'une population numériquement stable.

Ce vieillissement saute aux yeux quand on considère l'âge moyen.

En Europe de l'ouest, cet âge est inférieur à 40 ans dans 3 pays seulement: l'Irlande (35,7), l'Islande (36,4) et la Norvège (39.1).

A comparer avec le continent africain, où l'âge moyen le plus élevé, en Tunisie, est de 31,4 ans, et où quasiment tous les pays d'Afrique noire sont en dessous de 20 ans.

Essayons maintenant de voir les conséquences de ce vieillissement.


Conséquences du vieillissement

- Une baisse de la population

La plus spectaculaire des conséquences, dont l'Européen lambda n'a pas forcément conscience, c'est qu'à moyen terme le continent connaîtra une forte baisse du nombre de ses habitants.

Ce krach qui commence se fera de manière progressive, et sera de plus en marqué au fur et à mesure que les cohortes les plus nombreuses, les personnes âgées donc, mourront sans être complètement remplacées.

Le cas de l'Allemagne, deuxième pays le plus vieux du monde illustre bien ce problème.

En 2014, il y a eu 670.000 naissances et 870.000 décès. Cela fait 200.000 Allemands en moins, soit l'équivalent d'une ville d'une taille assez importante, sans qu'il y ait de catastrophe économique, de guerre, d'exil ou de maladie.

Ce genre de chiffre aide d'ailleurs à mieux comprendre certains débats sur l'immigration, cette variable importante dont je vais reparler plus tard.

Mais cette évolution ne touche ou ne touchera pas que l'Allemagne. C'est également celle de la plupart des pays de l'UE, et particulièrement tous les nouveaux membres, essentiellement issus du bloc de l'Est.

Tous sont en effet en krach démographique et la dégringolade de leur population est encore aggravée par l'émigration de leurs jeunes.

Cette baisse fait qu'à l'échelle du monde, le poids démographique de l'UE ne cesse de diminuer: de 13,3% de la population mondiale en 1960, il est passé à 7,3% en 2015 et on prévoit qu'il soit à 5,1% en 2050 (rappelons toutefois que si la démographie peut être un des attributs de la puissance, c'est loin d'être le seul ou le plus important et c'est quelque fois un inconvénient).

- Des coûts sociaux

En revanche, le vieillissement a des conséquences très fortes sur le fonctionnement de la société d'un pays.

Le premier, duquel tout le monde en France est au fait, c'est la question des retraites.

Lorsque celles-ci furent généralisées, en gros après la Seconde guerre mondiale, le modèle choisi a été partout celui de la répartition, c'est-à-dire que ce sont les actifs qui financent les retraités par leurs cotisations.

A l'époque cela faisait sens: en effet, on prenait sa retraite tard, on mourrait assez rapidement, et surtout il y avait beaucoup plus d'actifs que de retraités.

Aujourd'hui la situation s'est renversée dans tout l'Occident: le nombre d'actifs baisse ou augmente moins vite que le nombre de retraités, et ceux-ci le restent de plus en plus longtemps.

On en est à prévoir que si rien ne change, au milieu du siècle, il y aura 0,54 retraité pour un actif, ce qui sera intenable.

Cette situation est très problématique, et cette question du financement est un défi de plus en plus énorme pour tous les pays qui vieillissent.

On sait déjà qu'il représente quasiment la moitié des sommes versées au titre de l'état providence dans notre pays, alors que celui-ci garde pourtant une des fécondités les plus importantes parmi les pays développés.

Si on ajoute que la vieillesse est aussi le temps des maladies et des défaillances physiques, on voit que les dépenses de santé d'un pays vieillissant vont encore augmenter, ce coût devant là aussi être financé d'une manière ou d'une autre.

- Des problèmes de fonctionnement

Mais ces défis de financement ne sont pas les seuls. D'autres questions, plus techniques, se posent également.

Au Japon, il y a ainsi plusieurs villes qui n'arrivent pas à rassembler un nombre suffisant de jeunes pour s'occuper de l'entretien des systèmes de sécurité ou pour monter une brigade de pompiers.

Ce problème de recrutement peut être généralisé aux médecins, à la police, à certains métiers difficiles ou physiques nécessitant des personnes jeunes.

Cette question de la main d'oeuvre finit d'ailleurs par toucher tous les secteurs.

Quand le nombre d'actifs diminue, dans un premier temps le chômage baisse -c'est en grande partie ce qui explique le miracle allemand de ces dernières années- mais à terme il se crée un manque de personnes pouvant remplacer les partants, et ce manque peut entraîner un grippage dramatique de l'économie.

Enfin une chute massive de population, oblige à résoudre un grand nombre de problèmes pratiques inédits: occupation de l'espace (que faire des villes ou immeubles sous-habités?), consommation en baisse, chute du PIB, dérèglement de l'économie, etc.

Un aspect plus subtil est aussi l'impact du vieillissement sur les mentalités. Comme les hommes, les vieux pays sont moins belliqueux, moins innovants, plus frileux et conservateurs.


Politiques de prise en compte du vieillissement

Ces déséquilibres croissants sont connus de la plupart de nos dirigeants, qui l'anticipent et s'y préparent plus ou moins, en envisageant différentes options.

- Un état moins généreux

La première option, quasi universellement appliquée, consiste à rogner sur les dépenses sociales, à commencer par les retraites.

Beaucoup de pays s'orientent ainsi vers un financement par capitalisation (auto financement), et reculent régulièrement l'âge de départ.

Ce recul est fait soit de manière franche, en l'annonçant, soit de façon déguisée.

