mardi 13 août 2013

Livres (2): Fifty shades of Gray / Histoire d’O

Comme tout le monde, j’ai entendu parler du roman Fifty shades of Grey, de son parfum de soufre lié au sadomasochisme, et de son succès phénoménal.

A l’occasion, je l’ai donc lu, pour me rendre compte qu’il s’agissait tout bonnement d’une version de plus, certes un peu épicée, du bon vieux roman d’amour.

Ça se lit très bien, les personnages secondaires sont bien vus, il y a du suspense, pas mal d’humour, mais au final on retrouve l’histoire de la bergère dont le prince charmant tombe amoureux.

La bergère est ici étudiante, très jolie mais vierge sans être croyante ou traumatisée (bref, pas très crédible).

Le prince charmant, quant à lui, est un homme d’affaire aussi riche que beau, mais aux pulsions sadomasochistes dont on apprendra qu’elles viennent d’une enfance malheureuse.

C’est d’ailleurs à peu près tout ce qu’on apprendra, parce que le sexe promis reste très gentillet, pas vraiment déviant et que l’héroïne n’a pas plus les caractéristiques d’une dominée que le héros n’a celles d'un dominateur.

Bref, si je reconnais avoir passé un agréable moment à lire ce bouquin (du moins les deux premiers tiers puisque la fin est sirupeuse à souhait), je l’ai fermé avec le sentiment d’une forme d’arnaque.

En fait, ce livre, s'il contient bel et bien du sexe explicite, n'a pas grand-chose du truc transgressif qu'on m'avait vendu, et surtout c'est bel et bien du Harquelin+...

Peu de temps après, je suis tombé sur le classique Histoire d’O, fort opportunément ressorti en librairie, et j'ai décidé de le lire également.

Ce livre, paru en 1954, a été écrit sous un pseudonyme, Pauline Réage, par une femme qui voulait épater son amant et lui démontrer que les femmes aussi peuvent écrire sur le sexe.

Il a déchainé les passions, s’est vendu dans le monde entier et s’est directement inscrit dans la légende des Français et du sexe (et je ne parle même pas du nombre de films qu’il a inspirés).

L’histoire est celle d’O, une jeune photographe de mode très jolie et dont on apprendra qu’elle a su user de son charme pour dominer les hommes et pour séduire les femmes.

Au moment où le livre débute, elle est tombée éperdument amoureuse de René, qui conçoit cet amour comme une possession, une domination, et l’entraine dans des jeux érotiques où elle s'engage avec passion.

L'histoire commence alors qu'O est emmenée dans un manoir étrange, où les filles, apprêtées dans des tenues leur laissant seins, fesses et sexe libres, deviennent des objets sexuels consentants mis à disposition des hommes présents, de tous les hommes et pour tous leurs désirs.

Elles doivent faire silence, ne pas communiquer entre elles, ne pas regarder leurs amants dans les yeux et les servir également pour leurs boissons, l'entretien du feu, etc.

Le reste du temps, elles sont enchaînées dans une cellule et surveillées par un valet, qui les fouette et a lui aussi le droit d'abuser d'elles.

Les descriptions sont froides et cliniques, et les termes utilisés restent plutôt chastes : on ne lit jamais vagin, fellation, sodomie, mais on parle de ventre, de reins, de caresses...

Les pratiques sont décrites assez précisément, les outils, les décors sont dépeints avec une grande attention, le tout sur un ton très neutre et sans jugement.

O quitte ensuite ce manoir, mais elle doit rester à la disposition des initiés, qui la reconnaissent à l'anneau qu'elle porte désormais au doigt, ne s'habiller qu'avec certaines sortes de vêtements la rendant à chaque instant disponible (jupe sans rien dessous, chemisier faciles à ouvrir), et obéir aux désirs de son amant.

Les chapitres s’enchainent, montrant un avilissement progressif d’O, une sorte de descente dans un sordide qui la comble, avec des pratiques de plus en plus violentes, de plus en plus crues, des contraintes de plus en plus dures, jusqu'à l'irréversible marquage au fer rouge et à l'anneau accroché à son sexe témoignant aux yeux de tous de son appartenance à son amant.

On entre un peu dans sa psychologie, mais pas dans un sens psychanalytique. Il n’est pas question d’enfance malheureuse, de cause à effet, mais d’amour, d’attachement extrême, de dépossession ardemment souhaitée, de don total à l'être aimé, de renoncement à sa volonté propre.

C’est extrêmement curieux et très marquant, presque envoutant.

La version que j’ai lue contenait également une suite, "Retour à Roissy" (l’action commence en effet à Roissy, à l’époque un insignifiant village au milieu des champs de l’est parisien).

Cette suite, parue quinze ans plus tard, vient compléter le livre, et quelque part en transforme le sens en décrivant l'envers du manoir de Roissy et en proposant une fin (Histoire d'O n'en a pour ainsi dire pas).

Cet étrange livre parle de sexe déviant, mais ne provoque ni excitation ni dégout. Le fond de l’histoire est la passion amoureuse, la passion qui rend capable de tout, notamment d’abolir toute autre volonté que d’appartenir, au premier sens du terme, à l’être aimé, la soumission vue comme un aboutissement.

Curieusement, cela peut faire penser aux carmélites, aux ascètes, aux saddhus, à tous ceux qui ont remis leur matérialité à un dieu, une entité suprême.

Comme tant d'autres, j'ai été quelque part fasciné par Histoire d'O, peut-être parce que ce livre révèle une part de l’humain que l’on n’aime pas voir au grand jour.

Quoi qu'il en soit, O reste dans la tête une  fois qu'on a refermé le livre.

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