mardi 8 octobre 2013

Immigration subie ou choisie?

L'immigration est devenue dans le monde occidental un des sujets favoris des médias, des hommes politiques et de l'homme de la rue.

Pour la France, vieille terre d'accueil, il revient sur le tapis de manière cyclique. Pour ses voisins, c'est plutôt récent, mais le phénomène est le même.

Sur ce sujet, il y a plusieurs positions.

D'un côté il y a la vision angélico-droits-de-l'hommiste pour qui l'immigration est un droit, pour qui l'occident a vocation à accueillir tout le monde sans condition ni exigence.

Leurs théories, qu'elles soient basées sur le christianisme, le communisme, l'expiation post-coloniale ou autre chose, postulent la suppression des frontières, voire même l'adaptation des autochtones aux immigrés.

Pour une partie d'entre eux l'immigration est plus qu'une richesse, elle est la solution à la dégénérescence d'un occident par définition pourri.

A l'autre extrême, on trouve les théoriciens du zéro immigration, de l'incompatibilité absolue des cultures -qui sont figées de toute éternité- voire de l'incompatibilité des gènes (mais cette dernière idée étant pénalement  répréhensible, on l'entend moins).

Pour eux l'équation est immigration = chômage = délinquance = déliquescence, etc.

Enfin il y a ceux qui sont pro-immigration pour des raisons technico-économiques, utilitaristes je dirais. 

Ceux-là affirment que l'économie ne fonctionne que grâce à l'immigration, que le vieillissement (et le système de retraite) ne peut être corrigé que par l'immigration, que quels que soient son origine et son vécu, un homme peut remplacer un autre homme de manière transparente et immédiate.

Pour eux "culture" ne veut rien dire, les hommes sont définis par leur fonctionnalité, ne sont que des chiffres.

A côté de ces extrêmes tout aussi débiles et idéologiques les uns que les autres, il y a des positions plus nuancées, notamment sur les deux points suivants.

Le premier point c'est le fait que l'arrivée en masse d'étrangers dans un pays pose des problèmes nouveaux, qu'il s'agisse de cohabitation, de concurrence économique ou de lutte contre les préjugés des uns et des autres. 

Face à cela il semble pertinent qu'il y ait un pacte plus ou moins formel entre les nouveaux arrivants et un pays d'accueil légitimement soucieux de préserver l'ensemble d'habitudes, de coutumes, de postures et de mémoires qui constituent sa culture.

Le deuxième point c'est la nécessité d'une adéquation entre les besoins économiques d'un pays et l'apport en nouveaux arrivants si l'on veut qu'une immigration ait une chance de fonctionner. Aucun pays n'a évidement intérêt à accueillir des chômeurs.

On en arrive donc à tous ceux qui souhaitent favoriser une "immigration choisie" au lieu d'une "immigration subie".

Au premier abord, ce calcul, bien qu'un peu cynique, semble tomber sous le sens.

De même qu'à l'époque où l'on manquait de mineurs on allait sillonner Maghreb et Europe du sud à la recherche de bras vigoureux, aujourd'hui il parait plus judicieux de récupérer des informaticiens plutôt que des malheureux sans autre qualification que leurs deux bras.

Sauf que l'immigration choisie et l'immigration subie sont en fait inextricablement liées.

Pour le démontrer, je vais commencer par détailler le cas, très actuel, du domaine médical.

A peu près tous les pays occidentaux manquent de plus en plus de personnel médical.

Les raisons de ce manque sont multiples.

Il y a les changements démographiques, le vieillissement de la population entrainant à la fois le départ à la retraite de nombreux médecins et une augmentation de la demande en soins.

Il y a une crise des vocations, le côté contraignant de ces métiers dissuadant nombre de personnes de s'y engager.

Il y a enfin des raisons techniques et financières, notamment le coût, très lourd pour un état, de la longue formation d'un médecin.

Un peu partout, on a donc recours à la solution de facilité, c'est-à-dire à l'immigration "choisie". Ainsi, les pays vont faire leur marché à l'étranger, principalement dans les pays pauvres.

Quelques chiffres et données sur l'ampleur du phénomène.

1. 80% des infirmières formées au Malawi exercent au Royaume-Uni.

2. L'Obamacare mis en place aux USA augmente de façon brutale un besoin de médecins déjà très important. Ces médecins sont recrutés principalement dans les pays pauvres, à commencer par ceux du continent africain.

A titre d'exemple, on sait qu'aujourd'hui il y a plus de médecins éthiopiens exerçant à Chicago que dans toute l’Éthiopie (pays de plus de 90.000.000 d'habitants quand même).

