vendredi 10 avril 2015

Cinéma (2): La horse

Il y a quelques jours, j'ai regardé La Horse, un film de Pierre Granier-Defferre qui fut un méga succès à sa sortie, en 1970.

Ce film raconte l'histoire d'un paysan normand qui s'oppose à une bande de trafiquants de drogue, après avoir découvert qu'ils utilisent ses terres comme relais avec la complicité de son petit-fils.

L'intrigue est rythmée et le film sans prétention, et j'ai passé un bon moment.

Mais en le voyant j'ai toutefois eu l'impression de regarder un document appartenant à une autre époque, quelque chose de définitivement obsolète.

Pour être plus précis, ce film venait du temps d'avant deux disparitions majeures des quarante-cinq années qui se sont écoulées depuis sa sortie: celles du monde rural traditionnel et celle du cinéma populaire français.

Je vais détailler ces deux points dans ce post.

1. Le monde rural

Le héros de Granier-Defferre, interprété par un vieux Jean Gabin dont la présence massive crève l'écran, est un patriarche à l'ancienne.

Héritier d'une lignée de propriétaires agricoles, père de deux filles et deux fois grand-père, il règne d'une main de fer sur son domaine, comme c'était jadis la règle.

Les scènes de repas sont très représentatives de cet ordre.

Le maître préside la tablée et nul ne s'assoit avant lui.

Chacun sort et déplie son canif avant de manger dans des assiettes dont on devine qu'elles sont là de toute éternité.

Les femmes servent et desservent en silence, les gendres vouvoient leur beau-père et obéissent sans mot dire, les plats sont mangés sans hâte et avec l'application de ceux qui connaissent la valeur de la nourriture.

Les lieux sont aussi symptomatiques de ce monde.

La ferme, dont on devine qu'elle peut vivre en quasi-autarcie, est un lieu rempli d'objets accumulés depuis des temps immémoriaux.

Le matériel plus ancien mais encore utilisé y côtoie bennes et tracteurs, on y fabrique ses propres cartouches, les bâtiments sont patinés par le temps.

Granier-Defferre laisse pourtant vite entendre que ce monde hiérarchisé, de la coutume, du travail sans compter, du devoir et de l'orgueil est en sursis.

On apprend en effet que le petit-fils, parti étudier à Paris avant de se laisser embrigader dans le trafic de drogue, avait d'autres aspirations que de reprendre la ferme: droit, beaux-arts, voyages au long cours...ce qui pour le vieux maitre est presque une trahison.

Ce monde-là, bien qu'à l'époque agonisant, est celui dans lequel j'ai grandi.

Ma famille paternelle était de ce modèle, comme beaucoup de gens de mon village. Mais c'était la dernière génération.

Le vieux monde a depuis disparu, et à part quelques irréductibles indiens des temps modernes de plus en plus isolés, le milieu dépeint par Granier-Defferre n'est plus vraiment là.

Et son patriarche, déjà vu comme un anachronisme en 1970, serait aujourd'hui un dinosaure.

Reste le souvenir, même si ça concerne de moins en moins de gens (mon épouse a regardé ça comme un film exotique!).

2. Le cinéma populaire

La deuxième disparition que ça m'a évoqué, c'est celle du film d'action populaire français.

Le cinéma français, premier d'Europe, a longtemps produit des œuvres dans tous les domaines et styles.

Il y a bien évidemment la comédie, qui continue aujourd'hui à faire des scores honorables, et qui s'exportait partout (qui ne connait pas De Funès sur le continent?).

Il y a le cinéma intellectuel, d'auteur, souvent politisé, dont la production est aujourd'hui encore importante.

Et il y avait le cinéma populaire. Ce dernier a quasiment disparu, ne survivant que via les productions franco-américaines à la Luc Besson.

Pourtant jusqu'aux années 80 (notamment avec les films de Belmondo), il existait un cinéma que les jeunes allaient voir en masse, où tout ce qui fait le succès de ce style était là: héros viril, baston, exotisme, jolies filles, etc.

Les ingrédients et les recettes étaient éprouvés, et polar, aventure, comédie de mœurs et acteurs emblématiques assuraient un remplissage honorable de nos salles.

Aujourd'hui c'est terminé.

Plus de Gabin, Ventura ou de Belmondo, la relève vient exclusivement d'outre-Atlantique, et les parts de marché que nous conservons sont celles des films comiques et du cinéma d'auteur.

Ce dernier (effet pervers des subventions?) s'auto-caricature d'ailleurs trop souvent, à tel point qu'aujourd'hui, "film français" signifie intello, snob, bavard, prise de tête, voire ridicule pour beaucoup de gens.

C'est ainsi que le voyait un ami vénézuélien, c'est ainsi que l'imaginent les habitants des deux Amérique, et c'est ainsi que le voient souvent les millions de jeunes de ce pays qui vont voir quasi-exclusivement les blockbusters d'outre-Atlantique.

Frédéric Martel, dans son excellent livre Mainstream, résumait ce phénomène en disant qu'aujourd'hui la culture populaire commune à tous les Européens est la culture Hollywood. C'est dommage mais c'est ainsi.


Bref, La Horse, qui m'a fait passer un excellent moment, n'a plus d'équivalent aujourd'hui, tout comme le milieu qu'il dépeint appartient désormais à l'Histoire.


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