mercredi 15 juin 2016

Lost...

Régulièrement l’actualité nous régale avec des histoires d’explorateurs rencontrant des communautés humaines vivant à l'écart depuis des siècles.

Il s’agit le plus souvent de peuples premiers, notamment d’Amérindiens ou d’îliens qui ignorent le reste du monde ou du moins en ont une vision très limitée.

Ces rencontres nous fascinent toujours, et les échanges avec ces personnes comme sorties d’un autre temps éveillent des sentiments contradictoires, où le mythe du bon sauvage, la crainte de corrompre et l’envie de sauver se mêlent.

Il arrive aussi que les gens en question soient "sortis" de la civilisation, qu'ils aient à un moment donné perdu, volontairement ou non, le contact avec leurs semblables et la marche du monde.

Je vais dans ce post évoquer trois célèbres exemples de ce retrait.

Les stragglers japonais

Le premier cas est celui d'Hiroo Onoda.

Ce soldat japonais avait « raté » la fin de la Seconde Guerre Mondiale et il vécut jusqu’en 1974 embusqué dans la forêt de Lubang, une île des Philippines. Avec quelques autres égarés il refusait de croire à la reddition de son pays et continuait de lutter avec obstination.

Mais avec le temps, l'un de ses compagnons se rendit, un autre mourut en attaquant des troupes philippines (en 1972!), et Onoda se retrouva tout seul.

Rien ne réussit à le convaincre que les armes étaient déposées, ni les tracts lancés d'avion, ni l'interminable attente des renforts promis, ni les missions envoyées par Tokyo, que l'existence de ces combattants embarrassait évidemment.

Au final, son ancien supérieur, celui qui lui avait dit de résister coûte que coûte, fut envoyé pour lui faire entendre raison. L'homme, reconverti depuis des lustres (il était devenu libraire) réussit à convaincre son ancien subordonné, qui retourna à la vie civile en 1974, soit presque trente ans après la fin de la guerre.

Cet étrange soldat, sans doute un peu borné quand même, fit parler de lui sur tout le globe (je me souviens d'un épisode de L'homme qui valait trois milliards où un personnage en était inspiré), et ne tira pas de gloire particulière de son étonnante odyssée, se bornant à dire qu'il avait simplement suivi les ordres en bon soldat.

Il est mort tranquille en 2014, ayant atteint l'âge de 91 ans, toujours farouchement nationaliste et après une vie bien remplie (installation à l'étranger, publication de livres sur son expérience...).

S'il est l'exemple le plus connu de ce qu'on a appelé des stragglers, il semble loin d'avoir été le seul, d'autres Japonais ayant continué le combat après la défaite.

Le dernier se rendit encore plus tard qu'Onoda.

Au passage, cela donne une idée du degré de fanatisme des troupes impériales.

Les Tristanais

Dans mon deuxième exemple, je vais parler des habitants d’une petite île de l’Atlantique, Tristan da Cunha, chef-lieu de l'archipel du même nom.

Ce caillou constitue le lieu habité le plus isolé du monde, c'est-à-dire le plus loin de toute autre installation humaine. La plus proche, l'île de Sainte-Hélène, se situe en effet à pas moins de 2.438 kilomètres.

Ce territoire volcanique fut visité par beaucoup de monde, à commencer par Tristão da Cunha, le Portugais qui lui donna son nom. Les Hollandais y abordèrent également, et les Français furent les premiers à le cartographier.

Toutefois, sa colonisation étant jugée fort peu avantageuse, du fait de sa localisation dans une zone de l'Atlantique sud particulièrement mouvementée, il fut longtemps délaissé, à l'exception d'une tentative faite à titre privé par un excentrique Américain.

Ce furent finalement les Britanniques qui s'en rendirent officiellement maitres en 1816, les rattachant à leur colonie sud-africaine et y installant des soldats.

Par cette annexion, ils souhaitaient priver Napoléon 1er de toute possibilité d'évasion de l'île de Sainte-Hélène où ils le gardaient prisonnier, et parfaire leur monopole du contrôle des routes maritimes, notamment en empêchant les Américains d'y relâcher (on sortait de la deuxième guerre anglo-américaine).

Rapidement toutefois, Londres se convainquit du peu d'intérêt de Tristan da Cunha et décida d'en rapatrier ses garnisons. Quelques hommes firent alors le choix d'y rester et fondèrent les bases de la population tristanaise.

Les premiers temps, l'archipel était une escale pour les bateaux à voile, mais la généralisation des moteurs à vapeur la rendirent peu à peu superflue, tandis que la raréfaction de la chasse faisaient également baisser les visites de baleiniers.

Puis le percement des canaux de Suez et de Panama rendit obsolètes les routes de l'Atlantique sud qu'on utilisait pour contourner les continents africain et sud américain, et avec elles la nécessité de faire relâche à Tristan da Cunha.

Tout cela fit que ces îles disparurent du monde, ses habitants développant l'autosuffisance et leur puissance de tutelle ne s'y intéressant quasiment plus.

Entre 1908 et 1918, leur isolement fut même total, aucun bateau ne relâchant dans l'archipel. Pendant ces dix ans, les Tristanais n'eurent absolument aucune nouvelle du monde extérieur, qu'il s'agisse de la Première guerre mondiale, de la grippe espagnole ou de tout autre événement marquant.

Les contacts reprirent pendant la Seconde guerre mondiale, les Britanniques se souciant de surveiller la marine allemande, mais les îliens continuèrent à rester largement à l'écart du reste du monde.

1961 marqua une rupture.

Cette année-là le volcan de Tristan de Cunha fit éruption. Le Royaume-Uni décida alors d'évacuer les habitants de l'île, qui furent transportés en métropole où ils découvrirent brutalement le monde moderne et la société de consommation.

