samedi 31 août 2013

Réflexions sur le voyage

Je me suis récemment rappelé une anecdote d'un de mes voyages en Roumanie.

J'étais dans la ville de Brasov, en Transylvanie, quand je suis tombé sur une famille de Français qui avaient l'air un peu perdus (nous les avons identifiés au Guide du Routard qu'ils avaient à la main).

Toujours serviable, la brasovienne avec qui je me promenais est allée vers eux leur proposer de l'aide.

S'en est suivi un dialogue un peu surréaliste où le père lui a demandé si elle était saxonne (réponse: non), hongroise (réponse: non), sicule (réponse: non), s'avérant presque contrarié quand il comprit qu'elle n'était "que" roumaine ethnique (il n'a pas demandé si elle était juive ou tzigane, mais ça se voyait que ça le démangeait).

On sentait qu'il avait du lire attentivement le guide et noté que cette région avait une longue histoire et abritait de nombreuses communautés, et que du coup il comptait bien voir ça.

Ça m'a rappelé Beigbeder, qui dans le célèbre "99 francs" qui l'a lancé (bouquin qui ne m'a pas enthousiasmé plus que ça au passage) dit que le touriste d'aujourd'hui ne visite pas mais vérifie.

Cette remarque m'avait frappé et correspond bien à mon anecdote.

On dirait en effet qu'on ne voyage pas pour découvrir sans idée préconçue, se divertir ou se changer les idées, mais bien pour "vérifier", faire correspondre ce qu'on va voir avec ce qui est écrit dans le bouquin ou sur le site, plaquer le territoire sur la carte et non l'inverse.

Tout cela m'a amené à ce post et à réfléchir sur le voyage.

Pourquoi voyage-t-on?

Le voyage est en effet devenu un must aujourd'hui. Il est bon de voyager.

On oppose souvent (je l'ai moi-même abondamment fait) le fait de partir en voyage avec celui de consommer bêtement. Dépenser de l'argent pour voir le monde au lieu de s'acheter une maison c'est bien par exemple.

Et quand on parle de voyage, il ne s'agit pas de "s'entasser avec les touristes" dans des tour operator, mais de "découvrir", "d'aller à la rencontre", de "sortir des sentiers battus", tout un tas de formules consacrées qui ressortent à chaque fois que quelqu'un aborde le sujet.

Il y a également une espèce de course à l'authenticité.

On veut aller dans un endroit où ne vont pas encore les touristes, qui soit en dehors du monde capitaliste globalisé, on guette un éden, un endroit vraiment différent, préservé, où l'on pourra faire de vraies rencontres.

Et accessoirement (enfin pas tant que ça) où l'absence d'industrie touristique garantira des prix plus faibles.

Cette dynamique entraine l'apparition continue de nouvelles destinations, "périmant" l'une après l'autre au fur et à mesure que le tourisme s'y organise et donc qu'elles deviennent commerciales, corrompues par l'Occident globalisant.

Elle encourage aussi une certaine complaisance vis-à-vis des pays fermés, des dictatures.

Beaucoup de personnes ayant visité les "Pays de l'est" d'avant la chute du mur regrettent ce bon vieux temps où il n'y avait ni pub, ni voitures, où les prix étaient contrôlés (ils le retrouvent un peu à Cuba) et où le communisme préservait de la compétition et du dévoiement de notre monde capitaliste.

C'est aussi dans ce souci d'authenticité que les voyages dans l'épouvantable dictature birmane ont aujourd'hui la cote.

Cette volonté d'aller quelque part avant les autres est une forme de snobisme. On veut se distinguer, se valoriser dans les discussions, pouvoir raconter des tas de choses de l'air supérieur de celui qui y est allé.

Je me souviens d'une collègue qui forte de ses trois semaines au Laos, sortait de grandes phrases définitives sur l'Asie. D'une autre qui parlait du Cap-Vert où les gens étaient plus heureux car plus authentiques. Ou encore d'une connaissance économisant pour aller au Bhoutan avant les touristes.

Le pire est que ce snobisme n'est pas forcément conscient. Ces gens sont souvent persuadés de se démarquer, de faire quelque chose de formidable, de profond, d'inédit. De même, quand ils disent qu'ils ne vont pas faire comme les autres mais rencontrer des gens, ils y croient.

L'idée ne leur vient pas que pour vraiment appréhender une autre culture il faut des années et pas trois semaines avec un sac à dos, que les gens qu'ils rencontrent sont dans un rapport commercial qui fausse tout, surtout lorsqu'on vient d'occident et qu'on va dans un pays où notre revenu est inconcevable pour l'habitant moyen.

J'ai pu tomber moi-même dans ce piège mais la vie avec une étrangère m'a assez vite vacciné sur l'illusion de LA rencontre qui enrichiront les vacances, vacances qui ne sont, qu'on le veuille ou non, qu'une distraction, un produit de consommation.

Cette mise au point étant faite, qu'est-ce que j'aime dans le voyage (car j'aime voyager moi aussi)?

Je précise que je n'ai voyagé que dans des pays au niveau de vie élevé. En effet, je ne supporte pas l'idée d'être vu comme un type incroyablement riche donc une vache à lait.

Quand je dis ça, je ne jette évidemment pas la pierre à tous ceux qui tenteraient légitimement d'en profiter vue leur situation. Pas de complexe de supériorité ou de "c'est tous des sauvages" non plus.

Simplement l'idée de ce différentiel, mon impuissance à y changer quelque chose et les rapports faussés qu'il engendre me rendent malade et me font culpabiliser, ce qui n'est pas précisément l'idée que j'ai du voyage...

Ce que j'aime c'est premièrement le changement de référentiel.

Se retrouver entouré de signes inconnus, d'habitudes différentes, d'une langue différente procure une sensation très forte. Le fait de devenir soi-même étranger permet toutes les audaces, sa propre étrangeté étant devenue normale.

Je ne fuis pas forcément les centres touristiques majeurs ou les zones modernisées/bétonnées, qui peuvent être très dépaysantes. Par contre, j'ai tendance à fuir mes compatriotes et les routards de profession, justement parce qu'ils nuisent au dépaysement.

Ensuite, j'apprécie énormément le côté pause du temps du voyage. Ces moments constituent une parenthèse dans la vie, un retrait volontaire.

Autant que possible, je voyage sans planning, sans contraintes et j'ai longtemps choisi l'option "vol sec + on se démerde sur place", l'idée étant de n'avoir ni rythme, ni contraintes.

Enfin, lorsque le voyage est un peu long et se fait en transport non aérien, j'aime  la sensation d'être emporté par le mouvement, il y a une sorte d'abrutissement heureux, d'hypnose qui s'installe.

Toutefois avec le temps, je voyage plus en livre ou sur internet que dans la vraie vie. Peut-être est-ce une question d'âge, de période de la vie, de rassasiement aussi?

En conclusion, je dirais que le voyage est un parfait exemple de la schizophrénie du monde actuel où il faut toujours faire comme les autres, c'est-à-dire se démarquer. Tout le monde veut ne pas être comme tout le monde, ce qui est la quadrature du cercle...

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