On peut en effet augmenter le nombre de trimestres de cotisation, sachant qu'on commence à travailler de plus en plus tard, ou encore changer le mode de calcul en faisant en sorte qu'il soit intenable ou très désavantageux de partir avant un âge avancé.

- Des politiques natalistes

La deuxième option c'est de jouer sur l'autre tableau, c'est-à-dire tenter d'augmenter le nombre de jeunes du pays en mettant en place une législation favorable à la natalité.

Le succès est généralement assez limité: les soirées de sexe patriotique de Singapour n'ont pas tourné à la remontée de fécondité espérée, les excellentes conditions mises en place par les pays scandinaves ne les ont pas amenés à devenir hyper prolifiques, et les aides de Poutine n'ont pas non plus rempli les crèches russes autant qu'il le souhaitait.

Sans compter que les politiques natalistes peuvent avoir des effets pervers bien connus.

Dans mon village, il y avait des "pondeurs" professionnels, qui s'équipaient en électroménager à chaque naissance, laissant ensuite les malheureux gamins pousser tous seuls...

Une troisième option, originale, a été prise par le Japon pour compenser la perte de ses actifs.

Le pays s'investit plus que n'importe quel autre dans la mise au point de robots de plus en plus perfectionnés, qui seront autant d'aides mécaniques à domicile pour leurs aînés, tout en repensant l'espace public afin de l'adapter à l'âge croissant de la population.

- L'appel  à l'immigration

Mais la solution la plus souvent avancée, vantée et mise en place est l'immigration: les états choisissent de remplacer les jeunes qu'ils n'ont plus par des étrangers.

C'est d'autant plus facile que la demande est énorme.

En effet, d'une part, le différentiel entre pays riches et pauvres est élevé et surtout connu (voire fantasmé).

D'autre part les transports n'ont jamais été aussi faciles.

Et enfin la pression démographique est très forte et localisée dans des pays qui n'ont pas la capacité -ni toujours la volonté- d'absorber un nombre croissant de nouveaux arrivants sur le marché du travail.

Selon une étude de l’Organisation Internationale du Travail faite en 2013, sur 75 millions de jeunes au chômage dans le monde, l’Afrique en comptait à elle seule 38 millions, la plupart situés dans la tranche des 18-24 ans.

De même, au moment des Printemps Arabes, le taux de chômage des jeunes dans les pays du Maghreb atteignait les 30% chez les hommes et les 41% chez les femmes.

La pression est donc fatalement énorme.

Les pays développés (à l'exception précitée du Japon et de l'Asie en général) ont donc tous développé des politiques d'immigration, à tel point que depuis des années l'accroissement de la population européenne est essentiellement due à ces nouveaux arrivants.

Au premier abord, cette solution simple parait n'avoir que des bénéfices: les états récupèrent des gens qui ne lui ont rien coûté, qui arrivent dans la force de l'âge et remplacent directement les partants.

Concrètement, ça ne se passe pas du tout comme ça.

D'abord parce qu'il est illusoire de penser décorréler une immigration voulue (médecins, ingénieurs, chercheurs, diplômés, etc.) d'une immigration non voulue (non diplômés, analphabètes) et que donc on récupère fatalement un certain nombre de chômeurs inemployables qui coûteront au pays.

Ensuite parce que c'est également faire fi de la réalité que de considérer les gens comme des pions interchangeables, chaque migrant venant avec sa culture, son background et sa façon de voir les choses, pas forcément en phase avec la société d'accueil.

La floraison de partis d'extrême droite sur l'ensemble du continent va bien dans ce sens, l'irruption de l'AFD en Allemagne juste après l'accueil massif de migrants organisé par Merkel montrant à ceux qui ne voulaient pas le voir le lien de cause à effet.

Sans compter que les démographes nous disent qu'à moins d'importer des quantités surréalistes de personnes, il est désormais trop tard pour éviter le krach démographique.


A terme, tout le monde concerné

Au final, ce phénomène de vieillissement semble être un stade normal dans le développement économique et social d'un pays, indépendamment de sa culture, de sa religion ou de sa localisation.

La Chine perd des actifs tous les ans depuis 2012. Pékin a ont même annoncé un plan de recul progressif de l'âge de la retraite, pourtant quasi inexistante pour une très grande partie du pays, et un assouplissement de la politique de l'enfant unique.

En Iran, si l'âge médian est aujourd'hui de 21 ans, la fécondité est passée de 6,8 en 1986 à 2 aujourd'hui. C'est la baisse la plus rapide et la plus forte de l'histoire de l'humanité, et dans une ou deux générations, le pays se retrouvera aussi déséquilibré que les nôtres.

En Turquie, les appels du Sultan Erdogan à faire plus d'enfants sont aussi basés sur une baisse constatée de la fécondité, qui là encore est consécutive à l'enrichissement et au développement du pays.

Le Maghreb, Tunisie en tête, est également en train de s'approcher de la fin de la transition démographique et donc du vieillissement.

Le Mexique a vu son taux de fécondité divisé par deux lors des dernières décennies.

Etc, etc.

Il semble donc que si, une fois de plus, l'Europe est à la pointe, le vieillissement de la population est une phase par laquelle le monde entier devra passer.

Les démographes pensent même qu'à la fin du XXiIème siècle le nombre global de Terriens  commencera à baisser, ce qui est sans doute une bonne chose pour la planète.

En attendant nos politiques devraient s'y préparer de toutes leurs forces pour anticiper ce phénomène et faire en sorte que ça se passe le mieux possible.

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