vendredi 24 mai 2013

Auteurs(1): Léonora Miano

L’Afrique est un de mes sujets d'étude favoris.

Le fait que l'avenir démographique du monde s'y joue, que le "réservoir" de la francophonie ainsi que les principales sources de notre immigration s'y trouvent, un certain exotisme, plus quelques raisons familiales personnelles font que je m'intéresse à ce qui s'y passe, ce qui s'y dit et ce qui s'y écrit.

Je me suis ainsi frotté à tous les écrivains africains que j'ai pu trouver, francophones, anglophones, voire lusophones et "afrikaansophone" (si ça veut dire quelque chose).

Et comme je l'expliquais dans un précédent post (Littérature "étrangère"?) si j'ai été passionné par André Brink, dans l'ensemble j'ai plutôt été déçu de ce que j'ai pu trouver (pour le détail, voir l'article en question).

Et puis il y a eu Léonora Miano.

Cet écrivain est née au Cameroun un peu avant moi, y a grandi et a ensuite vécu en France. J'ai lu trois livres d'elle, trois livres profonds et marquants: le premier est le recueil de nouvelles intitulé Afropean soul, les suivants sont les romans Tels des astres éteints et Blues pour Élise.

Ces livres parlent tous de la naissance d'une espèce d'identité française noire, "afropéenne" pour reprendre le néologisme qui donne son titre au recueil de nouvelles.

Dans chacun de ces livres, Léonora Miano fait la description de personnages d'origine et de milieux différents, mais qui ont comme point commun leur taux de mélanine et le fait de vivre en France.

Par leur parcours, leur questionnement et le regard des autres, ils sont confrontés à la question de leur identité, de leur place dans cette société européenne dans laquelle ils ne sont pas prévus, pas attendus, mais dont ils font partie.

Leur rapport au "continent noir" est plein d’ambiguïtés.

Certains le haïssent pour ce qu'il a pu s'y passer et veulent couper complètement avec leur passé.

Citons le cas d'un fils de notable dont les parents ont conquis leur place de privilégiés en étant les auxiliaires des Français pendant la colonisation.

Citons aussi un couple marié contre l'avis de leurs familles et qui s'est enfui en France suite au viol de la femme par un oncle du mari (aucun recours possible dans ce cas).

A contrario, il y a ceux pour qui l'Afrique est une évidence, un port d'attache, et qui ne voient dans leur vie en France qu'un passage, un moment avant le retour.

Citons un jeune homme obsédé par le souvenir de sa jeunesse rurale, auprès d'un arbre centenaire et de grands-parents qui lui ont transmis une fierté, une culture, une paix et des certitudes sur ce qu'il est.

Enfin, il y a ceux qui sont issus de la diaspora, Antillais, Guyanais, qui ne font que fantasmer l'Afrique.

Tous ces gens veulent se positionner, tous cherchent une place, un espace où ils puissent être eux-mêmes sans avoir à se renier, une introuvable identité noire et européenne.

Les livres de Léonora Miano montrent ces personnages interagir entre eux et avec la société d'accueil, la France en l’occurrence, critiquant subtilement les travers des uns et des autres.

Tout d'abord, elle montre bien les chimères après lesquelles courent les noirs qui émigrent vers une Europe fantasmée.

Elle parle de la découverte d'une société capitaliste de plus en plus dure, de l'étonnement des africains découvrant qu'il y a des blancs à la rue, qu'il y a des blancs chômeurs, parfois suivis par des fonctionnaires noirs.

Elle parle des blancs qui refoulent dans leur inconscient les crimes de leur puissance passée pour se concentrer sur la fuite des emplois et l'arrivée de concurrents du sud.

Elle parle de ces autres blancs qui se déclarent ouverts, intéressés par les autres cultures, mais qui se ferment dans leurs réflexes et préjugés dès qu'il s'agit de s'impliquer un peu.

Elle raconte la génération stagiaire, la précarité, les difficultés quotidiennes, sans cacher qu'il n'y a pas que les noirs qui sont concernés.

Le tableau qu'elle dessine des noirs européens est également réaliste.

Elle montre le mépris des Antillo-Guyanais pour les Africains, encore souvent vus comme des sauvages primitifs. Elle raconte la hiérarchie coloniale restée dans les mentalités de cet espace où plus on est noir, plus on est bas.

De l'autre côté, elle décrit les sociétés africaines corrompues, injustes, cruelles envers ceux qui ne sont pas "bien nés" (un exemple frappant est celui du jeune paysan venu passer son examen chaussé de "sans confiance", nom local des tongs de la plus basse qualité, et qui sera bien sur recalé car il n'a pas de relation).

Elle dit sans fard le mépris que des Africains peuvent avoir pour les Antillo-Guyanais, descendants d'esclaves plus ou moins métissés et qui ne connaissent même pas leurs ancêtres.

Elle montre, sans juger, les calculs sordides des migrants qui font un enfant à une femme "avec papiers" pour être régularisés.

Elle s'attarde enfin sur les mouvements suprématistes noirs qui commencent à naître en Europe (tel ceux du sinistre Kémi Séba), avec leur langue, leurs rituels, leur fatras ésotérique sur l’Égypte noire et leur chimère du retour vers le continent supérieur, berceau de leur race supérieure, etc.

Tous ces personnages évoluent, font des rencontres qui sont des ruptures et les amènent à reconsidérer leurs certitudes.

Le jeune héritier de colonialistes qui rejette ses origines de toutes ses forces tombe amoureux d'une métisse guyanaise obsédée par l'Afrique. Tous les deux vont changer et évoluer vers quelque chose de plus apaisé.

Le jeune idéaliste qui ne s'intéresse qu'à son continent va connaitre pour la première fois une histoire avec une Européenne qui n'est pas une "blanche à noirs". C'est-à-dire que cette fille ne le reçoit pas pieds nus et en boubou, ne lui prépare pas du thiep bou dien en écoutant Alpha Blondy et en se scandalisant d'office de la politique migratoire.

Au contraire, elle l'invite chez elle, lui fait écouter de la musique qu'elle aime, lui prépare un plat classique français, bref, reste elle-même tout en s'intéressant sincèrement à lui, brouillant les schémas binaires qui lui servaient de référence.

On rencontre également dans un de ces romans un personnage de blanc d'Afrique qui n'arrive pas à s'habituer à la France.

Le message qui ressort de ces livres (enfin celui que j'y ai vu!) c'est qu'une identité est multiple, qu'elle est toujours légitime et qu'il faut avant tout être soi-même sans devoir choisir, hiérarchiser ou s'obliger à changer.

Et par ailleurs, puisque "condamnés" à vivre ensemble, il est important et enrichissant d'aller vers l'autre, le différent, sans préjugé ni carcan idéologique.

J'y ai également vu un réel intérêt pour comprendre les différents points de vue.

Quand je lis, je suis moins sensible au style qu'à l'histoire, mais je veux toutefois souligner le fait que ses œuvres sont ponctuées de chansons (on sent qu'elle aime passionnément écouter de la musique), et qu'on trouve également beaucoup de français du Cameroun dans sa prose.

En conclusion, les livres de Léonora Miano sont vraiment à lire pour tous ceux qui sont curieux de ce qui est en train de naitre en France à cette époque de grandes migrations post-coloniales.

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1 commentaire:

  1. Je n'ai pas encore lu Afripean Souls ni Blues pour Elise, mais j'ai lu 5 romans d'elle déjà et je suis absolument conquise ! J'adore ses thèmes de résilience, de relation aux parents, de transmission du passé et de la culture. Bref, c'est ma plus belle découverte littéraire de cette année !

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