Pour Londres, ce départ était définitif, mais lorsque quelques temps après les Tristanais apprirent que le volcan n'avait pas fait de dégâts irréversible (la coulée s'était très vite arrêtée), la majorité d'entre eux décida de rentrer sur l'île, finissant par convaincre les autorités réticentes de les y aider.

Cette odyssée étonnante fit beaucoup parler, et le fait qu'ils préfèrent leur caillou pauvre et isolé à la civilisation frappa les esprits, comme une sorte de leçon pour beaucoup de gens (le livre Les bienheureux de la désolation du toujours bon Hervé Bazin donne une version romancée de cette histoire).

Depuis cette époque, Tristan Da Cunha est raccordée au monde, et bon gré mal gré la modernité y est arrivée, avec notamment internet, la télé et la VPC de timbres postes très recherchés.

Malgré tout l'isolement reste très fort, favorisé par l'absence d'aéroport et la durée des liaisons maritimes (il n'y a que deux bateaux de transports par an pour assurer le transport de personnes avec l'extérieur, en l'occurrence l'Afrique du sud).

En conséquence, l'île vit encore de manière quasi-autarcique et s'est organisée pour l'auto suffisance, chacun des 270 habitants cumulant plusieurs casquettes et jouissant d'une sorte de statut de fonctionnaire local.

Fatalement, tous ont fini par être apparentés, et cette consanguinité semble avoir entraîné certaines maladies (comme le glaucome).

Si la base de ces gens est anglaise, les naufrages et passages de marins ont varié les origines et ils ont également des ascendances italienne et métis sud africaines par exemple.

Ce territoire, rattaché administrativement à Saint-Hélène, provoque depuis longtemps la fascination.

Malgré son insignifiance, Tristan da Cunha est ainsi citée dans beaucoup d’œuvres, de livres ou de films et la liste des candidats à une visite (au nombre drastiquement limité par les habitants eux-mêmes) ne faiblit pas.

La famille Lykov

La dernière histoire d'isolement que je vais citer est celle de la famille Lykov, dont le sort a passionné l’URSS.

Elle se composait de six Vieux-croyants orthodoxes, et son destin est étroitement lié à l'histoire de cette communauté (que j'évoque dans un vieux post).

Pour rappel, on désigne par ce nom ceux qui refusèrent les réformes du patriarche Nikon et qui pour cela furent persécutés par le pouvoir tsariste.

Désireux de fuir le monde corrompu de la civilisation, son argent, ses impuretés et ses coutumes détestables, beaucoup de membres de cette religion exigeante et pleine de rites s'enfuirent dans des coins reculés de l'immensité russe pour y créer des villages.

Mais la famille Lykov fit encore plus: au début des années 40 elle s'enfonça profondément dans un coin sauvage et isolé de la taïga sibérienne, où elle disparut purement et simplement, jusqu'à ce qu'on retrouve par hasard sa trace en 1978.

Cette année-là, en effet, une mission géologique qui survolait l'immensité inhabitée de la Sibérie eut la surprise d'y détecter un potager, puis une maison rudimentaire.

Intrigués, ils se posèrent et tombèrent nez-à-nez avec six étranges personnes, deux parents et leur quatre enfants (deux hommes et deux femmes). Ces derniers avaient largement atteint la trentaine, et jamais rencontré d'autres personnes que leur famille.

Vêtus de vêtements de leur propre composition, s'exprimant dans un russe archaïque, tous firent d'abord preuve de méfiance avant d'inviter les nouveaux venus chez eux, non sans les avoir sondés sur leurs opinions religieuses.

Le journaliste Vassili Peskov, qui les connut ensuite, raconte leur odyssée dans le passionnant Ermites de la taïga.

Ce livre décrit la mise en place de liens entre les ermites et les gens de l'extérieur, ainsi que leur découverte mutuelle.

On prend la mesure de l'inflexibilité de leur foi, qui s'exprime par d'incessantes prières, un dogmatisme très fort et un nombre de choses strictement défendues, à commencer par quantité d'aliments.

On comprend d'ailleurs que c'est cette loi divine qui leur a permis de survivre si longtemps, même si la force de caractère du père y est évidemment pour beaucoup.

On les voit peu à peu se rapprocher des géologues et du journaliste, et on se rend compte qu'il était temps que la rencontre se fasse: la dureté de la vie dans la taïga leur aurait été bien plus vite fatale sans l'aide bienvenue de ces nouveaux arrivants.

L'aide du monde extérieur, certes filtrée selon les préceptes vieux-croyants, devient en effet essentiel à leur survie, d'abord par les outils et vêtements, ensuite et peut-être surtout par la chaleur et les contacts humains, surtout après la mort rapide de quatre d'entre eux, ne laissant que le père et une fille, Agafia (sans qu'on sache vraiment de quoi les quatre autres moururent).

Sans les coups de mains et les dons des Soviétiques qui, passionnés et émus par cette histoire envoyèrent argent et cadeaux à la famille, il est clair qu'ils n'auraient pas pu faire face.

Lorsque le patriarche mourut à son tour, la survivante décida à l'étonnement général de rester dans son ermitage malgré la solitude totale.

Comme les Tristanais, elle tourna le dos au monde moderne pour n'en garder que ce qui l'arrangeait, et son bon sens, et son intelligence marquent le lecteur comme ils ont marqué les Soviétiques, qui n'ont cessé d'écrire à la recluse et de lui envoyer de l'aide.

La fascination que les Lykov exerce a également attiré dans la taïga toute sorte de gens, certains tentant de les approcher pour les étudier, se marier, ou même les arnaquer sur une rumeur de trésor.

Il semble qu'Agafia vive encore aujourd'hui, à plus de 70 ans, toujours perdue dans sa taïga natale et satisfaite de l'être.

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