3. En France, pour pallier au manque de médecins, on a créé le statut de PAMC (Praticiens et Auxiliaires Médicaux Conventionnés).

Ce terme désigne des médecins venus de l'étranger (essentiellement du Maghreb et de l'Europe de l'est), mais qui n'ont pas le statut d'un praticien titulaire du diplôme français.

Les PAMC pallient à nombre de faiblesses de notre système de santé, représentant aujourd'hui pas loin de 10%des actes médicaux (il me semble qu'on était à 8% il y a quelques temps).

Et ça c'est sans compter avec les médecins passant une équivalence pour être titularisés.

Cette immigration présente nombre d'avantages pour le pays d'accueil. Elle pallie à un manque bien réel, elle draine de la matière grise donc fait augmenter le niveau intellectuel du pays, et en plus elle ne coûte rien à l'état puisque la formation est assurée par le pays d'origine du praticien.

J'ai pris l'exemple de la médecine, mais on peut le généraliser à un tas d'autres secteurs.

Que serait les innovations américaine et israélienne sans les armadas de scientifiques quittant leur pays pour s'installer chez eux? Linus Torvalds est finlandais, mais Linux a vraiment pris son envol quand il s'est installé aux USA.

Que serait l'expansion culturelle américaine sans ses immigrés? Shakira est colombienne, Céline Dion canadienne, Paul Verhoeven néerlandais, tous ont fait une carrière internationale depuis les USA.

Donc a priori il faut privilégier l'immigration choisie.

Sauf que cette immigration choisie aura pour conséquence une immigration subie.

En effet, tous ces immigrés dans nos pays sont d'abord des émigrés dans le leur, pour lequel leur départ représente une perte sèche.

D'abord parce qu'un médecin éthiopien exerçant à Chicago ne soignera pas les malades d'Éthiopie. Ensuite parce que le gouvernement éthiopien aura investi en pure perte dans la formation de ce médecin.

L'interpellation de Nicolas Sarkozy par Abdoulaye Wade, le président sénégalais, lorsqu'il vendait son concept d'immigration choisie, avait pour but de souligner ce fait: il s'agit bien quelque part d'un pillage des cerveaux.

Ce pillage, qu'il touche les médecins, les scientifiques ou les businessmen a donc pour conséquence un manque à gagner pour le pays d'émigration.

Le départ de ses médecins l'empêchera de mettre en place une couverture médicale performante, le départ de ses cadres l'empêchera d'améliorer ses infrastructures ou le fonctionnement de son état, le départ de ses chercheurs l'empêchera d'innover, etc.

J'ai un ami roumain né à la fin des années 70 dont toute la classe d'âge est partie à l'étranger: France, Canada, Allemagne, Australie...tous étaient diplômés, bilingues ou trilingues, motivés, compétents, impressionnants d'ambition et de qualités.

Il me disait aussi que son père, ingénieur dans un laboratoire de recherche, était le seul à être resté après la chute du régime de Ceausescu.

Ces départs massifs illustrent bien mon propos: ils ont représenté une perte pour la Roumanie, ont hypothéqué son développement futur et ont quelque part contribué à la faire stagner.

Et que se passe-t-il dans un pays dont la situation ne s'améliore pas ou trop lentement? Et bien les gens cherchent à en partir.

Et c'est donc là qu'on voit revenir l'immigration subie, que l'on avait prétendument troquée contre une immigration choisie.

C'est pourquoi dire qu'on a le choix entre les deux types d'immigration est un mensonge. L'immigration choisie entraine l'immigration subie.

Et ne vouloir que la première implique un dispositif légal et policier très couteux pour limiter la deuxième, sachant que toutes les mesures de surveillance seront de toute façon inefficaces.

Personne ne peut en effet empêcher des gens insatisfaits de leur situation de tenter leur chance à l'étranger. Le terrible spectacle de ces jeunes africains se lançant à l'assaut du Sahara ou des mers attachés à de simples bidons donne une idée de leur détermination.

Donc si l'on souhaite réellement arrêter ou freiner l'immigration, la seule solution est de faire en sorte que les pays d'émigration offrent à leurs ressortissants des conditions de vie satisfaisantes.

Il y a en effet un point commun chez la majorité des immigrés que j'ai rencontrés, c'est que s'ils en avaient eue la possibilité, ils seraient restés chez eux.

La conclusion c'est que pour espérer arrêter l'immigration subie, il faut arrêter l'immigration choisie. Et a contrario, mettre en place une politique d'immigration choisie implique de gérer une immigration subie. Les deux marchent forcément ensemble.

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